Titre : La Carte de Souffrance
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Freya (Participant.e 16)
Fandom : Cyrano de Bergerac
Persos/Couple : Cyrano/Roxane
Rating : K
Disclaimer : Cyrano de Bergerac est à présent dans le domaine public, mais nous remercions Edmond Rostand
Prompt : La complexité de leur relation, les complexes de Cyrano qui l'empêchent d'être assez directif avec Roxanne sur ses sentiments, il la préfère avec Christian plutôt que lui
Facultatifs : Cyrano respectueux face au non amour de Roxane envers lui.
« De la lune, madame, vous avez la beauté,
et je suis, moi, indigne de seulement contempler son reflet », lut le Bret par dessus l’épaule de Cyrano. C’est beau.
-Merci, répondit Cyrano d’un ton sec.
Il essaya de cacher le reste de la lettre qu’il écrivait à Roxane sous une lettre de créancier, mais Le Bret lui arracha la page avec l’assurance que lui octroyait une amitié de vingt ans. Il la parcourut rapidement pendant que Cyrano le foudroyait du regard.
-Sérieusement, je crois que cela fait partie de tes meilleurs vers.
-Je le sais bien, puisque je les ai écrits.
-Comment se fait-il que jamais avant tes vers n’ont été aussi vibrants ? Quelle œuvre est-tu en train de nous pondre là ?
-Tu n’as pas dit chef d’œuvre, et je t’en remercie, renifla Cyrano avec amusement. Ces vers ne valent pas ce que je n’ai pas encore réussi à écrire. Les mots sortent de ma tête presque trop vite pour que je puisse les agencer en doux vers rimés. Mais pour répondre à ta question, le sage avait sans doute raison quand il disait que sans le sentiment amoureux le poète n’était rien. Jusqu’ici, j’écrivais avec mon esprit relié à ma plume, ce qui est déjà mieux que pour tous ces fats qui n’utilisent que leurs têtes. Maintenant, c’est à mon cœur que ma plume est reliée. La deuxième raison est plus simple encore. Il y a quinze ans que j’aime Roxane. Les mots que j’ai si longtemps retenus se bousculent au portillon et ils ont eu le temps de maturer en attendant que je les laisse enfin sortir.
Le Bret hocha doctement la tête.
-Oui, on sent ton amour pour Roxane dans chacune de ces lignes. Mais n’as-tu pas peur que Christian finisse par lire dans ton jeu ? Il n’est pas si sot.
-C’est un garçon qui a l’esprit fort fin, au contraire. Aussi n’est-ce pas à sa bêtise que je me fie pour cacher ma peine, mais à ses sentiments. Cœur amoureux est aveugle aux tourments d’autrui. Mais je vois que tu grimaces.
-Tu as tort de coucher ces mots sur le papier.
-Pourquoi ? Christian a besoin de toute l’aide qu’il peut recevoir. Je le plains presque, tu sais ? Il y a quelques années son visage aurait fait tourner bien des têtes dans la bonne société. Dans dix ans, dans vingt ans, les femmes ce sera à nouveau le cas. Mais il est jeune aujourd’hui, à Paris, là où la beauté n’est rien sans l’esprit et il a besoin d’un Cyrano pour qu’on daigne seulement le remarquer.
-Tandis que toi, tu as l’esprit et pas la beauté.
-Ce qui n’a jamais et ne sera correspondra jamais aux attentes du beau sexe. Philosophe en Grèce ou chevalier au Moyen-Âge, je n’eut pas connu meilleur succès. Si j’avais été le premier homme, on m’eut chassé du Jardin avant qu’Eve ne m’eut tendue la pomme. Les femmes n’aiment pas plus les laids que les hommes les laides.
-Tu es sévère.
-Je n’en suis pas moins dans le vrai.
-N’aimerais-tu pas Roxane si elle était…
-Laide comme moi ? Je l’aimerais moins. Le cœur se languit d’autant plus fort qu’il sait qu’il ne peut obtenir l’objet de son désir. Laide et aussi désespérée que moi, Roxane me paraîtrait moins inatteignable. Je ne peux espérer de la vie que du pain sec et il me faut la lune. D’ailleurs, Christian ne vaut pas mieux que moi. Il est le plus beau, il peut espérer la plus belle, mais il lui fallait la plus fine.
-Cynique, va.
-Regarde-moi, et prétends que tu ne le serais pas à ma place.
-Peut-être. Mais il me semble qu’à ta place, je sais bien ce que je ferais.
-Quoi donc ?
-Je dirais tout à Roxane.
Cyrano se raidit.
-Je me dois de parler au nom de ta cousine, insista Le Bret. Certaines de ces précieuses sont des évaporées uniquement préoccupées de beaux mots et de discours creux sur l’amour, mais Roxane n’est pas de celles-là. Si tu lui disais…
-Tu peux t’arrêter là, car je ne lui dirais pas.
Le Bret soupira d’un air exaspéré.
-Enfin, Cyrano, sois raisonnable ! Ta complaisance pour ta propre souffrance devient absurde. Roxane est belle, Roxane est bonne, Roxane a du cœur et toi tu es digne d’être aimé, quoi que tu en penses. Dis-lui. Vois ce qu’elle a a en dire. Qu’est-ce que tu as à perdre ?
Cyrano arrêta de l’écouter et commença à réunir ses affaires, en commençant par fermer soigneusement sa bouteille d’encre.
-Cette taverne commence à être un peu trop bruyante. Je vais m’installer ailleurs pour écrire.
-Dis plutôt que tu fuis ! Je te croyais courageux, Cyrano.
Courageux, Cyrano l’était face à cent hommes venus tuer un pauvre poète. Courageux, Cyrano l’était devant la faim et la misère. Courageux, Cyrano l’était devant des armées, devant la mort elle même. Mais devant Roxane ? Devant Roxane, toute la bravoure de Cyrano le désertait.
-Roxane est intelligente, continuait Le Bret. Elle finira par vous percer à jour, toi et Christian. Si tu lui parles, tu peux sauver la situation. Si tu te tais et qu’elle te découvre, elle t’en voudra toute sa vie et la tienne.
-Adieu Le Bret. Je te verrai ce soir.
Sans écouter son ami qui continuait de le poursuivre de ses conseils, Cyrano jeta pêle-mêle ses affaires les moins fragiles dans sa besace avant d’y glisser sa bouteille d’encre et la lettre pour Roxane, puis il s’en alla. Le Bret le suivi, bien entendu, mais Cyrano s’arrangea pour le perdre sur le Pont-Neuf.
Resté seul, Cyrano ne se trouva pas plus tranquille, car au lieu de Le Bret le poursuivant de ses conseils, ce fut son cerveau qui se mit à le harceler de ses doutes, lui demandant si son ami n’avait pas raison. Avait-il vraiment de la complaisance pour sa propre souffrance ? Peut être.
Cyrano souffrait, c’était un fait, mais au lieu de tâcher de s’extraire de cette situation, comme l’aurait fait tout homme doté d’un minimum de bon sens, il creusait plus profond encore à chaque lettre qu’il écrivait à Roxane, chaque espoir d’amour qu’il cédait à un autre. Cyrano était bien plus bête que Christian pensait l’être s’il se mettait volontairement dans une situation qui ne pouvait que le faire souffrir, mais il ne pouvait rien faire pour s’en empêcher. Il se sentait comme le spectateur silencieux et unique d’une pièce de théâtre représentant sa propre folie. Le propre de l’homme n’était pas de souffrir, sauf, apparemment s’il se nommait Savinien de Cyrano de Bergerac. Savoir qu’il était en train de commettre une monumentale bêtise n’empêchait pas Cyrano de rester là, dans l’ombre portée par le profil parfait de Christian, prisonnier volontaire de tourments qu’il s’infligeait à lui même.
Il y a dans le monde bien des formes de souffrances. Les précieuses devraient en dresser la carte quand elles auraient fini de disserter de celle de Tendre. Plutôt que de s’appeler Billet doux, Empressement, Tendresse ou Bonté, les villages du pays de Souffrance se nommeraient Tracas, Épreuve, Tourment, Amertume ou Supplice. Depuis des semaines, ou plus exactement depuis que Roxane lui avait fait connaître son amour pour Christian, Cyrano s’était installé à demeure dans le village de Tourment. À l’instar de tous les autres habitants de ce triste royaume, son installation n’avait pas été un choix. Il ne serait pas le premier cependant à y rester prisonnier volontaire.
D’après Le Bret toujours, Cyrano n’aurait eu qu’une chose à faire pour se démêler de cette situation. Il ne s’agissait que de se présenter chez Roxane avec du papier et une plume et de clamer « cousine, les lettres qui vous émeuvent tant, j’en suis l’auteur et en voici la preuve » et tout rentrerait dans l’ordre.
Le Bret, comme souvent, se trompait. Qu’avait Cyrano à perdre, en parlant à Roxane ? Tout. Que gagnait-il à lui écrire au nom de Christian ? Rien, à part le droit de caresser un doux rêve qui ne se réaliserait jamais. Le Bret ne comprenait pas ça ? C’était son problème, pas celui de Cyrano.
N’en déplaise à monsieur le donneur de leçon, ce n’était pas une lubie qui lui fermait la bouge, ni l’envie ou le besoin de se faire du mal. Cyrano tenait seulement ses promesses. Il ne dirait rien à Roxane, parce qu’il se l’était juré des années plus tôt.
Il se laissa tomber sur un banc devant un estaminet qu’il ne fréquentait pas assez souvent pour que Le Bret pense à venir l’y déranger, héla le tenancier pour se faire servir un verre, puis ressortit sa lettre. Trempant la plume dans son encrier, il rassembla ses pensées pour se rappeler la rime que Le Bret avait interrompu. Une fois celle-ci retrouvée, il dirigea sa main vers la feuille de papier.
Son geste s’interrompit. Il avait perdu sa rime.
-Maudit Le Bret, grinça-t-il entre ses dents. Qui t’autorise à t’insinuer ainsi dans ma tête ?
Il secoua sa tête et jeta un regard noir à un passant qui jetait un regard un peu trop appuyé à son nez. Avec un peu de concentration, il dissipa l’image de Le Bret lui jetant un regard plein de jugement de sous ses gros sourcils, et reprit sa plume.
-Allons, poète, creuse ta propre tombe. Au moins, elle sera belle.
Sa propre mise en demeure d’écrire n’aboutit à rien. L’image de Le Bret ne s’était dissipée que pour être remplacé par celle de Roxane. C’était un visage bien plus charmant à avoir en tête, mais cette vision, associée aux remontrances de Le Bret, ramenait Cyrano au temps de son enfance. Les séjours de Roxane à Bergerac étaient ses seuls bons souvenirs. Il se souvenait encore du moment où il était tombé amoureux d’elle.
Elle était restée tout l’été, comme à son habitude, et Cyrano l’avait suivie dans tous ses jeux avec ce qu’il croyait l’indulgence d’un cousin un peu plus grand qu’elle. Ce ne fut que lorsqu’il fut contraint de secouer la main depuis le perron pour lui dire au revoir pour les dix mois suivants qu’il sentit son cœur se serrer d’une manière nouvelle et qu’il comprit qu’il était amoureux. L’année suivante fut un tourment sans nom, mais pas autant que le retour de Roxane, quand il la vit si grandie et si belle. C’est là qu’il avait comprit qu’il l’aimerait toujours.
En cet instant, Cyrano s’était juré que Roxane n’en saurait jamais rien, et il se serait tiré une balle dans la tête plutôt que de manquer à sa promesse. Il n’avait rien laissé paraître des ses sentiments les quatre étés suivants, alors que chaque retour de Roxane était un délice et un supplice à la fois et n’avait pas protesté aussi fort qu’elle le jour où ses parents avaient décidé qu’il étant temps qu’elle reste à Paris et commence à se montrer en société. Le temps aurait pu amoindrir ses sentiments, mais quand Cyrano était monté à Paris et s’était présenté chez Roxane, il avait compris que mille ans n’auraient pas suffit à ce que son amour pour Roxane disparaisse.
Il s’était résigné.
Des années avaient passé, mais son opinion n’avait pas changé et ne changerait pas. Quatre raisons fermeraient à tout jamais sa bouche. La première sautait aux yeux. Cyrano était là. Il l’avait compris avant même d’apprendre à marcher et ce nez qui l’annonçait en tout lieu comme une trompette l’empêchait de prendre le risque d’être rejeté. Il pouvait supporter sa propre laideur, mais pas un rejet public, et surtout pas de la part de Roxane.
Cette raison, Le Bret la connaissait, même s’il refusait de l’estimer suffisante. Il ignorait par contre les autres. Les eut-ils connu qu’il laisserait peut être Cyrano tranquille, mais celui-ci refusait de les proférer à voix haute.
Pouvait-il se lever demain et sur un coup de tête aller se jeter aux pieds de Roxane et proclamer son amour ? Certainement. À vrai dire, rien ne serait plus facile. Il n’aurait qu’à lâcher la bride aux désirs qu’il contenait depuis si longtemps.
Mais il ne le ferait pas. Le Bret avait tort. Roxane ne l’aimait pas et ne l’aimerait pas d’avantage après sa confession, sauf par pitié. Pendant qu’il lui cachait ses sentiments naissants, Cyrano l’avait observée de près lors de ses séjours à Bergerac. Avant même qu’elle ne tombe amoureuse de l’idée d’un homme aussi beau que doué pour parler d’amour, elle n’avait jamais lancé un regard dans sa direction qui pouvait prêter à penser qu’elle ressentait quelque chose pour lui. Il lui avait fait lire ses premiers poèmes, pour voir comment elle y réagirait. Elle les avait lu avec indulgence, puis avec admiration, mais ils ne l’avaient jamais transporté comme ceux qu’elle croyait venir de Christian. Pour Roxane, Cyrano était un frère. C’était son droit de penser ça, et Cyrano n’avait pas le droit de lui imposer ses propres désirs et espoirs. Roxane lui disait souvent que les souvenirs de leurs jeux d’enfants embellissaient sa vie et qu’elle était heureuse d’avoir en lui trouvé le frère qu’elle avait toujours rêvé d’avoir. Ils cherchaient tous deux en l’autre quelque chose qu’ils ne pourraient jamais obtenir, mais pourquoi la faire souffrir en le lui apprenant ? Cyrano en souffrait jour et nuit. C’était bien assez.
Cela faisait deux raisons. Mais même si les anges descendaient du ciel pour lui jurer qu’il n’avait qu’à se présenter devant Roxane et se confesser pour obtenir son amour, Cyrano ne saurait se résoudre à cette dernière extrémité.
Après tout, Roxane méritait mieux que Cyrano. Il ne pouvait pas l’épouser. Un Cyrano de Bergerac n’obtiendrait pas une dispense pour épouser sa cousine. Il fallait être mieux nés qu’ils ne l’étaient tous les deux. La romance qu’ils vivraient devrait alors restée cachée, mais quel secret le restait longtemps dans le Marais ? Roxane serait doublement la risée du monde. Les précieuses et les précieux se moqueraient de son manque de goût qui aurait poussé la plus belle d’entre eux dans les bras d’un Cyrano défiguré par son nez. Les duègnes et les bigots, eux, s’offusqueraient d’une relation qui ne soit pas sanctifiée par l’Église. Ce serait l’opprobre et le rejet.
Cyrano, d’ailleurs, était trop pauvre et trop fier. Même pour le bien Roxane, il refuserait de prendre un patron. Cela voudrait dire lui demander de l’escorter dans la misère, lui demander d’aller pour lui quémander quelques pièces qu’on lui accorderait par pitié.
Jamais. Cyrano était trop fier pour l’accepter, et la trahison de ses amis blesserait trop Roxane. Il ne lui infligerait pas cette double peine.
Non, il fallait être raisonnable. Christian était, si ce n’est riche, au moins suffisamment à l’aise pour donner à Roxane la vie qu’elle méritait. Christian était assez bête pour aimer totalement, et irrémédiablement, comme Cyrano lui même. Christian était brave, beau, et baron, trois choses qui conjugués le feraient allez loin si Cyrano et Roxane le poussaient dans la bonne direction et qu’il ne se faisait pas tuer bêtement avant. Christian, surtout, était un phénomène comme Cyrano n’en avait jamais rencontré jusque là. Quel homme en rencontrant une femme plus intelligente que lui sur tout les plans en tombait amoureux au lieu de se sentir menacé par elle ?
De l’expérience de Cyrano, aucun.
Depuis très longtemps Cyrano savait qu’il devrait s’incliner et laisser Roxane à un autre. Il avait déjà fait fuir bien des prétendants, souvent sans même que Roxane n’ait vent de leur existence. D’instinct il sentait qui la rendrait malheureuse et pourquoi. Mais Christian la rendrait heureuse. Une fois mariés, il laisserait Roxane faire ce qu’elle voulait dans leur logis et ils n’en seraient que plus heureux.
Le tout était de les mener jusqu’au mariage. Cyrano n’était pas stupide. Il savait que le subterfuge qu’il avait imaginé pour son profit et celui de Christian ne durerait pas. Le pot au rose serait dévoilé tôt ou tard, et Roxane furieuse. Ce serait alors à Cyrano de la convaincre à la place de Christian que la sincérité du jeune homme valait bien sa sottise. Évidemment, il souffrirait, tout comme il souffrirait quand il verrait Roxane au pied de l’autel avec un autre, puis en imaginant leur nuit de noce. Mais Cyrano savait aussi qu’il mourrait jeune, en duel ou tué par des jaloux ou ceux qu’il prenait tant de plaisir à moquer. Il lui fallait voir Roxane heureuse et en sécurité avant. Peu importait donc qu’il se déchire le cœur à la voir pâmer pour ce joli cœur de Christian. Il les conduirait lui même à l’autel pour la voir heureuse.
Christian pouvait lui accorder ça, alors vive Christian. Quand à Cyrano, il pouvait continuer à rester à sa place, à admirer et aimer Roxane dans l’ombre et à écrire au nom d’un autre tout ce qu’il ressentait pour elle. Son amour resterait enfermé jusqu’à la fin de ses jours au plus profond de son cœur et il jetterait la clé de ce tiroir à secrets là où nul ne pourrait le trouver. Roxane serait belle dans sa robe de mariée et peut être Cyrano obtiendrait-il d’être celui qui la remettrait aux mains de son nouvel époux. Les quelques secondes où il sentirait sa main posée sur son bras seraient un supplice car il se prendrait à rêver que c’était à lui qu’elle allait dire oui. Et après ça, Cyrano n’aurait plus qu’à mourir. La carte du Pays de Souffrance n’aboutissait pas comme celle de Tendre dans des Mers Dangereuses et des Terres Inconnues qu’on devinait délicieuses. Elle se finissait sur un gouffre sans fond, un Enfer de la création de ses habitants où Cyrano se jetterait la tête la première.
Mais peu importait sa mort ou sa souffrance, n’en déplaise à ce pauvre Le Bret tout tremblant pour lui. Tout ce qui comptait, c’était le bonheur de Roxane.
Cyrano trempa sa plume dans l’encre et recommença à écrire.
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Freya (Participant.e 16)
Fandom : Cyrano de Bergerac
Persos/Couple : Cyrano/Roxane
Rating : K
Disclaimer : Cyrano de Bergerac est à présent dans le domaine public, mais nous remercions Edmond Rostand
Prompt : La complexité de leur relation, les complexes de Cyrano qui l'empêchent d'être assez directif avec Roxanne sur ses sentiments, il la préfère avec Christian plutôt que lui
Facultatifs : Cyrano respectueux face au non amour de Roxane envers lui.
« De la lune, madame, vous avez la beauté,
et je suis, moi, indigne de seulement contempler son reflet », lut le Bret par dessus l’épaule de Cyrano. C’est beau.
-Merci, répondit Cyrano d’un ton sec.
Il essaya de cacher le reste de la lettre qu’il écrivait à Roxane sous une lettre de créancier, mais Le Bret lui arracha la page avec l’assurance que lui octroyait une amitié de vingt ans. Il la parcourut rapidement pendant que Cyrano le foudroyait du regard.
-Sérieusement, je crois que cela fait partie de tes meilleurs vers.
-Je le sais bien, puisque je les ai écrits.
-Comment se fait-il que jamais avant tes vers n’ont été aussi vibrants ? Quelle œuvre est-tu en train de nous pondre là ?
-Tu n’as pas dit chef d’œuvre, et je t’en remercie, renifla Cyrano avec amusement. Ces vers ne valent pas ce que je n’ai pas encore réussi à écrire. Les mots sortent de ma tête presque trop vite pour que je puisse les agencer en doux vers rimés. Mais pour répondre à ta question, le sage avait sans doute raison quand il disait que sans le sentiment amoureux le poète n’était rien. Jusqu’ici, j’écrivais avec mon esprit relié à ma plume, ce qui est déjà mieux que pour tous ces fats qui n’utilisent que leurs têtes. Maintenant, c’est à mon cœur que ma plume est reliée. La deuxième raison est plus simple encore. Il y a quinze ans que j’aime Roxane. Les mots que j’ai si longtemps retenus se bousculent au portillon et ils ont eu le temps de maturer en attendant que je les laisse enfin sortir.
Le Bret hocha doctement la tête.
-Oui, on sent ton amour pour Roxane dans chacune de ces lignes. Mais n’as-tu pas peur que Christian finisse par lire dans ton jeu ? Il n’est pas si sot.
-C’est un garçon qui a l’esprit fort fin, au contraire. Aussi n’est-ce pas à sa bêtise que je me fie pour cacher ma peine, mais à ses sentiments. Cœur amoureux est aveugle aux tourments d’autrui. Mais je vois que tu grimaces.
-Tu as tort de coucher ces mots sur le papier.
-Pourquoi ? Christian a besoin de toute l’aide qu’il peut recevoir. Je le plains presque, tu sais ? Il y a quelques années son visage aurait fait tourner bien des têtes dans la bonne société. Dans dix ans, dans vingt ans, les femmes ce sera à nouveau le cas. Mais il est jeune aujourd’hui, à Paris, là où la beauté n’est rien sans l’esprit et il a besoin d’un Cyrano pour qu’on daigne seulement le remarquer.
-Tandis que toi, tu as l’esprit et pas la beauté.
-Ce qui n’a jamais et ne sera correspondra jamais aux attentes du beau sexe. Philosophe en Grèce ou chevalier au Moyen-Âge, je n’eut pas connu meilleur succès. Si j’avais été le premier homme, on m’eut chassé du Jardin avant qu’Eve ne m’eut tendue la pomme. Les femmes n’aiment pas plus les laids que les hommes les laides.
-Tu es sévère.
-Je n’en suis pas moins dans le vrai.
-N’aimerais-tu pas Roxane si elle était…
-Laide comme moi ? Je l’aimerais moins. Le cœur se languit d’autant plus fort qu’il sait qu’il ne peut obtenir l’objet de son désir. Laide et aussi désespérée que moi, Roxane me paraîtrait moins inatteignable. Je ne peux espérer de la vie que du pain sec et il me faut la lune. D’ailleurs, Christian ne vaut pas mieux que moi. Il est le plus beau, il peut espérer la plus belle, mais il lui fallait la plus fine.
-Cynique, va.
-Regarde-moi, et prétends que tu ne le serais pas à ma place.
-Peut-être. Mais il me semble qu’à ta place, je sais bien ce que je ferais.
-Quoi donc ?
-Je dirais tout à Roxane.
Cyrano se raidit.
-Je me dois de parler au nom de ta cousine, insista Le Bret. Certaines de ces précieuses sont des évaporées uniquement préoccupées de beaux mots et de discours creux sur l’amour, mais Roxane n’est pas de celles-là. Si tu lui disais…
-Tu peux t’arrêter là, car je ne lui dirais pas.
Le Bret soupira d’un air exaspéré.
-Enfin, Cyrano, sois raisonnable ! Ta complaisance pour ta propre souffrance devient absurde. Roxane est belle, Roxane est bonne, Roxane a du cœur et toi tu es digne d’être aimé, quoi que tu en penses. Dis-lui. Vois ce qu’elle a a en dire. Qu’est-ce que tu as à perdre ?
Cyrano arrêta de l’écouter et commença à réunir ses affaires, en commençant par fermer soigneusement sa bouteille d’encre.
-Cette taverne commence à être un peu trop bruyante. Je vais m’installer ailleurs pour écrire.
-Dis plutôt que tu fuis ! Je te croyais courageux, Cyrano.
Courageux, Cyrano l’était face à cent hommes venus tuer un pauvre poète. Courageux, Cyrano l’était devant la faim et la misère. Courageux, Cyrano l’était devant des armées, devant la mort elle même. Mais devant Roxane ? Devant Roxane, toute la bravoure de Cyrano le désertait.
-Roxane est intelligente, continuait Le Bret. Elle finira par vous percer à jour, toi et Christian. Si tu lui parles, tu peux sauver la situation. Si tu te tais et qu’elle te découvre, elle t’en voudra toute sa vie et la tienne.
-Adieu Le Bret. Je te verrai ce soir.
Sans écouter son ami qui continuait de le poursuivre de ses conseils, Cyrano jeta pêle-mêle ses affaires les moins fragiles dans sa besace avant d’y glisser sa bouteille d’encre et la lettre pour Roxane, puis il s’en alla. Le Bret le suivi, bien entendu, mais Cyrano s’arrangea pour le perdre sur le Pont-Neuf.
Resté seul, Cyrano ne se trouva pas plus tranquille, car au lieu de Le Bret le poursuivant de ses conseils, ce fut son cerveau qui se mit à le harceler de ses doutes, lui demandant si son ami n’avait pas raison. Avait-il vraiment de la complaisance pour sa propre souffrance ? Peut être.
Cyrano souffrait, c’était un fait, mais au lieu de tâcher de s’extraire de cette situation, comme l’aurait fait tout homme doté d’un minimum de bon sens, il creusait plus profond encore à chaque lettre qu’il écrivait à Roxane, chaque espoir d’amour qu’il cédait à un autre. Cyrano était bien plus bête que Christian pensait l’être s’il se mettait volontairement dans une situation qui ne pouvait que le faire souffrir, mais il ne pouvait rien faire pour s’en empêcher. Il se sentait comme le spectateur silencieux et unique d’une pièce de théâtre représentant sa propre folie. Le propre de l’homme n’était pas de souffrir, sauf, apparemment s’il se nommait Savinien de Cyrano de Bergerac. Savoir qu’il était en train de commettre une monumentale bêtise n’empêchait pas Cyrano de rester là, dans l’ombre portée par le profil parfait de Christian, prisonnier volontaire de tourments qu’il s’infligeait à lui même.
Il y a dans le monde bien des formes de souffrances. Les précieuses devraient en dresser la carte quand elles auraient fini de disserter de celle de Tendre. Plutôt que de s’appeler Billet doux, Empressement, Tendresse ou Bonté, les villages du pays de Souffrance se nommeraient Tracas, Épreuve, Tourment, Amertume ou Supplice. Depuis des semaines, ou plus exactement depuis que Roxane lui avait fait connaître son amour pour Christian, Cyrano s’était installé à demeure dans le village de Tourment. À l’instar de tous les autres habitants de ce triste royaume, son installation n’avait pas été un choix. Il ne serait pas le premier cependant à y rester prisonnier volontaire.
D’après Le Bret toujours, Cyrano n’aurait eu qu’une chose à faire pour se démêler de cette situation. Il ne s’agissait que de se présenter chez Roxane avec du papier et une plume et de clamer « cousine, les lettres qui vous émeuvent tant, j’en suis l’auteur et en voici la preuve » et tout rentrerait dans l’ordre.
Le Bret, comme souvent, se trompait. Qu’avait Cyrano à perdre, en parlant à Roxane ? Tout. Que gagnait-il à lui écrire au nom de Christian ? Rien, à part le droit de caresser un doux rêve qui ne se réaliserait jamais. Le Bret ne comprenait pas ça ? C’était son problème, pas celui de Cyrano.
N’en déplaise à monsieur le donneur de leçon, ce n’était pas une lubie qui lui fermait la bouge, ni l’envie ou le besoin de se faire du mal. Cyrano tenait seulement ses promesses. Il ne dirait rien à Roxane, parce qu’il se l’était juré des années plus tôt.
Il se laissa tomber sur un banc devant un estaminet qu’il ne fréquentait pas assez souvent pour que Le Bret pense à venir l’y déranger, héla le tenancier pour se faire servir un verre, puis ressortit sa lettre. Trempant la plume dans son encrier, il rassembla ses pensées pour se rappeler la rime que Le Bret avait interrompu. Une fois celle-ci retrouvée, il dirigea sa main vers la feuille de papier.
Son geste s’interrompit. Il avait perdu sa rime.
-Maudit Le Bret, grinça-t-il entre ses dents. Qui t’autorise à t’insinuer ainsi dans ma tête ?
Il secoua sa tête et jeta un regard noir à un passant qui jetait un regard un peu trop appuyé à son nez. Avec un peu de concentration, il dissipa l’image de Le Bret lui jetant un regard plein de jugement de sous ses gros sourcils, et reprit sa plume.
-Allons, poète, creuse ta propre tombe. Au moins, elle sera belle.
Sa propre mise en demeure d’écrire n’aboutit à rien. L’image de Le Bret ne s’était dissipée que pour être remplacé par celle de Roxane. C’était un visage bien plus charmant à avoir en tête, mais cette vision, associée aux remontrances de Le Bret, ramenait Cyrano au temps de son enfance. Les séjours de Roxane à Bergerac étaient ses seuls bons souvenirs. Il se souvenait encore du moment où il était tombé amoureux d’elle.
Elle était restée tout l’été, comme à son habitude, et Cyrano l’avait suivie dans tous ses jeux avec ce qu’il croyait l’indulgence d’un cousin un peu plus grand qu’elle. Ce ne fut que lorsqu’il fut contraint de secouer la main depuis le perron pour lui dire au revoir pour les dix mois suivants qu’il sentit son cœur se serrer d’une manière nouvelle et qu’il comprit qu’il était amoureux. L’année suivante fut un tourment sans nom, mais pas autant que le retour de Roxane, quand il la vit si grandie et si belle. C’est là qu’il avait comprit qu’il l’aimerait toujours.
En cet instant, Cyrano s’était juré que Roxane n’en saurait jamais rien, et il se serait tiré une balle dans la tête plutôt que de manquer à sa promesse. Il n’avait rien laissé paraître des ses sentiments les quatre étés suivants, alors que chaque retour de Roxane était un délice et un supplice à la fois et n’avait pas protesté aussi fort qu’elle le jour où ses parents avaient décidé qu’il étant temps qu’elle reste à Paris et commence à se montrer en société. Le temps aurait pu amoindrir ses sentiments, mais quand Cyrano était monté à Paris et s’était présenté chez Roxane, il avait compris que mille ans n’auraient pas suffit à ce que son amour pour Roxane disparaisse.
Il s’était résigné.
Des années avaient passé, mais son opinion n’avait pas changé et ne changerait pas. Quatre raisons fermeraient à tout jamais sa bouche. La première sautait aux yeux. Cyrano était là. Il l’avait compris avant même d’apprendre à marcher et ce nez qui l’annonçait en tout lieu comme une trompette l’empêchait de prendre le risque d’être rejeté. Il pouvait supporter sa propre laideur, mais pas un rejet public, et surtout pas de la part de Roxane.
Cette raison, Le Bret la connaissait, même s’il refusait de l’estimer suffisante. Il ignorait par contre les autres. Les eut-ils connu qu’il laisserait peut être Cyrano tranquille, mais celui-ci refusait de les proférer à voix haute.
Pouvait-il se lever demain et sur un coup de tête aller se jeter aux pieds de Roxane et proclamer son amour ? Certainement. À vrai dire, rien ne serait plus facile. Il n’aurait qu’à lâcher la bride aux désirs qu’il contenait depuis si longtemps.
Mais il ne le ferait pas. Le Bret avait tort. Roxane ne l’aimait pas et ne l’aimerait pas d’avantage après sa confession, sauf par pitié. Pendant qu’il lui cachait ses sentiments naissants, Cyrano l’avait observée de près lors de ses séjours à Bergerac. Avant même qu’elle ne tombe amoureuse de l’idée d’un homme aussi beau que doué pour parler d’amour, elle n’avait jamais lancé un regard dans sa direction qui pouvait prêter à penser qu’elle ressentait quelque chose pour lui. Il lui avait fait lire ses premiers poèmes, pour voir comment elle y réagirait. Elle les avait lu avec indulgence, puis avec admiration, mais ils ne l’avaient jamais transporté comme ceux qu’elle croyait venir de Christian. Pour Roxane, Cyrano était un frère. C’était son droit de penser ça, et Cyrano n’avait pas le droit de lui imposer ses propres désirs et espoirs. Roxane lui disait souvent que les souvenirs de leurs jeux d’enfants embellissaient sa vie et qu’elle était heureuse d’avoir en lui trouvé le frère qu’elle avait toujours rêvé d’avoir. Ils cherchaient tous deux en l’autre quelque chose qu’ils ne pourraient jamais obtenir, mais pourquoi la faire souffrir en le lui apprenant ? Cyrano en souffrait jour et nuit. C’était bien assez.
Cela faisait deux raisons. Mais même si les anges descendaient du ciel pour lui jurer qu’il n’avait qu’à se présenter devant Roxane et se confesser pour obtenir son amour, Cyrano ne saurait se résoudre à cette dernière extrémité.
Après tout, Roxane méritait mieux que Cyrano. Il ne pouvait pas l’épouser. Un Cyrano de Bergerac n’obtiendrait pas une dispense pour épouser sa cousine. Il fallait être mieux nés qu’ils ne l’étaient tous les deux. La romance qu’ils vivraient devrait alors restée cachée, mais quel secret le restait longtemps dans le Marais ? Roxane serait doublement la risée du monde. Les précieuses et les précieux se moqueraient de son manque de goût qui aurait poussé la plus belle d’entre eux dans les bras d’un Cyrano défiguré par son nez. Les duègnes et les bigots, eux, s’offusqueraient d’une relation qui ne soit pas sanctifiée par l’Église. Ce serait l’opprobre et le rejet.
Cyrano, d’ailleurs, était trop pauvre et trop fier. Même pour le bien Roxane, il refuserait de prendre un patron. Cela voudrait dire lui demander de l’escorter dans la misère, lui demander d’aller pour lui quémander quelques pièces qu’on lui accorderait par pitié.
Jamais. Cyrano était trop fier pour l’accepter, et la trahison de ses amis blesserait trop Roxane. Il ne lui infligerait pas cette double peine.
Non, il fallait être raisonnable. Christian était, si ce n’est riche, au moins suffisamment à l’aise pour donner à Roxane la vie qu’elle méritait. Christian était assez bête pour aimer totalement, et irrémédiablement, comme Cyrano lui même. Christian était brave, beau, et baron, trois choses qui conjugués le feraient allez loin si Cyrano et Roxane le poussaient dans la bonne direction et qu’il ne se faisait pas tuer bêtement avant. Christian, surtout, était un phénomène comme Cyrano n’en avait jamais rencontré jusque là. Quel homme en rencontrant une femme plus intelligente que lui sur tout les plans en tombait amoureux au lieu de se sentir menacé par elle ?
De l’expérience de Cyrano, aucun.
Depuis très longtemps Cyrano savait qu’il devrait s’incliner et laisser Roxane à un autre. Il avait déjà fait fuir bien des prétendants, souvent sans même que Roxane n’ait vent de leur existence. D’instinct il sentait qui la rendrait malheureuse et pourquoi. Mais Christian la rendrait heureuse. Une fois mariés, il laisserait Roxane faire ce qu’elle voulait dans leur logis et ils n’en seraient que plus heureux.
Le tout était de les mener jusqu’au mariage. Cyrano n’était pas stupide. Il savait que le subterfuge qu’il avait imaginé pour son profit et celui de Christian ne durerait pas. Le pot au rose serait dévoilé tôt ou tard, et Roxane furieuse. Ce serait alors à Cyrano de la convaincre à la place de Christian que la sincérité du jeune homme valait bien sa sottise. Évidemment, il souffrirait, tout comme il souffrirait quand il verrait Roxane au pied de l’autel avec un autre, puis en imaginant leur nuit de noce. Mais Cyrano savait aussi qu’il mourrait jeune, en duel ou tué par des jaloux ou ceux qu’il prenait tant de plaisir à moquer. Il lui fallait voir Roxane heureuse et en sécurité avant. Peu importait donc qu’il se déchire le cœur à la voir pâmer pour ce joli cœur de Christian. Il les conduirait lui même à l’autel pour la voir heureuse.
Christian pouvait lui accorder ça, alors vive Christian. Quand à Cyrano, il pouvait continuer à rester à sa place, à admirer et aimer Roxane dans l’ombre et à écrire au nom d’un autre tout ce qu’il ressentait pour elle. Son amour resterait enfermé jusqu’à la fin de ses jours au plus profond de son cœur et il jetterait la clé de ce tiroir à secrets là où nul ne pourrait le trouver. Roxane serait belle dans sa robe de mariée et peut être Cyrano obtiendrait-il d’être celui qui la remettrait aux mains de son nouvel époux. Les quelques secondes où il sentirait sa main posée sur son bras seraient un supplice car il se prendrait à rêver que c’était à lui qu’elle allait dire oui. Et après ça, Cyrano n’aurait plus qu’à mourir. La carte du Pays de Souffrance n’aboutissait pas comme celle de Tendre dans des Mers Dangereuses et des Terres Inconnues qu’on devinait délicieuses. Elle se finissait sur un gouffre sans fond, un Enfer de la création de ses habitants où Cyrano se jetterait la tête la première.
Mais peu importait sa mort ou sa souffrance, n’en déplaise à ce pauvre Le Bret tout tremblant pour lui. Tout ce qui comptait, c’était le bonheur de Roxane.
Cyrano trempa sa plume dans l’encre et recommença à écrire.
Le Petit Tricheur
Date: 2025-07-08 11:41 am (UTC)C'est admirable car on se retrouve habilement transporté dans l'univers de la pièce. La langue semble celle des personnages, bien qu'ils ne parlent pas en vers.
Le Bret est un ami sincère et fidèle (un gars sûr, comme on dirait aujourd'hui). Son soutien envers Cyrano est touchant. Mais Cyrano ne souhaite pas être soutenu.
Effectivement, on sent la complexité de tout ce qui vit à l'intérieur de lui.
Les flash-backs des étés de Roxane à Bergerac, comment Cyrano a réalisé qu'il tombait amoureux, la réaction de la jeune fille quand il lui a montré ses premiers poèmes, etc...j'ai trouvé tous ces moments admirablement touchants. J'étais ému.
On sent aussi tes connaissances de la période (notamment les cartes qu'établissaient les Précieuses du sentiment amoureux, ici brillamment remplacées par celles de la Souffrance).
J'aime aussi le rapport Cyrano & Christian qui se tisse à travers les lignes. Encore une fois, la relation est complexe, et ce n'est que d'autant plus délicieux !
J'ai aussi apprécié les considérations de genre/quasi féministes qui se glissent dans ton texte. Par exemple, le fait que Christian se soit épris d'une femme beaucoup plus intelligente que lui, ce qui aurait rebuté tous ses contemporains.
On voit aussi quelque chose que je n'avais pas entrevu à le lecture de la pièce : un "après" les poèmes/le balcon, où Christian empreinte les mots de Cyrano. Un pot aux roses découverts, et Cyrano qui se place en défendeur des justes causes (ici, l'amour sincère de Christian). Voir partir Roxane définitivement hors d'atteinte lui semble être difficile, mais un petit peu moins dur si lui-même a été impliqué dans l'affaire.
Intéressant, cette idée que Christian ne vivrait pas vieux, er qu'il faut donc accélérer les évènements jusqu'au mariage !
Ce n'est pas présent dans le texte, mais je n'ai pas pu m'empêcher de me questionner sur les rapports d'une Roxane veuve, plus âgée, et du constant Cyrano.
Comme dans ton texte Frollo --> Esmeralda, une très belle plume !
Merci pour ce texte qui m'a apporté beaucoup de plaisir
Très belle journée,
Le Petit Tricheur
Re: Le Petit Tricheur
Date: 2025-07-12 12:13 pm (UTC)