Titre : Les mauvais travers
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Rusalka (Participant.e 7)
Fandom : Les Rougon-Macquart
Persos/Couple : Denise/Octave
Rating : T
Disclaimer : Le Bonheur des Dames et le reste des Rougon-Macquart appartient à Zola et au domaine public
Prompt : Il est mentionné dans "Le Docteur Pascal" qu'Octave aime toujours Denise mais qu'il recommence à "se déranger". Je voudrais voir un peu comment cela se passe : est-ce qu'Octave se sent coupable de sa propre faiblesse, est-ce que tant que Denise est sa numéro un il ne voit pas le problème, ce qui mène à une confrontation ? Happy-end ou pas, selon tes préférences. Smut tout à fait bienvenu, mais pas obligatoire.
Notes : Cela faisait très longtemps que j’espérais une occasion d’écrire sur le Bonheur des Dames, merci de me l’avoir donnée ! J’espère que le résultat te plaira, je me suis pour ma part bien amusée à torturer ce cher Octave.
Octave Mouret retomba dans ses travers comme on retombe en enfance, tout naturellement et sans même s’en rendre compte. Il n’y eut rien de prémédité là dedans, pas de sa part du moins, mais c’était tout ce qu’il trouvait à dire en sa propre faveur.
Les faits, comme il se mit immédiatement à les nommer pour n’y pas trop penser, se produisirent lors d’une soirée qui sans cela n’aurait pas été plus mémorable que la dizaine de soirées auxquelles Octave se produisait chaque mois. Plus le Bonheur des Dames se développait, plus ces soirées se faisaient nombreuses et plus le public qui y participait appartenait aux hautes sphères de la société parisienne. Il n’avait plus besoin d’être l’amant d’une Henriette Desforges pour entrer en contact avec les directeurs du Crédit Immobilier, mais paraître à ces soirées en devenait une nécessité encore plus grande. Denise l’y accompagnait rarement. Certes, le milieu dans lequel se mouvait Octave l’avait accepté avec un étonnement amusé mâtiné d’un peu de mépris, surpris de voir un Octave Mouret, un quasi-millionnaire, épouser une de ses employées. Mais peu à peu, Denise avait su y gagner le respect par sa douceur, comme elle l’avait fait jadis dans le rayon des confections. Cependant, elle goûtait peu les mondanités, surtout depuis la naissance de leurs deux enfants. La maternité et le sort des filles travaillant au Bonheur occupait le plus clair de son temps. Jamais il ne serait venu à Octave l’idée de la contraindre à paraître en sa compagnie juste pour éviter d’attiser la curiosité des gens. Il la laissait choisir ses apparitions.
Ce soir-là, elle lui manquait plus que jamais. Octave avait été obligé de se rendre à la soirée offerte par un baron et son épouse qui offraient un dîner, un concert et un bal à l’occasion des fiançailles de leur fille avec un financier avide d’acquérir par là quelques ancêtres. Le mariage devant servir à compenser une bourse fort vide, ils avaient beau eu sorti des porcelaines héritées de jours meilleurs, la cuisine n’en était pas moins déplorable, Octave n’aimait pas la musique, et la place manquait pour danser. Aussi n’était-il venu que dans l’espoir de parler affaires avec quelques partenaires commerciaux potentiels. Denise n’était pas venue, se remettant d’un rhume transmis par leurs enfants. Sans elle à ses côtés, Octave s’ennuyait à mourir.
Est-ce pour cela qu’il céda à l’envie de se désennuyer en répondant avec un enthousiasme moins feint que d’habitude aux sourires séducteurs de dames censées être de qualité ? Si c’était le cas, cela n’excusait pas ce qui s’ensuivit. Après avoir laissé une comtesse et une épouse de haut fonctionnaire se pendre à ses bras en minaudant tout en l’interrogeant sur ce qu’on porterait au printemps, il accepta une ou deux fois de trop la coupe de champagne qu’on lui tendait. Il ne but pour atteindre l’ivresse, mais juste assez pour cesser de se soucier des bonnes mœurs et avoir l’envie de s’amuser un peu. On ne vivait qu’une fois, que diable ! Non, il n’avait pas beaucoup bu, juste assez pour prendre le bras de l’épouse du haut fonctionnaire quand elle quitta la soirée sur ses talons et prétexta qu’elle habitait à deux pas pour réclamer qu’Octave l’escorte jusqu’à chez elle plutôt que d’appeler un fiacre.
On aurait pu croire que le froid hivernal le réveillerait, mais non. L’alcool dans ses veines le réchauffait juste assez pour accepter en riant la tache qu’elle lui confiait, puis d’accepter de monter quand la dame battit des cils en expliquant que son mari était en tournée d’inspection à Toulon ou Bordeaux et qu’elle n’osait jamais monter seule. On faisait de si mauvaises rencontres dans ces escaliers où les artisans ivrognes du cinquième pouvaient bousculer les grandes dames du premier. Octave compatit d’autant plus avec son inquiétude légitime qu’il avait parfois été la mauvaise rencontre du temps où il habitait rue de Choiseul, sans même l’excuse d’être artisan ou ivrogne. Une chose en entraînant une autre, il accepta la tasse de café froid, puis sauta avec la dame dans le lit conjugal. Ces choses-là se faisaient si simplement.
Ce n’est qu’en retrouvant le froid des rues de Paris qu’un frisson glacé traversa Octave de part en part et le ramena à un peu plus de raison. Il chancelât et dut s’appuyer à la porte désormais fermée pour ne pas tomber. Il passa une main tremblante sur son visage et le trouva brûlant comme s’il avait de la fièvre. Si au moins il avait pu croire à un mauvais rêve, ou pu s’offusquer de s’être laissé conduire dans un piège comme le premier des débutants, mais non. Il sentait encore les baisers passionnés de la dame sur sa peau et il avait fait au cours de la soirée autant d’avances à celle-ci qu’il en avait reçu. Il ne pouvait pas plus accuser l’alcool que la dame, dont il avait déjà presque oublié le visage. Il pouvait accuser l’ennui qui l’avait assailli, par contre. La faute, car bon sang c’en était une, était entièrement sienne.
Octave secoua la tête et se força à se détacher du mur qui l’avait empêché de tomber à terre. Denise l’attendait. La peur le prit de paraître suspect par un trop grand retard. Il n’osait pas courir et apparaître tout échevelé, mais il se mit néanmoins à avancer à coup de grandes enjambées tout en essayant machinalement de rectifier sa mise et sa coiffure.
Très vite, son pas se ralentit à nouveau. Octave marchait comme un homme hébéthé qui aurait reçu un coup. Il ne revenait pas de ce qui s’était passé. Après cinq ans de mariage et à la surprise de tous ceux qui le connaissaient, c’est à dire de la bonne société constituée par ses clientes tout comme par ses associés et à vrai dire par lui même, Octave était heureux en ménage et heureux en amour. Avant son mariage, lui-même n’aurait pas parié cent sous sur cet état de fait. Il s’était jeté dans l’état de mariage avec le désespoir d’un homme qui se noyait. Il aurait offert des fortunes pour avoir Denise à lui. Les lui ayant offert en vain, le mariage n’avait pas semblé un si grand sacrifice.
Cinq ans après, il se félicitait encore de sa défaite. Le mariage ne lui avait rien fait perdre de son emprise sur le cœur des femmes. Au contraire, et à la stupéfaction de Bourdoncle qui aurait parié gros sur le contraire, son emprise était d’autant plus forte qu’il était à présent marié et donc théoriquement inaccessible. Elles rivalisaient d’efforts pour le séduire et dépensaient leur argent au Bonheur des dames avec une fringale inégalée comme des prêtresses sacrifieraient à l’autel d’un dieu païen. Octave s’en amusait. Il était marié, il était heureux, et son capital fructifiait davantage chaque année.
Au final, le mariage avait changé peu de choses à sa vie. À l’exception des jours de grande vente, il arrivait une demi-heure plus tard et partait une demi-heure plus tôt pour consacrer un peu de temps à sa vie de famille. Il était aussi plus prudent dans ses investissements. Denise avait entreprit de lui apprendre un peu de mesure dans ses projets, et la paternité avait achevé le travail. Il ne gagnait plus son argent seulement pour lui, à présent. Il investissait pour le futur. Mais à part ces préoccupations nouvelles, l’avenir de ses enfants et le bonheur de Denise, il s’était toujours flatté d’être resté le même homme. Il avait toujours les mêmes éclairs de génie qui laissaient sa concurrence pantoise, le même charme qui anéantissait la volonté des femmes et les faisaient dépenser, dépenser, toujours dépenser pour l’enrichir.
Et maintenant, Octave en était réduit à se demander s’il pouvait se vanter d’être resté le même homme, ou si cette idée devait l’effrayer.
Et maintenant, Octave revoyait tout un passé de dissipations repasser sous ses yeux, les liaisons à Plassans, les séductions à la sauvette de la rue de Choiseul, la conquête de Caroline Hédouin, d’Henriette Desforges, d’autres encore.
Et maintenant, l’erreur. La faute. Non, l’erreur. Il y avait une finalité dans l’idée de faute qui effrayait un peu Octave. Un couple surmontait une simple erreur. Il ne survivait pas à une faute, et Octave ne pouvait pas perdre Denise. Cette seule idée faisait tourner son sang et lui donnait des palpitations. L’épouser ne lui avait pas enlevé ce besoin terrible de l’avoir et d’être à ses pieds. Au contraire, cet esclavage volontaire, comme l’appelait Bourdoncle avec un mélange d’agacement, d’incompréhension et de pitié, lui convenait d’avantage chaque jour.
Parfois, Octave avait l’impression de sentir un regard lourd s’éterniser sur son dos. Ce regard, c’était celui de l’Octave Mourret fraîchement débarqué de sa province et déjà dégoûté des faux-semblants de la bourgeoisie avec ces couples qui découchaient et s’encanaillaient en s’accrochant aux oripeaux de leur respectabilité, cet Octave fermement déterminé à user des femmes pour sa fortune sans jamais rien leur offrir en retour. Cet homme là en le voyant aujourd’hui éclaterait sans doute d’un rire incrédule en le voyant aujourd’hui enchaîné volontairement à une femme qui ne lui apportait ni argent, ni relations. Il était même probable qu’il mépriserait l’Octave d’aujourd’hui en le voyant s’inquiéter davantage de l’opinion de Denise que de le voir se transformer en un double des habitants des premiers étages de la rue de Choiseul.
Aurait-il rencontré ce fantôme la veille qu’Octave n’en aurait rien eu à faire. Au contraire, c’est lui qui se serait emporté au nom de Denise, lui qui aurait défendu ce mariage dont tout le quartier s’était moqué trois mois entier avant de passer à autre chose, lui qui aurait juré que ce mariage faisait de lui un homme meilleur et un meilleur homme d’affaire.
Mais ça, c’était la veille, autrement dit un siècle plus tôt. À présent, Octave traînait traînait des pieds, terrifié à l’idée de rentrer et de croiser le regard de Denise. Il temporisait, errait dans le quartier, se cherchait des excuses pour ne pas rentrer. La marche l’aiderait à dégriser. Il n’avait pas sommeil et trouvé ce moyen pour se fatiguer un peu et dormir.
Pendant ce temps, la nuit qui était froide virait au glacial. Octave aurait pu se croire seul au monde dans ces rues désertes. Il croisa quand même par deux reprises un groupe d’étudiants ivres. La première fois, le groupe le salua en chantant faux une chanson à la mode. La deuxième, il fut accueilli par des éclats de rire.
-Chez qui il ose pas rentrer, le bourgeois, chez sa femme ou sa maîtresse ?
-C’est peut être parce que l’une l’attends chez l’autre !
D’autres rires répondirent à cette réponse. Les moqueries, plus que le froid, poussèrent enfin Octave à accélérer le pas et à rentrer chez lui. Il passa le plus silencieusement possible devant la loge du concierge, puis monta le grand escalier avec un luxe de précautions. Du reste, il n’avait pas loin à monter. Il y avait longtemps qu’il avait abandonné les quatrième étages pour les appartements cossus des premiers.
Le cœur battant, il inséra la clé dans la serrure et se faufila à l’intérieur. Tout était éteint à l’intérieur. La seule lumière venait des cendres rougeoyantes de la grande cheminée. Toujours avec le même luxe de précautions, Octave referma la porte, ôta ses chaussures et se dirigea vers les chambres. Il poussa d’abord celle des enfants, inquiet à l’idée que Denise veille encore au chevet de la petite. Elle s’y abîmerait la santé, à force. Cette fois, cependant, les deux enfants dormaient à poings fermés et Denise n’était pas endormie sur le fauteuil où Octave la retrouvait trop souvent. Inquiet, quand même, Octave s’approcha du lit de l’aîné, puis de la petite. Lucien dormait à poings fermés. Dans son sommeil, il avait repoussé sa couverture. Octave la remit machinalement en place avant de se pencher sur le berceau de Charlotte. Il frôla son front et respira un peu plus aisément. Sa fièvre avait l’air d’être retombée. C’était un souci de moins pour la soirée. La petite leur donnait bien du souci, et même s’il essayait de ne pas le montrer, Octave s’inquiétait autant que Denise pour leur petite dernière.
Il quitta la pièce sans qu’aucun des deux enfants ne se rende compte de sa présence, puis se glissa dans sa chambre. Comme leurs enfants, Denise dormait à poings fermés. Un soupir de soulagement échappa à Octave quand il comprit que la confrontation éventuelle était remise au lendemain. Il était sauvé. Avec un soulagement indicible, il acheva de se déshabiller et se glissa à côté de Denise, sans oser la toucher cependant. Il ferma les yeux et tâcha de s’endormir, tout en doutant d’y parvenir tant le remord l’accablait.
Il faut croire qu’il supportait assez bien le poids de la honte, car le sommeil le trouva en moins d’une heure.
Octave était un lève-tôt. La vie ingrate de commis de boutique l’avait forcé à prendre ce réflexe. Ses habitudes de jeune débauché habitué à devoir fuir très tôt ou très tard les lits où on l’accueillait avaient terminé le travail, puis Octave avait gardé l’habitude, par plaisir d’être au Bonheur quand la machine commençait à peine à se mettre en branle aux premières heures du matin. Du reste, Denise avait les mêmes habitudes, et comme lui vivait aux horaires du Bonheur des Dames. Cependant, d’habitude le premier éveillé attendait le réveil de l’autre pour se lever, et c’était des échanges de sourires et de baisers qui les retardaient. Même quand l’un était obligé de se lever, ils se signalaient toujours doucement qu’ils partaient.
Cette fois, Octave se réveilla seul dans son lit. Cela le surprit tellement qu’il mit une ou deux minute à comprendre ce qui le perturbait, l’absence de Denise à ses côtés. Puis, il se souvint des évènements de la veille et il se leva comme s’il avait été poussé par un ressort. Il bondit jusqu’au miroir, cherchant sur son visage les preuves dénonçant son comportement de la veille. Il se crut sauver, ne voyant rien. L’angoisse le reprit cependant aussitôt. Il croyait sentir autour de lui un parfum de femme qui n’était pas celui de Denise. Si elle le réalisait, il était perdu.
Octave passa nerveusement une main dans ses cheveux puis passa dans la salle de bain pour rectifier rapidement son apparence. Il était déjà en retard, mais même s’il avait passé des heures à s’apprêter, il ne se serait jamais senti apte à croiser le regard de Denise sans se dénoncer. Son angoisse atteignait des sommets qu’il avait atteint seulement pendant ces longues semaines où il avait cru perdre Denise à jamais sans l’avoir seulement possédée.
Il fallait qu’il se lance, pourtant. Son retard finirait par être suspect, même si son visage ne le trahissait pas, et sa présence était attendue au Bonheur. Il inspira profondément et quitta la pièce en traînant des pieds.
À son grand soulagement, la bonne était présente dans la salle à manger quand il y entra. Sa présence limitait les risques d’une scène. Quand à Denise, elle était assise et fixait son assiette à moitié pleine d’un regard vide. Le cœur d’Octave se serra. Il ne voulait pas être à l’origine de ce regard là. Il passa derrière elle pour poser un baiser sur sa nuque. Il crut la sentit sourire à ce contact et respira plus librement.
-Tu ne tousses plus.
-Non. Le rhume est passé.
-Mais tu as quand même l’air épuisée.
-Charlotte a toussé jusqu’après onze heures, elle. J’ai somnolé sur la chaise en t’attendant.
Octave tressaillit devant le reproche silencieux.
-Tu as bien fait d’aller te coucher, réussit-il à dire. J’ai été retenu.
-Tu as pu parler aux personnes que tu voulait ?
-Même pas, répondit Octave en mettant toute la frustration qu’il ressentait envers son comportement de la veille dans ces deux mots, mais impossible de me dépêtrer de cette soirée. Tu as bien fait de ne pas m’attendre et de te coucher.
Il se détourna pour se servir un café et une tartine, et surtout pour éviter de croiser le regard de Denise.
-Comment va Charlotte ce matin ?
-Mieux. Elle dort. Je vais probablement rester avec elle ce matin, pour en être certaine. Je voulais passer au Bonheur voir si tout se passe bien dans les rayons, mais…
-Non, tu as raison, ‘Lotte passe en priorité.
Denise lui offrit un sourire fatigué auquel Octave eut bien du mal à répondre. À peine eut-il fini son café et sa tartine qu’il se leva, marmonnant qu’il allait laisser les enfants dormir et qu’ils se verraient le soir même, embrassa maladroitement Denise sur la joue sans croiser son regard, puis quitta l’appartement si vite qu’on aurait presque pu parler d’une fuite.
L’appartement était tout prêt du Bonheur, assez pour que la nuit ils en voient les lumières, ce qui aidait toujours Octave à s’endormir. Il aimait cette proximité, surtout quand comme aujourd’hui elle ne lui donnait pas le temps de s’attarder sur les problèmes extérieurs à l’œuvre de sa vie. Octave s’engouffra dans le grand magasin à la vitesse d’un ouragan et héla aussitôt Bourdoncle pour qu’il le mette au courant de tout. Après ça, il passa la journée à bouger dans tous les sens, à s’abrutir du bruit et des demandes des clientes et, quand il rentra chez lui fourbu comme il ne l’était généralement que pour les jours de grandes ventes, il put presque sincèrement se dire qu’il ne s’était rien passé et que tout était déjà oublié.
Hélas, n’importe quel médecin aurait pu lui dire qu’une rechute venait rarement seule et que le malade qui se croyait guéri allait avoir des surprises. Octave rechuta. L’occasion fait le larron, disait-on, et les occasions de trébucher se multiplièrent. Les femmes du beau monde étaient comme des requins sentant le sang dans l’eau, et Octave une proie blessée et perdue au milieu d’un océan déchaîné.
L’épouse du haut fonctionnaire était restée aussi discrète que lui au sujet de cette cataclysmique soirée, mais quelque chose dans le comportement d’Octave devait le trahir à leurs sens acérés, car elles l’avaient laissé tranquille depuis qu’il était tombé fou amoureux de Denise. À moins que ce sont simplement lui qui ait cessé de les voir comme des objets de convoitise. Depuis Denise, il séduisait toujours les femmes, mais ne voyaient que la cliente dans chacune d’entre elle. La Femme, c’était Denise, son unique désir en plus de ses rêves d’agrandissement toujours frénétique du Bonheur des Dames. Les autres femmes n’existaient que pour ce qu’il pouvait et voulait soutirer d’elles, et il ne voulait plus que leur argent et leur fidélité. Ces femmes avaient-elles continué à le poursuivre de leurs assiduités tout du long et ne s’en rendait-il compte que maintenant, ou bien avaient-elle senti une nouvelle faiblesse dans la cuirasse auparavant impénétrable d’Octave ? Octave aurait été incapable de le dire, mais elles se pressaient autour de lui avec une détermination d’autant plus forte que les armes d’Octave pour se défendre de tels assauts étaient rouillées.
Quand Denise était à ses côtés, Octave ne craignait rien. Son parfum, son sourire, sa douce tranquillité, la masse de ses cheveux domptés qu’il attendait avec impatience de pouvoir dénouer le soir même dans le lit conjugal, tout le protégeait des assauts conjugués de ses clientes. Pas de risque non plus au Bonheur des Dames. Le règne de Denise était trop bien installé là bas. Même si une vendeuse avait été tentée de séduire le patron pour en tirer quelques avantages, elle se serait fait dépecer vive par tout le reste des employés, redevables à Denise de tous les projets pour améliorer leur condition dont elle était la marraine. De même, toute compromission avec une cliente au Bonheur aurait été immédiatement dénoncée à Denise. Le Bonheur était la seconde maison de Denise. Tout le temps qu’elle ne passait pas auprès de leurs enfants, elle le passait au Bonheur, où elle avait à présent son propre bureau où les employés pouvaient venir lui parler pour lui faire des suggestions qu’ils n’osaient faire eux-même au patron ou pour l’aider à concevoir des plans qui amélioreraient leurs conditions de vie et de travail.
C’était quand Octave était éloigné de ces deux murs protecteurs qu’étaient Denise et le Bonheur qu’il était en danger. Denise n’aimait pas les dîners mondains et les bals. Là où Octave s’était joyeusement installé dans ce monde auquel rien ne le destinait, elle restait réticente à laisser derrière elle son milieu de naissance. Épouse du patron ou vendeuse, la place de Denise était au Bonheur et auprès de sa famille. Elle laissait avec soulagement toutes ces mondanités à Octave, qui acceptait son choix mais se languissait d’elle à chacune de ces sorties.
À présent, il se demandait si c’était vraiment une bonne idée d’avoir consenti à se séparer de Denise même pour quelques heures chaque jour. À chaque sortie, il se retrouvait captif d’un essaim de femmes en robes de satin et de soie, déterminées à être la seconde à le faire flancher si elles n’avaient pu être la première.
On ne peut pas dire qu’Octave ne lutta pas. Il s’arque-bouta aussi fort que possible à ses principes nouveaux de fidélité et de félicité conjugale. Hélas, s’il avait de l’expérience pour prendre une place forte, Octave manquait d’expérience pour en défendre une. Il était rouillé, et ses murailles faiblirent. Pourquoi pas ?, se mit à chuchoter une voix dans sa tête. Comment savoir si tu as encore ce qu’il faut pour prendre toutes ces femmes au piège et leur soutirer leur argent si tu testes pas tes armes contre les leurs ? ». Parce qu’il aimait Denise, voulait répondre Octave. Parce que ces femmes n’avaient rien de réel à offrir, juste une étreinte sans vie et sans âme. Parce qu’il pouvait tout perdre, et rien gagné. Malheureusement, ces arguments semblaient moins solides à ses oreilles de jour en jour. Il se mit à jouer mentalement avec l’idée de trébucher une seconde fois, se demandant lequel de ces sourires vides et de ces mains joliment gantées pourrait bien le faire basculer.
C’était un jeu dangereux où on pouvait vite se brûler les ailes. Ce qui devait arriver arriva. Octave s’était engagé sur une pente fatale dès le moment où il s’était senti faiblir et n’en avait pas parlé avec Denise. Il tint bon trois mois avant de trébucher à nouveau, cette fois dans les bras de la veuve d’un parlementaire, alors qu’il avait tenu compagnie à des clientes et amies et malheureusement oublié son parapluie alors qu’une terrible ondée menaçait au moment où il devait partir. La dame avait proposé de partager le sien en battant des paupières. Impossible de se méprendre sur son intention, mais au lieu d’en rire, Octave haussa mentalement les épaules et se dit que pourquoi pas, après tout ? S’il fallait tomber, elle valait aussi bien qu’une autre.
Il sortit de cette deuxième étreinte interlope avec le même sentiment d’insatisfaction et de dégoût de lui-même que la première, et se jura qu’on ne l’y reprendrait plus. À peine la porte fermement refermé derrière lui qu’Octave avait déjà à moitié oublié à quoi ressemblait la dame en question, sauf qu’elle n’était pas moitié aussi jolie qu’elle le paraissait deux heures plus tôt. Il n’y avait rien de plus embarrassant d’entrer chez quelqu’un avec l’intention de se déshabiller très vite tout en étant forcé par la bienséance de s’extasier sur la manière dont l’occupante avait agencé les lieux. Et, même si c’était d’un bourgeois qui aurait horrifié Octave quelques années plus tôt, il préférait la familiarité du corps de son épouse à la maladresse d’une étreinte sans passion et sans lendemain. Denise était réelle. Ces deux femmes dans le lit duquel il avait sauté presque par inadvertance ne l’étaient pas.
Définitivement, le jeu n’en valait pas la chandelle. Mais à présent qu’il était engagé dans cette voix, Octave ne savait plus reculer. Il avait tenu trois mois avant de chuter à nouveau. Il ne tint que trois semaines de plus avant de recommencer. À l’épouse du haut fonctionnaire et la veuve du parlementaire succédèrent tour à tour la sœur d’un banquier, la veuve d’un noble désargenté et celle d’un colonel, deux fois pour cette dernière. C’était l’adultère, le vilain adultère de la rue de Choiseul que Octave avait vu et pratiqué à toutes les sauces, et sans les excuses des Pichon ou des Vabre, puisqu’entre lui et Denise, l’amour était là, sincère et aussi fort qu’au jour où elle lui avait dit qu’elle était d’accord pour l’épouser.
Octave n’arrivait plus à se regarder dans un miroir le matin tant il se donnait la nausée. Il vivait dans la hantise que Denise découvre tout. Jusqu’ici, il avait gardé assez de bon sens pour ne se laisser séduire que par des veuves et des femmes ressentant tout comme lui le besoin de garder secrètes de telles incartades, mais il savait que sa chance ne pouvait pas durer. Il ne pouvait voir un monde où elle accepterait l’adultère avec la sage complaisance que la plupart des épouses adoptaient en pareil cas.
Perdre Denise le tuerait. La seule question serait de savoir si ce serait une mort lente ou brutale. Malheureusement pour eux deux, Octave avait trop pris l’habitude de joueur avec le risque dans ses affaires. S’il ne prenait jamais de risques qui ne soient pas calculés dans sa gestion du Bonheur, il semblait abandonner toute raison dans ses relations extra-conjugales. Il jouait son mariage et son bonheur pour le frisson de terreur qu’il ressentait chaque fois qu’il devait croiser le regard de Denise. Quelque chose n’allait définitivement pas chez lui. Il ne prenait même pas un soin particulier à cacher ses liaisons au monde, même s’il prenait un soin infini à n’en rien montrer chez lui ou au Bonheur, là où quelque détail pourrait revenir aux oreilles de son épouse. Peut être au fond espérait-il que quelque chose ou quelqu’un le dénonce enfin à Denise et que cette situation puisse enfin se terminer, d’une manière ou d’une autre.
Si c’était ce qu’il appelait de ses vœux, il finit par avoir ce qu’il voulait. Cela arriva un soir de grande vente de juin, une de ces ventes où ils risquaient gros mais où une victoire leur permettait presque de doubler le revenu mensuel. Denise, souvent la première à lui demander de mesurer le risque, au moins pour tous les employés à leur charge, l’avait cette fois soutenu de bout en bout, persuadée de la grandeur de ses plans. Elle y avait même contribué et s’était tenue à ses côtés toute la journée, avait participé au triomphe et compté avec lui les millions, avant de militer pour un bonus plus important pour leurs vendeurs et vendeuses qui s’étaient démenés toute la journée. Octave avait dit oui à tout. Il aurait accroché son cœur dans le ciel pour faire plaisir à Denise.
Ils étaient restés très tard au Bonheur. Il avait fallu boire une coupe de champagne avec le conseil de direction et les principaux chefs de rayon et il était près de onze heures quand ils sortirent enfin du magasin. Denise marchait à ses côtés en silence, une main doucement posée sur son bras tandis qu’elle l’écoutait dévoiler ses projets futurs, il faisait une douceur délicieuse, et Octave était heureux.
Ce n’est que quand ils arrivèrent à l’appartement qu’Octave réalisa que les choses étaient moins parfaites qu’il les avait rêvées. À peine la porte refermée que la domestique surgit de la chambre des enfants. Le cœur de père d’Octave se serra un instant, mais la bonne avait l’air trop calme pour que quelque chose de grave se soit produit.
-Tout s’est bien passé ?, demanda-t-il quand même pour sa tranquillité d’esprit tout en aidant Denise à ôter sa veste.
-Les enfants ont tenu à vous attendre, mais j’ai réussi à les coucher presque à l’heure dite, répondit la bonne. Charlotte a un peu toussé, mais ne s’est pas réveillée une seule fois, et elle n’a pas eu de poussée de fièvre de la journée.
Octave pris Denise dans ses bras.
-Tu entends ça ? On dirait que sa santé s’améliore enfin !
Il avait le projet de congédier la bonne et d’entraîner Denise vers leur chambre pour célébrer comme il le fallait une parfaite journée, mais Denise, qui s’était laissée embrasser en rougissant de pudeur devant le conseil d’administration, bougea légèrement pour ne lui offrir que sa joue. Octave réalisa qu’elle ne souriait pas, et la bonne non plus.
-Merci, Louise, répondit-elle en reprenant sa veste des mains d’Octave. Et pour ce que je vous ai demandé ?
-Tout est prêt, madame. Si je puis me retirer maintenant ?
Octave hocha la tête juste après Denise, curieux et un peu inquiet. Louise, qui avait toujours un visage placide et débonnaire, lui lança un regard noir avant de se détourner pour rejoindre l’escalier des domestiques.
-Qu’est-ce que cela veut dire ?, chuchota Octave sitôt la porte de la cuisine refermée, au cas où Louise écouterait à la porte.
Au lieu de lui répondre, Denise se dirigea vers les chambres. Elle passa la tête dans la chambre des enfants pour s’assurer qu’ils dormaient, puis la referma. Au lieu d’ouvrir la porte de leur chambre à coucher, elle se dirigea vers la dernière porte du couloir.
-Bonne nuit, Octave, déclara-t-elle d’une voix qui n’autorisait pas de réplique.
La réalisation que Denise savait et qu’ils feraient désormais chambre à part figea Octave au milieu du couloir. Une atroce sensation de vertige le saisit et le força à se retenir au mur pour ne pas tomber. Elle savait, réalisa-t-il avec un élan de terreur tandis que la porte se refermait derrière elle. Denise savait. Elle s’était absentée au moment du repas de midi pour passer un peu de temps avec les enfants. C’était là qu’elle avait du donner à Louise l’ordre de préparer une deuxième chambre. Mais comment avait-elle su ? Depuis quand savait-elle ? Depuis midi au moins, et Octave ne l’aurait jamais soupçonné en la regardant, alors elle pouvait savoir depuis longtemps, avoir appris des détails, mais il ne pourrait la convaincre de…
Octave se laissa glisser le long du mur et mis sa tête entre ses mains. De gros sanglots muets lui échappèrent. Denise pleurait-elle de l’autre côté de la porte ? Octave l’imaginait plutôt assise sur le lit, le regard perdu dans le vide avec cette apparente tranquillité de sainte qui cachait une profonde souffrance qu’Octave lui avait trop souvent vu du temps où elle était une simple vendeuse qui se refusait à son patron de peur de n’être qu’une passade aussitôt oubliée. Un rire se mêla aux larmes silencieuses d’Octave. Elle avait eu raison, au final, même si Octave n’avait aimé qu’elle pendant quatre longues années, plus longtemps que tout le monde l’aurait cru, lui compris.
Ses larmes se tarirent, remplacées par une bouffée de colère. À quoi s’attendait-elle ? Denise savait exactement quel homme il était quand elle lui avait dit oui. Si elle s’était attendu à plus, c’était sa faute à elle, pas à lui ! Et puis forcément qu’il s’était lassé, avec une épouse toujours au chevet de leur fille malingre, alors qu’elle aurait pu au moins lui transmettre les gênes forts des Boudu au lieu de le laisser transmettre la dangereuse hérédité des Rougon-Macquart qui inquiétait tant son cousin Pascal.
Mais sa colère se calma aussitôt née. Denise n’était coupable de rien, c’était un ange et lui un imbécile de s’être cru capable de changer, puis de pouvoir jouer avec le risque sans en payer le prix. Il croyait ne prendre que des risques réfléchis qui lui permettaient de gagner à tous les coups, mais pas cette fois. Au fond, il se dégoûtait. Avait-il seulement jamais aimé Denise, ou bien s’était-il insidieusement lassé une fois qu’il avait pu l’avoir, est-ce qu’il avait confondu l’amour avec le désir, est-ce que… Des dizaines de questions lui tournaient dans la tête, le transperçant de mille coups de poignards. Il eut des idées folles, celle de forcer la porte de Denise et de tomber à ses pieds pour la supplier de le reprendre, de l’accepter tel qu’il était. Il se contint, mais seulement parce qu’il avait déjà pu constater plusieurs fois que ces grands gestes effarouchaient Denise au lieu de l’émouvoir.
À la place, il se mit à contempler la porte fermée avec de grands yeux fous, le cœur battant à chaque craquement du plancher de l’autre côté. Il imaginait Denise se déshabillant, ôtant une à une les épingles qui maintenaient en place sa sauvage chevelure. Jamais Denise n’avait pu se faire à l’idée de se confier à des mains étrangères pour se préparer pour la nuit, pour le plus grand plaisir d’Octave. C’était son moment préféré de la journée, quand il pouvait se tenir derrière elle et plonger les mains dans cette cascade d’or qui n’appartenait qu’à lui.
Aurait-il seulement encore cette occasion ? Pourrait-il encore saisir cette taille fine et la déposer sur le lit pour la faire vibrer de désir comme un instrument de musique dont il pouvait tirer des sons divins ? Son désir pour Denise, qui ne s’était jamais amoindri malgré les années de mariage, s’attisa brutalement. Il avait besoin d’elle comme jamais, besoin qu’il n’y ait plus rien que du désir et des sentiments mis à nus entre elle et lui, plus de porte, plus de chemise de nuit, plus redingote entre elle et lui, plus…
Plus d’adultère.
Un nouveau rire, amer celui-là, sortit de la bouche d’Octave avant d’être à nouveau remplacé par les larmes. Non, ce n’était pas que du désir qu’il ressentait pour Denise, c’était bien de l’amour, parce que le désir seul ne pouvait pas faire si mal. Il ne l’aimait pas que pour les nuits folles passées sous les draps, il l’aimait pour la tendresse qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait, pour sa manière de sourire quand elle regardait ses frères ou ses enfants, pour les fossettes qu’il était le seul à connaître, pour son amour du progrès et sa compassion pour les travailleurs dont elle avait partagé la condition, pour des dizaines d’autres choses petites et grandes, et il avait gâché tout ça, par jeu, par goût du risque, par ennui ou par fatigue, il ne savait même pas et cette seule pensée le rendait fou.
La porte de Denise s’ouvrit doucement, lui faisant relever la tête si vite qu’il se fit mal.
-Je t’aime.
-Je sais, soupira Denise.
Octave contint son instinct de se lever et de la prendre dans ses bras pour la couvrir de baisers. Denise avait les yeux gonflés. Elle aussi avait pleuré, mais elle restait à moitié dans l’ombre pour le cacher, par pudeur. Elle était surprise de le voir là, et le cachait mal. Octave se mordit les lèvres. Elle avait du croire qu’il était rentré dans leur – non, dans sa chambre, autant s’y habituer de suite – chambre pour se coucher sans accorder une pensée de plus à ces évènements. Denise croyait qu’il ne l’aimait plus. Octave aurait presque voulu que ce soit vrai, parce que son manque de confiance faisait d’autant plus mal qu’il ne lui en voulait pas et que cinq minutes plus tôt lui aussi aurait été tenté de lui donner raison. Non, Denise ne sortait pas pour se réconcilier avec lui, mais probablement parce qu’elle avait voulu prendre un verre d’eau puisqu’elle ne pouvait pas dormir.
Les épaules d’Octave s’affaissèrent.
-Mais ça ne suffit pas, n’est-ce pas ?, termina-t-il à sa place.
-Je ne sais pas, répondit sincèrement Denise.
-Et maintenant ?
Elle ne répondit pas et passa devant lui pour se rendre à la cuisine. Octave en profita pour inspirer profondément et passa dans sa chambre ôter une partie des vêtements dans lesquels il avait l’impression d’étouffer. Il se sentait horriblement mal, et en même temps soulagé de ne plus avoir ce poids qui lui pesait sur le cœur.
Différents scénarios se mirent à tourner dans sa tête. Si Denise demandait le divorce, il accepterait. Ce serait très inconfortable, le code civil imposant que ce soit lui qui demande la séparation, ce qui ferait de Denise le sujet de moqueries qu’elle avait craint d’être quatre ans plus tôt. Il pourrait lui laisser de quoi mener une vie confortable, mais…
Mais le divorce était impossible. Il y avait les enfants, que la loi laisserait à Octave, comme s’il était capable de séparer Denise d’eux. Le Bonheur pâtirait de cette séparation, et pas seulement parce qu’Octave serait la cible soudaine de la haine de plus de quatre milles individus qui savaient bien de quelle main venaient la plupart des améliorations qui leur avaient été accordées. Restait la solution adoptée par tout l’immeuble de la rue de Choiseul : la préservation à tout prix de la tranquillité publique au risque de terribles déchirures une fois les portes refermées. Ils seraient malheureux jusqu’à ce que l’un d’eux, de préférence lui, ait le bon goût de mourir avant l’autre pour que celui-ci puisse au moins vivre le reste de sa vie tranquille.
Denise toqua doucement à la porte. Elle tenait deux verres d’eau à la main. Octave en accepta un, mais sa gorge était trop serrée pour qu’il puisse boire. Il le posa donc sur la table de chevet puis se laissa tomber sur le lit pour écouter la sentence sans s’effondrer.
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Rusalka (Participant.e 7)
Fandom : Les Rougon-Macquart
Persos/Couple : Denise/Octave
Rating : T
Disclaimer : Le Bonheur des Dames et le reste des Rougon-Macquart appartient à Zola et au domaine public
Prompt : Il est mentionné dans "Le Docteur Pascal" qu'Octave aime toujours Denise mais qu'il recommence à "se déranger". Je voudrais voir un peu comment cela se passe : est-ce qu'Octave se sent coupable de sa propre faiblesse, est-ce que tant que Denise est sa numéro un il ne voit pas le problème, ce qui mène à une confrontation ? Happy-end ou pas, selon tes préférences. Smut tout à fait bienvenu, mais pas obligatoire.
Notes : Cela faisait très longtemps que j’espérais une occasion d’écrire sur le Bonheur des Dames, merci de me l’avoir donnée ! J’espère que le résultat te plaira, je me suis pour ma part bien amusée à torturer ce cher Octave.
Octave Mouret retomba dans ses travers comme on retombe en enfance, tout naturellement et sans même s’en rendre compte. Il n’y eut rien de prémédité là dedans, pas de sa part du moins, mais c’était tout ce qu’il trouvait à dire en sa propre faveur.
Les faits, comme il se mit immédiatement à les nommer pour n’y pas trop penser, se produisirent lors d’une soirée qui sans cela n’aurait pas été plus mémorable que la dizaine de soirées auxquelles Octave se produisait chaque mois. Plus le Bonheur des Dames se développait, plus ces soirées se faisaient nombreuses et plus le public qui y participait appartenait aux hautes sphères de la société parisienne. Il n’avait plus besoin d’être l’amant d’une Henriette Desforges pour entrer en contact avec les directeurs du Crédit Immobilier, mais paraître à ces soirées en devenait une nécessité encore plus grande. Denise l’y accompagnait rarement. Certes, le milieu dans lequel se mouvait Octave l’avait accepté avec un étonnement amusé mâtiné d’un peu de mépris, surpris de voir un Octave Mouret, un quasi-millionnaire, épouser une de ses employées. Mais peu à peu, Denise avait su y gagner le respect par sa douceur, comme elle l’avait fait jadis dans le rayon des confections. Cependant, elle goûtait peu les mondanités, surtout depuis la naissance de leurs deux enfants. La maternité et le sort des filles travaillant au Bonheur occupait le plus clair de son temps. Jamais il ne serait venu à Octave l’idée de la contraindre à paraître en sa compagnie juste pour éviter d’attiser la curiosité des gens. Il la laissait choisir ses apparitions.
Ce soir-là, elle lui manquait plus que jamais. Octave avait été obligé de se rendre à la soirée offerte par un baron et son épouse qui offraient un dîner, un concert et un bal à l’occasion des fiançailles de leur fille avec un financier avide d’acquérir par là quelques ancêtres. Le mariage devant servir à compenser une bourse fort vide, ils avaient beau eu sorti des porcelaines héritées de jours meilleurs, la cuisine n’en était pas moins déplorable, Octave n’aimait pas la musique, et la place manquait pour danser. Aussi n’était-il venu que dans l’espoir de parler affaires avec quelques partenaires commerciaux potentiels. Denise n’était pas venue, se remettant d’un rhume transmis par leurs enfants. Sans elle à ses côtés, Octave s’ennuyait à mourir.
Est-ce pour cela qu’il céda à l’envie de se désennuyer en répondant avec un enthousiasme moins feint que d’habitude aux sourires séducteurs de dames censées être de qualité ? Si c’était le cas, cela n’excusait pas ce qui s’ensuivit. Après avoir laissé une comtesse et une épouse de haut fonctionnaire se pendre à ses bras en minaudant tout en l’interrogeant sur ce qu’on porterait au printemps, il accepta une ou deux fois de trop la coupe de champagne qu’on lui tendait. Il ne but pour atteindre l’ivresse, mais juste assez pour cesser de se soucier des bonnes mœurs et avoir l’envie de s’amuser un peu. On ne vivait qu’une fois, que diable ! Non, il n’avait pas beaucoup bu, juste assez pour prendre le bras de l’épouse du haut fonctionnaire quand elle quitta la soirée sur ses talons et prétexta qu’elle habitait à deux pas pour réclamer qu’Octave l’escorte jusqu’à chez elle plutôt que d’appeler un fiacre.
On aurait pu croire que le froid hivernal le réveillerait, mais non. L’alcool dans ses veines le réchauffait juste assez pour accepter en riant la tache qu’elle lui confiait, puis d’accepter de monter quand la dame battit des cils en expliquant que son mari était en tournée d’inspection à Toulon ou Bordeaux et qu’elle n’osait jamais monter seule. On faisait de si mauvaises rencontres dans ces escaliers où les artisans ivrognes du cinquième pouvaient bousculer les grandes dames du premier. Octave compatit d’autant plus avec son inquiétude légitime qu’il avait parfois été la mauvaise rencontre du temps où il habitait rue de Choiseul, sans même l’excuse d’être artisan ou ivrogne. Une chose en entraînant une autre, il accepta la tasse de café froid, puis sauta avec la dame dans le lit conjugal. Ces choses-là se faisaient si simplement.
Ce n’est qu’en retrouvant le froid des rues de Paris qu’un frisson glacé traversa Octave de part en part et le ramena à un peu plus de raison. Il chancelât et dut s’appuyer à la porte désormais fermée pour ne pas tomber. Il passa une main tremblante sur son visage et le trouva brûlant comme s’il avait de la fièvre. Si au moins il avait pu croire à un mauvais rêve, ou pu s’offusquer de s’être laissé conduire dans un piège comme le premier des débutants, mais non. Il sentait encore les baisers passionnés de la dame sur sa peau et il avait fait au cours de la soirée autant d’avances à celle-ci qu’il en avait reçu. Il ne pouvait pas plus accuser l’alcool que la dame, dont il avait déjà presque oublié le visage. Il pouvait accuser l’ennui qui l’avait assailli, par contre. La faute, car bon sang c’en était une, était entièrement sienne.
Octave secoua la tête et se força à se détacher du mur qui l’avait empêché de tomber à terre. Denise l’attendait. La peur le prit de paraître suspect par un trop grand retard. Il n’osait pas courir et apparaître tout échevelé, mais il se mit néanmoins à avancer à coup de grandes enjambées tout en essayant machinalement de rectifier sa mise et sa coiffure.
Très vite, son pas se ralentit à nouveau. Octave marchait comme un homme hébéthé qui aurait reçu un coup. Il ne revenait pas de ce qui s’était passé. Après cinq ans de mariage et à la surprise de tous ceux qui le connaissaient, c’est à dire de la bonne société constituée par ses clientes tout comme par ses associés et à vrai dire par lui même, Octave était heureux en ménage et heureux en amour. Avant son mariage, lui-même n’aurait pas parié cent sous sur cet état de fait. Il s’était jeté dans l’état de mariage avec le désespoir d’un homme qui se noyait. Il aurait offert des fortunes pour avoir Denise à lui. Les lui ayant offert en vain, le mariage n’avait pas semblé un si grand sacrifice.
Cinq ans après, il se félicitait encore de sa défaite. Le mariage ne lui avait rien fait perdre de son emprise sur le cœur des femmes. Au contraire, et à la stupéfaction de Bourdoncle qui aurait parié gros sur le contraire, son emprise était d’autant plus forte qu’il était à présent marié et donc théoriquement inaccessible. Elles rivalisaient d’efforts pour le séduire et dépensaient leur argent au Bonheur des dames avec une fringale inégalée comme des prêtresses sacrifieraient à l’autel d’un dieu païen. Octave s’en amusait. Il était marié, il était heureux, et son capital fructifiait davantage chaque année.
Au final, le mariage avait changé peu de choses à sa vie. À l’exception des jours de grande vente, il arrivait une demi-heure plus tard et partait une demi-heure plus tôt pour consacrer un peu de temps à sa vie de famille. Il était aussi plus prudent dans ses investissements. Denise avait entreprit de lui apprendre un peu de mesure dans ses projets, et la paternité avait achevé le travail. Il ne gagnait plus son argent seulement pour lui, à présent. Il investissait pour le futur. Mais à part ces préoccupations nouvelles, l’avenir de ses enfants et le bonheur de Denise, il s’était toujours flatté d’être resté le même homme. Il avait toujours les mêmes éclairs de génie qui laissaient sa concurrence pantoise, le même charme qui anéantissait la volonté des femmes et les faisaient dépenser, dépenser, toujours dépenser pour l’enrichir.
Et maintenant, Octave en était réduit à se demander s’il pouvait se vanter d’être resté le même homme, ou si cette idée devait l’effrayer.
Et maintenant, Octave revoyait tout un passé de dissipations repasser sous ses yeux, les liaisons à Plassans, les séductions à la sauvette de la rue de Choiseul, la conquête de Caroline Hédouin, d’Henriette Desforges, d’autres encore.
Et maintenant, l’erreur. La faute. Non, l’erreur. Il y avait une finalité dans l’idée de faute qui effrayait un peu Octave. Un couple surmontait une simple erreur. Il ne survivait pas à une faute, et Octave ne pouvait pas perdre Denise. Cette seule idée faisait tourner son sang et lui donnait des palpitations. L’épouser ne lui avait pas enlevé ce besoin terrible de l’avoir et d’être à ses pieds. Au contraire, cet esclavage volontaire, comme l’appelait Bourdoncle avec un mélange d’agacement, d’incompréhension et de pitié, lui convenait d’avantage chaque jour.
Parfois, Octave avait l’impression de sentir un regard lourd s’éterniser sur son dos. Ce regard, c’était celui de l’Octave Mourret fraîchement débarqué de sa province et déjà dégoûté des faux-semblants de la bourgeoisie avec ces couples qui découchaient et s’encanaillaient en s’accrochant aux oripeaux de leur respectabilité, cet Octave fermement déterminé à user des femmes pour sa fortune sans jamais rien leur offrir en retour. Cet homme là en le voyant aujourd’hui éclaterait sans doute d’un rire incrédule en le voyant aujourd’hui enchaîné volontairement à une femme qui ne lui apportait ni argent, ni relations. Il était même probable qu’il mépriserait l’Octave d’aujourd’hui en le voyant s’inquiéter davantage de l’opinion de Denise que de le voir se transformer en un double des habitants des premiers étages de la rue de Choiseul.
Aurait-il rencontré ce fantôme la veille qu’Octave n’en aurait rien eu à faire. Au contraire, c’est lui qui se serait emporté au nom de Denise, lui qui aurait défendu ce mariage dont tout le quartier s’était moqué trois mois entier avant de passer à autre chose, lui qui aurait juré que ce mariage faisait de lui un homme meilleur et un meilleur homme d’affaire.
Mais ça, c’était la veille, autrement dit un siècle plus tôt. À présent, Octave traînait traînait des pieds, terrifié à l’idée de rentrer et de croiser le regard de Denise. Il temporisait, errait dans le quartier, se cherchait des excuses pour ne pas rentrer. La marche l’aiderait à dégriser. Il n’avait pas sommeil et trouvé ce moyen pour se fatiguer un peu et dormir.
Pendant ce temps, la nuit qui était froide virait au glacial. Octave aurait pu se croire seul au monde dans ces rues désertes. Il croisa quand même par deux reprises un groupe d’étudiants ivres. La première fois, le groupe le salua en chantant faux une chanson à la mode. La deuxième, il fut accueilli par des éclats de rire.
-Chez qui il ose pas rentrer, le bourgeois, chez sa femme ou sa maîtresse ?
-C’est peut être parce que l’une l’attends chez l’autre !
D’autres rires répondirent à cette réponse. Les moqueries, plus que le froid, poussèrent enfin Octave à accélérer le pas et à rentrer chez lui. Il passa le plus silencieusement possible devant la loge du concierge, puis monta le grand escalier avec un luxe de précautions. Du reste, il n’avait pas loin à monter. Il y avait longtemps qu’il avait abandonné les quatrième étages pour les appartements cossus des premiers.
Le cœur battant, il inséra la clé dans la serrure et se faufila à l’intérieur. Tout était éteint à l’intérieur. La seule lumière venait des cendres rougeoyantes de la grande cheminée. Toujours avec le même luxe de précautions, Octave referma la porte, ôta ses chaussures et se dirigea vers les chambres. Il poussa d’abord celle des enfants, inquiet à l’idée que Denise veille encore au chevet de la petite. Elle s’y abîmerait la santé, à force. Cette fois, cependant, les deux enfants dormaient à poings fermés et Denise n’était pas endormie sur le fauteuil où Octave la retrouvait trop souvent. Inquiet, quand même, Octave s’approcha du lit de l’aîné, puis de la petite. Lucien dormait à poings fermés. Dans son sommeil, il avait repoussé sa couverture. Octave la remit machinalement en place avant de se pencher sur le berceau de Charlotte. Il frôla son front et respira un peu plus aisément. Sa fièvre avait l’air d’être retombée. C’était un souci de moins pour la soirée. La petite leur donnait bien du souci, et même s’il essayait de ne pas le montrer, Octave s’inquiétait autant que Denise pour leur petite dernière.
Il quitta la pièce sans qu’aucun des deux enfants ne se rende compte de sa présence, puis se glissa dans sa chambre. Comme leurs enfants, Denise dormait à poings fermés. Un soupir de soulagement échappa à Octave quand il comprit que la confrontation éventuelle était remise au lendemain. Il était sauvé. Avec un soulagement indicible, il acheva de se déshabiller et se glissa à côté de Denise, sans oser la toucher cependant. Il ferma les yeux et tâcha de s’endormir, tout en doutant d’y parvenir tant le remord l’accablait.
Il faut croire qu’il supportait assez bien le poids de la honte, car le sommeil le trouva en moins d’une heure.
Octave était un lève-tôt. La vie ingrate de commis de boutique l’avait forcé à prendre ce réflexe. Ses habitudes de jeune débauché habitué à devoir fuir très tôt ou très tard les lits où on l’accueillait avaient terminé le travail, puis Octave avait gardé l’habitude, par plaisir d’être au Bonheur quand la machine commençait à peine à se mettre en branle aux premières heures du matin. Du reste, Denise avait les mêmes habitudes, et comme lui vivait aux horaires du Bonheur des Dames. Cependant, d’habitude le premier éveillé attendait le réveil de l’autre pour se lever, et c’était des échanges de sourires et de baisers qui les retardaient. Même quand l’un était obligé de se lever, ils se signalaient toujours doucement qu’ils partaient.
Cette fois, Octave se réveilla seul dans son lit. Cela le surprit tellement qu’il mit une ou deux minute à comprendre ce qui le perturbait, l’absence de Denise à ses côtés. Puis, il se souvint des évènements de la veille et il se leva comme s’il avait été poussé par un ressort. Il bondit jusqu’au miroir, cherchant sur son visage les preuves dénonçant son comportement de la veille. Il se crut sauver, ne voyant rien. L’angoisse le reprit cependant aussitôt. Il croyait sentir autour de lui un parfum de femme qui n’était pas celui de Denise. Si elle le réalisait, il était perdu.
Octave passa nerveusement une main dans ses cheveux puis passa dans la salle de bain pour rectifier rapidement son apparence. Il était déjà en retard, mais même s’il avait passé des heures à s’apprêter, il ne se serait jamais senti apte à croiser le regard de Denise sans se dénoncer. Son angoisse atteignait des sommets qu’il avait atteint seulement pendant ces longues semaines où il avait cru perdre Denise à jamais sans l’avoir seulement possédée.
Il fallait qu’il se lance, pourtant. Son retard finirait par être suspect, même si son visage ne le trahissait pas, et sa présence était attendue au Bonheur. Il inspira profondément et quitta la pièce en traînant des pieds.
À son grand soulagement, la bonne était présente dans la salle à manger quand il y entra. Sa présence limitait les risques d’une scène. Quand à Denise, elle était assise et fixait son assiette à moitié pleine d’un regard vide. Le cœur d’Octave se serra. Il ne voulait pas être à l’origine de ce regard là. Il passa derrière elle pour poser un baiser sur sa nuque. Il crut la sentit sourire à ce contact et respira plus librement.
-Tu ne tousses plus.
-Non. Le rhume est passé.
-Mais tu as quand même l’air épuisée.
-Charlotte a toussé jusqu’après onze heures, elle. J’ai somnolé sur la chaise en t’attendant.
Octave tressaillit devant le reproche silencieux.
-Tu as bien fait d’aller te coucher, réussit-il à dire. J’ai été retenu.
-Tu as pu parler aux personnes que tu voulait ?
-Même pas, répondit Octave en mettant toute la frustration qu’il ressentait envers son comportement de la veille dans ces deux mots, mais impossible de me dépêtrer de cette soirée. Tu as bien fait de ne pas m’attendre et de te coucher.
Il se détourna pour se servir un café et une tartine, et surtout pour éviter de croiser le regard de Denise.
-Comment va Charlotte ce matin ?
-Mieux. Elle dort. Je vais probablement rester avec elle ce matin, pour en être certaine. Je voulais passer au Bonheur voir si tout se passe bien dans les rayons, mais…
-Non, tu as raison, ‘Lotte passe en priorité.
Denise lui offrit un sourire fatigué auquel Octave eut bien du mal à répondre. À peine eut-il fini son café et sa tartine qu’il se leva, marmonnant qu’il allait laisser les enfants dormir et qu’ils se verraient le soir même, embrassa maladroitement Denise sur la joue sans croiser son regard, puis quitta l’appartement si vite qu’on aurait presque pu parler d’une fuite.
L’appartement était tout prêt du Bonheur, assez pour que la nuit ils en voient les lumières, ce qui aidait toujours Octave à s’endormir. Il aimait cette proximité, surtout quand comme aujourd’hui elle ne lui donnait pas le temps de s’attarder sur les problèmes extérieurs à l’œuvre de sa vie. Octave s’engouffra dans le grand magasin à la vitesse d’un ouragan et héla aussitôt Bourdoncle pour qu’il le mette au courant de tout. Après ça, il passa la journée à bouger dans tous les sens, à s’abrutir du bruit et des demandes des clientes et, quand il rentra chez lui fourbu comme il ne l’était généralement que pour les jours de grandes ventes, il put presque sincèrement se dire qu’il ne s’était rien passé et que tout était déjà oublié.
Hélas, n’importe quel médecin aurait pu lui dire qu’une rechute venait rarement seule et que le malade qui se croyait guéri allait avoir des surprises. Octave rechuta. L’occasion fait le larron, disait-on, et les occasions de trébucher se multiplièrent. Les femmes du beau monde étaient comme des requins sentant le sang dans l’eau, et Octave une proie blessée et perdue au milieu d’un océan déchaîné.
L’épouse du haut fonctionnaire était restée aussi discrète que lui au sujet de cette cataclysmique soirée, mais quelque chose dans le comportement d’Octave devait le trahir à leurs sens acérés, car elles l’avaient laissé tranquille depuis qu’il était tombé fou amoureux de Denise. À moins que ce sont simplement lui qui ait cessé de les voir comme des objets de convoitise. Depuis Denise, il séduisait toujours les femmes, mais ne voyaient que la cliente dans chacune d’entre elle. La Femme, c’était Denise, son unique désir en plus de ses rêves d’agrandissement toujours frénétique du Bonheur des Dames. Les autres femmes n’existaient que pour ce qu’il pouvait et voulait soutirer d’elles, et il ne voulait plus que leur argent et leur fidélité. Ces femmes avaient-elles continué à le poursuivre de leurs assiduités tout du long et ne s’en rendait-il compte que maintenant, ou bien avaient-elle senti une nouvelle faiblesse dans la cuirasse auparavant impénétrable d’Octave ? Octave aurait été incapable de le dire, mais elles se pressaient autour de lui avec une détermination d’autant plus forte que les armes d’Octave pour se défendre de tels assauts étaient rouillées.
Quand Denise était à ses côtés, Octave ne craignait rien. Son parfum, son sourire, sa douce tranquillité, la masse de ses cheveux domptés qu’il attendait avec impatience de pouvoir dénouer le soir même dans le lit conjugal, tout le protégeait des assauts conjugués de ses clientes. Pas de risque non plus au Bonheur des Dames. Le règne de Denise était trop bien installé là bas. Même si une vendeuse avait été tentée de séduire le patron pour en tirer quelques avantages, elle se serait fait dépecer vive par tout le reste des employés, redevables à Denise de tous les projets pour améliorer leur condition dont elle était la marraine. De même, toute compromission avec une cliente au Bonheur aurait été immédiatement dénoncée à Denise. Le Bonheur était la seconde maison de Denise. Tout le temps qu’elle ne passait pas auprès de leurs enfants, elle le passait au Bonheur, où elle avait à présent son propre bureau où les employés pouvaient venir lui parler pour lui faire des suggestions qu’ils n’osaient faire eux-même au patron ou pour l’aider à concevoir des plans qui amélioreraient leurs conditions de vie et de travail.
C’était quand Octave était éloigné de ces deux murs protecteurs qu’étaient Denise et le Bonheur qu’il était en danger. Denise n’aimait pas les dîners mondains et les bals. Là où Octave s’était joyeusement installé dans ce monde auquel rien ne le destinait, elle restait réticente à laisser derrière elle son milieu de naissance. Épouse du patron ou vendeuse, la place de Denise était au Bonheur et auprès de sa famille. Elle laissait avec soulagement toutes ces mondanités à Octave, qui acceptait son choix mais se languissait d’elle à chacune de ces sorties.
À présent, il se demandait si c’était vraiment une bonne idée d’avoir consenti à se séparer de Denise même pour quelques heures chaque jour. À chaque sortie, il se retrouvait captif d’un essaim de femmes en robes de satin et de soie, déterminées à être la seconde à le faire flancher si elles n’avaient pu être la première.
On ne peut pas dire qu’Octave ne lutta pas. Il s’arque-bouta aussi fort que possible à ses principes nouveaux de fidélité et de félicité conjugale. Hélas, s’il avait de l’expérience pour prendre une place forte, Octave manquait d’expérience pour en défendre une. Il était rouillé, et ses murailles faiblirent. Pourquoi pas ?, se mit à chuchoter une voix dans sa tête. Comment savoir si tu as encore ce qu’il faut pour prendre toutes ces femmes au piège et leur soutirer leur argent si tu testes pas tes armes contre les leurs ? ». Parce qu’il aimait Denise, voulait répondre Octave. Parce que ces femmes n’avaient rien de réel à offrir, juste une étreinte sans vie et sans âme. Parce qu’il pouvait tout perdre, et rien gagné. Malheureusement, ces arguments semblaient moins solides à ses oreilles de jour en jour. Il se mit à jouer mentalement avec l’idée de trébucher une seconde fois, se demandant lequel de ces sourires vides et de ces mains joliment gantées pourrait bien le faire basculer.
C’était un jeu dangereux où on pouvait vite se brûler les ailes. Ce qui devait arriver arriva. Octave s’était engagé sur une pente fatale dès le moment où il s’était senti faiblir et n’en avait pas parlé avec Denise. Il tint bon trois mois avant de trébucher à nouveau, cette fois dans les bras de la veuve d’un parlementaire, alors qu’il avait tenu compagnie à des clientes et amies et malheureusement oublié son parapluie alors qu’une terrible ondée menaçait au moment où il devait partir. La dame avait proposé de partager le sien en battant des paupières. Impossible de se méprendre sur son intention, mais au lieu d’en rire, Octave haussa mentalement les épaules et se dit que pourquoi pas, après tout ? S’il fallait tomber, elle valait aussi bien qu’une autre.
Il sortit de cette deuxième étreinte interlope avec le même sentiment d’insatisfaction et de dégoût de lui-même que la première, et se jura qu’on ne l’y reprendrait plus. À peine la porte fermement refermé derrière lui qu’Octave avait déjà à moitié oublié à quoi ressemblait la dame en question, sauf qu’elle n’était pas moitié aussi jolie qu’elle le paraissait deux heures plus tôt. Il n’y avait rien de plus embarrassant d’entrer chez quelqu’un avec l’intention de se déshabiller très vite tout en étant forcé par la bienséance de s’extasier sur la manière dont l’occupante avait agencé les lieux. Et, même si c’était d’un bourgeois qui aurait horrifié Octave quelques années plus tôt, il préférait la familiarité du corps de son épouse à la maladresse d’une étreinte sans passion et sans lendemain. Denise était réelle. Ces deux femmes dans le lit duquel il avait sauté presque par inadvertance ne l’étaient pas.
Définitivement, le jeu n’en valait pas la chandelle. Mais à présent qu’il était engagé dans cette voix, Octave ne savait plus reculer. Il avait tenu trois mois avant de chuter à nouveau. Il ne tint que trois semaines de plus avant de recommencer. À l’épouse du haut fonctionnaire et la veuve du parlementaire succédèrent tour à tour la sœur d’un banquier, la veuve d’un noble désargenté et celle d’un colonel, deux fois pour cette dernière. C’était l’adultère, le vilain adultère de la rue de Choiseul que Octave avait vu et pratiqué à toutes les sauces, et sans les excuses des Pichon ou des Vabre, puisqu’entre lui et Denise, l’amour était là, sincère et aussi fort qu’au jour où elle lui avait dit qu’elle était d’accord pour l’épouser.
Octave n’arrivait plus à se regarder dans un miroir le matin tant il se donnait la nausée. Il vivait dans la hantise que Denise découvre tout. Jusqu’ici, il avait gardé assez de bon sens pour ne se laisser séduire que par des veuves et des femmes ressentant tout comme lui le besoin de garder secrètes de telles incartades, mais il savait que sa chance ne pouvait pas durer. Il ne pouvait voir un monde où elle accepterait l’adultère avec la sage complaisance que la plupart des épouses adoptaient en pareil cas.
Perdre Denise le tuerait. La seule question serait de savoir si ce serait une mort lente ou brutale. Malheureusement pour eux deux, Octave avait trop pris l’habitude de joueur avec le risque dans ses affaires. S’il ne prenait jamais de risques qui ne soient pas calculés dans sa gestion du Bonheur, il semblait abandonner toute raison dans ses relations extra-conjugales. Il jouait son mariage et son bonheur pour le frisson de terreur qu’il ressentait chaque fois qu’il devait croiser le regard de Denise. Quelque chose n’allait définitivement pas chez lui. Il ne prenait même pas un soin particulier à cacher ses liaisons au monde, même s’il prenait un soin infini à n’en rien montrer chez lui ou au Bonheur, là où quelque détail pourrait revenir aux oreilles de son épouse. Peut être au fond espérait-il que quelque chose ou quelqu’un le dénonce enfin à Denise et que cette situation puisse enfin se terminer, d’une manière ou d’une autre.
Si c’était ce qu’il appelait de ses vœux, il finit par avoir ce qu’il voulait. Cela arriva un soir de grande vente de juin, une de ces ventes où ils risquaient gros mais où une victoire leur permettait presque de doubler le revenu mensuel. Denise, souvent la première à lui demander de mesurer le risque, au moins pour tous les employés à leur charge, l’avait cette fois soutenu de bout en bout, persuadée de la grandeur de ses plans. Elle y avait même contribué et s’était tenue à ses côtés toute la journée, avait participé au triomphe et compté avec lui les millions, avant de militer pour un bonus plus important pour leurs vendeurs et vendeuses qui s’étaient démenés toute la journée. Octave avait dit oui à tout. Il aurait accroché son cœur dans le ciel pour faire plaisir à Denise.
Ils étaient restés très tard au Bonheur. Il avait fallu boire une coupe de champagne avec le conseil de direction et les principaux chefs de rayon et il était près de onze heures quand ils sortirent enfin du magasin. Denise marchait à ses côtés en silence, une main doucement posée sur son bras tandis qu’elle l’écoutait dévoiler ses projets futurs, il faisait une douceur délicieuse, et Octave était heureux.
Ce n’est que quand ils arrivèrent à l’appartement qu’Octave réalisa que les choses étaient moins parfaites qu’il les avait rêvées. À peine la porte refermée que la domestique surgit de la chambre des enfants. Le cœur de père d’Octave se serra un instant, mais la bonne avait l’air trop calme pour que quelque chose de grave se soit produit.
-Tout s’est bien passé ?, demanda-t-il quand même pour sa tranquillité d’esprit tout en aidant Denise à ôter sa veste.
-Les enfants ont tenu à vous attendre, mais j’ai réussi à les coucher presque à l’heure dite, répondit la bonne. Charlotte a un peu toussé, mais ne s’est pas réveillée une seule fois, et elle n’a pas eu de poussée de fièvre de la journée.
Octave pris Denise dans ses bras.
-Tu entends ça ? On dirait que sa santé s’améliore enfin !
Il avait le projet de congédier la bonne et d’entraîner Denise vers leur chambre pour célébrer comme il le fallait une parfaite journée, mais Denise, qui s’était laissée embrasser en rougissant de pudeur devant le conseil d’administration, bougea légèrement pour ne lui offrir que sa joue. Octave réalisa qu’elle ne souriait pas, et la bonne non plus.
-Merci, Louise, répondit-elle en reprenant sa veste des mains d’Octave. Et pour ce que je vous ai demandé ?
-Tout est prêt, madame. Si je puis me retirer maintenant ?
Octave hocha la tête juste après Denise, curieux et un peu inquiet. Louise, qui avait toujours un visage placide et débonnaire, lui lança un regard noir avant de se détourner pour rejoindre l’escalier des domestiques.
-Qu’est-ce que cela veut dire ?, chuchota Octave sitôt la porte de la cuisine refermée, au cas où Louise écouterait à la porte.
Au lieu de lui répondre, Denise se dirigea vers les chambres. Elle passa la tête dans la chambre des enfants pour s’assurer qu’ils dormaient, puis la referma. Au lieu d’ouvrir la porte de leur chambre à coucher, elle se dirigea vers la dernière porte du couloir.
-Bonne nuit, Octave, déclara-t-elle d’une voix qui n’autorisait pas de réplique.
La réalisation que Denise savait et qu’ils feraient désormais chambre à part figea Octave au milieu du couloir. Une atroce sensation de vertige le saisit et le força à se retenir au mur pour ne pas tomber. Elle savait, réalisa-t-il avec un élan de terreur tandis que la porte se refermait derrière elle. Denise savait. Elle s’était absentée au moment du repas de midi pour passer un peu de temps avec les enfants. C’était là qu’elle avait du donner à Louise l’ordre de préparer une deuxième chambre. Mais comment avait-elle su ? Depuis quand savait-elle ? Depuis midi au moins, et Octave ne l’aurait jamais soupçonné en la regardant, alors elle pouvait savoir depuis longtemps, avoir appris des détails, mais il ne pourrait la convaincre de…
Octave se laissa glisser le long du mur et mis sa tête entre ses mains. De gros sanglots muets lui échappèrent. Denise pleurait-elle de l’autre côté de la porte ? Octave l’imaginait plutôt assise sur le lit, le regard perdu dans le vide avec cette apparente tranquillité de sainte qui cachait une profonde souffrance qu’Octave lui avait trop souvent vu du temps où elle était une simple vendeuse qui se refusait à son patron de peur de n’être qu’une passade aussitôt oubliée. Un rire se mêla aux larmes silencieuses d’Octave. Elle avait eu raison, au final, même si Octave n’avait aimé qu’elle pendant quatre longues années, plus longtemps que tout le monde l’aurait cru, lui compris.
Ses larmes se tarirent, remplacées par une bouffée de colère. À quoi s’attendait-elle ? Denise savait exactement quel homme il était quand elle lui avait dit oui. Si elle s’était attendu à plus, c’était sa faute à elle, pas à lui ! Et puis forcément qu’il s’était lassé, avec une épouse toujours au chevet de leur fille malingre, alors qu’elle aurait pu au moins lui transmettre les gênes forts des Boudu au lieu de le laisser transmettre la dangereuse hérédité des Rougon-Macquart qui inquiétait tant son cousin Pascal.
Mais sa colère se calma aussitôt née. Denise n’était coupable de rien, c’était un ange et lui un imbécile de s’être cru capable de changer, puis de pouvoir jouer avec le risque sans en payer le prix. Il croyait ne prendre que des risques réfléchis qui lui permettaient de gagner à tous les coups, mais pas cette fois. Au fond, il se dégoûtait. Avait-il seulement jamais aimé Denise, ou bien s’était-il insidieusement lassé une fois qu’il avait pu l’avoir, est-ce qu’il avait confondu l’amour avec le désir, est-ce que… Des dizaines de questions lui tournaient dans la tête, le transperçant de mille coups de poignards. Il eut des idées folles, celle de forcer la porte de Denise et de tomber à ses pieds pour la supplier de le reprendre, de l’accepter tel qu’il était. Il se contint, mais seulement parce qu’il avait déjà pu constater plusieurs fois que ces grands gestes effarouchaient Denise au lieu de l’émouvoir.
À la place, il se mit à contempler la porte fermée avec de grands yeux fous, le cœur battant à chaque craquement du plancher de l’autre côté. Il imaginait Denise se déshabillant, ôtant une à une les épingles qui maintenaient en place sa sauvage chevelure. Jamais Denise n’avait pu se faire à l’idée de se confier à des mains étrangères pour se préparer pour la nuit, pour le plus grand plaisir d’Octave. C’était son moment préféré de la journée, quand il pouvait se tenir derrière elle et plonger les mains dans cette cascade d’or qui n’appartenait qu’à lui.
Aurait-il seulement encore cette occasion ? Pourrait-il encore saisir cette taille fine et la déposer sur le lit pour la faire vibrer de désir comme un instrument de musique dont il pouvait tirer des sons divins ? Son désir pour Denise, qui ne s’était jamais amoindri malgré les années de mariage, s’attisa brutalement. Il avait besoin d’elle comme jamais, besoin qu’il n’y ait plus rien que du désir et des sentiments mis à nus entre elle et lui, plus de porte, plus de chemise de nuit, plus redingote entre elle et lui, plus…
Plus d’adultère.
Un nouveau rire, amer celui-là, sortit de la bouche d’Octave avant d’être à nouveau remplacé par les larmes. Non, ce n’était pas que du désir qu’il ressentait pour Denise, c’était bien de l’amour, parce que le désir seul ne pouvait pas faire si mal. Il ne l’aimait pas que pour les nuits folles passées sous les draps, il l’aimait pour la tendresse qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait, pour sa manière de sourire quand elle regardait ses frères ou ses enfants, pour les fossettes qu’il était le seul à connaître, pour son amour du progrès et sa compassion pour les travailleurs dont elle avait partagé la condition, pour des dizaines d’autres choses petites et grandes, et il avait gâché tout ça, par jeu, par goût du risque, par ennui ou par fatigue, il ne savait même pas et cette seule pensée le rendait fou.
La porte de Denise s’ouvrit doucement, lui faisant relever la tête si vite qu’il se fit mal.
-Je t’aime.
-Je sais, soupira Denise.
Octave contint son instinct de se lever et de la prendre dans ses bras pour la couvrir de baisers. Denise avait les yeux gonflés. Elle aussi avait pleuré, mais elle restait à moitié dans l’ombre pour le cacher, par pudeur. Elle était surprise de le voir là, et le cachait mal. Octave se mordit les lèvres. Elle avait du croire qu’il était rentré dans leur – non, dans sa chambre, autant s’y habituer de suite – chambre pour se coucher sans accorder une pensée de plus à ces évènements. Denise croyait qu’il ne l’aimait plus. Octave aurait presque voulu que ce soit vrai, parce que son manque de confiance faisait d’autant plus mal qu’il ne lui en voulait pas et que cinq minutes plus tôt lui aussi aurait été tenté de lui donner raison. Non, Denise ne sortait pas pour se réconcilier avec lui, mais probablement parce qu’elle avait voulu prendre un verre d’eau puisqu’elle ne pouvait pas dormir.
Les épaules d’Octave s’affaissèrent.
-Mais ça ne suffit pas, n’est-ce pas ?, termina-t-il à sa place.
-Je ne sais pas, répondit sincèrement Denise.
-Et maintenant ?
Elle ne répondit pas et passa devant lui pour se rendre à la cuisine. Octave en profita pour inspirer profondément et passa dans sa chambre ôter une partie des vêtements dans lesquels il avait l’impression d’étouffer. Il se sentait horriblement mal, et en même temps soulagé de ne plus avoir ce poids qui lui pesait sur le cœur.
Différents scénarios se mirent à tourner dans sa tête. Si Denise demandait le divorce, il accepterait. Ce serait très inconfortable, le code civil imposant que ce soit lui qui demande la séparation, ce qui ferait de Denise le sujet de moqueries qu’elle avait craint d’être quatre ans plus tôt. Il pourrait lui laisser de quoi mener une vie confortable, mais…
Mais le divorce était impossible. Il y avait les enfants, que la loi laisserait à Octave, comme s’il était capable de séparer Denise d’eux. Le Bonheur pâtirait de cette séparation, et pas seulement parce qu’Octave serait la cible soudaine de la haine de plus de quatre milles individus qui savaient bien de quelle main venaient la plupart des améliorations qui leur avaient été accordées. Restait la solution adoptée par tout l’immeuble de la rue de Choiseul : la préservation à tout prix de la tranquillité publique au risque de terribles déchirures une fois les portes refermées. Ils seraient malheureux jusqu’à ce que l’un d’eux, de préférence lui, ait le bon goût de mourir avant l’autre pour que celui-ci puisse au moins vivre le reste de sa vie tranquille.
Denise toqua doucement à la porte. Elle tenait deux verres d’eau à la main. Octave en accepta un, mais sa gorge était trop serrée pour qu’il puisse boire. Il le posa donc sur la table de chevet puis se laissa tomber sur le lit pour écouter la sentence sans s’effondrer.
no subject
Date: 2025-08-02 01:31 pm (UTC)Merci beaucoup !
Rusalka
no subject
Date: 2025-08-02 03:43 pm (UTC)Le Petit Tricheur
Date: 2025-08-02 06:52 pm (UTC)Je vois dans le commentaire plus bas que tu as souhaité laissé la rin ouverte. Personnellement, je n'ai pu m'empêcher de l'interpréter comme une mauvaise fin.
Très bonne description des tiraillements d'Octave. On y retrouve l'ambition et l'avidité qui caractérise la branche des Rougon...toutefois, il fut aussi intéressant de lire entre les lignes une description de la dépendance.
En effet, le comportement d'Octave est celui d'un addict. Sauf que sa drogue à lui, c'est la séduction et les intrigues sexuelles compulsives. Octave, va chez Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes ou chez Sexe Addicts Anonymes, voyons !
Olus sérieusement, c'est très pertinent d'observer ce motif chez lui. Comme une représentation de l'héritage Macquart qui coule dans kes veines d'Octave, comme sa grand-mère est une Macquart et sa mère une Rougon. Cela apporte une addition intéressante à cette généalogie fondée sur le principe de la transmission héréditaire : l'alcoolisme de la plupart des Macquart devenant un tempérament addictif qui peut se manifester sous d'autres formes (ici, dans le domaine sexo-sentimental).
Denise est un personnage très attachant et crédible, comme dans le roman. Pendant tout le texte, j'ai désespéré qu'Octave lui révèle la vérité de son propre chef, mais hélas...
J'ai apprécié le rapport qu'elle entretient avec le magasin et les employés - amenant du progrès social, contrastant justement avec le côté très fataliste qui peuple les romans de Zola.
C'est assez fou, car malgré ses réflexions/actions méprisables, on se retrouve tout de même à avoir de la sympathie pour Octave. Car justement il est pris au piège dans ce schéma de dépendance, il se lèse lui-même. La description de son sentiment de dégoût, ou le décalage entre l'action entreprise et la maigre satisfaction qu'il en tire après, sont particulièrement justes.
Toutefois, il lèse aussi son épouse et ses enfants... épouse qui reste très humaine et douce avec lui malgré ses fautes. J'aurais été curieux de savoir comment Denise a découvert le pot aux roses.
La bonne fidèle qui jette un regard noir à Octave, haha !
Cette fic m'a touché lors des descriptions de l'amour sincère d'Octave pour Denise, des années heureuses de mariage qu'ils ont connues ensemble.
Je m'attendais honnêtement à ce qu'ils trouvent un moyen de s'en sortir tous les deux grâce à Denise. Toutefois, une fin malheureuse (où je les imagine rester mariés mais vivre pour toujours dans la frustration et la tristesse, voire avec Le Bonheur des Dames qui périclite au même rythme que le leur - après tout, tu nous montres comment leur entente matrimoniale contribue grandement au succès du magasin), me paraît plus cohérente vu le canon auquel on a à faire.
J'ai apprécié tous les clins d'oeil à "Pot-Bouille" + la mention du Docteur Pascal. Cette histoire s'inscrit bien dans la continuité de la fameuse saga.
Moi-même dépendant (sobre et en rétablissement, toutefois, gratitude de ne pas être un personnage écrit par Zola 🙏), cette histoire a résonné à un endroit particulier chez moi. J'ai pu y projeter des attitudes ou événements de mon passé. D'où cet attachement confus à Octave, entre le rejet, la compassion et la pitié. Bref, chapeau bas l'amie, tu as très bien mis en lumière les effets de la dépendance. Peut-être involontairement d'ailleurs ;)
Un détail davantage formel : ta plume est toujours aussi cool, toutefois j'ai remarqué plus de fautes d'orthographes que les autres histoires que j'ai pu lire de toi sur l'Échange. Peut-être que ta rapidité a créé quelques coquilles ? Car en effet tu carbures grave pour nous offrir plein de fics sur cet Échange, merci beaucoup <3
Zéro jugement si tu souhaites laisser comme ça, après tout, l'orthographe, ça peut être une pression classiste et élitiste. Si toutefois tu souhaites une beta-lecture de cette fic, n'hésite pas !
J'ai toujours rêvé de lire une fic Octave/Denise, merci de m'avoir exaucé + merci aussi à Russalka pour son prompt extrêmement intéressant !
Belle soirée
Re: Le Petit Tricheur
Date: 2025-08-03 05:43 pm (UTC)Merci pour l'honnêteté sur les fautes, je relirais soigneusement avant publication, mais j'ai du mal à voir les fautes juste après avoir écris un texte. Je serais sinon preuneuse sur une bêta-lecture !