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Titre : Zéro
Auteur : Le Petit Tricheur (Participant.e 3)
Pour : Freya (Participant.e 16)
Fandom : En Attendant Godot
Persos/Couple : Vladimir/Estragon
Rating : T
Disclaimer : En Attendant Godot de Samuel Beckett et ses personnages ne m’appartiennent pas. CW Discussion de suicide (thème traité de la même manière que dans le canon)
Prompt : Comment Vladimir vit l'amnésie progressive d'Estragon, quelle est sa détresse face à celle-ci et son manque de contrôle sur la situation.
-Facultatifs : Vladimir est en détresse totale?
Notes : Merci beaucoup de m’avoir donné l’occasion d’écrire sur cette œuvre, qui plus est avec un prompt qui propose un twist intéressant sur le thème « Amnésie » (vu qu’elle est canon !). J’aurais pu mettre Vladimir beaucoup plus en PLS, mais j’espère que cela te plaira quand même !


Il y a longtemps que Vladimir a l’impression d’être le seul être capable de raisonner tout droit.

Enfin, longtemps. Plus personne n’a l’heure de nos jours : même Pozzo avait perdu sa montre, oui, le mécanisme s’est arrêté, rien, zéro.

Parfois, il parle à Gogo, et Gogo ne comprend rien. Il faut lui répéter les choses encore et encore. Il n’est même pas fichu de retenir pourquoi ils sont là, et pourquoi il faut attendre.

Il faut attendre Godot, bien sûr. C’est une évidence. Une vérité générale. Un fait avéré, sans doute gravé quelque part dans un évangile apocryphe.

Godot. Godot, Godot. Comme la vague supplique qu’ils lui avaient adressée, et qui avait fait daigner à Monsieur de pondérer sur l’utilité de les sauver ou non.

Godot, Godot. Godot. Il a beau dire son nom à Gogo comme un malheureux roué de coups crie pour échapper à sa triste existence, Estragon ne s’en rappelle pas.

De même, à chaque fois qu’ils se retrouvent, Gogo l’accuse de l’avoir laissé partir. Mais jamais Didi ne ferait jamais ça à Gogo. Vladimir reste là, immobile, oui, c’est toujours Gogo qui le quitte le premier.

Alors il finit lui aussi par laisser derrière lui la grand-route. Vagabondant, humant le fumier des champs aux alentours. Et une fois inspiré les premières odeurs du soir, il retourne à leur endroit. L’endroit de la veille, de l’avant-veille, de l’avant-avant-veille, de l’avant-avant-avant veille, de l’avant-avant-avant-avant veille…et encore avant cela. Gogo reviendra. Gogo ne part jamais plus d’une journée.

Pourtant, une pensée l’épouvante (l’É-POU-VAN-TE !) à chacune de ses expirations. Si cette fois, il était parti pour toujours ?

Sans Vladimir, il s'écroulerait comme une petite allumette dans le noir. Des gens continueraient de le battre.

Vladimir est plus intelligent que lui. Sa tête est trop pleine. Comme des fourmillements au creux de sa nuque, les mots ont besoin de sortir. Par fulgurances. Par traînées. Par jactées. Car parler, au moins, ça lui évite de penser.

Comment pourrait-il parler sans Gogo pour lui renvoyer la balle de temps à autre ?

Vladimir est plus fort que lui. Mais il ne se faut pas se leurrer. Didi seul sans Gogo, plus rien. Noir.
Pour l’instant, Dieu sait pour encore combien de temps, ils continuent d’occuper leurs places habituelles. Chacun son rôle dans leur petit vide au milieu du plein.

Lui est debout, vers la droite, les yeux tournés vers les cieux. Sa bouche empeste l’ail.
Estragon est à gauche, le regard fixe. Son pied est infecté.
Le silence…

Le silence.

"Vive l'été, déclare mollement Estragon.
-Voyons, Gogo, qu'est-ce que tu dis là, tu sais très bien qu'il n'y a plus de saisons !"

Pour appuyer son propos, il s'approche de l'unique arbre qui constitue leur paysage.

Cet arbre, ils l’ont toujours connu aussi nu qu’une grue irlandaise. Le genre que les anglais allaient voir au bordel, comme dans les histoires qu’aime raconter Gogo. Il s’arrête toujours bien sûr, parce que Vladimir le coupe. Estragon devrait savoir à quel point ces histoires le rendent honteux d’une manière toute particulière.

Eh bien aujourd’hui cet arbre, il a des feuilles. Des grands apanages verts qui vous effleurent le visage. Comme les vignes qui chatouillaient jadis leurs chevilles à lui et à Estragon, lorsqu’ils faisaient les vendanges dans le Vaucluse !

Vladimir avait trouvé cela extraordinaire quand il était arrivé tout-à-l’heure. Une fois n’est pas coutume, il s’était trouvé là le premier.
Aucun arbre n’est censé fleurir en une nuit ! Ce saule penchant presque aussi bas que terre avait repris des couleurs. Il semble que Gogo n’avait pas eu tout-à-fait raison la veille : pas fini, le temps des pleurs.
Oh, ce n’est pas comme si Vladimir pouvait pleurer. Renifler, tout au plus.

Désignant l’infimité de verdure, il reprend la parole.

"Nous n'avons plus jamais froid, ni chaud. Et cet arbre, qui hier était mort, est aujourd'hui en feuilles. Il n'y a plus de saisons.
-Tu es sûr qu'il était mort ?
-Bien sûr que oui, c'est là que nous attendions Godot, c'était hier !
-Bien évidemment. Qui c'est déjà, Godot ?"

Vladimir n’est plus capable de pleurer. Pourtant, à ce moment-là, ses cavités oculaires le lancent. Naturellement, Estragon a oublié. Oublié l’arbre. Oublié les branches sèches. Oublié leur envie de se repentir, oublié celui qu’ils attendent.

Cette prise de conscience répétée l’effraie encore plus que l’existence de Godot. Si Estragon oublie jusqu'à leur dernière chance de se racheter, qu’est-ce qui l'empêcherait d'oublier Vladimir ?

Ce dernier suffoque. Estragon s’est déjà désintéressé de leur conversation. Et lui, il sent une envie pressante le saisir. Un phénomène qui arrive plus fréquemment qu’il ne le voudrait. Son corps lui échappe autant que l’esprit de Gogo le trahit.

Ainsi, Didi s’éloigne de quelques pas pour pouvoir pisser en toute intimité. Toutefois, il a beau essayer, cela ne sort pas.

Il revient dans leur décor. Il ne s’est jamais senti aussi humilié.

« Didi…, tente Estragon
-Ne me parle pas !
-Didi, pourquoi tu t’entêtes à faire le difficile…
-NE ME PARLE PAS ! Qui me dit qu’il y a quelque chose dans le caillou qui te sert de boîte crânienne, que ce que je vais te confier ne va pas glisser entre tes deux oreilles ?
-Tu casses les oreilles dès le réveil. Je m'en vais."

Estragon ne bouge pas.

Mais Vladimir ne continue pas l’habile danse qu’ils ont développée tout au long de leur connaissance.
À la place, il s’écroule.

Il cherche à saisir la terre, mais elle est aride. Pas d’herbes auxquelles se raccrocher. Tout juste des brindilles. Mais s’il perd ces brindilles, il n’aura plus rien. Plus rien. Plus rien.

Son souffle sort de sa bouche rance de plus en plus fort. Il est trop lourd, la branche va se rompre. Sa face est maintenant à même le sol.

« Gogo, tu te souviens de la Tour Eiffel ?
-Je n’ai jamais fait le tour du quartier d’Eiffel.
-C’était une grande structure en métal…haute…
-Comme l’arbre ?
-Plus haute, bien plus haute. Quand ils l’ont construite, on ne se connaissait pas encore. On a toujours trouvé ça dommage.
-Sans doute.
-Qu’est-ce que cela aurait été beau, de se jeter du troisième étage les mains jointes ! Quelles figures on aurait peint sur le sol !
-Didi, tu as le visage couvert de boue.
-Si tu es destiné à m’oublier…Je veux que tu te souviennes seulement de ça. Qu’il y avait quelqu’un avec qui tu as voulu te jeter du haut de la Tour Eiffel. Tu peux me promettre ça, Gogo ? Que même si tu m’oublies, tu ne m’oublieras pas…complètement ?, dit-il en se relevant dans un semblant de quatre pattes, les pupilles dilatées.
--Je ne vois pas pourquoi tu me demandes ça", rétorque Estragon sèchement.

Vladimir se recroqueville petit à petit sur lui-même, dans le noir. Le silence va lui créer des acouphènes.

Puis Gogo l'interrompt.

« Pour t’oublier, je devrais d’abord m’oublier moi, oublier qui je suis. Donc je ne serais plus vraiment moi-même. Donc ce ne serait pas vraiment moi, qui t’oublierais. »

Vladimir court lentement l’embrasser. Estragon ne se souvient pas de se plaindre de son haleine.

Didi saisit plus fort les épaules de Gogo, le visage figé d’effroi dans une grimace hideuse.

Estragon l’oubliera. Il a déjà commencé à l’oublier. Vladimir ne peut rien faire pour inverser le processus. Il peut seulement regarder leur relation filer comme du sable entre leurs mains jointes.

Même si Godot venait maintenant, il serait trop tard.

Date: 2025-07-01 01:45 pm (UTC)
From: (Anonymous)
Oooh, si doux amère. La maladie, c'est terrible comment cela nous ronges.

Le Petit Tricheue

Date: 2025-07-02 03:34 pm (UTC)
From: (Anonymous)
Merci beaucoup pour ta lecture et ton commentaire !

C'est intéressant, parce que j'avais toujours pensé que l'amnésie dans "En Attendant Godot" n'était pas liée à une maladie. Elle me paraissait être un procédé d'absurdité comme un autre.
Puis j'ai réfléchi deux secondes en te lisant, en prenant notamment en compte l'importance des thèmes de la décrépitude, de la dégradation physique et mentale, qui sont au coeur de l'écriture de Beckett (on peut aussi penser à "Fin de
Partie", dont les deux personnages principaux sont un vieillard aveugle qui ne peut plus marcher, et son fils adoptif, âgé lui aussi, marchant mais en boitant). Donc oui, on peut carrément y lire une dégradation par la maladie aussi ! (Vladimir et Estragon sont deux clochards âgés qui se connaissent depuis au moins cinquante ans. Estragon a des problèmes aux pieds, Vladimir aux reins et à la vessie, etc)

Date: 2025-07-02 07:07 am (UTC)
From: (Anonymous)
Ce texte si dur, si fort... Bravo de l'avoir écrit !

Eilisande

Le Petit Tricheur

Date: 2025-07-02 03:35 pm (UTC)
From: (Anonymous)
Merci beaucoup pour tes compliments et pour ta lecture ! <3

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