Titre : Marquée
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Pastarion (Participant.e 17)
Fandom : Aria
Persos/Couple : Aria
Rating : T
Disclaimer : Aria appartient à Michel Weyland
Prompt : → Les chevaliers d’Aquarius – et si Aria avait trempé un peu plus dans le lac et subi une transformation partielle ?
Après que l’orage soit passé et que la pluie ait lavé sur elle l’eau du lac maudit, Aria se remit à respirer. Elle n’avait pas gardée une marque de cette horrible aventure. Sa peau était aussi douce et saine qu’elle l’avait toujours été, marquée seulement par quelques cicatrices de coups d’épée ou de flèches, à moitié effacées par le temps. Aria en aurait pleuré et rit de soulagement, mais il y trop à faire pour qu’elle puisse s’attarder sur le sujet. Elle rama avec vigueur jusqu’à la rive du lac, tout en prenant garde à ne pas soulever de trop grandes gerbes d’eau, consciente des effets dévastateurs de cette eau maudite.
Les pèlerins ayant échappé au désastre écoutèrent attentivement son récit. Aria craignait d’être moquée et son avertissement ignoré, mais elle fut agréablement surprise de voir que certains d’entre eux au moins étaient prêts à la croire. Eux aussi avaient vu l’ignoble monstre né du lac et son bateau couvert d’écailles. Eux aussi avaient vu les lumières sur l’île au centre du lac, et ils n’étaient pas prêts à risquer leur vie pour voir Glore et ses monstres de plus près, surtout après qu’Aria leur ait parlé de leurs projets d’invasion.
Par contre, ils se montrèrent plus dubitatifs quand Aria leur dit être sortie du lac indemne grâce à l’orage auquel ils avaient réchappé comme elle. Troublée par leurs regards incrédules, elle s’interrompit en pleine phrase.
-La pluie seule t’a purifiée de ce… poison ?, demanda un vieil homme.
-Ça n’a pas de sens ! Si c’était aussi simple, ces monstres seraient redevenus normaux depuis longtemps.
-Ou alors ils se replongent dans le lac après chaque pluie ?
-Ridicule ! Qui voudrait rester un monstre ?
Il y avait quelque chose dans ce qu’ils disaient, quelque chose d’important, la clé potentielle pour comprendre le mystère du lac d’Aquarius peut être, mais qu’Aria était trop fatiguée pour voir, et avant qu’elle puisse y réfléchir, quelqu’un la poussa en avant, en tirant sa tunique pour la déchirer. Le tissu était solide. Il résista, mais Aria trébucha. Elle retrouva sans peine son équilibre, mais se retrouva en pleine vue de tous, au milieu du cercle des pèlerins qui s’étaient assemblés pour écouter son récit.
-Qu’est-ce qui te prends ?, demanda l’un d’entre eux à l’homme qui l’avait poussée.
-Elle dit être saine, cracha l’homme avec un regard mauvais. Qu’elle le prouve ! À poil la donzelle !
Aria retrouva l’équilibre au centre du cercle des pèlerins. Elle tourna sur elle même pour regarder la petite foule partagée entre la peur et la colère. Tout le monde était debout à présent. Les gens hurlaient, leurs voix se couvrant les unes les autres jusqu’à devenir inaudibles. Les uns la soupçonnaient de mentir sur toute la ligne, les autres de s’être mise au service de Glore pour remplacer Stralabas et attirer d’autres victimes au lac maudit. D’autres encore, les plus nombreux, craignaient que le mal soit contagieux d’un simple contact et qu’elle l’amène parmi eux. Ils parlaient de la rejeter dans le lac et de la renvoyer aux mains de Gore, ne fut-ce que pour apaiser la colère de ce dernier.
Aria frissonna de dégoût en remarquant le regard libidineux de certains hommes s’attardant sur ses jambes et ses épaules tandis qu’ils parlaient de la déshabiller pour s’assurer qu’elle n’était pas contaminée. Ils n’étaient peut être pas couverts d’écailles, mais ils ne valaient pas mieux que Gore. Certains avaient l’air prêts à venir aux mains, ou à la violenter devant tout le monde. Des femmes froncèrent les sourcils, haïssant soudain Aria pour faire naître ainsi le désir chez ces hommes, d’un coup prêtes à l’écharper elle-même. Aria se retrouvait prise au piège, comme elle l’avait été sur l’île aux mains de Gore, et comme sur l’île, elle risquait de devoir sortir l’épée pour échapper à cette marée humaine. Aria ouvrit la bouche pour protester, leur jurer qu’elle était sortie indemne du piège, mais pour la première fois depuis très longtemps, les mots restèrent coincés dans sa gorge.
Peut être qu’au fond elle même ne croyait pas à sa chance.
Peut être qu’il y avait des écailles dans son dos ou sous ses cheveux qu’elle n’avait pas trouvé. Combien de temps fallait-il exactement pour que les horribles écailles apparaissent ? Elle n’avait que l’exemple d’Uhtar pour la renseigner, et il était resté des heures dans l’eau avant qu’elle ne le sauve et découvre sa transformation partielle.
Et si elle était bel et bien en train de se transformer en monstre ?
-Assez !
Le cri ne sortit pas de la bouche d’Aria, toujours figée malgré elle, mais d’une femme d’une quarantaine d’années qui posa une main ferme sur l’épaule d’Aria. Celle-ci aurait eu du mal à dire si c’était pour l’empêcher de fuir ou pour la protéger de la furie de la foule. Son cri, en tout cas, ramena le silence. Aria ne connaissait pas cette femme, mais elle reconnut en elle une femme de tête. Pendant qu’Aria luttait pour s’échapper de l’île avec ses compagnons, cette femme avait visiblement su gagner le respect d’une partie des pèlerins, peut être en faisant monter le camp ou en aidant à s’occuper des malades et des blessés pendant ou après la tempête.
-Nous allons vérifier qu’elle est saine, déclara la femme quand les derniers cris se furent tus. Entre femmes. Loin de vos regards. À qui faites-vous confiance parmi nous pour dire la vérité ?
Il y eut quelques grommellements, et des grimaces de déception chez certains hommes un peu trop enthousiastes à l’idée de déshabiller publiquement une femme, mais la foule finit par désigner deux grand-mères et une prêtresse ayant tenue à accompagner ses malades ayant foi dans les récits parlant d’un lac guérisseur.
Les tentes des pèlerins avaient toutes été balayées par la tempête, ou étaient trop déchirées pour être encore utilisables, mais une dizaine de femmes s’échinèrent à récupérer et accrocher ensemble les morceaux en meilleur état, jusqu’à former trois panneaux de tissu et de cuir à peu près présentables.
-Ne crains rien, souffla la femme qui tenait Aria pendant qu’elles attendaient que les autres aient fini leurs préparatifs. Nous allons juste nous assurer que tu dis la vérité.
Le regard d’Aria se posa sur la main de la femme, toujours posée sur son épaule.
-Je suis pas prisonnière alors ?
-Ça, c’est juste pour rassurer ces grands bébés, qu’ils comprennent que tu ne t’apprête pas à fuir.
-Et si… Et si j’étais bel et bien contaminée ?
Le regard de la femme se fit lointain.
-Tu as déjà assisté à une lapidation ? Ou à une crémation ?
-Non, mais j’ai déjà vu d’autres formes de supplices. Peu importe le lieu ou qui gouverne, les hommes sont toujours doués pour inventer des tortures plus répugnantes les unes que les autres.
-Je ne te le fais pas dire. Les choses vont devenir compliquées très vite pour toi si… Et je t’ai touchée. Si tu es contaminée, tu ferais mieux de très vite trouver un moyen de fuir, et de m’emmener avec toi. Je suis Norée, au fait.
Aria hocha de la tête. Elle voyait très bien ce que Norée voulait dire, et le danger dans lequel elles se trouvaient. Depuis le début, elle cherchait des voies pour s’échapper, de préférence en blessant le moins de monde possible. Jusqu’ici, elle en avait trouvée cinq, réduites à deux si elle devait emmener Norée avec elle. Il faudrait agir vite, incapaciter les autres femmes désignées pour juger de son état de santé, traverser la foule, mettre Norée sur le dos de Furia, l’inciter à partir au triple galop, se retourner vers la foule, les garder à distance avec sa lame, puis…
-C’est prêt.
Ses plans interrompus, Aria se retourna vers l’écran improvisé pour protéger son intimité. Les trois autres juges attendaient devant son arrivée. Aria déglutit. Elle était saine, elle savait qu’elle l’était.
Mais alors, pourquoi son estomac se retournait-il à la seule idée de passer derrière cet écran ?
Norée la poussa doucement dans cette direction. Aria se laissa faire sans protester. Elle traversèrent en silence les rangs des pèlerins et passèrent de l’autre côté de l’écran de toile, suivie par ses juges. Quelqu’un d’intentionné avait placé là deux tabourets pour les deux vieilles femmes. Elles s’y installèrent avec soulagement. La prêtresse et Norée restèrent debout. La première regardait Aria d’un air serein, la deuxième d’un air un peu inquiet.
-Veux-tu de l’aide pour te déshabiller ?, demanda Norée.
-Non. Je suis parfaitement capable de me débrouiller seule.
Même si elle était soulagée d’avoir seulement un public réduit, Aria sentit quand même son front et ses joues rougir. Elle était mortifiée de devoir en arriver à une telle extrémité, mais elle n’avait pas le choix, pas si elle voulait que ces gens la croient et propagent la nouvelle du danger du lac. Peu pressée pour autant d’obéir, Aria commença par ôter ses bijoux, puis noua ses cheveux pour dévoiler son cou aux quatre femmes. Elle ôta ensuite ses bottes, sa ceinture, et enfin sa tunique et ses sous-vêtements.
-Vous êtes contentes ?, demanda-t-elle à voix haute, suffisamment fort pour être sûre d’être entendue par les hommes dont on devinait la présence de l’autre côté de l’écran. Vous voyez bien que je suis saine.
Norée et la prêtresse aidèrent les deux vieilles femmes à se relever. Ensemble, elle tournèrent autour d’Aria. De toute évidence, aucune n’osait la toucher, mais par des murmures ou en frôlant telle ou telle partie de son corps du bout d’une canne, elles lui faisaient comprendre qu’elles voulaient qu’elle lève le bras ou le pied pour montrer que la plante de ses pieds ou ses aisselles étaient dépourvues d’écailles. Aria s’exécuta, mais garda tout du long les yeux fermement fermés, refusant de participer davantage à sa propre humiliation.
Finalement, les quatre femmes reculèrent et échangèrent quelques mots, trop bas pour qu’Aria ne puisse surprendre leur conversation. Elles lui jetaient des regards en coin, furtifs et impénétrables. À défaut de comprendre ce dont elles parlaient, Aria renfila ses vêtements. Ses mains tremblaient légèrement d’appréhension et elle dut s’y reprendre à deux fois pour enfiler sa tunique, mais si elle devait fuir, elle préférait le faire entièrement vêtue. La prêtresse finit par passer de l’autre côté de l’écran.
-Elle est saine, déclara-t-elle à la foule d’une voix qui parut moins ferme à Aria qu’un peu plus tôt.
Mais ça n’avait pas d’importance. L’entendre dire ça fit oublier tout le reste à Aria. Ce fut comme si un poids disparaissait de ses épaules et de ses entrailles. Elle avait constaté de ses yeux qu’elle était sortie intacte du lac maudit, mais l’entendre dire à voix haute était un soulagement sans nom. Être changée en monstre la terrifiait tant qu’Aria n’avait pas tout à fait cru ses propres yeux. Que d’autres aient constaté la même chose la rassurait. Elle prit une profonde inspiration, finit de remettre ses bijoux et sortit la tête haute pour affronter ses accusateurs et entamer la quête qu’elle s’était fixée : avertir un maximum de personnes du risque que constituait Glore et sa bande de monstres.
Qu’ils croient ou non à son récit, plus d’un pèlerin était prêt à l’entendre répéter le récit de son étrange aventure tandis qu’ils s’éloignaient le plus possible du lac maudit. Aria le raconta jusqu’à plus soif bien après que la nuit soit tombée. Personne n’était prêt à l’accompagner pour hurler la vérité de ville en ville, ce qu’elle pouvait comprendre. Après tout, elle seule avait entendu Glore parler de ses projets. Les autres n’avaient entraperçu Stralabas que moins d’une minute. C’était trop peu pour jurer devant une foule de sceptiques de la véracité de ces évènements. Au moins, quelques uns semblaient suffisamment convaincus ou troublés pour décider de fuir le plus loin possible.
Aria ne réussit à se poser, épuisée, que bien après qu’ils aient dressé un campement à la tombée de la nuit. Elle aurait voulu reparler avec Norée, mais ne l’avait pas croisée une seule fois du trajet puis de la soirée qui avait suivi. Tant pis, se dit-elle. Il y aurait d’autres occasions le lendemain.
Quand Aria se réveilla, parmi les derniers, la matinée était bien avancée et plus de la moitié du convoi avait disparu. À pied, en carriole ou à cheval, les pèlerins s’étaient éclipsés, peu soucieux d’être rattrapés par Glore. Aria ne les avait même pas entendu partir. Elle qui avait d’habitude le sommeil léger avait dormi comme une pierre, même si son sommeil avait été perturbé par des rêves atroces dans lesquels elle était enfermée dans la pierre, se changeait en statue ou se couvrait d’écailles.
Sans même ouvrir les yeux et quitter le confort de son sac de couchage, elle comprit que l’incrédulité des pèlerins restants était montée en flèche le matin venu. Il était plus difficile de croire aux monstres quand le soleil brillait si fort. Aria compris qu’elle n’était plus la bienvenue et qu’elle devrait continuer sa quête seule. Elle se leva sur un coude et se figea.
Aria était parfaitement consciente de son corps et des sensations qu’il envoyait à son cerveau. C’était ce qui faisait d’elle une si bonne guerrière. Et les signaux que lui envoyait son corps étaient différents de d’habitude. Le plus discrètement possible, Aria glissa une main sous la couverture pour chercher son coude gauche.
Au lieu d’une peau douce mais ferme, elle découvrit des écailles.
La découverte la figea. Aria sentit tout son sang se figer dans ses veines. Elle retint un cri horrifié qui l’aurait dénoncée au reste du groupe et tâta son bras à l’aveugle pour constater l’ampleur des dégâts. C’était encore pire que ce qu’elle craignait. De son avant coude jusqu’à la naissance de son épaule, son bras était recouvert d’écailles.
Deux ou trois personnes la regardaient. Aria fit semblant de frisonner et se força à sourire.
-Quel froid dans ces montagnes ! Quelqu’un peut me passer mon manteau ? Il est resté dans mes fontes. Et défense d’y fouiller, sous peine de tâter de mon épée !
Un jeune homme tout empressé se décomposa devant l’expression menaçante d’Aria et lui envoya maladroitement le manteau demandé. Aria continua de faire semblant de grelotter pour avoir une excuse de l’enfiler sous sa couverture. Pendant un instant, elle crut sentir de la chair sous ses bras, avant de frôler une écaille.
C’était réel. Elle était contaminée.
Heureusement, elle n’intéressait plus guère les quelques pèlerins encore présents dans le campement. Personne ne remarqua à quel point son comportement avait changé depuis la veille, et son témoignage n’intéressait plus personne. Douce ironie du sort, c’était maintenant que la preuve de sa contamination était visible à la vue de tous que plus personne ne s’en inquiétait. Aria retint un haut le coeur et tâcha de prétendre que tout était normal alors qu’elle avait juste envie de se rouler en boule et de hurler. Elle se leva et souhaita bon retour aux pèlerins déçus qui réunissaient leur dernières affaires avant le départ. En réponse, elle ne reçut que des hochements de tête et des grognements.
Ni les vieilles femmes de la veille, ni la prêtresse, ni Norée n’étaient nulle part en vue. Comme le reste de la caravane, elles s’étaient éclipsées pendant la nuit. Aria n’osa réfléchir à ce que cela signifiait avant qu’il ne reste sur place qu’elle, Furia, et les cendres des feux de camps.
Une fois les derniers nuages de poussière disparus à l’horizon et Aria certaine d’être seule, elle jeta son manteau au sol comme s’il la brûlait. Son bras apparut en plein jour.
-Non, geignit-elle. Non, non, non.
Jusqu’au bout elle avait espéré s’être trompée, n’avoir fait qu’imaginer les écailles rugueuses qu’elle avait senti sur sa peau, espéré que ce soit une illusion née de ses rêves de la nuit. Toute une partie de son bras était couvert d’écailles d’une teinte à peine plus sombre que celle de sa chair. De loin, un observateur inattentif n’y aurait probablement vu que du feu. De près, Aria pouvait distinguer chaque détail des écailles. Les cicatrices qu’elle avait sur le bras s’étaient transférées aux écailles, apparaissant comme des petits sillons sur celles-ci.
Aria tomba sur les genoux, la tête dans ses mains. Elle avait la nausée. Elle ne pouvait pas être contaminée. Elle ne l’était pas la veille, quand elle avait été examinée par les quatre femmes.
-Ce n’est pas réel, murmura-t-elle. Ce n’est pas réel.
Sans même consulter son cerveau, sa main s’empara du poignard à sa ceinture. Aria regarda l’arme pendant quelques secondes en clignant des yeux, puis raffermit son emprise dessus et glissa le poignard entre deux écailles pour en faire sauter une. Sa main trembla sous l’effort, son poignard se courba, mais aucun des deux ne cassa, ni l’écaille, ni l’arme. Frustrée, les yeux pleins de larmes, Aria jeta l’arme sur le côté.
Elle se força à se redresser et à inspirer profondément. Réfléchir. Il fallait réfléchir. C’était un obstacle comme n’importe quel autre à surmonter. Elle avait déjà traversé pires épreuves, non ? Si elle ne pouvait s’attaquer frontalement au problème en arrachant ces écailles une par une, elle devait mettre au point une stratégie.
Le départ nocturne des quatre femmes qui avaient jugé de son rétablissement miraculeux prenait un autre sens à présent, tout comme leur conciliabule et leurs regards en coin. Elles avaient vu quelque chose qui avait échappé à Aria quand elle s’était observée sous toutes les coutures. Une unique écaille, ou deux, ou trois, qui s’étaient développées pendant qu’elle tâchait de convaincre les pèlerins de la véracité de son histoire ?
Elles n’avaient rien dit aux autres. Elles avaient du craindre d’être condamnées avec Aria, au cas où le mal était contagieux et s’étaient entendues pour taire sa transformation, le temps de fuir et de se mettre à l’abri d’éventuelles représailles. Le cœur d’Aria se serra. Elle se sentait trahie. Norée lui avait paru sympathique, et elle n’avait même pas prit la peine d’avertir Aria du danger qui planait sur sa tête. Que lui serait-il arrivé si la transformation avait été complète et que les pèlerins s’étaient réveillés pour découvrir un monstre parmi eux ? Qu’aurait fait Aria si elle s’était éveillée pour découvrir que dans une crise de folie semblable à celle d’Uhtar, elle avait tué ces malheureux ?
Si elle avait eu Norée et les autres en face d’elle en cet instant, Aria aurait été tentée de les étrangler, mais c’était trop tard. Le mal était fait. Au moins, personne n’avait souffert de sa transformation. C’était un léger soulagement au milieu de cet horrible cauchemar éveillé. Aria inspira à nouveau profondément. Elle devait juger de la vitesse de propagation du mal. Dans ses fontes, elle récupéra deux rubans qu’elle noua d’un côté et de l’autre de la zone contaminée assez fort pour se faire mal, puis elle s’installa pour attendre.
Une heure passa, puis deux. Aucune nouvelle écaille n’apparut. Pourtant, il lui paraissait pour le moins improbable que seule cette zone ait été touchée par la corruption du lac alors que le reste de son corps aurait été lavé et purifié par la pluie. Peut être alors le mal ne progressait-il pas parce qu’elle était éveillée et concentrée, luttant contre lui de toute la force de son esprit ?
Aria n’avait pas de moyen de le savoir. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle aurait du mal à s’endormir la nuit suivante, de peur que le mal ne l’envahisse petit à petit. Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier. Elle avait déjà été blessée au cours de ses aventures, mais jamais comme ça. Son propre corps la révulsait. Elle se sentait…
Défigurée.
Violée.
Abîmée.
Salie.
Un frisson la saisit. Aria enfila à nouveau sa tunique, puis chercha dans ses fontes un vêtement qui pourrait camoufler son bras déformé. Il lui faisait horreur. C’était comme si son corps ne lui appartenait plus, une sensation qu’elle n’avait pas connu depuis… Mieux valait ne pas y penser. Une chose plus facile à dire qu’à faire. Le futur lui apparaissait soudain terrifiant.
Aria ne se leurrait pas. Dans ce monde d’hommes et de violence, les femmes n’étaient censées jouer qu’un seul rôle, celui de mères et d’épouses, de jolies décorations utiles et silencieuses. Elle avait réussi à se créer une autre place grâce à son habilité à l’épée, certes, mais aussi grâce à sa beauté. La première forçait les hommes à la respecter une fois qu’elle en avait fait la démonstration, mais c’était la seconde qui les rendait assez indulgents pour lui permettre de le faire. Il y avait une raison pour laquelle elle portait des tuniques légères qui dévoilaient presque tout de sa beauté, malgré les risques encourus. Les avantages surpassaient les inconvénients, surtout quand comme elle on avait les moyens de se défendre. Mais si elle perdait sa beauté, si elle laissait entrapercevoir l’horrible transformation qu’elle avait subit, Aria ne serait plus accueillie nulle part avec le sourire. Elle ne pourrait plus faire appel à l’hospitalité des étrangers et à la compassion de femmes qui rêvaient secrètement d’adopter son mode de vie. Partout elle serait rejetée à coups de pierre ou d’épée. Hors de question également d’aller de ville en ville pour avertir les gens du danger que représentait Glore. Au mieux, on la soupçonnerait d’être sa complice. Au pire...
Un monstre. Aria serait traitée comme un monstre. Elle vivait déjà aux franges de la civilisation, sur les routes avec les voyageurs et les aventuriers, mais elle n’était pas prête à mener la vie des parias et des lépreux, ou à être la proie qu’on chassait. La vie était trop belle pour y renoncer si jeune. Aria avait encore tant de choses à faire, tant de lieux à visiter, tant d’amants à aimer… Elle voulait danser, rire, boire et se battre, et recommencer le jour suivant. Pas être contrainte de se terrer pour ne pas se faire tuer, pas vivre avec le risque de succomber à une crise de folie meurtrière.
Mais il était trop tard pour espérer plus. Le monde était injuste et sa laideur l’avait rattrapé jusque dans sa chair. Le regard d’Aria se fixa sur l’horizon, dur et sec à présent. Elle n’avait qu’un rêve dans la vie, celui d’être libre et indépendante. Le lac et Glore lui avaient arraché ce rêve. Cependant, avant que sa transformation ne soit complète ou qu’un accident ne révèle à tous les écailles qui déformaient son corps, Aria pouvait quand même accomplir une dernière fois son devoir et prévenir tout le monde du danger pesant sur leur tête sans se soucier de celui que cela lui ferait encourir.
Marquée par le mal ou pas, c’était le moins qu’elle pouvait faire.
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Pastarion (Participant.e 17)
Fandom : Aria
Persos/Couple : Aria
Rating : T
Disclaimer : Aria appartient à Michel Weyland
Prompt : → Les chevaliers d’Aquarius – et si Aria avait trempé un peu plus dans le lac et subi une transformation partielle ?
Après que l’orage soit passé et que la pluie ait lavé sur elle l’eau du lac maudit, Aria se remit à respirer. Elle n’avait pas gardée une marque de cette horrible aventure. Sa peau était aussi douce et saine qu’elle l’avait toujours été, marquée seulement par quelques cicatrices de coups d’épée ou de flèches, à moitié effacées par le temps. Aria en aurait pleuré et rit de soulagement, mais il y trop à faire pour qu’elle puisse s’attarder sur le sujet. Elle rama avec vigueur jusqu’à la rive du lac, tout en prenant garde à ne pas soulever de trop grandes gerbes d’eau, consciente des effets dévastateurs de cette eau maudite.
Les pèlerins ayant échappé au désastre écoutèrent attentivement son récit. Aria craignait d’être moquée et son avertissement ignoré, mais elle fut agréablement surprise de voir que certains d’entre eux au moins étaient prêts à la croire. Eux aussi avaient vu l’ignoble monstre né du lac et son bateau couvert d’écailles. Eux aussi avaient vu les lumières sur l’île au centre du lac, et ils n’étaient pas prêts à risquer leur vie pour voir Glore et ses monstres de plus près, surtout après qu’Aria leur ait parlé de leurs projets d’invasion.
Par contre, ils se montrèrent plus dubitatifs quand Aria leur dit être sortie du lac indemne grâce à l’orage auquel ils avaient réchappé comme elle. Troublée par leurs regards incrédules, elle s’interrompit en pleine phrase.
-La pluie seule t’a purifiée de ce… poison ?, demanda un vieil homme.
-Ça n’a pas de sens ! Si c’était aussi simple, ces monstres seraient redevenus normaux depuis longtemps.
-Ou alors ils se replongent dans le lac après chaque pluie ?
-Ridicule ! Qui voudrait rester un monstre ?
Il y avait quelque chose dans ce qu’ils disaient, quelque chose d’important, la clé potentielle pour comprendre le mystère du lac d’Aquarius peut être, mais qu’Aria était trop fatiguée pour voir, et avant qu’elle puisse y réfléchir, quelqu’un la poussa en avant, en tirant sa tunique pour la déchirer. Le tissu était solide. Il résista, mais Aria trébucha. Elle retrouva sans peine son équilibre, mais se retrouva en pleine vue de tous, au milieu du cercle des pèlerins qui s’étaient assemblés pour écouter son récit.
-Qu’est-ce qui te prends ?, demanda l’un d’entre eux à l’homme qui l’avait poussée.
-Elle dit être saine, cracha l’homme avec un regard mauvais. Qu’elle le prouve ! À poil la donzelle !
Aria retrouva l’équilibre au centre du cercle des pèlerins. Elle tourna sur elle même pour regarder la petite foule partagée entre la peur et la colère. Tout le monde était debout à présent. Les gens hurlaient, leurs voix se couvrant les unes les autres jusqu’à devenir inaudibles. Les uns la soupçonnaient de mentir sur toute la ligne, les autres de s’être mise au service de Glore pour remplacer Stralabas et attirer d’autres victimes au lac maudit. D’autres encore, les plus nombreux, craignaient que le mal soit contagieux d’un simple contact et qu’elle l’amène parmi eux. Ils parlaient de la rejeter dans le lac et de la renvoyer aux mains de Gore, ne fut-ce que pour apaiser la colère de ce dernier.
Aria frissonna de dégoût en remarquant le regard libidineux de certains hommes s’attardant sur ses jambes et ses épaules tandis qu’ils parlaient de la déshabiller pour s’assurer qu’elle n’était pas contaminée. Ils n’étaient peut être pas couverts d’écailles, mais ils ne valaient pas mieux que Gore. Certains avaient l’air prêts à venir aux mains, ou à la violenter devant tout le monde. Des femmes froncèrent les sourcils, haïssant soudain Aria pour faire naître ainsi le désir chez ces hommes, d’un coup prêtes à l’écharper elle-même. Aria se retrouvait prise au piège, comme elle l’avait été sur l’île aux mains de Gore, et comme sur l’île, elle risquait de devoir sortir l’épée pour échapper à cette marée humaine. Aria ouvrit la bouche pour protester, leur jurer qu’elle était sortie indemne du piège, mais pour la première fois depuis très longtemps, les mots restèrent coincés dans sa gorge.
Peut être qu’au fond elle même ne croyait pas à sa chance.
Peut être qu’il y avait des écailles dans son dos ou sous ses cheveux qu’elle n’avait pas trouvé. Combien de temps fallait-il exactement pour que les horribles écailles apparaissent ? Elle n’avait que l’exemple d’Uhtar pour la renseigner, et il était resté des heures dans l’eau avant qu’elle ne le sauve et découvre sa transformation partielle.
Et si elle était bel et bien en train de se transformer en monstre ?
-Assez !
Le cri ne sortit pas de la bouche d’Aria, toujours figée malgré elle, mais d’une femme d’une quarantaine d’années qui posa une main ferme sur l’épaule d’Aria. Celle-ci aurait eu du mal à dire si c’était pour l’empêcher de fuir ou pour la protéger de la furie de la foule. Son cri, en tout cas, ramena le silence. Aria ne connaissait pas cette femme, mais elle reconnut en elle une femme de tête. Pendant qu’Aria luttait pour s’échapper de l’île avec ses compagnons, cette femme avait visiblement su gagner le respect d’une partie des pèlerins, peut être en faisant monter le camp ou en aidant à s’occuper des malades et des blessés pendant ou après la tempête.
-Nous allons vérifier qu’elle est saine, déclara la femme quand les derniers cris se furent tus. Entre femmes. Loin de vos regards. À qui faites-vous confiance parmi nous pour dire la vérité ?
Il y eut quelques grommellements, et des grimaces de déception chez certains hommes un peu trop enthousiastes à l’idée de déshabiller publiquement une femme, mais la foule finit par désigner deux grand-mères et une prêtresse ayant tenue à accompagner ses malades ayant foi dans les récits parlant d’un lac guérisseur.
Les tentes des pèlerins avaient toutes été balayées par la tempête, ou étaient trop déchirées pour être encore utilisables, mais une dizaine de femmes s’échinèrent à récupérer et accrocher ensemble les morceaux en meilleur état, jusqu’à former trois panneaux de tissu et de cuir à peu près présentables.
-Ne crains rien, souffla la femme qui tenait Aria pendant qu’elles attendaient que les autres aient fini leurs préparatifs. Nous allons juste nous assurer que tu dis la vérité.
Le regard d’Aria se posa sur la main de la femme, toujours posée sur son épaule.
-Je suis pas prisonnière alors ?
-Ça, c’est juste pour rassurer ces grands bébés, qu’ils comprennent que tu ne t’apprête pas à fuir.
-Et si… Et si j’étais bel et bien contaminée ?
Le regard de la femme se fit lointain.
-Tu as déjà assisté à une lapidation ? Ou à une crémation ?
-Non, mais j’ai déjà vu d’autres formes de supplices. Peu importe le lieu ou qui gouverne, les hommes sont toujours doués pour inventer des tortures plus répugnantes les unes que les autres.
-Je ne te le fais pas dire. Les choses vont devenir compliquées très vite pour toi si… Et je t’ai touchée. Si tu es contaminée, tu ferais mieux de très vite trouver un moyen de fuir, et de m’emmener avec toi. Je suis Norée, au fait.
Aria hocha de la tête. Elle voyait très bien ce que Norée voulait dire, et le danger dans lequel elles se trouvaient. Depuis le début, elle cherchait des voies pour s’échapper, de préférence en blessant le moins de monde possible. Jusqu’ici, elle en avait trouvée cinq, réduites à deux si elle devait emmener Norée avec elle. Il faudrait agir vite, incapaciter les autres femmes désignées pour juger de son état de santé, traverser la foule, mettre Norée sur le dos de Furia, l’inciter à partir au triple galop, se retourner vers la foule, les garder à distance avec sa lame, puis…
-C’est prêt.
Ses plans interrompus, Aria se retourna vers l’écran improvisé pour protéger son intimité. Les trois autres juges attendaient devant son arrivée. Aria déglutit. Elle était saine, elle savait qu’elle l’était.
Mais alors, pourquoi son estomac se retournait-il à la seule idée de passer derrière cet écran ?
Norée la poussa doucement dans cette direction. Aria se laissa faire sans protester. Elle traversèrent en silence les rangs des pèlerins et passèrent de l’autre côté de l’écran de toile, suivie par ses juges. Quelqu’un d’intentionné avait placé là deux tabourets pour les deux vieilles femmes. Elles s’y installèrent avec soulagement. La prêtresse et Norée restèrent debout. La première regardait Aria d’un air serein, la deuxième d’un air un peu inquiet.
-Veux-tu de l’aide pour te déshabiller ?, demanda Norée.
-Non. Je suis parfaitement capable de me débrouiller seule.
Même si elle était soulagée d’avoir seulement un public réduit, Aria sentit quand même son front et ses joues rougir. Elle était mortifiée de devoir en arriver à une telle extrémité, mais elle n’avait pas le choix, pas si elle voulait que ces gens la croient et propagent la nouvelle du danger du lac. Peu pressée pour autant d’obéir, Aria commença par ôter ses bijoux, puis noua ses cheveux pour dévoiler son cou aux quatre femmes. Elle ôta ensuite ses bottes, sa ceinture, et enfin sa tunique et ses sous-vêtements.
-Vous êtes contentes ?, demanda-t-elle à voix haute, suffisamment fort pour être sûre d’être entendue par les hommes dont on devinait la présence de l’autre côté de l’écran. Vous voyez bien que je suis saine.
Norée et la prêtresse aidèrent les deux vieilles femmes à se relever. Ensemble, elle tournèrent autour d’Aria. De toute évidence, aucune n’osait la toucher, mais par des murmures ou en frôlant telle ou telle partie de son corps du bout d’une canne, elles lui faisaient comprendre qu’elles voulaient qu’elle lève le bras ou le pied pour montrer que la plante de ses pieds ou ses aisselles étaient dépourvues d’écailles. Aria s’exécuta, mais garda tout du long les yeux fermement fermés, refusant de participer davantage à sa propre humiliation.
Finalement, les quatre femmes reculèrent et échangèrent quelques mots, trop bas pour qu’Aria ne puisse surprendre leur conversation. Elles lui jetaient des regards en coin, furtifs et impénétrables. À défaut de comprendre ce dont elles parlaient, Aria renfila ses vêtements. Ses mains tremblaient légèrement d’appréhension et elle dut s’y reprendre à deux fois pour enfiler sa tunique, mais si elle devait fuir, elle préférait le faire entièrement vêtue. La prêtresse finit par passer de l’autre côté de l’écran.
-Elle est saine, déclara-t-elle à la foule d’une voix qui parut moins ferme à Aria qu’un peu plus tôt.
Mais ça n’avait pas d’importance. L’entendre dire ça fit oublier tout le reste à Aria. Ce fut comme si un poids disparaissait de ses épaules et de ses entrailles. Elle avait constaté de ses yeux qu’elle était sortie intacte du lac maudit, mais l’entendre dire à voix haute était un soulagement sans nom. Être changée en monstre la terrifiait tant qu’Aria n’avait pas tout à fait cru ses propres yeux. Que d’autres aient constaté la même chose la rassurait. Elle prit une profonde inspiration, finit de remettre ses bijoux et sortit la tête haute pour affronter ses accusateurs et entamer la quête qu’elle s’était fixée : avertir un maximum de personnes du risque que constituait Glore et sa bande de monstres.
Qu’ils croient ou non à son récit, plus d’un pèlerin était prêt à l’entendre répéter le récit de son étrange aventure tandis qu’ils s’éloignaient le plus possible du lac maudit. Aria le raconta jusqu’à plus soif bien après que la nuit soit tombée. Personne n’était prêt à l’accompagner pour hurler la vérité de ville en ville, ce qu’elle pouvait comprendre. Après tout, elle seule avait entendu Glore parler de ses projets. Les autres n’avaient entraperçu Stralabas que moins d’une minute. C’était trop peu pour jurer devant une foule de sceptiques de la véracité de ces évènements. Au moins, quelques uns semblaient suffisamment convaincus ou troublés pour décider de fuir le plus loin possible.
Aria ne réussit à se poser, épuisée, que bien après qu’ils aient dressé un campement à la tombée de la nuit. Elle aurait voulu reparler avec Norée, mais ne l’avait pas croisée une seule fois du trajet puis de la soirée qui avait suivi. Tant pis, se dit-elle. Il y aurait d’autres occasions le lendemain.
Quand Aria se réveilla, parmi les derniers, la matinée était bien avancée et plus de la moitié du convoi avait disparu. À pied, en carriole ou à cheval, les pèlerins s’étaient éclipsés, peu soucieux d’être rattrapés par Glore. Aria ne les avait même pas entendu partir. Elle qui avait d’habitude le sommeil léger avait dormi comme une pierre, même si son sommeil avait été perturbé par des rêves atroces dans lesquels elle était enfermée dans la pierre, se changeait en statue ou se couvrait d’écailles.
Sans même ouvrir les yeux et quitter le confort de son sac de couchage, elle comprit que l’incrédulité des pèlerins restants était montée en flèche le matin venu. Il était plus difficile de croire aux monstres quand le soleil brillait si fort. Aria compris qu’elle n’était plus la bienvenue et qu’elle devrait continuer sa quête seule. Elle se leva sur un coude et se figea.
Aria était parfaitement consciente de son corps et des sensations qu’il envoyait à son cerveau. C’était ce qui faisait d’elle une si bonne guerrière. Et les signaux que lui envoyait son corps étaient différents de d’habitude. Le plus discrètement possible, Aria glissa une main sous la couverture pour chercher son coude gauche.
Au lieu d’une peau douce mais ferme, elle découvrit des écailles.
La découverte la figea. Aria sentit tout son sang se figer dans ses veines. Elle retint un cri horrifié qui l’aurait dénoncée au reste du groupe et tâta son bras à l’aveugle pour constater l’ampleur des dégâts. C’était encore pire que ce qu’elle craignait. De son avant coude jusqu’à la naissance de son épaule, son bras était recouvert d’écailles.
Deux ou trois personnes la regardaient. Aria fit semblant de frisonner et se força à sourire.
-Quel froid dans ces montagnes ! Quelqu’un peut me passer mon manteau ? Il est resté dans mes fontes. Et défense d’y fouiller, sous peine de tâter de mon épée !
Un jeune homme tout empressé se décomposa devant l’expression menaçante d’Aria et lui envoya maladroitement le manteau demandé. Aria continua de faire semblant de grelotter pour avoir une excuse de l’enfiler sous sa couverture. Pendant un instant, elle crut sentir de la chair sous ses bras, avant de frôler une écaille.
C’était réel. Elle était contaminée.
Heureusement, elle n’intéressait plus guère les quelques pèlerins encore présents dans le campement. Personne ne remarqua à quel point son comportement avait changé depuis la veille, et son témoignage n’intéressait plus personne. Douce ironie du sort, c’était maintenant que la preuve de sa contamination était visible à la vue de tous que plus personne ne s’en inquiétait. Aria retint un haut le coeur et tâcha de prétendre que tout était normal alors qu’elle avait juste envie de se rouler en boule et de hurler. Elle se leva et souhaita bon retour aux pèlerins déçus qui réunissaient leur dernières affaires avant le départ. En réponse, elle ne reçut que des hochements de tête et des grognements.
Ni les vieilles femmes de la veille, ni la prêtresse, ni Norée n’étaient nulle part en vue. Comme le reste de la caravane, elles s’étaient éclipsées pendant la nuit. Aria n’osa réfléchir à ce que cela signifiait avant qu’il ne reste sur place qu’elle, Furia, et les cendres des feux de camps.
Une fois les derniers nuages de poussière disparus à l’horizon et Aria certaine d’être seule, elle jeta son manteau au sol comme s’il la brûlait. Son bras apparut en plein jour.
-Non, geignit-elle. Non, non, non.
Jusqu’au bout elle avait espéré s’être trompée, n’avoir fait qu’imaginer les écailles rugueuses qu’elle avait senti sur sa peau, espéré que ce soit une illusion née de ses rêves de la nuit. Toute une partie de son bras était couvert d’écailles d’une teinte à peine plus sombre que celle de sa chair. De loin, un observateur inattentif n’y aurait probablement vu que du feu. De près, Aria pouvait distinguer chaque détail des écailles. Les cicatrices qu’elle avait sur le bras s’étaient transférées aux écailles, apparaissant comme des petits sillons sur celles-ci.
Aria tomba sur les genoux, la tête dans ses mains. Elle avait la nausée. Elle ne pouvait pas être contaminée. Elle ne l’était pas la veille, quand elle avait été examinée par les quatre femmes.
-Ce n’est pas réel, murmura-t-elle. Ce n’est pas réel.
Sans même consulter son cerveau, sa main s’empara du poignard à sa ceinture. Aria regarda l’arme pendant quelques secondes en clignant des yeux, puis raffermit son emprise dessus et glissa le poignard entre deux écailles pour en faire sauter une. Sa main trembla sous l’effort, son poignard se courba, mais aucun des deux ne cassa, ni l’écaille, ni l’arme. Frustrée, les yeux pleins de larmes, Aria jeta l’arme sur le côté.
Elle se força à se redresser et à inspirer profondément. Réfléchir. Il fallait réfléchir. C’était un obstacle comme n’importe quel autre à surmonter. Elle avait déjà traversé pires épreuves, non ? Si elle ne pouvait s’attaquer frontalement au problème en arrachant ces écailles une par une, elle devait mettre au point une stratégie.
Le départ nocturne des quatre femmes qui avaient jugé de son rétablissement miraculeux prenait un autre sens à présent, tout comme leur conciliabule et leurs regards en coin. Elles avaient vu quelque chose qui avait échappé à Aria quand elle s’était observée sous toutes les coutures. Une unique écaille, ou deux, ou trois, qui s’étaient développées pendant qu’elle tâchait de convaincre les pèlerins de la véracité de son histoire ?
Elles n’avaient rien dit aux autres. Elles avaient du craindre d’être condamnées avec Aria, au cas où le mal était contagieux et s’étaient entendues pour taire sa transformation, le temps de fuir et de se mettre à l’abri d’éventuelles représailles. Le cœur d’Aria se serra. Elle se sentait trahie. Norée lui avait paru sympathique, et elle n’avait même pas prit la peine d’avertir Aria du danger qui planait sur sa tête. Que lui serait-il arrivé si la transformation avait été complète et que les pèlerins s’étaient réveillés pour découvrir un monstre parmi eux ? Qu’aurait fait Aria si elle s’était éveillée pour découvrir que dans une crise de folie semblable à celle d’Uhtar, elle avait tué ces malheureux ?
Si elle avait eu Norée et les autres en face d’elle en cet instant, Aria aurait été tentée de les étrangler, mais c’était trop tard. Le mal était fait. Au moins, personne n’avait souffert de sa transformation. C’était un léger soulagement au milieu de cet horrible cauchemar éveillé. Aria inspira à nouveau profondément. Elle devait juger de la vitesse de propagation du mal. Dans ses fontes, elle récupéra deux rubans qu’elle noua d’un côté et de l’autre de la zone contaminée assez fort pour se faire mal, puis elle s’installa pour attendre.
Une heure passa, puis deux. Aucune nouvelle écaille n’apparut. Pourtant, il lui paraissait pour le moins improbable que seule cette zone ait été touchée par la corruption du lac alors que le reste de son corps aurait été lavé et purifié par la pluie. Peut être alors le mal ne progressait-il pas parce qu’elle était éveillée et concentrée, luttant contre lui de toute la force de son esprit ?
Aria n’avait pas de moyen de le savoir. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle aurait du mal à s’endormir la nuit suivante, de peur que le mal ne l’envahisse petit à petit. Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier. Elle avait déjà été blessée au cours de ses aventures, mais jamais comme ça. Son propre corps la révulsait. Elle se sentait…
Défigurée.
Violée.
Abîmée.
Salie.
Un frisson la saisit. Aria enfila à nouveau sa tunique, puis chercha dans ses fontes un vêtement qui pourrait camoufler son bras déformé. Il lui faisait horreur. C’était comme si son corps ne lui appartenait plus, une sensation qu’elle n’avait pas connu depuis… Mieux valait ne pas y penser. Une chose plus facile à dire qu’à faire. Le futur lui apparaissait soudain terrifiant.
Aria ne se leurrait pas. Dans ce monde d’hommes et de violence, les femmes n’étaient censées jouer qu’un seul rôle, celui de mères et d’épouses, de jolies décorations utiles et silencieuses. Elle avait réussi à se créer une autre place grâce à son habilité à l’épée, certes, mais aussi grâce à sa beauté. La première forçait les hommes à la respecter une fois qu’elle en avait fait la démonstration, mais c’était la seconde qui les rendait assez indulgents pour lui permettre de le faire. Il y avait une raison pour laquelle elle portait des tuniques légères qui dévoilaient presque tout de sa beauté, malgré les risques encourus. Les avantages surpassaient les inconvénients, surtout quand comme elle on avait les moyens de se défendre. Mais si elle perdait sa beauté, si elle laissait entrapercevoir l’horrible transformation qu’elle avait subit, Aria ne serait plus accueillie nulle part avec le sourire. Elle ne pourrait plus faire appel à l’hospitalité des étrangers et à la compassion de femmes qui rêvaient secrètement d’adopter son mode de vie. Partout elle serait rejetée à coups de pierre ou d’épée. Hors de question également d’aller de ville en ville pour avertir les gens du danger que représentait Glore. Au mieux, on la soupçonnerait d’être sa complice. Au pire...
Un monstre. Aria serait traitée comme un monstre. Elle vivait déjà aux franges de la civilisation, sur les routes avec les voyageurs et les aventuriers, mais elle n’était pas prête à mener la vie des parias et des lépreux, ou à être la proie qu’on chassait. La vie était trop belle pour y renoncer si jeune. Aria avait encore tant de choses à faire, tant de lieux à visiter, tant d’amants à aimer… Elle voulait danser, rire, boire et se battre, et recommencer le jour suivant. Pas être contrainte de se terrer pour ne pas se faire tuer, pas vivre avec le risque de succomber à une crise de folie meurtrière.
Mais il était trop tard pour espérer plus. Le monde était injuste et sa laideur l’avait rattrapé jusque dans sa chair. Le regard d’Aria se fixa sur l’horizon, dur et sec à présent. Elle n’avait qu’un rêve dans la vie, celui d’être libre et indépendante. Le lac et Glore lui avaient arraché ce rêve. Cependant, avant que sa transformation ne soit complète ou qu’un accident ne révèle à tous les écailles qui déformaient son corps, Aria pouvait quand même accomplir une dernière fois son devoir et prévenir tout le monde du danger pesant sur leur tête sans se soucier de celui que cela lui ferait encourir.
Marquée par le mal ou pas, c’était le moins qu’elle pouvait faire.
no subject
Date: 2025-07-24 10:09 am (UTC)no subject
Date: 2025-08-13 01:34 pm (UTC)Merci beaucoup~