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Titre : Le poids des mots
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Garlic (Participant.e 2)
Fandom : Cyrano de Bergerac
Persos/Couple : Christian/Cyrano/Roxane
Rating : K
Disclaimer : Cyrano de Bergerac appartient à Edmond Rostand et est dans le domaine public
Prompt : Christian → Cyrano ; scène du balcon, Christian tombe amoureux des mots que Cyrano lui souffle pour Roxane
• Pairing au choix, Cyrano/Christian, Cyrano/Christian/Roxane, Roxane/Christian, Roxane/Cyrano, amour à sens unique…
Notes : J’ai plus écrit sur la suite de la scène du balcon que sur celle-ci proprement dit, mais j’espère que ce texte aura l’heur de te plaire.


M’accuser, – justes dieux ! – De n’aimer plus quand j’aime plus !

Christian se réveilla en sursaut. Son cœur battait à toute allure et il était déjà à moitié hors de son lit quand il réalisa où il était. Il fut aussitôt prit d’un éblouissement. Le manque de sommeil, la faim, l’épuisement des dernières semaines se rappela vicieusement à lui. La vision du balcon de Roxane, plongé dans l’ombre, se dissipa, remplacée par la triste vue de la grande où les Cadets de Gascogne et un pauvre Christian de Neuvilette avaient élu domicile. Disparus le balcon, le mur, le lierre et le jasmin, disparu le beau visage de Roxane au clair de lune. Ne restaient que l’horrible sensation de tiraillement dans son cœur, qui aurait bien pu concurrencer celle au fond de son estomac, et que des mots qui tournaient en boucle dans la tête. Est-ce qu’ils étaient là pour se moquer de lui ou le torturer ? Christian était incapable de le dire, comme il était incapable de les effacer de sa mémoire. Ils y tournaient en boucle, jours et nuits, ces mots...

Puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau 
Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle :
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
...
De sorte qu’il strangula comme rien
Les deux serpents Orgueil et Doute.


...ces mots si beaux, ces mots si vrais, ces mots que jamais il n’aurait été capable d’écrire même en se torturant le crâne pendant mille ans.

Les mots de Roxane.

Les mots de Cyrano.

Frustré, Christian laissa retomber sa tête sur le sac de farine vide qui lui servait d’oreiller et se mit à fixer le plafond de bois de la grange. À force, il connaissait par cœur le dessin des nœuds sur chaque poutre, mais il avait beau les fixer tellement fort toutes les nuits il n’y trouvait pas de réponse et encore moins d’apaisement. S’il avait appris une chose pendant ces terribles semaines de siège, ce n’était pas qu’il était brave face à la mort et qu’il pouvait tenir plus longtemps sans se plaindre que les trois-quart de ces Gascons vantards. Non, ce qu’il avait appris, c’était qu’une fois que les vers de Cyrano ou de Roxane s’insinuaient dans sa tête, le sommeil se refuserait à lui jusqu’à la nuit prochaine.

S’il vivait jusque là. Parfois, Christian se demandait s’il devait mourir pour pouvoir enfin se reposer sereinement toute une nuit. La faim, l’épuisement permanent et le bruit du canon faisaient de lui un homme étrange. Les mots qui tournaient dans sa tête étaient son pire tourment et son meilleur réconfort.

C’était drôle, quand même, que l’on puisse souffrir de la seule chose qui nous faisait du bien et vice versa. Christian ne se l’expliquait pas. Cyrano et Roxane devaient être capable de lui expliquer, mais il n’oserait pas le leur demander. Ils ne pourraient résister à la tentation d’expliquer ça de manière trop poétique, et Christian serait perdu avant la fin de la deuxième phrase. Rien que d’y penser, il sentit comme un couteau le poignarder de l’intérieur. Jamais il n’avait rencontré deux personnes ayant le pouvoir de le faire se sentir aussi stupide aussi vite. Jamais il n’avait rencontré deux personnes capable de faire chavirer son cœur comme ça.

Christian mordit son drap à pleines dents pour étouffer son hurlement et ne pas réveiller les autres cadets. Quand Cyrano et Roxane avaient commencé à s’échanger des mots d’amour en parlant par sa bouche… Une seconde avait suffit pour qu’il soit perdu à tous jamais. Il appartenait déjà corps et âme à Roxane, mais les mots de Cyrano était d’une telle puissance que Christian avait failli dégringoler du lierre qu’il agrippait pour entrevoir la belle précieuse pour tomber aux pieds de Cyrano.

M’accuser, – justes dieux ! – De n’aimer plus quand j’aime plus !

C’était simple, c’était beau, c’était vrai. À chaque instant Christian aimait un peu plus Roxane, à chaque beau mot qui sortait de sa bouche, à chaque sourire qui pétillait dans ses yeux. Et là, à cet instant, Christian était tombé amoureux une deuxième fois. Rien que d’y repenser, il dut passer une main sur son front enfiévré pour en ôter la sueur. Lui, Christian, lui qui était si fou de Roxane, se découvrir amoureux de mots tombés de la bouche d’un homme ! Cyrano avait dit vrai, Christian aimait plus. Il aimait plus Roxane, mais, aussi, en dépit du bon sens, il aimait plus Cyrano.

Aimer un homme… C’était un crime aux yeux de Dieu. La loi des hommes disait la même chose. Les deux ne pouvaient quand même pas se tromper, non ? Si ? De jour, bien éveillé, la main crispée sur son arme au cas où les Espagnols attaquent à l’improviste, Christian arrivait à voir la folie que c’était d’aimer à la fois Roxane et Cyrano. Cyrano, surtout. Il n’était pas… Il était trop… Enfin, déjà, c’était un homme. Ensuite, il était laid. Christian avait des oreilles. Les femmes le trouvaient repoussant, les hommes grotesques. Même en oubliant qu’il était un homme, on n’était pas censé tomber amoureux de quelqu’un avec ce physique là. Cependant, cet argument paraissait ridicule à ses propres oreilles. Christian était peut être un idiot, mais il n’avait jamais été le genre d’imbécile à n’être attiré que par la beauté d’un visage. L’intelligence et le sens des mots de Roxane et de Cyrano l’intimidait, ils ne le rebutaient pas. D’ailleurs, Cyrano ne lui avait jamais paru si laid. Certes, son nez était difficile à ignorer, mais il n’était pas horrible non plus, sauf dans l’esprit des imbéciles, et peut être dans celui de Cyrano qui n’était pas un imbécile, mais qui était certainement un idiot à l’occasion.

Pour ces raisons et dix autres encore, tout aussi valables, Christian devait ignorer cette attirance contre nature. Roxane l’avait bien dit elle même :

Puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau
 

De nuit cependant, avec le ronflement des Gascons comme seule compagnie, elle ne lui paraissait pas un pêché si grave. C’était… tentative nulle : Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.

Maudits mots qui refusaient de sortir de sa tête ! Pourquoi fallait-il que chaque jour la signification lui en apparaisse un peu plus clairement ? Oui, Christian aurait du étouffer au berceau la réalisation que Cyrano l’attirait. Il aurait du le faire dès le premier soir, à l’instant même où il disait oui à Roxane. Être infidèle à son épouse, même en pensée, l’horrifiait. Hélas, cet amour était effectivement comme Hercule, presque impossible à vaincre. Côtoyer Cyrano tous les jours n’aidait pas. Le maudit Gascon rendait impossible le fait de ne pas l’aimer, d’amitié ou d’autre chose. Il…



Un bruit de pas au-dessus de sa tête interrompit Christian dans ses pensées. Quelqu’un d’autre que lui ne dormait pas, et ce quelqu’un, c’était Cyrano. Il avait un pas semblable à nul autre.

Que faisait-il debout, et à cette heure ? Il avait la chance de ne pas être tourmenté nuit et jour pas de terribles pensées, lui. Il aurait du en profiter pour rattraper le sommeil qu’il leur manquait à tous. S’il était encore en train d’écrire un de ses romans ou un de ces poèmes qui lui attirait des dizaines d’ennemis, Christian allait lui passer une soufflante dont il se souviendrait longtemps !

Il était à deux doigts de se lever pour dire à Cyrano le fond de sa pensée quand il entendit celui-ci descendre l’escalier. Christian se figea aussitôt. Dans l’état où il était, avec les pensées qui lui occupaient le crâne l’instant d’avant, il n’était pas en état de parler avec Cyrano. Christian renfonça sa tête dans son oreiller et ferma les yeux avant de forcer sa respiration à ralentir. Cyrano ne viendrait probablement pas de ce côté de la grange, mais Christian préférait quand même prétendre dormir.

Bien lui en avait prit, car Cyrano vint quand même dans sa direction. Sans doute tenait-il une bougie à la main, car Christian pouvait deviner son ombre se dessiner sur ses paupières fermées. À moins que ce ne soit que son imagination ? Lui qui en avait toujours été dépourvu semblait en gagner à fréquenter Roxane et Cyrano. Christian aurait préféré qu’il lui vienne de l’esprit.

Au bruit de froissement de vêtement, Cyrano devait s’agenouiller à côté de lui. Le coeur de Christian, ce traître, se mit à battre à toute allure.

-Il dort, le beau garçon, entendit-il Cyrano murmurer. Bah, c’est encore lui qui a raison. Ah, avoir vingt ans, être beau, être aimé et pouvoir dormir !

Cyrano n’en avait pas vingt cinq, même si son nez le vieillissait et lui donnait l’air d’un trentenaire, il n’était pas si laid, il était aimé, et le sommeil échappait à Christian comme il échappait au poète. Au prix d’un effort inouï, Christian garda ces pensées pour lui.

-Dors, bel idiot, souffla encore Cyrano d’une voix si douce que Christian lui pardonnait l’épitaphe. Dors, on travaille pour toi, aller.

La bougie s’éloigna. Christian garda quand même les yeux fermés, de peur que Cyrano ne se retourne. Quand il osa les rouvrir, la silhouette de Cyrano disparaissait à travers la porte de la grange. Son bras réapparut juste le temps de refermer silencieusement celle-ci. Christian poussa un soupir de soulagement, se retourna sur le sol et referma les yeux. Il devait être raisonnable et tâcher de dormir au lieu de se laisser obnubiler par Cyrano. S’il dormait, peut être rêverait-il de Roxane, celle qui hantait toutes ses pensées quand Cyrano ne s’y insinuait pas.

Hélas, de nouvelles pensées s’imposèrent à l’esprit de Christian. Que diable allait faire Cyrano, dehors, à cette heure, en manteau et avec ses armes ? Ce n’était pas son tour de monter la garde. Le capitaine lui avait interdit de le faire la veille sous prétexte que Cyrano prenait déjà trop de choses sur ses épaules. Christian avait faillit applaudir. Et qu’avait-il voulu dire par « on travaille pour toi » ?

Christian fronça les sourcils. Il connaissait son gascon, il s’apprêtait à faire une idiotie plus grosse que son nez. D’un geste furieux, il repoussa sa couverture.

-Au diable les gascons et leurs phrases mystérieuses !, grinça-t-il entre ses dents.

Aussi vite et silencieusement que possible, Christian enfila ses bottes, son pourpoint et son baudrier. Il réunit ses armes, se coiffa de son chapeau, et se précipita à la poursuite de Cyrano.



Heureusement, celui-ci n’était pas allé bien loin. À soixante pas à peine de la grange, il discutait avec Le Bret qui montait la garde. Christian respira plus sereinement. Insomniaque comme lui, Cyrano avait décidé de tenir compagnie à son ami plutôt que de se tourner et retourner sur le plancher inconfortable comme Christian. Le jeune homme allait faire demi tour quand le vent amena quelques mots à son oreille.

-… est folie, disait Le Bret sur le ton exaspéré de celui qui n’a que trop répété le même argument.

-Je sais ce que je fais, rétorqua Cyrano d’une voix calme qui enragea Le Bret aussi bien que Cyrano.

-… dis toujours ça, mais tu va te faire tuer !

Le vent tourna, privant Christian d’une partie de la conversation, mais les mimiques de Le Bret étaient suffisamment parlantes pour lui permettre de combler les blancs. Quelques autres mots parvinrent à son oreille, attisant son inquiétude.

-… déjà pris trop de risques !

-… en prendrais une fois encore, et d’ailleurs...

Les épaules de Le Bret s’affaissèrent. Il avait déjà renoncé à convaincre Cyrano. À nouveau, l’imagination de Christian se mit à battre la campagne. Juste avant qu’il ne le rencontre, Cyrano s’était battu contre cent hommes. Quand il racontait l’épisode, c’était évident qu’il le trouvait amusant. Christian n’était pas de cet avis, et Roxane non plus. Avant d’être obligée de le laisser partir, elle l’avait supplié de prendre soin de son cousin. Christian comptait tenir parole, et pas seulement pour des raisons égoïstes que Roxane n’aurait certainement pas approuvé. S’il devait s’asseoir sur Cyrano pour l’empêcher de jouer avec la mort, il n’hésiterait pas !

Hélas, le long siège d’Arras et l’exemple de Le Bret dont les cheveux blanchissaient à vue d’œil avaient appris à Christian qu’il était vain d’essayer d’arrêter Cyrano. Sitôt qu’on avait le dos tourné, il recommençait, très fier de vous jouer au passage un mauvais tour. Avec ce diable de gascon il fallait s’y prendre autrement si on voulait le garder en vie. Alors, à défaut de l’arrêter, Christian se résolut à le suivre et à couvrir ses arrières.

Il n’eut pas bien longtemps à attendre, juste le temps que Cyrano se lasse des remontrances de Le Bret et qu’il s’éclipse en faisant la sourde oreille. Cela laissa à Christian celui de charger ses pistolets, au cas où il y ait à en découdre, et celui de finir de boutonner son manteau. Les nuits de juin étaient fraîches autour d’Arras.



Suivre Cyrano se révéla moins facile que Christian ne l’aurait voulu. Ce satané Gascon avançait comme s’il avait la mort aux trousses. Rien n’indiquait pourtant qu’il était conscient que Christian le suivait. Celui-ci devait faire des efforts monstres à la foi pour garder Cyrano dans sa ligne de mire et pour éviter de faire du bruit qui aurait pu le dénoncer. Deux fois Christian crut l’avoir perdu. La deuxième, il faillit renoncer. En suivant ainsi Cyrano, il s’éloignait de plus en plus du camp et il commençait à avoir du mal à s’orienter, surtout que la lune était voilée par de gros nuages noirs. Christian serait mort de honte s’il s’égarait et ne rentrait pas à temps pour la revue des troupes par le capitaine, et surtout s’il ratait un assaut des espagnols. Les Neuvilette n’étaient ni des lâches, ni des déserteurs.

Le craquement d’une branche au sol le remit sur la piste de Cyrano. Christian allait bondir quand il entendit une voix un peu plus loin.

-¿Quién està ahi?

Des Espagnols. Christian se jeta à terre en maudissant mentalement le nom de Cyrano. Le Gascon les avait mené droit sur les lignes ennemies.

-Soy yo, Fernando.

-¡Idiota! Creí que era el enemigo!

-Lo siento, es mi culpa.

Christian ne parlait pas un mot d’espagnol, à l’exception des quelques insultes que l’ennemi leur crachait quand il était à portée de voix, mais le ton d’exaspération d’une des sentinelles le rassura. Il avait vécu cette scène de leur côté des lignes, peut être même au mot près. Espagnoles ou Françaises, les sentinelles avaient toujours du mal à ne pas faire de bruit ou à ne pas s’endormir. Ils n’étaient pas si différents au final. Les problèmes des Espagnols à maintenir la sécurité sur leurs lignes était cependant le dernier de ses soucis. Il s’avança en rampant à la limite de l’espace déboisé et regarda des deux côtés. À son grand soulagement, il distingua la silhouette de Cyrano qui longeait les lignes ennemis, penché en avant pour bénéficier du camouflage de buissons. Christian s’empressa de lui emboîter le pas.

Il comprit rapidement le plan de Cyrano. Non loin des deux gardes montant moyennement bien la garde, un escadron d’Espagnols achevait de se saouler joyeusement. À la place de leur chef, le capitaine Carbon en aurait passé deux par le fil de son épée et jeté à la rivière les autres, mais c’est ce même manque de tenue de l’ennemi qui permit à Cyrano de passer sans encombre, puis Christian à sa suite.

Une fois en sécurité de l’autre côté des lignes, Christian s’autorisa un petit rire et un hochement de tête indulgent. On pouvait haïr Cyrano, mais on était obligé de l’admirer. Le courage qu’il fallait, une fois constaté cette faiblesse dans la défense des Espagnols pour se dire « dix hommes ne passeront pas, une compagnie se fera hacher menu, mais moi, seul, je passe ». Christian ne savait pas s’il voulait le frapper pour le punir de sa hardiesse ou…

Non. Mieux valait ne pas penser à ce que la bravoure stupide de Cyrano lui donnait envie de faire. Une seule chose devait préoccuper Christian, et c’était de ne pas perdre le Gascon une fois de plus. Il se retourna pour tâcher de mémoriser par où repasser les lignes adversaires, puis se remit à pister son ami.

La nuit avançait vite. Heureusement, ils n’avaient plus une très longue route à faire. La silhouette trapue d’un village apparut bientôt aux yeux de Christian, épargné par les Espagnols comme par les Français, sans doute pour le privilège de profiter du vin de l’auberge. Christian prit bien garde de rester hors de vue de Cyrano et réussit à se procurer une place de choix pour observer son manège. La porte de l’auberge était fermée, tout comme ses volets, mais une boîte en bois était accrochée à un des volets. Cyrano y glissa quelque chose, puis fit tinter deux fois la cloche de l’auberge selon un rythme qui paraissait déterminé à l’avance. À l’étage, un volet s’entrebâilla pour laisser passer la lumière d’une bougie, puis se referma. Sans attendre, Cyrano fit demi tour et repartit vers les lignes espagnoles.

Tout du long de la scène, Christian resta figé dans l’ombre. Il sentit toute couleur déserter son visage. Faisait-il confiance à Cyrano ? Oui, plus qu’à tout autre homme sur terre, fut-il son père, son frère ou son roi. Mais même les meilleurs des hommes pouvaient ce comportement était trop étrange pour que Christian embraye à nouveau le pas à Cyrano sans prendre le temps de réfléchir. Son comportement faisait par trop penser à celui d’un espion venu déposer un rapport pour ses chefs. Mais cela n’avait pas de sens. Si c’était le cas, il lui aurait suffit de parler avec les sentinelles espagnoles. Nul besoin de prendre tous ces risques et de parcourir toute cette distance. Mais alors que venait-il faire dans ce village et qu’avait-il déposé dans cette boîte ? Et que voulaient dire ce « on travaille pour toi ».

Christian devait en avoir le cœur net, avant que le complice à la chandelle ne se décide à s’habiller et à descendre en récupérer le contenu. Il s’assura que Cyrano était trop loin pour le voir, puis bondit sur la boîte. Heureusement, elle tenait juste en équilibre sur un clou. Christian n’eut qu’à la renverser et la secouer un petit peu pour en faire sortir une enveloppe. Le nom dessus le fit s’arrêter à nouveau, car la lettre était adressée à Magdelaine de Neuvilette. Sa femme. Roxane, qui était aussi la cousine de Cyrano.

Christian faillit remettre la lettre dans sa boîte, mais un doute l’arrêta. S’il était naturel que Cyrano écrive à sa cousine, pourquoi n’avait-il pas demandé à Christian s’il avait quelques mots à lui adresser, aussi plats que soient ceux qui sortaient de sa bouche ?

Un bruit à l’intérieur le fit sursauter. Le complice de Cyrano descendait récupérer la lettre. Comme un voleur prit sur le fait, Christian s’enfuit dans la nuit. Il était presque arrivé aux lignes espagnoles quand il réalisa qu’il tenait toujours la lettre de Cyrano à la main.



C’est miracle s’il ne se fit prendre par les sentinelles espagnoles ou françaises. Christian avait l’impression d’avancer dans le brouillard. La chance et l’instinct seuls le ramenèrent au campement des Cadets de Gascogne. Christian ne fut pas surpris de découvrir que Cyrano l’y attendait sur le seuil, mais il dut quand même s’adosser à un arbre pour ne pas tomber en le voyant. Dans sa poche, la lettre à Roxane semblait brûlante.

Cyrano ne l’avait pas vu. Adossé à la porte, vaguement éclairé par deux bougies collées sur une pierre, il écrivait avec frénésie. La bougie dessinait d’étranges ombres sur son visage, cachant en partie son fameux nez et donnant un éclat fiévreux à ses yeux sombres. Sur quoi ou à qui écrivait-il ? Christian n’avait jamais remarqué à quel point la flamme qui brillait dans ses yeux quand l’inspiration le saisissait le rendait beau. Il déglutit et recula un peu plus dans l’ombre des arbres pour ne pas se faire remarquer.

C’était exactement comme les mots qu’il avait murmuré à Roxane au nom de Christian.

C’est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne,
J’aperçois la blancheur d’une robe d’été :
Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !


Comme Christian comprenait ces mots à présent ! C’est vrai, c’était beau de se tenir dans l’ombre et d’observer sans être vu. Le manteau de Cyrano n’était pas blanc et c’était drôle de l’imaginer en robe, mais tout le reste était là et Christian fut ému. Comme Roxane, Cyrano ignorait ce que ces minutes cachées dans l’ombre faisaient à Christian, hier comme aujourd’hui. Il fallait être amoureux pour savoir…

Un éclair frappa soudain Christian, ou en tout cas c’est l’effet qu’une pensée soudaine lui fit. Tout du long du retour, il s’était empêché de réfléchir, mais d’un coup le verrou qu’il avait imposé à son esprit sauta. Des phrases qu’il connaissait par cœur se précipitèrent à la surface.

Vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur...
Dans la nuit qui me protège
J’ose être enfin moi-même, et j’ose…
La peur d’être raillé, toujours au cœur me serre…


De si belles phrases que Christian n’avait pas compris mais qui l’avaient atteint droit au cœur, des phrases qui l’avaient à son corps défendant fait tombé amoureux de Cyrano tout en renforçant son amour pour Roxane. Des phrases…

Dont il lui semblait enfin entrevoir le sens.

La lune s’était enfin dévoilée entre deux nuages, offrant à Christian l’opportunité de lire cette lettre qui pesait si lourd dans son manteau. D’une main tremblante il en fit sauter le cachet et porta la lettre à deux doigts de son visage pour la lire.

« Madame, rien que d’écrire votre nom qui est aussi le mien m’emplit d’émoi. C’est pourquoi, une fois n’est pas coutume, que je préparais l’enveloppe avant que de la remplir. »

La lettre brûlante lui échappa des mains. Christian dut poser les deux mains sur sa poitrine pour tenter de contenir les battements frénétiques de son cœur. Il réussit quand même à se pencher pour récupérer la lettre. Cette fois, il alla directement à la signature. D’une main parfaitement contrefaite, elle proclamait « votre tendre époux, Christian de Neuvilette ».

Christian ferma les yeux, blessé au cœur. Cyrano. Cher, cher Cyrano qui travaillait pour lui sans le lui dire. Christian voulait le tuer, l’embrasser, le traîner devant Roxane et le dénoncer tout à la fois et tour à tour. Il voulait s’envoyer des claques à tour de bras pour ne pas avoir vu ce qui devait sauter aux yeux. Il enrageait et désespérait tour à tour. Comment disait Cyrano ?

Certes, ce sentiment
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
De l’amour, il en a toute la fureur triste !


Oui, cela semblait coller à ce que ressentait Christian. Il reprit la lettre depuis le début et, avec des tourments infinis, dévora les mots que Cyrano adressait à Roxane en son nom tout en sentant son cœur se fêler de savoir que ce n’était pas à lui qu’ils étaient destinés. Que Roxane avait de la chance de les recevoir ! Combien de lettres Cyrano avait-il déjà écrites ? Combien de fois Roxane avait-elle tremblé en les lisant, dévorant comme lui des phrases qu’elle comprenait, elle. Contrairement aux deux cousins, l’éducation de Christian n’avait pas été remplie de références mythologiques ni des règles complexes de la versification. Il parlait le langage du militaire, pas celui de l’amour, mais même lui pouvait comprendre la beauté des phrases de Cyrano et leur sens caché.

C’était tellement simple, tragique et drôle à la fois. Cyrano aimait Roxane. Roxane pensait aimer Christian mais aimait l’esprit de Cyrano. Et Christian, cet idiot de Christian dont l’esprit ne pourrait jamais atteindre les sommets que côtoyaient ces deux-là, Christian les aimait tous les deux.

En baissant les yeux, il réalisa qu’il avait inconsciemment froissé la lettre. Il s’empressa de réparer les dégâts et de la replier soigneusement. Un pli amer se dessina sur ses lèvres.

Puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau 


Roxane avait eu raison, et Christian aurait du écouter ses conseils. Il était trop tard, peut être même depuis l’instant où Christian avait accepter l’offre de Cyrano. Il avait fait son lit. Maintenant il devait s’y coucher. Il releva la tête et regarda Cyrano, toujours occupé à gratter le papier comme si sa vie en dépendait. Christian en était sûr à présent, il écrivait à Roxane. Que disait-il encore sous le balcon ?

Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
S’il se pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !


Ce que Christian aurait voulu revenir à l’instant où il se tenait sous le balcon, pressé par la main ferme de Cyrano contre la muraille pendant que le poète disait à sa place les mots que Christian ne savait pas dire et que le parfum de Roxane lui faisait tourner la tête autant que le jasmin en fleur. Christian aurait…

Il aurait probablement fait une folie, comme plaquer Cyrano contre le mur avant de l’embrasser à pleine bouche pour l’empêcher de parler en son nom et de hurler son amour pour le poète et la précieuse à tout Paris. Il valait mieux alors que Christian ait réussi à se contenir à l’époque.

À l’horizon, à moitié cachée par les arbres, l’aube se levait. Christian inspira profondément. En un clin d’œil, sa décision fut prise. Il connaissait son devoir. Son mariage avec Roxane n’avait pas été consommé, la faute à De Guiche. Tant mieux, sans doute. Christian méritait moins Roxane que Cyrano qui savait lui parler dans son langage, celui du beau monde là où Christian savait seulement balbutier et demander des baisers. L’aube naissante lui donnait le courage de prendre la seule décision qui s’imposait. Il fallait survivre à cette journée, à la suivante, et à toute la durée du siège. Malgré la faim, la peur et le chagrin, Christian se battrait avec férocité, et plus seulement parce qu’il voulait revoir Roxane et protéger Cyrano.

À présent, Christian devait vivre pour rentrer à Paris et se présentez chez celle qui n’était pas vraiment son épouse en tirant Cyrano par le bras s’il le fallait et il lui dirait « Pardon, mais c’est lui que vous aimez. Oubliez son nez et écoutez-le. Les beaux sont des sots et les laids sont des poètes ». Cela ne serait pas très joliment dit, et Christian y retirerait peut être une claque et l’interdiction de reparaître devant Roxane, mais ils seraient heureux et ça le rendrait heureux.

Cyrano n’avait même pas à savoir à quel point ses mots faisaient trembler Christian. Il se porterait mieux en l’ignorant. Quand à Christian, il guérirait. Les sots se soignaient plus facilement des maux de cœur que les poètes, et il réussirait bien à apprendre à aimer les sottes plutôt que les précieuses et les poètes qui lui déchiraient le cœur.

Le Petit Tricheur

Date: 2025-07-30 11:19 am (UTC)
From: (Anonymous)
Aaaah j'ai dû lire cette fic en deux fois, donc ma review sera moins précise que d'habitude. Mais une merveille, comme d'habitude !

J'avais également adoré ce prompt, et tu lui rends vraiment justice. J'adore le point de vue de Christian, qui est très bien écrit. Le personnage est vraiment attachant - il a ses propres profondeurs, qu'il ignore.

Toutes les citations intercalées de la scène du balcon sont très bien pensées, et illustrent la manière dont les mots ont infiltré l'esprit de Christian. Certaines tournures qui se répètent créent un beau tableau de la pensée humaine : ces phrases qui reviennent encore et encore, qu'on aimerait chasser (ou pas).

Jolie scène, Christian qui suit Cyrano dans la nuit ! Effectivement, admirable exploit que d'infiltrer les lignes ennemies - et seulement pour remettre une lettre signée d'un nom qui n'est pas le sien.

La langue est superbe et se marrie bien avec celle du canon.
J'ai aussi trouvé intéressant les parallèles répétitifs faits entre Roxane et Cyrano - leur esprit, leurs références communes. Et Christian qui ne se retrouve pas chez ces personnes qu'il aime et vénère plus que tout.

« Pardon, mais c’est lui que vous aimez. Oubliez son nez et écoutez-le. Les beaux sont des sots et les laids sont des poètes ». Haha ! Pas mal, Christian <3

Le paragraphe de conclusion est brillant également. De toute façon, tu as tant de mots brillants qu'il me faudrait des heures pour pouvoir tous les cataloguer.

Merci pour cette fic, toujours un plaisir de te lire !
Belle journée

Re: Le Petit Tricheur

Date: 2025-07-31 04:15 pm (UTC)
From: (Anonymous)
Merci pour cette review, plus courte en effet, mais quand même adorable ! Je suis persuadée que Christian se sous-estime lui même parce qu'il n'a pas l'esprit précieux et je suis contente d'avoir bien rendue cet aspect du personnage.

Et à bientôt, parce que je n'en ai toujours pas fini avec Cyrano !

Date: 2025-07-30 03:40 pm (UTC)
From: (Anonymous)
Hello, c'est sublime, bravo !

Tu as fait une merveille de mon prompt tout faible et je crois bien que je vais relire cette œuvre dès que j'aurais terminé de t'encenser ! J'aime beaucoup Christian, et tu lui as parfaitement rendu justice ici, son conflit intérieur est très bien décrit, et on ne peut que l'aimer plus avec tes mots.

Les citations de la pièce sont exquises, comme une ritournelle qui nous transporte autant que Christian. L'image de Roxane et Cyrano s'échangeant des mots d'amour par sa bouche est sublime.

La réalisation de tout ce que Cyrano fait pour lui, et l'effet que cela a sur Christian... cette dernière scène, où c'est à lui d'aimer dans l'ombre, vraiment... C'est formidable !

Merci pour tout et félicitations ~

Garlic

Date: 2025-07-31 04:15 pm (UTC)
From: (Anonymous)
Merci beaucoup !

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