Titre : Le piège de l'amitié
Auteur : Rusalka (Participant.e 7)
Pour : ThenewParis (Participant.e 14)
Fandom : Epic: the Musical
Persos/Couple : Odysseus+Athena, un peu de Odysseus/Penelope
Rating : PG
Disclaimer : Tout appartient à Jorge Rivera-Herrans
Prompt : Odysseus & Athena, Odysseus/Penelope en background. Peut-on réellement être ami avec un dieu ? C’est une question pour laquelle Odysseus a toujours répondu que oui… mais ce début de périple de retour commence à le faire douter… Angst, Psychology, Friendship ?
- Détails facultatifs : faire des flashbacks de leur relation pendant la jeunesse d’Odyssée/la guerre de Troie (potentiellement lorsqu'Ulysse/Odysseus courtisait Penelope.
Notes : Les noms sont en anglais comme dans la comédie musicale mais les noms de lieu en français, si tu trouves cela peu élégant je peux corriger. Plein de persos mythologiques, présents dans Epic ou pas, apparaissent dans des petits rôles, j'espère que tu ne détestes pas Hélène, sa scène s'est retrouvée à être la plus longue.
C'est un adieu.
L'exaltation du risque bat dans les veines d'Odysseus. Il est toujours horrifié par la mort de ses hommes, furieux contre Polyphème, contre Athena, contre lui-même, et néglige sa propre sûreté. Une déesse offensée pourrait, devrait, le transpercer de sa lance, si elle le respecte encore. Le maudire, le changer en pierre aisément, sinon.
Et pourtant, il s'en sort vivant. Peut-être qu'il avait raison, et qu'elle a, après tout, plus d'affection pour lui qu'elle veut le dire.
Peut-être qu'en déclenchant sa fureur, il a perdu plus qu'elle ne veut le lui dire, pas seulement une protectrice. Peut-être qu'il avait une amie, mais ne l'a plus, vaine victoire, défaite d'autant plus cruelle.
Il vient juste de perdre Polites aussi. Ils se ressemblaient si peu. Athena ne l'a jamais aimé. C'est peut-être une des raisons de la colère d'Odysseus aujourd'hui.
Il les a rencontrés en chassant le même sanglier, autrefois. Il a gagné leur admiration par le même courage et les mêmes ruses, et Polites a été son ami - jusqu'à la mort.
Athena était une situation plus compliquée.
***
Odysseus savait que les dieux n'accordaient pas aisément leur amitié aux mortels.
Il ne s'était jamais demandé, jusqu'à leur première rencontre, d'où venait le sentiment d'amitié. Il resta couché dans son lit, analysant son propre cœur. Il aimait Diomedes pour sa force et sa bravoure. Mais ce n'est pas quelque chose que l'on pouvait afficher devant une déesse.
Il aimait Eumaios, le garçon porcher, même si la société ne les considérait pas comme des égaux. Il avait quelques années de plus, et il savait sculpter le bois mieux que personne qu'Odysseus connaissait, et aussi garder des secrets.
Odysseus aimait Polites, qui était toujours calme, optimiste et bienveillant, et même si cela avait été quelque chose qu'on pouvait offrir à une déesse, Odysseus aurait été la mauvaise personne pour cela.
Bien sûr, Odysseus était fier de sa force et de son intelligence, et de sa bravoure. Mais c'était ce pour quoi Athena l'avait choisi. Et cela ne faisait pas un ami, n'est-ce pas ? Il n'aurait pas été l'ami d'Eumaios s'il avait juste été le meilleur gardien de cochons de l'univers entier ?
Aussi, à court de solutions, il avait décidé que puisque les mortels n'étaient que des enfants pour les dieux, il allait au moins lui proposer de jouer avec lui.
Le jour du sacrifice aux dieux, il avait demandé à son père et au prêtre l'autorisation de faire lui-même le sacrifice à Athena. Son père ne lui refusait rien qui puisse le mener plus vite vers un rôle d'adulte, et le prêtre avait cédé presque trop facilement. Peut-être ressentait-il, en tant que prêtre, le lien entre la déesse et Odysseus - l'idée que cela puisse être quelque chose de si concret, visible, faisait battre le cœur d'Odysseus plus vite.
Au moment de plonger son couteau dans la gorge de la chèvre, il observa l'assemblée autour de lui, et il sut. Au lieu de s'adresser à la déesse, au sommet de l'Olympe, il murmura sa prière en direction d'une seule personne dans l'assistance.
Le prêtre semblait choqué ; alors, là où s'était dressée la femme, apparut une chouette blanche. Personne n'avait vu les phases de sa transformation, pas même Odysseus. Mais il vit la chouette qui s'approchait de lui et se posait sur son épaule, il entendit les bruits d'admiration de la foule. Etait-ce cela, la gloire ? La reconnaissance d'un peuple, et d'une déesse ? Il en voulait encore.
"Comment m'as-tu reconnue cette fois ?" lui demanda la chouette à l'oreille. "J'avais même emprunté une ombre."
Odysseus murmura, à voix si basse que personne ne pouvait l'entendre. "Déesse, il fait chaud aujourd'hui, et tu étais la seule à ne pas transpirer."
"Merci de m'apprendre à parfaire mes déguisements," lui murmura-t-elle, mais Odysseus entendit très distinctement le bruit d'un rire, musical comme une fontaine, et c'était sa victoire.
***
"Je suis amoureux," dit-il à Athena. Ou peut-être ne l'avait-il pas dit ? Peut-être son corps entier le chantait-il en permanence sans son accord.
Athena fronça le sourcil, désapprobatrice. "Ce n'est pas Helen de Sparte, j'espère ?"
"Quoi ? Non !" Odysseus avait rencontré Helen. Elle était aussi parfaite qu'une œuvre d'art, et les vêtements et parfums qu'elle portait était comme une couche d'art supplémentaire. Mais ce n'était pas ce qu'il cherchait.
Il n'avait rien cherché, en réalité, avant de rencontrer Penelope.
Athena eut un soupir de soulagement. "Heureusement. Aphrodite se serait moquée de moi jusqu'à la fin des temps. Qui, alors ?"
"Elle est de la même famille." expliqua Odysseus. "C'est Penelope, sa cousine. Elle est drôle, intelligente, ses cheveux sont plus noirs que la nuit, et les fossettes de son menton quand elle sourit sont ce qu'il y a de plus adorable au monde, et..." Il s'arrêta, réalisant seulement maintenant qu'Athena ne partageait pas son enthousiasme. "Tu ne t'y opposerais pas ?"
"Oh, non !" commenta Athena, toujours distante. "Penelope est effectivement très intelligente, et une fileuse de talent. J'ai une certaine affection pour elle. Si je perdais mon temps à imaginer ce genre de bêtises, je n'aurais pu imaginer mieux pour toi."
"Oh." Odysseus tenta de pousser son avantage. "Et m'aideras-tu ?"
Athena eut un sourire moqueur. "Même si j'avais pour habitude d'intervenir dans ce genre de situation, crois-moi, tu ne veux pas avoir été aidé pour conquérir un cœur. Tu voudras le faire tout seul. Mais par égards pour vous deux, j'observerai."
Sa voix prit des intonations plus graves, comme venant du monde souterrain. Odysseus pensait y être habitué, mais il frissonnait à chaque fois.
"Un jour tu partiras pour la guerre, en quête de gloire, et tu la quitteras. Cela ne change rien. Plus tu aimeras celle que tu laisses dans ton palais, plus tu seras acharné à vouloir rentrer, plus tu agripperas la victoire pour moi du bout des dents."
Odysseus hocha la tête. Ce n'était pas vraiment une prophétie. Juste une conséquence logique de ses choix. Et pourtant, il choisit de le prendre comme un bon présage, imaginant déjà Penelope vivant avec lui dans son palais à Ithaque. Le reste de ce que cela impliquait ? Il l'ignora, tout son cœur et même son esprit occupés à rêver.
***
Odysseus avait voulu la gloire, et quel meilleur endroit pour l'acquérir que le champ de bataille ? Une guerre d'ampleur jamais vue auparavant ; une où il n'aurait à combattre aucun des rois de Grèce avec qui il avait noué des liens d'amitié.
C'était le signe pour lui de partir en quête de renom, et c'était le pire moment. Telemachus venait de naître quelques semaines plus tôt.
S'il partait maintenant, il ne le verrait pas faire ses premiers pas.
Et une certitude commençait à le ronger, son cœur et son esprit lui soufflant la même chose.
Une guerre qui le séparerait de Penelope serait une longue guerre.
Une guerre menée à l'étranger, avec des dizaines de milliers d'hommes dans les deux camps, serait une longue guerre.
Et même s'il désirait avec ardeur la gloire des victoires, ne plus voir Penelope pendant des années était le seul prix qu'il n'était pas prêt à payer.
Une fois qu'il eut prit sa décision, il évita entièrement le temple d'Athena. Elle saurait quand même, mais la trahison d'Odysseus semblerait moins grande.
Quand les voiles d'Agamemnon apparurent à l'horizon, il donna son plan à Penelope. Soucieuse, elle hocha la tête, Telemachus dans ses bras.
Quand Agamemnon mit pied à terre pour apporter la nouvelle de la guerre (comme si Odysseus n'avait pas été déjà prévenu par dix rapports d'espions, comme si Penelope n'avait pas ses propres sources), il vit le roi d'Ithaque labourer un champ, sans l'aide d'un cheval ou d'un boeuf, et semer du sel dans les sillons.
Penelope pleurait, si bien qu'Odysseus se demandait si elle désespérait de son succès. Mais non, il ne devait pas la sous-estimer ; elle était simplement une excellente actrice.
Elle broda sur ce qu'Odysseus avait imaginé. Comme son père, disait-elle, un esprit si brillant avait brûlé trop vite. Maintenant Odysseus était fou, et ne répondait même plus à sa voix.
C'était douloureux - ne pas répondre à sa voix, mais cela en valait la peine.
Odysseus ne devait pas regarder, même du coin de l'œil. Heureusement, Agamemnon avait la déception bruyante, et point n'était nécessaire d'observer pour comprendre ce qui se passait.
"Il ne reconnait plus personne ?" demanda une voix dubitative qu'Odysseus ne reconnut pas immédiatement. Là encore, il renonça à la tentation de tourner la tête, et pensa plus intensément. C'était Palamedes, un savant Eubéen.
Penelope cria, et Odysseus refusa de tourner la tête.
Et puis Palamedes surgit au côté d'Odysseus, et posa Telemachus devant lui, sur le trajet de son sillon.
Odysseus eut le temps de penser à une dizaine de possibilités, dont une où il frappait Palamedes si fort de son araire que sa tête en explosait. Il l'aurait peut-être fait, s'il n'avait pas eu l'impression d'entendre autour de la tête de Palamede un presque silencieux battement d'ailes de chouette.
C'était donc le jeu qu'ils jouaient. Et il n'eut pas d'autre issue que de s'arrêter devant son fils au bord des larmes, et de partir pour la guerre.
A partir de ce jour, il voua une haine mortelle à Palamedes. Peut-être qu'une inspiration divine lui était venue, mais rien ne l'obligeait à appliquer son idée.
Il en voulut moins à Agamemnon, mais quand Iphigenia fut sacrifiée, il ne put s'empêcher de repenser à ce moment, Telemachus à quelques centimètres du soc de son outil, et comme rien ne l'aurait fait continuer. Clytemnestra regarda son époux avec haine, et Odysseus repensa aux pleurs baignés d'amour de Penelope à son départ. Il s'y accrocha comme on s'accroche à un tronc de bois, la seule chose qui flotte au milieu d'une tempête.
Etrangement, sa relation avec Athena ne changea pas. Elle l'avait trahi ; c'était une déesse, et il ne pouvait espérer qu'elle agisse contre sa nature. Il l'avait trahi en premier, mais elle ne lui en voulait pas, sans doute parce qu'elle avait gagné.
Il avait besoin d'elle plus que jamais, et elle avait plus d'espoirs pour lui que jamais. Les rancunes pouvaient encore être ensevelies sous des rancunes plus mesquines, plus humaines.
***
Les dieux, parfois, envoyaient des rêves aux humains. Des éclaircissements sur le passé, le présent, ou de terribles présages sur l'avenir.
Odysseus était reconnaissant envers Athena pour ne jamais l'avoir écrasé sous la certitude de l'avenir ; il avait toujours un choix, même si certains étaient terribles.
Cette nuit-là, il sut lequel des troyens le tuerait s'il le rencontrait demain sur le champ de bataille. Il sut aussi qu'il pouvait l'empêcher seulement si l'homme ne passait pas les portes Scées.
Bonne chance, lui dit Athena, et il savait qu'elle ne l'aiderait pas plus. Mais c'était assez. Elle lui en donnait toujours juste assez.
Son rêve l'avait réveillé, l'aube pointait à peine.
Il fouilla dans son coffre pour chercher le plus vieux de ses vêtements. Il le déchira encore, l'enfila, et se couvrit la tête de poussière.
Ainsi déguisé en mendiant, il se rendit à la tente d'Agamemnon. Au début, on lui demanda rudement quel était son nom, ce qui était de bon augure. Enfin, grâce à son éloquence et sa voix, il se fit reconnaître, et expliqua à un Agamemnon fraîchement réveillé qu'il allait dans le camp des troyens espionner, maintenant, et qu'il serait de retour avec des nouvelles.
Comme un mendiant, il entra dans Troie par une des petites portes. Accorder l'hospitalité était censé leur porter bonheur, mais pas cette fois. Comme un mendiant, il se dirigea vers le palais de Priam, là où vivait la famille royale. Sa cible n'était pas un des enfants de Priam, mais un neveu, ou nu cousin éloigné. il serait là, se convainquit-il, s'accrochant au peu qu'il connaissait d'étiquette troyenne.
Hector ne le reconnut pas, et lui donna une pièce.
Quand Helen passa, entourée de deux suivantes troyennes, Odysseus recula derrière un renfoncement. Peut-être trop vite, car elle tourna la tête vers lui.
"Je pense qu'il est temps d'offrir un bain à cet homme," dit-elle à voix haute. "Allez vite le préparer, pendant que je l'invite."
Puis, proche de lui, alors que les deux femmes étaient encore à portée de vue mais plus d'oreille, elle lui murmura. "Je te reconnais. Tu es l'époux de ma cousine Penelope, le roi d'Ithaque."
Cela aurait-il dû offenser Odysseus d'être reconnu par sa famille, et pas comme un guerrier ? Probablement, mais il n'en ressentit qu'une vague de confiance qu'il voulut étouffer.
"Pourquoi es-tu là ?" demanda-t-elle.
Il aurait pu aisément imaginer un mensonge, prétendre être venu pour elle. Mais c'était la cousine de Penelope, et il ne l'avait jamais détestée, peut-être parce qu'il n'avait jamais été amoureux d'elle.
"Athena m'a envoyé un songe," dit-il. "Il y a un homme que je dois tuer avant que la bataille commence. Si tu veux me dénoncer, tu en as gagné le droit, pour m'avoir reconnu sous mon déguisement."
"Pas maintenant," répondit-elle. "Quel est le nom de cet homme ?"
Odysseus le lui donna. Helen n'hésita pas.
"C'est un de ceux qui m'insultent, qui m'appellent cause de la guerre, ce qui est vrai, et qui me crachent dessus, alors même que la guerre est leur occupation et leur gloire. Je te mènerai à lui. Aussi, la Grèce me manque, et ma famille me manque. Sais-tu ? Quand je suis partie, le cœur percé par les flèches qu'Aphrodite m'envoya, j'avais une petite fille qui ne savait pas encore marcher. Elle doit être si grande maintenant."
"Je connais le sentiment," répondit Odysseus.
Il y eut un silence trop long. Toujours sans parler, ils évitèrent la pièce où les suivantes préparaient maintenant le bain.
"Penses-tu que je suis belle ?" demanda Helen.
"Je n'aime que ma femme, mais j'ai des yeux." Elle avait, cependant, le même fier port de tête de Penelope, et parfois il fixait son cou.
Helen eut un rire amer.
"Je croyais que la beauté suffisait. Mais Aphrodite pense que pour qu'elle éclate au grand jour, être aimée ne suffit pas, avoir des statues gravées à mon effigie ne suffit pas. Il faut qu'il y ait une guerre. Des milliers de morts en mon nom, voilà la seule vraie preuve, la seule vraie gloire ! Tant qu'elle m'aime, voilà ce qui m'entoure. Si un jour elle m'abandonne, les grecs comme les troyens se rappelleront qu'ils me haïssent. Et me voilà liée à elle, tout en la redoutant."
Odysseus savait reconnaître quand on le manipulait, mais il savait aussi admettre que c'était efficace.
_Des milliers de morts, voilà la seule vraie gloire_. Y avait-il une autre gloire pour un homme que de risquer sa vie ? Il ne répondit pas.
"As-tu peur d'elle ?" insista Helen.
Odysseus savait qu'elle ne parlait pas d'Aphrodite. Sa protectrice pouvait, bien sûr, l'écraser d'une pensée ; mais non, cela ne lui faisait pas peur.
"Elle est mon amie." dit-elle.
"Je ne pense pas que ce soit possible," répondit Helen.
"Et tu es de la famille de Penelope. Je ne te déteste pas pour la guerre que tu n'as pas demandée, même si je n'ai pas vu mon enfant depuis de nombreuses années non plus."
"Je me rappellerai cela."
"Et je me rappellerai que tu aurais pu me dénoncer aux troyens, et que tu ne l'as pas fait."
"Tant de générosité, quand nous sommes ici pour commettre un meurtre. C'est par là."
Le meurtre fut commis, rapide, sans gloire, et presque sans douleur ; et Odysseus vécut un jour de plus.
***
Parfois, dans l'exaltation de la guerre, la bataille devenait plus douce que le retour.
Dans un moment d'égarement héroïque, Odysseus s'était avancé trop loin dans les lignes ennemies. Diomedes, blessé, avait été emmené par des héros qui ne voulaient pas qu'il soit achevé. Et maintenant, Odysseus était encerclé.
Une image de sa jeunesse lui revint : son premier sanglier qui, avant son arrivée, avait brisé un cercle entier de guerriers armés de lances, avait réussi à s'enfuir.
Aucune ruse ne le sauverait ici. Il devrait être le sanglier, qui avait été, après tout, un vaillant adversaire. Odysseus était prêt à laisser des cicatrices.
Il tua trois d'entre eux, et en blessa plus, mais finalement, le frère d'un de ceux qu'il avait frappés transperça sa cuirasse de sa lance.
La lance lourde de vengeance aurait dû transpercer son poumon, mais le sang ne coula que d'une blessure superficielle, et Odysseus sut que seule l'intervention d'Athena avait pu le sauver, momentanément. Ses ennemis arrivaient, encore nombreux, enhardis par la vue du sang.
"Merci pour l'assistance," murmura-t-il entre ses dents.
"Tu pensais que je te laisserais mourir ?" demanda la voix d'Athena.
Elle ne se montra pas, ni à lui, ni à ses adversaires. Il aurait pu utiliser même une apparence fantomatique, pour intimider ses adversaires. Mais après tout, s'il lui parlait à haute voix, il avait plus de chances de passer pour possédé que pour fou.
"Pourquoi pas ?" demanda-t-il. "Ne serait-ce pas une mort glorieuse ?" Il retourna la lance qui l'avait frappé contre son propriétaire, qui retournait en chercher une autre. Sans aucune loyauté, elle se ficha dans son dos.
"Tu sais que la victoire est plus importante que la gloire pour moi," répondit la déesse. "J'ignore quand tu mourras, mais autant que ce soit le plus tard possible."
Odysseus frappa deux hommes à coups rapides ; il ne les tua pas, mais ils ne pourraient pas le suivre alors qu'il avançait encore, parce qu'il était impossible de reculer.
"Sommes-nous amis ?" demanda-t-il à voix haute.
"Tu es mon préféré," répondit Athena sans aucune hésitation, alors qu'Odysseus continuait à frapper, ignorant la douleur de la cuirasse percée qui frottait contre sa plaie. "Diomedes est incroyablement brave, mais il est parfois gratuitement cruel, et il connaît mieux la tactique que la stratégie. Palamedes est brillant, mais manque de bravoure. Nestor est sage, mais il est trop humble et trop généreux."
"Palamedes est le pire de tous," commenta Odysseus avec une objectivité certaine. "Mais sommes-nous amis ? Médire ensemble sur les gens que nous connaissons me semble un bon début."
Elle ne répondit pas, mais son rire se répandit autour d'eux, une meilleure protection que n'importe quelle armure, et une précieuse indication : elle n'avait pas pris la peine de nier.
Odysseus était à bout de force quand Ajax vint le sauver. Cette fois, quand il remercia encore le vent, personne ne lui répondit.
***
Elle avait raison, pense Odysseus. Notre amitié n'était que dans ma tête, et elle ne me l'a jamais dit pour m'envoyer sur la route qu'elle voulait pour moi.
(Mais elle aurait pu mentir.)
Elle ne me l'a jamais dit par égards pour moi.
(Mais pourquoi ces égards si nous n'étions pas amis ?)
Pourquoi après une rupture si cruelle ne peut-il se rappeler seulement les moments où elle a été cruelle, égoïste, froide ? Pourquoi lui manque-t-elle encore ?
Il est temps pour Odysseus le fourbe, celui qui fait naître des accords diplomatiques impossibles, en mentant si possible, celui dont la langue de miel convainc, celui qui a même réussi à séduire une jeune femme beaucoup trop charmante pour lui (mais ce n'est pas comme si elle avait eu des options alternatives)...
Il est temps de se rendre compte que même son éloquence ne lui a pas apporté la chaleur d’une amitié réciproque, ni donc la glorieuse victoire d'être considéré comme l'ami d'une déesse.
Il a eu la faiblesse de penser que cela aurait été leur victoire à tous les deux. Elle semblait avoir moins d'amis que lui.
***
Quand Odysseus a enfin réussi à fuir Poseidon, la plus grande partie de ses hommes morts, ses voiles et son orgueil en lambeaux, il réalise que tout ceci a été joué depuis qu'il a fait cette double erreur.
Ne pas tuer le cyclope Polyphemus, le fils du puissant Dieu des mers, et lui donner son nom.
C'est à ce moment-là qu'Athena l'a abandonné. Ce n'est pas parce qu'il a été trop magnanime, ou pas assez obéissant, ce n'est pas une question de principe. C'est juste qu'il a scellé son destin en étant complètement stupide. Et c'est exactement ce qu'elle ne peut pas tolérer.
Il a envie de rire quand il le réalise, malgré l'horreur de sa situation. Oui, il se serait probablement laissé tomber lui-même. Il aurait peut-être préféré continuer à lui en vouloir plus longtemps, à penser que ses choix sont répréhensibles, surtout qu'il ne la verra plus. Mais contre toute attente, c'est un soulagement.
"Tu aurais peut-être pu expliquer !" crie-t-il au monde vide.
Si elle l'entend, elle ne répond pas.
Odysseus se prépare à retourner chez lui. Il reverra Penelope. Ce sera ce qu'il a fait de plus difficile, mais cela en vaut la peine.
Une amitié divine aurait été bienvenue, mais il n'en a pas besoin.
Auteur : Rusalka (Participant.e 7)
Pour : ThenewParis (Participant.e 14)
Fandom : Epic: the Musical
Persos/Couple : Odysseus+Athena, un peu de Odysseus/Penelope
Rating : PG
Disclaimer : Tout appartient à Jorge Rivera-Herrans
Prompt : Odysseus & Athena, Odysseus/Penelope en background. Peut-on réellement être ami avec un dieu ? C’est une question pour laquelle Odysseus a toujours répondu que oui… mais ce début de périple de retour commence à le faire douter… Angst, Psychology, Friendship ?
- Détails facultatifs : faire des flashbacks de leur relation pendant la jeunesse d’Odyssée/la guerre de Troie (potentiellement lorsqu'Ulysse/Odysseus courtisait Penelope.
Notes : Les noms sont en anglais comme dans la comédie musicale mais les noms de lieu en français, si tu trouves cela peu élégant je peux corriger. Plein de persos mythologiques, présents dans Epic ou pas, apparaissent dans des petits rôles, j'espère que tu ne détestes pas Hélène, sa scène s'est retrouvée à être la plus longue.
C'est un adieu.
L'exaltation du risque bat dans les veines d'Odysseus. Il est toujours horrifié par la mort de ses hommes, furieux contre Polyphème, contre Athena, contre lui-même, et néglige sa propre sûreté. Une déesse offensée pourrait, devrait, le transpercer de sa lance, si elle le respecte encore. Le maudire, le changer en pierre aisément, sinon.
Et pourtant, il s'en sort vivant. Peut-être qu'il avait raison, et qu'elle a, après tout, plus d'affection pour lui qu'elle veut le dire.
Peut-être qu'en déclenchant sa fureur, il a perdu plus qu'elle ne veut le lui dire, pas seulement une protectrice. Peut-être qu'il avait une amie, mais ne l'a plus, vaine victoire, défaite d'autant plus cruelle.
Il vient juste de perdre Polites aussi. Ils se ressemblaient si peu. Athena ne l'a jamais aimé. C'est peut-être une des raisons de la colère d'Odysseus aujourd'hui.
Il les a rencontrés en chassant le même sanglier, autrefois. Il a gagné leur admiration par le même courage et les mêmes ruses, et Polites a été son ami - jusqu'à la mort.
Athena était une situation plus compliquée.
Odysseus savait que les dieux n'accordaient pas aisément leur amitié aux mortels.
Il ne s'était jamais demandé, jusqu'à leur première rencontre, d'où venait le sentiment d'amitié. Il resta couché dans son lit, analysant son propre cœur. Il aimait Diomedes pour sa force et sa bravoure. Mais ce n'est pas quelque chose que l'on pouvait afficher devant une déesse.
Il aimait Eumaios, le garçon porcher, même si la société ne les considérait pas comme des égaux. Il avait quelques années de plus, et il savait sculpter le bois mieux que personne qu'Odysseus connaissait, et aussi garder des secrets.
Odysseus aimait Polites, qui était toujours calme, optimiste et bienveillant, et même si cela avait été quelque chose qu'on pouvait offrir à une déesse, Odysseus aurait été la mauvaise personne pour cela.
Bien sûr, Odysseus était fier de sa force et de son intelligence, et de sa bravoure. Mais c'était ce pour quoi Athena l'avait choisi. Et cela ne faisait pas un ami, n'est-ce pas ? Il n'aurait pas été l'ami d'Eumaios s'il avait juste été le meilleur gardien de cochons de l'univers entier ?
Aussi, à court de solutions, il avait décidé que puisque les mortels n'étaient que des enfants pour les dieux, il allait au moins lui proposer de jouer avec lui.
Le jour du sacrifice aux dieux, il avait demandé à son père et au prêtre l'autorisation de faire lui-même le sacrifice à Athena. Son père ne lui refusait rien qui puisse le mener plus vite vers un rôle d'adulte, et le prêtre avait cédé presque trop facilement. Peut-être ressentait-il, en tant que prêtre, le lien entre la déesse et Odysseus - l'idée que cela puisse être quelque chose de si concret, visible, faisait battre le cœur d'Odysseus plus vite.
Au moment de plonger son couteau dans la gorge de la chèvre, il observa l'assemblée autour de lui, et il sut. Au lieu de s'adresser à la déesse, au sommet de l'Olympe, il murmura sa prière en direction d'une seule personne dans l'assistance.
Le prêtre semblait choqué ; alors, là où s'était dressée la femme, apparut une chouette blanche. Personne n'avait vu les phases de sa transformation, pas même Odysseus. Mais il vit la chouette qui s'approchait de lui et se posait sur son épaule, il entendit les bruits d'admiration de la foule. Etait-ce cela, la gloire ? La reconnaissance d'un peuple, et d'une déesse ? Il en voulait encore.
"Comment m'as-tu reconnue cette fois ?" lui demanda la chouette à l'oreille. "J'avais même emprunté une ombre."
Odysseus murmura, à voix si basse que personne ne pouvait l'entendre. "Déesse, il fait chaud aujourd'hui, et tu étais la seule à ne pas transpirer."
"Merci de m'apprendre à parfaire mes déguisements," lui murmura-t-elle, mais Odysseus entendit très distinctement le bruit d'un rire, musical comme une fontaine, et c'était sa victoire.
"Je suis amoureux," dit-il à Athena. Ou peut-être ne l'avait-il pas dit ? Peut-être son corps entier le chantait-il en permanence sans son accord.
Athena fronça le sourcil, désapprobatrice. "Ce n'est pas Helen de Sparte, j'espère ?"
"Quoi ? Non !" Odysseus avait rencontré Helen. Elle était aussi parfaite qu'une œuvre d'art, et les vêtements et parfums qu'elle portait était comme une couche d'art supplémentaire. Mais ce n'était pas ce qu'il cherchait.
Il n'avait rien cherché, en réalité, avant de rencontrer Penelope.
Athena eut un soupir de soulagement. "Heureusement. Aphrodite se serait moquée de moi jusqu'à la fin des temps. Qui, alors ?"
"Elle est de la même famille." expliqua Odysseus. "C'est Penelope, sa cousine. Elle est drôle, intelligente, ses cheveux sont plus noirs que la nuit, et les fossettes de son menton quand elle sourit sont ce qu'il y a de plus adorable au monde, et..." Il s'arrêta, réalisant seulement maintenant qu'Athena ne partageait pas son enthousiasme. "Tu ne t'y opposerais pas ?"
"Oh, non !" commenta Athena, toujours distante. "Penelope est effectivement très intelligente, et une fileuse de talent. J'ai une certaine affection pour elle. Si je perdais mon temps à imaginer ce genre de bêtises, je n'aurais pu imaginer mieux pour toi."
"Oh." Odysseus tenta de pousser son avantage. "Et m'aideras-tu ?"
Athena eut un sourire moqueur. "Même si j'avais pour habitude d'intervenir dans ce genre de situation, crois-moi, tu ne veux pas avoir été aidé pour conquérir un cœur. Tu voudras le faire tout seul. Mais par égards pour vous deux, j'observerai."
Sa voix prit des intonations plus graves, comme venant du monde souterrain. Odysseus pensait y être habitué, mais il frissonnait à chaque fois.
"Un jour tu partiras pour la guerre, en quête de gloire, et tu la quitteras. Cela ne change rien. Plus tu aimeras celle que tu laisses dans ton palais, plus tu seras acharné à vouloir rentrer, plus tu agripperas la victoire pour moi du bout des dents."
Odysseus hocha la tête. Ce n'était pas vraiment une prophétie. Juste une conséquence logique de ses choix. Et pourtant, il choisit de le prendre comme un bon présage, imaginant déjà Penelope vivant avec lui dans son palais à Ithaque. Le reste de ce que cela impliquait ? Il l'ignora, tout son cœur et même son esprit occupés à rêver.
Odysseus avait voulu la gloire, et quel meilleur endroit pour l'acquérir que le champ de bataille ? Une guerre d'ampleur jamais vue auparavant ; une où il n'aurait à combattre aucun des rois de Grèce avec qui il avait noué des liens d'amitié.
C'était le signe pour lui de partir en quête de renom, et c'était le pire moment. Telemachus venait de naître quelques semaines plus tôt.
S'il partait maintenant, il ne le verrait pas faire ses premiers pas.
Et une certitude commençait à le ronger, son cœur et son esprit lui soufflant la même chose.
Une guerre qui le séparerait de Penelope serait une longue guerre.
Une guerre menée à l'étranger, avec des dizaines de milliers d'hommes dans les deux camps, serait une longue guerre.
Et même s'il désirait avec ardeur la gloire des victoires, ne plus voir Penelope pendant des années était le seul prix qu'il n'était pas prêt à payer.
Une fois qu'il eut prit sa décision, il évita entièrement le temple d'Athena. Elle saurait quand même, mais la trahison d'Odysseus semblerait moins grande.
Quand les voiles d'Agamemnon apparurent à l'horizon, il donna son plan à Penelope. Soucieuse, elle hocha la tête, Telemachus dans ses bras.
Quand Agamemnon mit pied à terre pour apporter la nouvelle de la guerre (comme si Odysseus n'avait pas été déjà prévenu par dix rapports d'espions, comme si Penelope n'avait pas ses propres sources), il vit le roi d'Ithaque labourer un champ, sans l'aide d'un cheval ou d'un boeuf, et semer du sel dans les sillons.
Penelope pleurait, si bien qu'Odysseus se demandait si elle désespérait de son succès. Mais non, il ne devait pas la sous-estimer ; elle était simplement une excellente actrice.
Elle broda sur ce qu'Odysseus avait imaginé. Comme son père, disait-elle, un esprit si brillant avait brûlé trop vite. Maintenant Odysseus était fou, et ne répondait même plus à sa voix.
C'était douloureux - ne pas répondre à sa voix, mais cela en valait la peine.
Odysseus ne devait pas regarder, même du coin de l'œil. Heureusement, Agamemnon avait la déception bruyante, et point n'était nécessaire d'observer pour comprendre ce qui se passait.
"Il ne reconnait plus personne ?" demanda une voix dubitative qu'Odysseus ne reconnut pas immédiatement. Là encore, il renonça à la tentation de tourner la tête, et pensa plus intensément. C'était Palamedes, un savant Eubéen.
Penelope cria, et Odysseus refusa de tourner la tête.
Et puis Palamedes surgit au côté d'Odysseus, et posa Telemachus devant lui, sur le trajet de son sillon.
Odysseus eut le temps de penser à une dizaine de possibilités, dont une où il frappait Palamedes si fort de son araire que sa tête en explosait. Il l'aurait peut-être fait, s'il n'avait pas eu l'impression d'entendre autour de la tête de Palamede un presque silencieux battement d'ailes de chouette.
C'était donc le jeu qu'ils jouaient. Et il n'eut pas d'autre issue que de s'arrêter devant son fils au bord des larmes, et de partir pour la guerre.
A partir de ce jour, il voua une haine mortelle à Palamedes. Peut-être qu'une inspiration divine lui était venue, mais rien ne l'obligeait à appliquer son idée.
Il en voulut moins à Agamemnon, mais quand Iphigenia fut sacrifiée, il ne put s'empêcher de repenser à ce moment, Telemachus à quelques centimètres du soc de son outil, et comme rien ne l'aurait fait continuer. Clytemnestra regarda son époux avec haine, et Odysseus repensa aux pleurs baignés d'amour de Penelope à son départ. Il s'y accrocha comme on s'accroche à un tronc de bois, la seule chose qui flotte au milieu d'une tempête.
Etrangement, sa relation avec Athena ne changea pas. Elle l'avait trahi ; c'était une déesse, et il ne pouvait espérer qu'elle agisse contre sa nature. Il l'avait trahi en premier, mais elle ne lui en voulait pas, sans doute parce qu'elle avait gagné.
Il avait besoin d'elle plus que jamais, et elle avait plus d'espoirs pour lui que jamais. Les rancunes pouvaient encore être ensevelies sous des rancunes plus mesquines, plus humaines.
Les dieux, parfois, envoyaient des rêves aux humains. Des éclaircissements sur le passé, le présent, ou de terribles présages sur l'avenir.
Odysseus était reconnaissant envers Athena pour ne jamais l'avoir écrasé sous la certitude de l'avenir ; il avait toujours un choix, même si certains étaient terribles.
Cette nuit-là, il sut lequel des troyens le tuerait s'il le rencontrait demain sur le champ de bataille. Il sut aussi qu'il pouvait l'empêcher seulement si l'homme ne passait pas les portes Scées.
Bonne chance, lui dit Athena, et il savait qu'elle ne l'aiderait pas plus. Mais c'était assez. Elle lui en donnait toujours juste assez.
Son rêve l'avait réveillé, l'aube pointait à peine.
Il fouilla dans son coffre pour chercher le plus vieux de ses vêtements. Il le déchira encore, l'enfila, et se couvrit la tête de poussière.
Ainsi déguisé en mendiant, il se rendit à la tente d'Agamemnon. Au début, on lui demanda rudement quel était son nom, ce qui était de bon augure. Enfin, grâce à son éloquence et sa voix, il se fit reconnaître, et expliqua à un Agamemnon fraîchement réveillé qu'il allait dans le camp des troyens espionner, maintenant, et qu'il serait de retour avec des nouvelles.
Comme un mendiant, il entra dans Troie par une des petites portes. Accorder l'hospitalité était censé leur porter bonheur, mais pas cette fois. Comme un mendiant, il se dirigea vers le palais de Priam, là où vivait la famille royale. Sa cible n'était pas un des enfants de Priam, mais un neveu, ou nu cousin éloigné. il serait là, se convainquit-il, s'accrochant au peu qu'il connaissait d'étiquette troyenne.
Hector ne le reconnut pas, et lui donna une pièce.
Quand Helen passa, entourée de deux suivantes troyennes, Odysseus recula derrière un renfoncement. Peut-être trop vite, car elle tourna la tête vers lui.
"Je pense qu'il est temps d'offrir un bain à cet homme," dit-elle à voix haute. "Allez vite le préparer, pendant que je l'invite."
Puis, proche de lui, alors que les deux femmes étaient encore à portée de vue mais plus d'oreille, elle lui murmura. "Je te reconnais. Tu es l'époux de ma cousine Penelope, le roi d'Ithaque."
Cela aurait-il dû offenser Odysseus d'être reconnu par sa famille, et pas comme un guerrier ? Probablement, mais il n'en ressentit qu'une vague de confiance qu'il voulut étouffer.
"Pourquoi es-tu là ?" demanda-t-elle.
Il aurait pu aisément imaginer un mensonge, prétendre être venu pour elle. Mais c'était la cousine de Penelope, et il ne l'avait jamais détestée, peut-être parce qu'il n'avait jamais été amoureux d'elle.
"Athena m'a envoyé un songe," dit-il. "Il y a un homme que je dois tuer avant que la bataille commence. Si tu veux me dénoncer, tu en as gagné le droit, pour m'avoir reconnu sous mon déguisement."
"Pas maintenant," répondit-elle. "Quel est le nom de cet homme ?"
Odysseus le lui donna. Helen n'hésita pas.
"C'est un de ceux qui m'insultent, qui m'appellent cause de la guerre, ce qui est vrai, et qui me crachent dessus, alors même que la guerre est leur occupation et leur gloire. Je te mènerai à lui. Aussi, la Grèce me manque, et ma famille me manque. Sais-tu ? Quand je suis partie, le cœur percé par les flèches qu'Aphrodite m'envoya, j'avais une petite fille qui ne savait pas encore marcher. Elle doit être si grande maintenant."
"Je connais le sentiment," répondit Odysseus.
Il y eut un silence trop long. Toujours sans parler, ils évitèrent la pièce où les suivantes préparaient maintenant le bain.
"Penses-tu que je suis belle ?" demanda Helen.
"Je n'aime que ma femme, mais j'ai des yeux." Elle avait, cependant, le même fier port de tête de Penelope, et parfois il fixait son cou.
Helen eut un rire amer.
"Je croyais que la beauté suffisait. Mais Aphrodite pense que pour qu'elle éclate au grand jour, être aimée ne suffit pas, avoir des statues gravées à mon effigie ne suffit pas. Il faut qu'il y ait une guerre. Des milliers de morts en mon nom, voilà la seule vraie preuve, la seule vraie gloire ! Tant qu'elle m'aime, voilà ce qui m'entoure. Si un jour elle m'abandonne, les grecs comme les troyens se rappelleront qu'ils me haïssent. Et me voilà liée à elle, tout en la redoutant."
Odysseus savait reconnaître quand on le manipulait, mais il savait aussi admettre que c'était efficace.
_Des milliers de morts, voilà la seule vraie gloire_. Y avait-il une autre gloire pour un homme que de risquer sa vie ? Il ne répondit pas.
"As-tu peur d'elle ?" insista Helen.
Odysseus savait qu'elle ne parlait pas d'Aphrodite. Sa protectrice pouvait, bien sûr, l'écraser d'une pensée ; mais non, cela ne lui faisait pas peur.
"Elle est mon amie." dit-elle.
"Je ne pense pas que ce soit possible," répondit Helen.
"Et tu es de la famille de Penelope. Je ne te déteste pas pour la guerre que tu n'as pas demandée, même si je n'ai pas vu mon enfant depuis de nombreuses années non plus."
"Je me rappellerai cela."
"Et je me rappellerai que tu aurais pu me dénoncer aux troyens, et que tu ne l'as pas fait."
"Tant de générosité, quand nous sommes ici pour commettre un meurtre. C'est par là."
Le meurtre fut commis, rapide, sans gloire, et presque sans douleur ; et Odysseus vécut un jour de plus.
Parfois, dans l'exaltation de la guerre, la bataille devenait plus douce que le retour.
Dans un moment d'égarement héroïque, Odysseus s'était avancé trop loin dans les lignes ennemies. Diomedes, blessé, avait été emmené par des héros qui ne voulaient pas qu'il soit achevé. Et maintenant, Odysseus était encerclé.
Une image de sa jeunesse lui revint : son premier sanglier qui, avant son arrivée, avait brisé un cercle entier de guerriers armés de lances, avait réussi à s'enfuir.
Aucune ruse ne le sauverait ici. Il devrait être le sanglier, qui avait été, après tout, un vaillant adversaire. Odysseus était prêt à laisser des cicatrices.
Il tua trois d'entre eux, et en blessa plus, mais finalement, le frère d'un de ceux qu'il avait frappés transperça sa cuirasse de sa lance.
La lance lourde de vengeance aurait dû transpercer son poumon, mais le sang ne coula que d'une blessure superficielle, et Odysseus sut que seule l'intervention d'Athena avait pu le sauver, momentanément. Ses ennemis arrivaient, encore nombreux, enhardis par la vue du sang.
"Merci pour l'assistance," murmura-t-il entre ses dents.
"Tu pensais que je te laisserais mourir ?" demanda la voix d'Athena.
Elle ne se montra pas, ni à lui, ni à ses adversaires. Il aurait pu utiliser même une apparence fantomatique, pour intimider ses adversaires. Mais après tout, s'il lui parlait à haute voix, il avait plus de chances de passer pour possédé que pour fou.
"Pourquoi pas ?" demanda-t-il. "Ne serait-ce pas une mort glorieuse ?" Il retourna la lance qui l'avait frappé contre son propriétaire, qui retournait en chercher une autre. Sans aucune loyauté, elle se ficha dans son dos.
"Tu sais que la victoire est plus importante que la gloire pour moi," répondit la déesse. "J'ignore quand tu mourras, mais autant que ce soit le plus tard possible."
Odysseus frappa deux hommes à coups rapides ; il ne les tua pas, mais ils ne pourraient pas le suivre alors qu'il avançait encore, parce qu'il était impossible de reculer.
"Sommes-nous amis ?" demanda-t-il à voix haute.
"Tu es mon préféré," répondit Athena sans aucune hésitation, alors qu'Odysseus continuait à frapper, ignorant la douleur de la cuirasse percée qui frottait contre sa plaie. "Diomedes est incroyablement brave, mais il est parfois gratuitement cruel, et il connaît mieux la tactique que la stratégie. Palamedes est brillant, mais manque de bravoure. Nestor est sage, mais il est trop humble et trop généreux."
"Palamedes est le pire de tous," commenta Odysseus avec une objectivité certaine. "Mais sommes-nous amis ? Médire ensemble sur les gens que nous connaissons me semble un bon début."
Elle ne répondit pas, mais son rire se répandit autour d'eux, une meilleure protection que n'importe quelle armure, et une précieuse indication : elle n'avait pas pris la peine de nier.
Odysseus était à bout de force quand Ajax vint le sauver. Cette fois, quand il remercia encore le vent, personne ne lui répondit.
Elle avait raison, pense Odysseus. Notre amitié n'était que dans ma tête, et elle ne me l'a jamais dit pour m'envoyer sur la route qu'elle voulait pour moi.
(Mais elle aurait pu mentir.)
Elle ne me l'a jamais dit par égards pour moi.
(Mais pourquoi ces égards si nous n'étions pas amis ?)
Pourquoi après une rupture si cruelle ne peut-il se rappeler seulement les moments où elle a été cruelle, égoïste, froide ? Pourquoi lui manque-t-elle encore ?
Il est temps pour Odysseus le fourbe, celui qui fait naître des accords diplomatiques impossibles, en mentant si possible, celui dont la langue de miel convainc, celui qui a même réussi à séduire une jeune femme beaucoup trop charmante pour lui (mais ce n'est pas comme si elle avait eu des options alternatives)...
Il est temps de se rendre compte que même son éloquence ne lui a pas apporté la chaleur d’une amitié réciproque, ni donc la glorieuse victoire d'être considéré comme l'ami d'une déesse.
Il a eu la faiblesse de penser que cela aurait été leur victoire à tous les deux. Elle semblait avoir moins d'amis que lui.
Quand Odysseus a enfin réussi à fuir Poseidon, la plus grande partie de ses hommes morts, ses voiles et son orgueil en lambeaux, il réalise que tout ceci a été joué depuis qu'il a fait cette double erreur.
Ne pas tuer le cyclope Polyphemus, le fils du puissant Dieu des mers, et lui donner son nom.
C'est à ce moment-là qu'Athena l'a abandonné. Ce n'est pas parce qu'il a été trop magnanime, ou pas assez obéissant, ce n'est pas une question de principe. C'est juste qu'il a scellé son destin en étant complètement stupide. Et c'est exactement ce qu'elle ne peut pas tolérer.
Il a envie de rire quand il le réalise, malgré l'horreur de sa situation. Oui, il se serait probablement laissé tomber lui-même. Il aurait peut-être préféré continuer à lui en vouloir plus longtemps, à penser que ses choix sont répréhensibles, surtout qu'il ne la verra plus. Mais contre toute attente, c'est un soulagement.
"Tu aurais peut-être pu expliquer !" crie-t-il au monde vide.
Si elle l'entend, elle ne répond pas.
Odysseus se prépare à retourner chez lui. Il reverra Penelope. Ce sera ce qu'il a fait de plus difficile, mais cela en vaut la peine.
Une amitié divine aurait été bienvenue, mais il n'en a pas besoin.
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Date: 2025-07-24 10:16 am (UTC)no subject
Date: 2025-07-24 10:52 am (UTC)