Titre : De page en page, de siècle en siècle
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Garlic (Participant.e 2)
Fandom : Sandman (série)
Persos/Couple : Dream/Hob
Rating : K
Disclaimer : Sandman appartient à Neil Gaiman
Prompt : Hurt/comfort ; Dream est enfermé plusieurs siècles, Hob lui écrit des lettres pour chaque rencontre manquée, forme épistolaire
• Dream peut ou non découvrir les lettres ensuite et choisir de confronter Hob ou rester silencieux et grincheux comme il sait si bien le faire
Notes : Je me suis longtemps demandée si je pouvais rendre justice à ce très beau prompt, et finalement tout est sorti d’une traite et c’est pour l’instant mon texte préféré de l’échange. En espérant que tu sois d’accord, moi en tout cas je te remercie pour ce prompt ! La fin est très abrupte, je sais, et je n’ai donc pas traité la dernière partie du prompt, mais qu’on se rassure, c’est prévu ! Je dois juste cogiter un peu et mettre en forme mes idées, patience donc, et pardon.
1989
-Je sais que ce que je vais dire va paraître cliché mais, je crois qu’elle ne viendra pas.
Hob se tourna vers la serveuse qui avait interrompu ses pensées moroses, quittant enfin des yeux la porte qui ne cessait jamais de s’ouvrir, mais jamais pour dévoiler la personne qu’il attendait. Avec un peu d’efforts, il parvint même à sourire à la jeune femme. Un sourire ne coûtait rien, après tout, mais Dieu que celui-là était difficile à sortir. Il fit mine de regarder sa montre, comme s’il ne savait pas depuis combien de temps il attendait, au quart d’heure près.
-Vous savez je crois que vous avez raison. Il ne viendra pas.
La serveuse lui lança un regard un peu plus approfondit et rougit un peu.
-Pardon. Je n’aurais pas du présumer… Non pas qu’il y ait un problème avec ça !
Hob s’étrangla à moitié et prétendit apporter son verre de whiski à ses lèvres pour se redonner une contenance. Les mœurs évoluaient bien sûr, comme tout le reste, mais cette serveuse là avait encore un siècle ou d’eux d’avance sur son temps, vu les propos homophobes que Hob avait encore entendu cracher dans le métro le matin même. Elle n’avait même pas l’air de quelqu’un de la communauté, juste d’une fille avec la tête sur les épaules et le cœur à la bonne place. Hob réussit à lui offrir un sourire plus sincère. Cette fille lui plaisait déjà.
-Non. Ce n’est rien. De toute façon ce n’était pas… Nous n’étions pas comme ça.
-Mais vous vouliez lui dire, remarqua la serveuse avec sympathie.
Le regard de Hob, déjà rappelé par la porte, revint vers la serveuse. Son regard était sincère, sa posture trahissait de la curiosité mêlée à de l’empathie au lieu d’une envie de ragots qui feraient le tour des serveurs du pub en moins d’une journée. C’était toujours rafraîchissant de rencontrer des gens comme elle.
Un deuxième regard autour de lui révéla à Hob que le pub était presque vide, la nuit déjà bien avancée et que la serveuse espérait peut être que le faire parler l’aiderait à renoncer plus facilement à la venue de son Étranger et lui permettre de fermer pour la nuit quelques minutes plus tôt. Hob faillit s’excuser et directement payer sa consommation avant de rentrer chez lui pour descendre une bouteille entière de quelque chose pour s’endormir, mais c’était rare en cette fin de XXème siècle de trouver quelqu’un prêt à prendre le temps de discuter. Les gens étaient tout le temps pressés maintenant. Les pauvres, c’était à peine s’ils prenaient le temps de vivre. Ils courraient de la maison au travail, du travail à la maison, et du travail dans la tombe sans prendre le temps de respirer. Hob leur aurait donné la recette du bonheur, s’il pensait qu’ils le croiraient. Il ne comprenait pas qu’on puisse vivre ainsi. S’il n’avait pas eu peur de passer pour un vieux con, Hob aurait dit que c’était à cause de la télévision, mais Hob détestait passer pour un vieux con, surtout quand ceux à qui il pensait avaient quelques siècles de moins que lui. Tout ça pour dire qu’il valait mieux s’épancher auprès d’une serveuse sympathique que dans une bouteille vide.
Mais comment parler de son Étranger sans paraître un fou et s’attirer l’attention d’autres Johanna Constantine ? S’il disait qu’il était malheureux comme des pierres parce qu’une relation de six, sept siècles lui refusait d’appeler cette relation une amitié, parce qu’avoir besoin d’amis était une faiblesse quand on vivait aussi longtemps qu’eux. Hob ne lui donnait même pas tort. Lui aussi s’était brûlé les ailes à ce jeu là. Il n’y avait pas que Robyn et Eléonore dont le souvenir lui faisait aussi mal qu’un coup d’épée dans l’estomac. Mais allez dire ça à une étudiante qui travaillait dans un pub pour payer son loyer, et elle attendait toujours une réponse à la même patience attentive. Étudiante en psychologie, peut être ? Ou juste une personne douée pour écouter.
De toute façon, ce n’était pas comme si elle avait tout à fait tort en pensant que Hob voulait dire à l’Étranger que…
Putain, il n’arrivait même pas à penser ces mots dans sa tête. Six siècles à se rencontrer autour d’un verre et même le mot amitié avait offusqué l’Étranger. Non pas que Hob ait jamais osé rêvé à plus. Il savait que l’Étranger ne lisait pas dans sa tête, mais il avait toujours eu peur de se dénoncer s’il osait seulement y penser. Une chose à la fois, Hob Gadling. D’abord alpaguer ton Étranger dès qu’il passe cette porte et le tirer par la peau du cou jusqu’à cette chaise. Ensuite… On verra selon qu’il soit d’humeur morose, très morose ou infernalement morose. Il n’est pas minuit. Il peut toujours venir, pas vrai ? Quand à cette fille, tu peux lui parler de votre amitié en lui laissant penser qu’il y a autre chose. Si elle est de nature romantique, c’est son problème, pas le mien.
-Si je voulais lui dire… Oui et non, finit-il par reconnaître à voix haute pour ne pas lasser sa déjà très patiente interlocutrice. J’ai essayé de lui dire plusieurs fois au fil des ans, mais nous ne nous voyions que rarement et ce n’était jamais le bon moment. Soit il y avait quelqu’un pour nous interrompre, soit c’est moi qui trouvait le moyen de tout gâcher.
Dans la première catégorie, Will Shakespeare en 1589 et Johanna Constantine en 1789. Dans la seconde, Hob en 1589 et 1889. Les seules fois où il n’avait pas tout gâché, l’Étranger s’était quand même lassé très vite de sa présence, et Hob n’avait pas osé le supplier de rester.
-Mais cette fois vous pensiez que ce serait la bonne, reprit la serveuse.
-Dites plutôt que j’espérais, soupira Hob. Mais la dernière fois, nous nous sommes quittés en mauvais termes. Les chances étaient déjà bien faibles, autant dire qu’elles sont à présent nulles. Non, si j’avais un créneau, celui-ci est passé.
-Il y aura toujours la prochaine fois.
Hob renifla avec amusement.
-Le connaissant, la prochaine fois ce sera dans cent ans jour pour jour, ici, dans ce pub.
La serveuse leva un sourcil amusé.
-Soupe au laid, votre ami.
Cette fois, un rire échappa à Hob.
-Vous n’imaginez pas à quel point.
-Oh si, un de mes frères est comme ça. Le nombre de fois où il a claqué la porte, ne fut-ce que pour un bocal de cornichons mal fermé… Mais vous savez, des fois les gens comme eux regrettent immédiatement ce qu’ils ont fait, c’est juste qu’ils ne savent pas comment le dire. Tenez, je vous parie une livre qu’il sera là demain tout penaud à l’ouverture en s’attendant à moitié à ce que vous aussi, et il prétendra qu’il ne s’est rien passé et que vous vous êtes juste trompé dans la date du rendez-vous.
-Je voudrais vous croire.
La serveuse fouilla dans son tablier et en sortit son carnet de commande pour en déchirer deux feuillets.
-Écrivez-lui pour lui dire tout ça, et mettez votre numéro de téléphone sur l’autre papier. Je garderais le mot, et si je le vois demain ou dans la semaine, je le lui donne et je vous appelle direct. Vous pouvez compter sur moi, je suis là toute la semaine. Et sinon, vous serez quitte pour venir chercher votre livre.
-Pari tenu, mais je vous laisserais aussi un pourboire, car je doute très fort de perdre ce pari.
-Ne partez pas défaitiste comme ça, ou je vais croire que vous êtes aussi soupe au laid que lui. Nous verrons bien qui a raison. De toute façon, cela vaudrait mieux pour lui de se rabibocher avec vous maintenant, car le pub ne sera plus là dans cent ans. L’endroit vient d’être vendu, pour faire place à des appartements et des bureaux. Les idiots. Personne n’a plus de respect pour les vieilles pierres.
Elle continua de parler, mais un sifflement dans les oreilles de Hob l’empêcha d’entendre la suite. Le Cheval Blanc, détruit ? C’était une institution ! La jeune fille avait raison, tant de traces du passé avaient disparu, mais même quand Londres avait brûlé et quand elle avait été bombardée par les nazis, le Cheval Blanc était resté debout. Il n’en restait plus tant que ça des traces de la jeunesse de Hob dans Londres, surtout des qui ne soient pas des palais à la base ou qui ne soient pas devenus des musées dépourvus de caractère. Surtout, c’était le lieu de son rendez-vous avec l’Étranger. Même si quelque chose l’avait retenu aujourd’hui, même si son précieux honneur l’empêchait de venir s’excuser ou même de prétendre qu’il ne s’était rien passé, où se rencontreraient-ils dans cent ans ?
-Ça va ? Vous avez l’air tout drôle tout d’un coup. Vous n’avez pas trop bu au moins ?
-Tout va bien. Laissez votre papier, je vais voir si l’inspiration me vient.
Avec un sourire un peu nerveux, la serveuse le laissa pour allez nettoyer une table qui venait d’être désertée par ses occupants.
Une fois seul, Hob regarda les deux feuillets de papier d’un air dubitatif. Son Étranger lui avait toujours paru le genre à pouvoir tenir une rancune deux ou trois siècles d’affilée sans reprendre son souffle, puis de la ressortir encore trois ou quatre siècles après, juste pour le plaisir d’en attiser les cendres. Et que pouvait-on bien dire par écrit à quelqu’un qu’on n’avait rencontré que six fois en autant de siècle, surtout en courant le risque que la gentille serveuse se révèle finalement une fouineuse et ne découvre ses secrets ? Sans compter que prendre la plume n’était pas le fort de Hob. À l’époque où il avait appris à écrire, le papier était trop rare et cher pour le gaspiller à parler de ses sentiments, et, comme on n’avait pas de temps non plus à perdre à apprendre à lire ou à écrire à des paysans comme lui, Hob avait mis presque quarante ans à surmonter son appréhension de la chose écrite pour s’y mettre véritablement. Il avait fallu Eléonore pour qu’il se mette à y prendre plaisir. Certes, il avait depuis longtemps appris à prendre plaisir aux échanges épistolaires et à la lecture, mais confronté à une lettre difficile à écrire, il devait toujours lutter contre un moment de panique.
Déjà, comment commencer une pareille lettre ? « À mon bel et mystérieux étranger » était le premier réflexe de Hob, mais même après quatre bières il savait que c’était une mauvaise idée. Ils n’étaient pas assez intimes pour qu’Hob puisse se permettre une telle familiarité, et il savait que son Étranger n’aimerait pas voir passer une telle formule sous les yeux de la serveuse. « Mon cher ami » ou « mon ami » étaient impossible. Si son Étranger était toujours opposé à l’emploi de ces mots, il disparaîtrait à tout jamais. S’il n’y était pas, Hob voulait le privilège de pouvoir les dire directement face à face. Et même la version intermédiaire, « cher étranger », aurait suscité trop de questions.
L’inspiration saisit soudain Hob. Il saisit son stylo à bille, cette formidable invention, et écrivit deux mots au sommet de la feuille de papier, Dere Unkouth « cher étranger ». Il était peu probable que la serveuse soit curieuse au point d’aller s’enfermer des jours en bibliothèque pour traduire deux mots venus tout droit du XIVème siècle.
Hob inspira profondément en regardant les deux mots, puis sourit. Cela lui semblait bien, mais, histoire de ne pas paraître trop excentrique, et donc trop mémorable, il décida de continuer en anglais moderne.
Dere Unkouth, je pense souvent à notre dernière rencontre et je me demande s’il en va de même pour vous. La dernière fois que je vous ai vu, j’ai réussi à vous faire sourire, un espoir que j’ai longtemps caressé et que j’avais abandonné. J’aurais voulu pouvoir fêter cette victoire, mais il a fallu que je vienne tout gâcher en parlant de l’amitié qu’il y a entre nous. Qu’une chose soit claire avant de continuer. Je ne regrette pas les mots que j’ai prononcé et je ne les regretterai pas dussé-je vivre mille ans de plus. Je regrette seulement les mots que j’ai prononcé sur la solitude, ou plutôt la manière dont je les ai employés. J’étais trop heureux de vous damer le pion pour une fois et j’ai oublié votre damnée fierté. S’il le faut, je suis prêt à ravaler ces mots et à reprendre cette discussion ou notre vieille conversation sur le progrès et les temps qui passent. Lisez-le avant de l’entendre de ma bouche : c’était ma faute, pleine et entière. Je crois cependant que vous aussi auriez quelques excuses à me faire pour le mépris que vous avez eu en parlant de moi l’instant d’après. Mettons donc que les torts sont réciproques, que vous vous excusez pour ces mots condescendants et moi pour l’empressement que j’ai mis vous faire reconnaître des choses que vous n’étiez pas prêt à reconnaître, ou qui sont totalement fausses, selon ce que vous préférez. Depuis le temps que nous nous connaissons, nous savons tous deux que tôt ou tard on finit toujours par dire des mots qui dépassent notre pensée. Aucun mot ne fera jamais que je ne souhaite pas vous revoir. Vous savez où et quand me trouver, mais si vous avez besoin d’aide, envie de compagnie ou même envie de traiter un autre être vivant avec ce mélange de mépris et d’affection qui vous caractérise, contactez-moi.
Hob reposa son stylo, arrêté seulement par le manque de place. Le style était peut être un peu vieillot, mais Hob avait plus de mal à rester à la page pour le langage écrit que pour le langage oral, et son instinct lui disait que ce genre de lettre apaiserait davantage son Étranger qu’un bref « Je m’excuse, on refait ça quand vous voulez ». Et Apparemment, Hob se trompait. Même à l’écrit, il pouvait dire beaucoup de choses à son mystérieux Étranger. Mieux encore, son Étranger ne pouvait pas se sauver en prétendant ne pas être son ami, ni l’ignorer pour passer à la place des pactes avec des William Shakespeare. Hob aurait du faire ça depuis longtemps, écrire ce qu’il pensait et fourrer de force ses lettres entre les mains de l’Étranger au moment de son départ. Quoi que. Il doutait honnêtement que les choses se soient mieux passées s’il avait tenté cette technique, ou que sa lettre n’ait pas été roulée en boule dans la seconde.
Amusé par l’idée, Hob redressa la tête pour la partager avec son Étranger, mais celui-ci ne s’était pas assis silencieusement face à lui pendant qu’il écrivait. Il regarda autour de lui et réalisa qu’il était un des trois derniers clients encore là. Il griffonna son adresse et son numéro de téléphone sur le deuxième papier puis se rendit au comptoir, paya sa consommation, et glissa le message à la serveuse avec une description de son Étranger avant de partir, un sourire sur ses lèvres qui disparut sitôt passée la porte. Il se demanda en passant si elle lirait la lettre. Si elle espérait y trouver quelque chose de compromettant, elle se trompait. Après six cent ans, l’Étranger s’offusquait qu’on lui parle d’amitié. Hob n’osait même pas imaginer ce qui se passerait s’il osait espérer plus que le titre d’ami.
Toute la semaine qui suivit, il attendit un appel disant que l’Étranger était passé au Cheval Blanc. Il attendit en vain. Tout du long, la main qui avait tenu le stylo le démangea affreusement, puis il se força à oublier et passer à autre chose, tout en sachant que c’était impossible. Il savait qu’il avait blessé son Étranger, mais l’avait-il vraiment blessé à ce point ? Devrait-il attendre un siècle entier qu’il lèche ses blessures dans son coin ? Hob ne savait pas comment il allait tenir avec cette incertitude.
1990
Min Frend,
Puisque après un an vous continuez à m’ignorez, je m’arroge le droit de donner ce titre que vous m’avez refusé il y a cent et un an, en partant du principe que les absents ont toujours tort. Je me demande parfois si vous êtes jamais venu au Cheval Blanc pour vous enquérir de moi. Lucy, une serveuse qui m’a dit de vous écrire il y a un an, n’y travaille plus et je n’ai trop osé demander après vous. Personne ne veux une redite de cette journée de 1789, et j’ai déjà une fois faillit me faire brûler pour sorcellerie. Je ne suis toujours pas Juif, vous n’êtes toujours pas le diable, mais ne prenons pas de risques inutiles en nous y faisant trop remarquer. Vous comme moi, vous m’entendez ? Non pas que vous soyez le genre à demander ou accepter des conseils.
Votre silence m’inquiète et m’offusque en même temps. Je savais que vous étiez irascible, mais pas que votre colère était profonde au point de durer cent et un an, juste pour marquer le coup. Puisque vous ne vous montrez pas, j’ai décidé de vous écrire pour vous dire ce que je vous aurais dit il y a un an si vous m’en aviez donné l’opportunité. Promis, je ne m’étendrais même pas en excuses ni en remontrances.
À la place, prétendons pour un instant qu’il n’y a jamais eu de dispute. Vous vouliez savoir ce que j’ai vu de neuf ces cent dernières années et si je veux toujours vivre, alors voici votre réponse, et elle ne va pas vous étonner : oui, cent fois, mille fois oui !
Comment ne pas vouloir vivre, dans une époque comme celle-là ? Vous plaisantez ? D’accord, l’humanité est passée par quelques uns de ses pires moments, et pourtant, je croyais en avoir vu de ces moments où l’espère humaine frôle la fange. Deux guerres mondiales, des millions de morts et une infinie capacité à se renouveler quand il s’agit de moyens ou de raisons de s’entre-tuer. Quand la vérité sur les camps de concentration a éclaté… J’ai failli perdre foi en nous, et pas qu’une fois. Cela vous est-il déjà arrivé ? Je suppose. Vos yeux sont trop froids quand ils se posent sur nous pour qu’il en aille autrement, mais je vous pardonne. Dieu sait que nous donnons peu de raisons d’être aimés, en temps qu’espèce ! Mais je ne gaspillerais pas de mots pour ces deux guerres ou pour la guerre froide qui a suivi, ni pour la bombe atomique et la menace qu’elle fait peser sur nos têtes. Nous sommes passés par des horreurs, mais elles sont derrière nous et nous apprenons de nos erreurs. Aucune guerre ne sera la der des ders, mais au moins nous avons appris à nous lever collectivement pour dire non au génocide, non à l’ignorance, non à la destruction de notre humanité, et que oui, certaines causes vaudront toujours d’être défendues. C’est ça que je veux retenir de ce XXème siècle. Il fut terrible, mais il fut aussi grandiose.
Et en attendant la prochaine guerre, avez-vous vu tout ce qu’ils inventent ? La dernière fois que nous nous sommes vus, tout un tas d’inventions venaient d’apparaître dont je soupçonnais à peine l’existence. 1878, la machine à réfrigérer. 1880, la lampe électrique. 1885, les vaccins. 1889, la voiture à vapeur, et juste après notre rencontre, 1891, le papier hygiénique. Ne riez pas. On aurait tué pour quelque chose de pareil en 1389, et à défaut de la peste, cela nous aurait épargné d’autres saloperies avec le cortège de morts associés. Sur le plan de l’hygiène, je met ça au même niveau que les mouchoirs et les vaccins. Et le téléphone ! Encore une invention du siècle dernier, et j’ai à peine fini d’être impressionné par eux qu’ils sont devenus portables, et on parle de les rendre encore plus petits et maniables. De quoi se plaignent-ils ? C’est toujours moins lourd qu’une épée. Non, je crois que c’est définitivement le portable qui m’impressionne le plus. On n’est plus jamais seul, plus jamais loin des nôtres. On partage leur vie, même à distance. Les gens s’échangent leur numéro comme au siècle dernier les cartes de visites.
Des fois je m’amuse à imaginer ces inventions à mon époque. Imaginez Elizabeth, la première, appelant Shakespeare pour lui demander une représentation privée en son château. Imaginez moi, ouvrant mon frigo pour voir ce que j’ai qui pourrait satisfaire l’appétit royal. Mon Robin aurait adoré la photographie, ne fut-ce que parce qu’elle lui aurait épargné des heures de pose pour les deux portraits que j’ai fait faire de lui. Et l’informatique… Oh, toutes les avancées qui se cachent derrière cette découverte ! Certains disent que ça n’ira pas très loin, que ce n’est qu’une mode, mais ils vont voir à quel point ils se trompent. Mon instinct me trompe de moins en moins souvent de ce côté là.
Je sais à quoi vous pensez. À quoi penseront-ils ensuite, m’avez-vous demandé à notre deuxième rencontre. Je ne réalisait pas alors que votre ton était un tantinet méprisant. Vous ne nous aimez pas beaucoup, n’est-ce-pas ? Notez que je ne vous donne pas tort, mais donnez-nous notre chance et vous verrez tout ce que nous ferons de ces inventions là ! Moi en tout cas, je les achète toutes quand j’ai les moyens, et je les ai en ce moment. Je ne peux pas m’en empêcher, j’ai l’impression d’être un gamin découvrant de nouveaux jouets tous les jours auprès du sapin. Si vous m’aviez dit que les humains inventeraient le café soluble ou un téléphone portable il y a cent ans je ne vous aurait pas cru, alors il y a six ou sept siècles… Même les plus pauvres commencent à avoir accès à un confort de vie que les ducs et les barons n’auraient jamais imaginé. L’eau chaude. Je ne me suis toujours pas remis de cette invention là.
Et ce n’est pas tout ! j’ai entendu l’autre jour le chiffre de la mortalité infantile et maternelle. Aujourd’hui, mon Éléonore et notre petite fille sans nom vivraient, sauvées par la science. Bientôt, plus aucun parent ne passera par là où je suis passé. Le sida, cette horreur, fait l’objet de recherches, tout comme le cancer. La peste a perdu ses griffes, on a éradiqué la variole. Finies, les grandes pandémies, à part quelques grippes ici et là. On arrivera bien à un moment où les gens ne mourront plus que de vieillesse et d’accident. Vous imaginez ça ? Moi oui. Et je vais vivre assez longtemps pour voir ça.
La mort. C’est définitivement un marché de dupe. Vous ne m’entendrez jamais dire autrement, vous m’entendez ?
Toutes ces inventions, ça vaut toutes les horreurs par lesquelles nous sommes passés depuis 1914. Ça, et les progrès sociaux. Le racisme n’a pas disparu, mais on peut se marier avec une personne d’une autre couleur de peau et l’homosexualité a été dépénalisée. Pour moi, c’était déjà incroyable, mais les jeunes ont déjà un autre combat en tête maintenant, le mariage homosexuel. Et je vais vous dire, j’en ai la tête qui tourne. À mon époque et même maintenant, ne pas risquer le bûcher ou la pendaison m’aurait suffit, mais ces jeunes ont raisons d’en vouloir plus, toujours plus. Il y a des combats qui ne sont jamais terminés, et pas seulement celui pour un peu plus de confort. Ces jeunes ont des idées qui ne me viendraient pas ici, mais je suis là pour les soutenir, comme je peux. Chaque Pride est un délice de ce côté là. La dernière fois, j’ai vu un grand gars de presque deux mètres plus haut en talons aiguilles avec assez de maquillage sur le visage pour faire dire à la reine Elizabeth, la mienne, qu’il en utilisait un peu trop, et personne ne l’embêtait. Qui eu cru qu’on pourrait être sois-même autre part que sur les planches d’un théâtre ? Je connais quelques artistes de mon époque qui seraient sidérés de voir les temps qu’on vit. Je sais que moi, ça me donne parfois envie de pleurer, même si je n’ai pas leur courage. Peut être que je suis trop vieux, ou alors ce sont des habitudes de précaution dont j’ai toujours du mal à sortir.
Je me demande maintenant si vous saviez ça, à propos de moi, et ce que vous en auriez pensé. Est-ce que cela a contribué à votre rejet ? Est-ce que… Mais tout ça fait partie des questions que je préférerais vous poser chacun avec un bon whisky dans les mains, même si vous ne le boiriez pas plus que vous n’avez mangé le festin que je vous avais fait servir, il y a si longtemps. Ça n’aurait pas d’importance, de toute manière, que vous ne buviez pas avec moi. Des fois, c’est l’intention qui compte, et ce verre, j’ai bien l’intention de vous l’offrir. Quand à votre opinion sur le sujet, je sais que vous détesteriez que je sache ou même que je devine des choses sur vous, mais je ne crois pas me tromper en disant que vous n’accorder au sujet aucune espèce d’importance.
J’espère ne pas me tromper. Ce serait la troisième fois que vous me décevriez.
Vous l’aurez comprit en lisant entre les lignes, je crois, je vais bien, si le sujet vous intéresse encore. Ce siècle a laissé des marques sur moi, bien sûr, mais j’ai passé par trop de guerres pour laisser celles-ci me mettre à terre, même si elles furent pires que toutes celles que j’avais déjà traversé. J’ai repris l’habit de soldat pour un temps, parce que même si les guerres me paraissent depuis longtemps dépourvues de sens il y a des moments où un homme doit faire son devoir d’être humain, qui est de mettre un terme à certaines horreurs au plus vite. J’ai fait ma part, dans ces deux guerres, ni plus, ni moins que les autres.
C’est en tout cas sans regret que j’ai retrouvé l’habit de cil. Si je n’endosse plus jamais l’habit de militaire, ce sera toujours trop tôt. Ensuite, il y a eu quelques moments compliqués et des investissements qui n’ont pas payés. J’ai été caissier, pas par choix, éboueur, toujours pas par choix. Libraire, un métier qui m’a bien plu, cordonnier, gardien de nuit, cuisinier, et aujourd’hui professeur. J’avoue, ce métier là je l’ai choisi pour essayer de vous faire rire. Moi, Hob Gadling, fils de paysan et mercenaire illétré du XIVème siècle, enseigner l’histoire que j’ai vu se dérouler sous mes yeux mais pas toujours vécu ? Risible. Mais parfois on se prend au jeu et c’est en fait un de mes métiers préférés jusqu’ici. J’ai gardé quelques unes de mes pires copies pour vous. Si elles ne vous arrachent pas au moins un sourire, je rend mon tablier.
Et les voyages ! Il y a trois siècles à peine on parlait les yeux rêveurs de Cipango, des Amériques, du royaume du Prêtre Jean, et maintenant l’Extrême-Orient est à une poignée d’heures à peine.… J’ai fait quelques voyages depuis mon époque, dont un en Inde au XIXème siècle, mais je n’ai jamais imaginé pouvoir visiter tant d’endroits en si peu de temps. Je ne suis pas sûr de savoir quoi en penser d’ailleurs. Il me semble qu’avoir rendu le voyage si trivial en a ôté un peu de la magie. On ne croise pas de serpent de mer en avion. Par contre, cette nouvelle proximité avec le reste du monde nous force à nous confronter aux conséquences de nos actions et à nos préjugés. C’est moi que je vise avec cette phrase, plus que mes contemporains, même si pas mal aurais des progrès à faire sur le sujet. Je ne saurais trop vous remercier de m’avoir fait quitté la sale profession de négrier, mais j’ai du mal à voyager en Afrique et en Amérique. Voir ce que j’ai contribué à détruire et à construire laisse un goût de cendres dans ma bouche. La colonisation est un fléau dont on mettra du temps à se relever en tant qu’espèce, mais Tokyo ! Bali ! Tous ces paysages splendides, à peine touchés par l’homme !
Les avez-vous vu tous ces paysages ? Êtes-vous là bas à cette heure-ci ? J’ai du mal à vous imaginer en maillot de bain sur une plage ou déambulant dans une avenue commerçante avec des sacs remplis de souvenirs. En tout cas, il y a bien des endroits que je pourrais vous recommander, si nous pouvions parler face à face. Je m’offre tous les voyages que je peux. Pourquoi m’en priver, quand ils sont si peu cher ? Et je veux tout voir, pas en touriste pressé, mais tous les détails, m’imprégner des odeurs, des ambiances. J’ai tout le temps du monde, et à présent j’ai aussi le monde entier à ma disposition.
Mon dieu, quand on y pense, c’est tellement incroyable. Des fois, je m’arrête en plein milieu d’une phrase et je réalise ce qui m’arrive, la chance que j’ai d’être arrivé jusqu’ici et tout ce qu’il me reste encore à découvrir.
Bref, comme vous le voyez, j’ai continué de mener ma vie à ma façon. Elle a ses hauts et ses bas, mais pour l’instant, c’est la belle vie. Profitons-en, le temps que ça dure. Cependant, je dois dire que je dois y mettre plus de précautions qu’avant. Au siècle dernier, la photographie me posait déjà quelques problèmes. Un peintre, je pouvais lui demander de me mincir un peu ou de changer mon nez pour ne pas trop me ressembler à moi même à la génération suivante, mais la photographie est moins indulgente pour moi, surtout avec les appareils actuels, tellement plus précis. La tendance actuelle à une surveillance accrue m’inquiète également. Il faudra peut être que je m’exile dans un pays moins développé ou que je devienne un recru excentrique pendant une décennie ou deux, si les choses continuent dans cette voie, mais j’ai encore un peu de temps avant que les choses ne deviennent trop inquiétantes, et rien ne me fera de toute façon manquer notre prochain rendez-vous.
Nous avons le temps, me direz-vous, mais je n’en suis pas si sûr. J’ai commencé à ce sujet un bras de fer avec la mairie pour sauver l’auberge du Cheval Blanc. Au cas où vous l’ignoriez,sa survie est menacée, mais je ne suis pas le seul à hurler contre la ville à ce sujet, loin de là. Il faudra du temps et beaucoup d’argent pour gagner ce combat, mais je possède actuellement les deux. J’ai eu la bonne idée de parier sur l’informatique avant qu’elle ne commence à se développer sérieusement, et mes investissements commencent à payer. Cette idée ne m’a pas autant réussi que l’impression en son temps, mais j’ai suffisamment d’argent pour faire construire une autre auberge en attendant de gagner ce combat là. C’est donc à la Nouvelle Auberge que vous me trouverez si vous me cherchez d’ici à notre prochain rendez-vous. Je sais que moi je vous y attendrait, dès qu’elle sera ouverte. Après tout, un pub est un endroit aussi bon qu’un autre pour corriger des copies.
Ne me faites pas attendre cent ans, min unkouth. Je vous ai accusé de vous sentir seul, mais c’est moi qui ressent la solitude de devoir avancer sans la certitude de vous revoir. Le monde est toujours aussi fascinant, la vie toujours trop belle pour être quittée, mais elle est bien morne sans quelqu’un avec qui partagez mes conclusions. Vous n’avez pas idée d’à quel point le premier siècle de mon existence a été long, quand je me demandais si je vous avais rêvé et si vous seriez bien présent au premier rendez-vous. La certitude de votre retour m’a aidé à tenir les mauvaises années. Ne me laissez pas languir. À défauts d’être amis, soyons au moins deux étrangers qui avancent dans la même direction, sur le long chemin de l’éternité que nous avons décidé de suivre.
Alors, dans l’attente de vous revoir, je suis, cher Étranger, votre respectueux serviteur,
Hob.
Ps : c’est maintenant 1993. La Nouvelle Auberge est ouverte. Où êtes-vous ?
Nos rencontres me manquent, aussi rares qu’elles aient été. Revenez.
2089
Dere Unkouth,
C’est un sombre siècle qui s’achève, plus sombre encore de ne pas vous avoir revu. Où êtes-vous ? Vous ai-je vraiment blessé à ce point que vous pansiez encore vos plaies, ou quelque étrange tâche vous appelle-t-elle au loin ? Tant de questions que je me pose à votre égard...
Je sais, je ne suis pas censé m’intéresser à vous. Cette rencontre tous les cent ans est censée être l’occasion de parler de moi. Et même si votre silence m’inquiète, je vais donc faire semblant d’être toujours le personnage égocentrique que j’étais il y a quelques siècles, et parler de moi, de moi et encore de moi.
Je craignais un peu le siècle qui arrivait, et j’avais raison. Jamais je ne suis passé si près de me faire prendre depuis le XVème siècle. À deux reprises j’ai gagné une petite fortune dans les nouvelles technologies, mais je l’ai perdue presque aussi vite en mesures et contre-mesures pour m’assurer de ne pas être découvert. Au XVème siècle, on m’aurait brûlé. Cette fois-ci, j’aurais été placé sur une table de dissection pour permettre aux petits tyrans de l’informatique d’atteindre la vie éternelle, un sort peut être encore moins enviable. Je ne sais pas si vous imaginez tout ce qui peut menacer la vie de quelqu’un comme moi, ou peut être que vous l’imaginez très bien et que vous avez prit les devant en disparaissant dès les débuts de l’informatique. Si c’est le cas, je comprend, mais j’aurais aimé que vous me laissiez au moins une adresse postale, ou un mail. Je ne suis pas si dur que ça à trouver sur internet, à mon corps défendant.
Les réseaux sociaux. C’est terrible à quel point on peut y être pisté, décortiqué, humilié et anéanti en quelques heures. Pour me protéger, j’ai du mettre une croix sur presque toutes mes relations. Les ex, les anciens amis, le copain avec qui on boit au pub, tout le monde peut devenir une menace en se demandant vingt ans plus tard « tiens, il devient quoi celui-là ? » Vous vous rappelez que j’ai été professeur ? Ce sont des jeunes à qui j’ai enseigné l’esprit critique qui ont failli me détruire en voulant me retrouver trente ans plus tard. J’ai pris les devant, me suis fait passer pour un tueur en série usurpant les identités de personnes qui lui ressemblent (et donc pour mon propre tueur), j’ai fuit à l’autre bout du monde et j’ai attendu soixante ans pour oser remettre le pied en Europe. Autant dire que ce n’est pas passé loin.
J’ai appris de mes erreurs, comme toujours. Plus de photographie, plus de réseaux sociaux, aussi peu de présence en ligne que possible. Avoir un pseudonyme avec lequel spéculer sur les cryptomonnaies, et garder cette identité aussi éloignée que possible de la vraie. Utiliser des perruques pour sortir. Mettre des gants, un chapeau et un grand manteau. En changer régulièrement. Connaître la position des caméras de vidéo-surveillance. Supprimer la géolocalisation. Désactiver la puce de localisation sous-cutanée rendue obligatoire, puis payer une fortune pour de fausses données biométriques. Tout mon argent y est passé, et y passe encore. Les personnes qui vous ont aidé hier jouent aux maîtres chanteurs aujourd’hui. C’est ironique, pas vrai ? Tout mon argent gagné dans les technologies est parti en fumée pour effacer mes traces, et j’ai à peine de quoi vivre dans un studio miteux, sans même pouvoir compter sur des aides gouvernementales pour m’en sortir, puisque c’est à peine si j’existe. Évidemment, j’ai du renoncer à tous ces bidules connectés que j’aimais tant. Sur mes vieux jours, je deviens presque rebelle à la technologie, mais c’est le prix de la survie.
Je me console en me disant que ces excès ne peuvent pas durer. De toute façon, qui sait pour combien de temps cette technologie nous sera encore accessible ? Internet a été un espace de liberté incroyable, l’endroit où être nous mêmes,le lieu où nous découvrir, où rentrer en contact, l’écran miraculeux dans lequel découvrir que nous n’étions pas seul. Est-ce que vous avez vu ces possibilités qui nous ont été ouvertes pendant quelques décennies ? L’amour libre, l’amour inter-racial, l’amour homosexuel, des drag-queens prenant la parole publiquement, le droit de dire merde aux conventions sociales, le refus des pressions ?
Vous avez vu la vitesse à laquelle les choses évoluent ? Tenez, c’est en 1989, le jour où j’aurais du vous revoir que je me disais en entendant une fille considérer une relation homosexuelle comme quelque chose de normal qu’elle avait un siècle d’avance sur son temps, et le mariage gay s’est fait en 2014 chez nous. Un siècle d’avance ? Dites plutôt vingt-cinq ans ! C’est beau quand le monde vous surprend comme ça ! Ça, il y en a eu de belles choses à voir et à vivre en ce début de XXIème siècle. Même alors que les nuages s’amoncelaient, j’avais la belle vie. J’ai eu une histoire avec une fille, un vrai tourbillon de folie, de jeunesse et d’espoir. J’ai travaillé dans la télévision et j’ai même mon nom au générique de quelques séries célèbres. Je préfère toujours les livres, mais je n’ai jamais raté un épisode de Star Trek ou de Doctor Who.
Mais tout ça, c’est fini. Ça a duré quoi, quatre-vingt ans, des années 1960 aux années 2040 ? Ce fut court, mais brillant. Quatre vingt ans de liberté et d’espoir.
À présent, le monde est brûlant, et dur, et pas qu’en Grande Bretagne. Toujours autant de pays qui se déchirent entre eux, sans compter le retour des génocides et des pandémies que je pensais derrière nous, chacune pire que la précédente… Le monde va mal et la chaleur devient étouffante, même en Norvège où j’étais encore l’an dernier. Ce ne serait pas le pire, s’il n’y avait pas toute cette méfiance. Maintenant, tout le monde surveille tout le monde, en ligne et en dehors. Il n’y a qu’une seule pensée, la pensée officielle, et malheur à ceux qui sortent du rang. C’est le seul moyen de survivre en temps qu’espèce, qu’ils disent là haut. Là haut, ce sont les financiers et les IA qui contrôlent le monde et qui font et défont les dirigeants. Finies les Prides, finies les expériences collectives pour ré-imaginer un monde non-capitaliste, finies les libertés, tout court.
Et moi ? Je suis fatigué. Je ne me rappelle pas avoir jamais été comme ça, pas depuis la mort de ma femme en tout cas. Regarder autour de moi me fait du mal.
Nous stagnons. Il n’y a pas eu de grandes avancées sociales ou scientifiques depuis plus de trente ans. Impossible, avec les IA qui verrouillent tout. À la place de l’inventivité et de l’empathie, c’est le règne de l’argent, l’argent, l’argent. Il faut payer pour tout, même et surtout pour s’informer. Le libre-arbitre, la pensée critique, tout ça ce sont des gros mots. Cela fait peine à voir, une planète rongée par la haine et déterminée à détruire toutes les œuvres d’espoir qu’elle a produite dans son passé. Des fois, je me demande si l’humanité n’est pas devenue folle. C’est comme si nous avions collectivement perdu notre capacité à rêver quelque part pendant le XXIème siècle. Le monde est devenu plus dur, plus tranchant. On est pour ou on est contre. La violence s’est immiscée dans tous les liens sociaux et familiaux, d’abord insidieusement, puis à découvert. Je me suis senti plus en sécurité dans certaines rues londoniennes au Moyen-Âge.
On s’est même remis à brûler des livres, dont les miens, les deux livres que j’ai écris quand j’étais enseignant-chercheur. Trop subversifs, paraît-il. Je ne faisait qu’y encenser l’inventivité et le progrès humain, mais c’est comme ça. Je suppose que je devrais être fier d’être un rebelle, mais ces derniers temps je suis juste las. J’ai pu en sauver un exemplaire. De mon livre, je parle. Vous me direz ce qu’il vaut. Ne vous gênez pas pour être sincère, je sais qu’il n’est pas très bon.
De toute façon, c’est le cadet de mes soucis, et de ceux de l’humanité. Le siècle qui se ferme a été sombre, et celui qui vient ne présente guère mieux. Je vais être honnête, je ne l’avais pas vu venir, ou pas comme ça, pas si dur et pas si vite. Je n’avais pas compris que ce capitalisme qui m’enrichissait par le commerce d’esclaves, puis quand j’ai été patron d’usines et capitaine d’industrien était si meurtrier. Le droit à l’enrichissement individuel, la chance qu’a chacun d’y réussir, c’était mon hymne. Après tout, cette chance je me la suis donnée, ou bien quelqu’un – vous, peut être – me l’a donné. Quand on parle de progrès, je suis un indécrottable optimiste. Il y a eu tant de progrès faits depuis mon temps. Même pendant ce siècle, même si je maintiens que nous stagnons en temps que société. Le cancer est vaincu, du moins quand on a l’argent pour acheter la pilule miracle anti-dégénérescence cellulaire. Le sida est un lointain souvenir. Mais peut être que tout ça c’est pour rien, vu que la planète brûle, que les dernières forêts appartiennent toutes à des ultra-riches, et que vingt-huit pour cent des espèces ont disparu sur terre. L’Angleterre s’est paupérisée au point que j’ai connu des ouvriers plus riches en 1850 que la moitié de mes contemporains. On boit de l’eau contaminée, plus personne n’a de quoi s’acheter une bière ou d’aller au pub, mais heureusement on a internet pour écouter l’IA nous dire que c’est la faute des immigrés et qu’il ne faut pas pleurer la disparition du panda puisque le panda n’a jamais existé.
Si vous trouvez mes pensées moroses, vous avez raison, mais c’est parce que vous n’êtes pas là pour me dire que l’humanité pars à vau-l’eau sans même ouvrir la bouche, juste par votre air arrogant. Si vous étiez là pour le faire, ce serait plus facile pour moi de trouver des arguments pour la défendre, ne serait-ce que pour prolonger le débat et vous inciter à rester. Et pourtant, j’en ai des raisons à lister de tout ce qui va mal.
Le smog est de retour. Le putain de smog ! C’est bien un truc dont j’espérais être derrière nous pour toujours. Et le cancer ne touche peut être plus que les pauvres, mais ils sont plus nombreux que jamais, et la polio et la tuberculose ont fait leur retour. On était censé en être débarrassés. Je n’ai pas vu une fleur en dehors d’une visite au musée d’histoire naturelle en vingt cinq ans. Le monde est gris, sans couleur, et meurt de soif. La terre est brune et craquelée. La dernière neige remonte à vingt ans. J’ai eu moins chaud en Algérie il y a soixante ans qu’à Londres aujourd’hui. On prévoit des canicules pour Noël, mais on ne fête plus Noël parce que l’espoir est subversif.
Et vous savez quoi ? Je parle, je me plains et je n’ai toujours pas perdu l’envie de vivre. À ce stade, je doute que ce soit une surprise pour vous, mais je tenais quand même à vous en tenir informé. Mourir ? À ce stade ? Quand tout reste à faire pour sauver ce qui peut l’être ? Ah !
Je relisais ma dernière lettre avant d’écrire celle-ci. J’ai vu que j’y admirait la résilience des jeunes capables de gagner un combat et d’aussitôt réclamer plus (le mariage homosexuel ? Ils l’ont eu. La peine de mort a été rétablie depuis pour les acte homosexuels, mais les prochaines générations n’oublierons pas que ce combat a été gagné et le mèneront encore et encore jusqu’à ce qu’il soit gagné, pareil pour le combat contre le racisme, et celui pour l’égalité homme-femme). Cette résilience, je l’admire toujours, mais je dois bien constater qu’ils ont perdu la foi. Pour eux, le monde dans lequel ils vivent n’a pas de lendemain. Mais moi, je sais qu’ils se trompent, et ce n’est pas mon indécrottable optimisme qui parle, ou pas que. Je suis un optimiste. Je crois au progrès et aux jours meilleurs. Quand on vit aussi longtemps que moi, on finit toujours par les voir. Il est vrai que je serais plus optimiste si je dormais bien, mais j’ai oublié comment bien dormir quelque part pendant le XXème siècle. Trop de souvenirs, peut être ? Qui sait comment fonctionnent les rêves et les cauchemars ? Certainement pas moi. Je fais toujours le même rêve, depuis un moment. Je vous en parlerais peut être un jour, mais ce n’est pas le propos. Je parlais d’optimisme.
Mais comment ne pas être optimiste, même quand le monde est si gris ? Vous savez combien de pubs j’ai fréquenté, combien de verres j’ai bu en écoutant le murmure de conversation ? Des tas. Mes contemporains pensaient déjà que le jugement dernier était sur eux quand ils ont comme moi perdu toute leur famille à cause de la Peste Noire. Les survivants de l’incendie de Londres ont dit que la punition de Dieu s’était abattue sur la ville, pareil pour ceux du tremblement de terre de Lisbonne. La Révolution Française ? C’était la fin du monde, alors qu’elle a semé les graines d’un monde nouveau, plus libre et plus égalitaire, même si elle n’a réussi à le faire qu’en semant des graines de haine et de mort. L’hiver nucléaire promis par la Guerre Froide ? Toujours pas vu, même après trois guerres mondiales et trop de fous au pouvoir aux quatre coins de la planète pour tous les citer.
Ce que j’aimerais leur dire à tout ces jeunes, même s’ils sont assez bêtes pour continuer à mourir au lieu de faire comme moi, ils ont en eux tout ce qu’il faut pour survivre à l’apocalypse que l’IA et ces capitalistes nous promettent. Même si demain le monde part en cendres, il y aura toujours deux Humains pour survivre et renfonder l’humanité. C’est ça la leçon de l’histoire d’Adam et Eve, ou celle de Deucalion et Pyrrha. Nous sommes des mauvaises graines, et ce genre de plantes survit toujours.
J’en ai entendu des prophètes qui criaient à la fin du monde, et je leur ai survécu à tous.J’ai cessé d’y croire depuis longtemps. Quand un monde se termine, et oui, ça arrive, un autre commence. Le monde des fous de Dieu a fait place à celui de la raison, le monde paysan à celui de l’industrie. Ça arrive, et ça arrivera encore. Alors s’il faut cette fois repartir de l’âge de pierre, ça ne me pose pas de problème. Internet et la vidéo surveillance ne me manqueront pas. Le chauffage électrique, si, mais on se rappellera toujours comment inventer l’alcool et la charrue, pas vrai ? Et moi, j’essaie de mettre de côté des manuels techniques parlant des moyens qu’utilisaient leurs ancêtres et les miens. On ne sait jamais, ça pourra servir, dans cet hypothétique monde d’après. Je peux vivre sans confort quelques siècles.
Ce qui me manquera, c’est l’auberge du Cheval Blanc. J’ai du choisir entre sa survie et la mienne au moment de dépenser l’argent qui me restait. La Nouvelle Auberge, elle, est partie en fumée pendant les grandes manifestations de 2048. Est-ce que vous saurez me retrouver en 2189 ? Est-ce que vous le voudrez ?
Bref, sans Cheval Blanc et sans Nouvelle Auberge, j’ai du me rabattre sur un pub miteux, le Change. Vous ne ratez rien, je vous rassure ! J’ai bu de la pisse qui avait meilleur goût. Tenez, cette fois, c’est moi qui vous donne rendez-vous. Chez moi, quand vous voulez, ou à défaut en 2189 dans le pub le plus proche de l’auberge du Cheval Blanc qui soit encore debout (et qui ne soit pas le Change). Qui sait ? Si ça se trouve, ce sera moi qui sera derrière le comptoir pour vous accueillir. J’ai possédé un pub, je n’ai jamais travaillé dans l’un d’eux. Je suppose que je pense déjà suffisamment à vous en dehors de mes heures de travail pour éviter un métier ou mes pensées m’y ramènerait inévitablement. Allez, sortez de votre trou. Deux siècles de silence, c’est déjà deux siècles de trop.
Quand j’y réfléchis, je me dis que j’ai un peu trop lié ma capacité à rester optimiste et sain d’esprit à nos rencontres. J’ai pourtant rencontré plusieurs autres immortels au fil des siècles. On apprend à les reconnaître, et certains sont même devenus des amis. Mais je n’ai jamais été attiré vers l’un d’eux comme ça. Malgré la brièveté de nos rencontres, elles m’ont toutes marqué et changé. J’ai besoin de vous revoir, ne fut-ce que pour vérifier que je ne suis pas trop un parfait salaud. Mais je m’égare. J’avais promis de ne parler que de moi et de ne pas vous reprocher votre absence. J’ai failli tenir bon. Rassurez-vous, j’arrête. D’ailleurs, je ne dépend pas de vous pour rester sain d’esprit, votre conversation me manque juste, et cette musique de fin de siècle ne vaut pas celle du siècle dernier. Il est temps que je paye ma consommation et que j’aille finir la soirée ailleurs.
Ps : n’oubliez pas, le pub le plus proche du Cheval Blanc, dans cent ans. J’y serais, et je promet que ce sera dans de meilleurs dispositions. Je ne suis jamais mélancolique très longtemps.
Ce n’est pas dans ma nature, vous le savez, pas vrai ?
Hob.
2131
Dites-moi que vous n’étiez pas en Angleterre quand les bombes sont tombés. J’en suis sorti juste à temps, et je fais le tour des survivants, mais aucun de ceux à qui j’ai parlé n’a le souvenir d’avoir rencontré un homme comme vous. J’essaie de me dire que vous n’étiez pas forcément britannique, malgré votre anglais parfait, mais… J’ai vu les images, celles que les IA et les roi-patrons qui se sont arrogés le pouvoir n’ont pu empêcher de filtrer. Si vous y étiez… Honnêtement, je ne suis même pas sûr que moi j’aurais survécu.
Dites-moi que vous n’y étiez pas.
2147
Est-ce qu’il y aura seulement encore du papier en 2189 ? Est-ce qu’il y aura seulement une planète Terre ? Nous étouffons, Étranger, nous étouffons tous dans nos vapeurs de produits chimiques, dans nos gaz de pots d’échappement, l’air est pollué, la terre se meurt, je n’ai pas mangé depuis six mois, je pourrais tuer pour un morceau de pain mais il n’y a plus de pain dans toute l’Europe, j’ai besoin de vous, j’ai besoin que vous me sortiez du caniveau comme vous m’en avez sorti en 1689, pour que vous me demandiez si j’ai encore envie la volonté vivre pour retrouver celle-ci, j’ai besoin de vous.
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C’est ma dernière feuille de papier. Je la garde depuis quatre ans en vue de 2189, parce qu’il y a longtemps que je ne crois plus que vous serez au rendez-vous, mais à quoi bon l’économiser quand nous pouvons tous mourir demain ? Je n’ai pas vu la lumière du jour depuis trois ans. Sous terre, c’est le seul endroit où on peut encore survivre, mais dans quelles conditions ?Vous savez que j’ai du me vendre moi-même ? On crève tellement la dalle qu’on a accepté le retour de l’indenture. J’ai perdu ma liberté mais au moins je peux manger. Ils n’utilisent pas de fouet, mais ils n’en ont pas besoin, pas quand ils ont des colliers électriques pour nous forcer à travailler pour leur Grand Projet, quel qu’il soit. On parle de nous déplacer. Vers où ? Je ne sais pas. Je ne suis même pas sûr du pays où je suis. Je ne contrôle plus rien. Je ne pourrais jamais haïr la vie, mais je déteste l’ironie du sort. Est-ce que je mérite ce sort, après l’avoir infligé à d’autres ? Probablement. Est-ce que je veux quand même vivre ? Oui, même si la vie est une chienne et que je n’en puis plus de ne pas savoir si v
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Rendez-vous au pub le plus proche de l’auberge du Cheval Blanc sur la planète habitée la plus proche. Je suis sûr que vous trouverez ça, futé comme vous l’êtes. Quelle vie de fou, pas vrai ? Au cas où vous vous poseriez la question, j’adore !
2189
Dere Unkouth,
Quand je me suis assis pour écrire ma dernière lettre, il y a cent ans, je me suis juré de parler de vous le moins possible et de m’en tenir aux termes de notre contrat : parler uniquement de moi et de mon expérience de la vie. J’ai, si j’en crois ma relecture, plus ou moins réussi à tenir parole (oublions les dernières lignes, je n’aurais pas du boire ce dernier verre, mais je l’ai payé au plus fort). Je sais d’avance que je ne vais pas réussir à tenir une deuxième fois le défi. Vous me
Essayons quand même, parce qu’il y aurait tant à dire ! L’humanité a atteint les étoiles ! Je n’en reviens toujours pas. Je me revois encore, il y a deux siècles à peine, le souffle coupé de voir l’homme s’arracher à la gravité terrestre et marcher sur la Lune. Qu’aurait dit Newton s’il avait vu ça ? Et bien, même après avoir vécu l’alunissage en direct devant ma télévision, je n’aurais jamais pensé quitter la Terre même dans mes rêves les plus fous. Pour moi, la science fiction allait rester de la science fiction. Après tout, pourquoi quitter la Terre, avec tout ce qu’il restait à faire dessus. Je sais, je sais. Des fois, mon instinct de ce qui va se faire ou pas dans le futur n’est pas si bon que ça. En tout cas, nous voilà dans les étoiles à découvrir qu’il existe tout un univers à découvrir là dehors. Le saviez-vous ? Êtes-vous un alien venu d’un autre monde au lieu d’un diable ou d’une fée comme je l’ai d’abord pensé ?
Je suis sûr que si vous avez lu ma dernière lettre, malgré le fait que c’est impossible vu qu’elle n’a jamais quitté la sûreté de mon coffre fort puis de la poche de mon manteau avant d’embarquer avec moi dans un vaisseau spatial, vous avez pensé que l’humanité était condamnée et que nous avions allumé notre propre bûcher funèbre. Ne mentez pas. Je vous connais trop bien, et je vous ai déjà dit que je savais que vous ne nous estimez pas beaucoup. De toute façon, et s’il faut être honnête, il y a des moments où je l’ai cru aussi. Si j’avais été un autre homme, je serais mort de faim avant d’avoir pu atteindre les étoiles. J’ai vécu dans le noir sous la terre pendant trente ans, pendant que les pluies acides ravageaient ce qu’il restait de vie sur Terre. J’en suis sorti claustrophobe, mais c’est un problème qui se soigne et au moins j’en suis sorti vivant. Bien d’autres ne peuvent en dire autant. Les sous-sols des villes et des mines sont des cimetières dont on a souvent même pas sortis les cadavres. C’était… Je sentait que les années à venir allaient être dures. Au lieu de ça, elles ont été pire. C’était comme si l’humanité était déterminée à s’auto-détruire de la manière la plus rapide possible. Nous avons tant perdu... Nous ne sommes pas passé loin de l’extinction, et c’est la vérité vraie. Peu d’espèces sur Terre peuvent se vanter d’avoir eu notre chance.
Jamais plus vous ne me prendrez à encenser le monde capitaliste qui m’a enrichi plusieurs fois, mais il faut reconnaître une chose à la classe dirigeante qui a pris le pouvoir sur Terre : ces gens voulaient survivre, et ils se sont arrangés pour le faire. Ils nous ont presque ou tout à fait réduits en esclavage, selon les endroits, ils ont fini de détruire totalement certaines terres dans leur avidité à s’emparer de leurs ressources, mais ils ont réussi à quitter la Terre, et ils ont accepté d’embarquer certains d’entre nous avec eux. Pas par bonté de cœur, bien sûr, mais parce qu’on a toujours besoin de domestiques et de travailleurs pour reconstruire une société. Je me suis arrangé pour être de là partie. Une fois dans les étoiles, nos rois-patrons ont eu une surprise. Nous n’étions pas seuls. Nous ne l’avions jamais été, et les autres étaient beaucoup plus proches que nous le pensions. Quand à eux, ils ont été surpris de nous voir. Eux aussi avaient parié sur notre extinction, et se frottaient les mains en pensant aux ressources qu’ils allaient pouvoir récupérer dans le sous-sol terrestre. Dans les étoiles, nos rois-patrons découvrirent qu’ils étaient plus et moins riches qu’ils ne le croyaient à la fois. Ils ont formé un Conglomérat avec ces aliens qui avaient le même vide à la place du cœur. La Terre et toutes ses ressources, y compris les habitants qui sont toujours coincés dessus sans espoir de survie à long terme, leur appartient désormais. Ils ont un papier qui le prouve.
Les salauds. Mais ils ne sont pas seuls à toujours retomber sur leurs pattes. Moi aussi je suis doué pour ça. Je me suis rendu indispensable à ce Conglomérat parce qu’il fallait passer par là et je suis à présent le premier terrien à posséder mon propre vaisseau spatial. C’est différent d’un voilier ou même d’un navire à vapeur, mais mon expérience de marin m’a bien servi, tout comme mon diplôme de pilote, acquis pour le plaisir en 2012. J’ai vite compris comment me débrouiller avec ce nouveau jouet. Et avec un univers entier à ma portée, plus d’inquiétude de me faire découvrir maintenant. Il y a des races qui ressemblent suffisamment aux Humains pour que je passe inaperçu un siècle ou deux parmi eux, et on s’étonnera moins de ma longue vie au milieu d’êtres quasi-immortels, ou chez des peuples qui ont une espérance de vie de quelques semaines.
Le meilleur côté d’être dans les étoiles, c’est que j’ai redécouvert ce que c’était que de respirer un air pur et que de boire de l’eau propre. Je n’avais pas réalisé à quel point air et eau s’étaient dégradés dès le XIXème siècle. À la fin, nous en étions réduits à boire de l’eau de vaisselle. Souvent, j’ai du me priver de nourriture dans l’espoir que quelqu’un d’autre que moi vive.
Mais c’est du passé et maintenant j’ai à nouveau la belle vie. Il y a deux siècles, je me plaignais que l’avion avait ôté sa magie aux voyages, mais maintenant que je peux aller d’une planète à une autre, j’ai retrouvé cette magie. Se tenir sur le pont de son propre vaisseau et regarder les étoiles s’approcher sans avoir les nuages pour nous séparer, cela n’a pas de prix. Il y a tellement de choses à découvrir, tellement de gens à rencontrer, de nourritures à goûter… Le plus dur c’est de savoir par où commencer, et réunir l’argent pour le faire ! J’ai obtenu des papiers une fois que j’ai pu racheter mon indenture. Étrangement, les papiers d’identité ont l’air plus facile à falsifier à première vue que ceux sur Terre au siècle passé. Ce monde a l’air moins obsédé par la sécurité que le nôtre, et je ne m’en plains pas. Ma survie va être grandement facilitée.
Enfin, me voilà il y a dix ans, un homme libre à nouveau, et propriétaire de mon propre vaisseau, à condition de le mettre au service des intérêts du Conglomérat. J’ai juré, tout en étant déterminé à m’en libérer totalement le plus vite possible. Je n’avais donc plus qu’à décider quoi faire de ma vie. Je me suis fait contrebandier. Ma cargaison ? Pour la deuxième fois, de la chair humaine.
N’allez pas vous offusquez, dites ! J’ai bien appris la seule leçon que vous m’avez volontairement donnée au cours des ans. Mes passagers sont consentants, et je ne les pressure pas jusqu’au sang comme d’autres contrebandiers ne s’en gênent pas. Officiellement, je transporte des matériaux pour le Conglomérat, mais dans mes soutes, je transporte aussi illégalement des marchandises terriennes vers les étoiles. J’ai eu un Vermeer entre les mains une fois, et j’ai même vendu un incunable sorti des éditions Gadling en 1476. Ma tête quand j’ai vu ce livre dans mes caisses, j’en rit encore ! Je transporte donc ces quelques œuvres d’art qui ont survécu au nez et à la barbe du Conglomérat et qui attirent des aliens curieux de découvrir les rares éléments de la culture terrestre ayant survécu aux ravages de ces cent dernières années, mais dans mes compartiments cachés, il y a toujours la place pour un type de marchandise qu’il est interdit de transporter hors de la planète, sous peine de mort : les esclaves Humains du Conglomérat. Je ne décolle pas de la Terre sans au moins trois ou quatre de ces pauvres hères cachés derrière le reste de ma marchandise, et s’ils sortent en catimini quand je m’arrête pour me ravitailler, qu’est-ce que j’en sais, moi ? Le Conglomérat n’a qu’à me fournir des caméras de surveillance qui ne tombent pas en panne à chaque atterrissage. On n’a jamais trouvé ce qui ne fonctionnait pas dans les circuits de mon vaisseau. Quel dommage. Donc oui, je transporte à nouveaux des hommes et des femmes qui sont forcés de voyager allongés dans le noir sans savoir de quoi l’avenir sera fait pour eux, mais ce faisant, je paye ma dette aux premiers que j’ai transporté. Ça ne suffira pas à racheter mon âme, si j’en ai encore une, mais je fais moins de cauchemars à ce sujet.
Comme vous le voyez, je reste un égoïste. Et si vous croyez que je ne le suis pas et que j’ai suffisamment changé, je vais vous rassurer tout de suite. Si je prends tous ces risques, ce n’est pas pour l’argent, mais ce n’est pas non plus parce que c’est la bonne chose à faire, ou pas que. C’est parce que je ne peux m’empêcher de penser qu’un jour, la personne que je découvrirais cachés derrière les caisses que je charge dans l’espoir que je leur face quitter une Terre mourrante, cela pourrait bien être vous.
Et voilà. Je vous avais dit que je n’allais pas pouvoir m’empêcher d’aborder le sujet. Je pense à vous tout le temps. Pas le jour, quand il y a trop de choses à faire et de gens à rencontrer, mais quand ma tête tombe sur l’oreiller et quand je me réveille, vous êtes la dernière et la première personne à qui je pense.
Ça fait quatre cent ans que je ne vous ai pas vu, mon Étranger, et j’ai peur, peur de ce qui as bien pu vous arriver. Je vous connaît assez pour savoir que vous pouvez être un connard pompeux et condescendant et que vous êtes incapable de dire ces trois mots si simples pour le reste d’entre-nous, « je suis désolé ». Mais même vous n’êtes pas borné au point de disparaître quatre cent ans pour un point d’honneur. En fait, vous avez intérêt à me fournir une putain de bonne excuse quand nous nous reverrons (quand, pas si, vous m’entendez ?), ou je vous pète le nez.
J’ai essayé de vous retrouver avant de quitter la Terre, peut être pour toujours. Avant qu’internet ne soit définitivement coupé à toutes les personnes ne travaillant pas directement pour les rois-patrons, j’ai écumé les moteurs de recherches et les logiciels de reconnaissance d’image. En vain. Je n’en suis pas étonné. Je sais si peu de vous. Vous ne m’avez même pas laissé un nom, et je me sent stupide de ne pas avoir compris que vous ne vouliez pas que nous soyons l’un pour l’autre autre chose que des étrangers. Je voulais autre chose, et j’ai tout gâché. J’ai été Orphée se retournant pour voir Eurydice, l’époux de la femme-selkie la perdant à jamais pour avoir tenté de la contrôler. Maintenant, je reste là avec mes regrets et mes questions.
Ces questions… Impossible de leur échapper. Dès le départ, vous m’avez trop fasciné pour que je n’essaye pas d’en apprendre plus sur vous. J’ai cru être raisonnable en ne cherchant pas à découvrir votre identité, mais c’était seulement parce que je m’enorgueillissait de réussir à percer suffisamment vos défenses pour que vous me parliez enfin de vous. Résultat ? Huit cens ans après vous avoir rencontré je reste gros Jean comme devant et je ne sais rien, ou si peu. Si j’avais su, j’aurais passé mes nuits et mes jours dans les bibliothèques d’Oxford et de Londres avant que le tapis de bombes de l’Union Méditerranéenne ne les détruise pour toujours. Vous étiez forcément dedans. Vous êtes trop remarquable pour ne pas avoir été remarqué par quelqu’un d’autre que Johanna Constantine
Ce que je sais de vous tiens en une phrase. Vous êtes immortel, vous connaissez le nom des gens et vous connaissez leurs vies, vous passez des pactes et rendez des écrivaillons célèbres alors qu’ils ne le méritaient pas, vous pouvez faire voir à des femmes ambitieuses leurs démons en leur soufflant une poudre dans les yeux (sable ? ou autre chose ? ) et vous refusez l’idée même d’avoir des amis.
Ça, ce sont mes certitudes. Le reste je le devine d’après nos entretiens. Vous n’aimez pas les gens, cela se voit à la manière dont vous vous fermez à leur approche et à votre manière de porter des vêtements serrés qui vous montent jusqu’au cou ou de long manteaux larges qui gardent les passants à distance. Je suis sûr que vous avez détesté le jour où les gants sont passés de mode. Vous n’avez aucune compétence sociale, ce qui indique que vous ne sortez pas beaucoup. Je sais aussi que vous n’êtes pas humain. Vous avez parlé de vous en disant « l’être que je suis », pas l’homme que je suis. Je vous soupçonnerait bien d’être un vampire, mais j’ai vu votre reflet dans un miroir au Cheval Blanc. Peut être même un miroir que j’y avais placé là moi-même pour vérifier cette théorie, mais ce n’est pas le propos. Alors, qu’êtes-vous ? Démon, diable, Satan, fée, ou autre chose ? Qu’est-ce qui as pu vous arriver pour expliquer ce long silence ? Répondez-moi
Mais pourquoi j’écris tout ça, en fait ? Peut être que j’espère que me voir fouiner dans votre vie suffira à vous faire réapparaître. Peut être que je n’en peux plus de ne pas savoir si vous êtes mort ou vivant. Qui a dit « l’incertitude, c’est ça qui tue » ? Est-ce que c’est seulement une citation de quelque chose, ou est-ce que j’imagine des choses ?
Je vais m’arrêter là, avant d’écrire quelque chose que je vais regretter. Sachez seulement ceci : je porte à présent le nom de Obgadlin, je pilote un vaisseau appelé le Cheval Blanc et le pub le plus proche de la Terre est un infâme boui-boui connu localement sous le nom de « Chez Illllllll », quoi que ça veuille dire. J’aurais pu reconstruire une nouvelle Nouvelle Auberge, ou je pourrais le faire dans l’avenir, mais je ne crois pas qu’on en arrivera là. La première nouvelle Auberge, je l’ai construite pour vous. Je ne peux pas en bâtir une autre en sachant que vous ne la trouverez probablement jamais. L’univers que j’ai découvert est infiniment trop grand pour des miracles comme celui-là et j’en ai fait mon deuil. De toute façon, je doute que vous aimiez l’endroit où je suis actuellement assis pour vous écrire. On n’y sert pas de bière et une seule boisson est digérable par l’estomac humain. C’est dégueulasse, mais au moins c’est de l’alcool, et en fermant les yeux je peux presque me rappeler l’odeur du Cheval Blanc en 1489 et vos yeux quand ils ont pour la première fois fixé les miens.
Je dois être plus saoul que je pensais, alors mieux vaut m’arrêter là avant que je dise quelque chose que je finisse par regretter. Bonne nuit, et retrouvez votre route vers moi si vous l’avez perdu.
Votre ami, si vous le voulez,
Hob
2288
J’ai oublié le nom de mon fils. Qu’est-ce qui va m’arriver si j’oublie un jour votre visage et que je ne puisse plus vous reconnaître ? Est-ce que je peux survivre à ça après toutes ces années où l’idée de vous revoir a été la seule chose qui m’ait gardé sain d’esprit ?
2289
Mine Unkouth,
Mon Étranger.
Vous avez remarqué, bien sûr que je vous appelle mon Étranger ? Je suis sûr que vous détesteriez cette utilisation du possessif, mais prouvez-moi que vous avez déjà eu une telle relation avec quelqu’un d’autre et nous pourrons en discuter. Nous nous sommes rencontrés en 1389, j’ai le droit de vous appeler comme je veux non ? Cela fait neuf siècles que je vous connais et il n’y a pas assez d’alcool dans l’univers pour pour dire à quel point ça votre silence me tue. En… 1789 ? 1889 ? Ou alors c’était avant ? Les détails m’échappent, mais vous m’avez dit que je pouvais être blessé ou capturé avec un sérieux tel que mon sang c’est glacé dans mes veines. Je me demande à présent s’il en va de même pour vous. Je m’en voudrais de vous avoir fait prononcer une prophétie auto-réalisatrice, tout comme je m’en veux pour me faire mentir moi-même. C’était en 1889 je crois que je vous ai dit que les gens valaient souvent mieux que ce qu’on croit d’eux. Non, je suis sûr que c’était en 1889, parce que c’était le début de notre dispute. Vous avez même paru être content de voir que j’avais changé, ou essayé de changer pour le mieux, mais peut être que vous vous trompiez. Après tout, même en sachant que vous pouviez être blessé ou capturé, je ne vous ai pas cherché. J’aurais pu. En 1989, j’avais les moyens. Même en 2089 j’aurais pu. À défaut de moyens, j’avais des contacts à l’époque. En 2189 j’avais définitivement les deux. Je ne l’ai pas fait, parce que la vérité c’est que je suis un lâche. Pourquoi suis-je encore vivant alors que tous ceux que j’ai jamais aimé sont morts et que vous même avez disparu corps et bien ? Parce que j’ai peur de la mort au moins autant que j’ai envie de croquer la vie à pleine dent, voilà pourquoi. Vous m’avez vu à mon plus bas en 1689, vous m’avez vu occupé au métier le plus ignoble qui soit en 1789, mais même ainsi j’avais trop peur de vous offrir mon aide seulement pour vous voir vous détourner de moi avec dégoût, soit parce que vous étiez trop fier pour l’accepter, soit parce que vous auriez compris pourquoi je tenais tant à vous retrouver et refusé que ce je vous offrait. Mon cœur se serait brisé si vous m’aviez fait ça, et pourtant vous en auriez parfaitement eu le droit. Je…
Il a fallu que je lâche ma plume et que je sorte faire un tour, ou j’allais exploser. Je ne suis jamais allé très loin, au cas où vous seriez arrivé dans l’intervalle, mais bien sûr ça n’a pas été le cas. Je suis à nouveau « Chez Illllllll », mais les temps changent, l’endroit est devenu presque honnête, et est même tenu par une Terrienne. Figurez-vous que c’est même moi qui ai fait sortir ses grands parents de cet enfer qu’on continue de nommer la Terre, alors je dois encore être capable de faire quelque chose de bien et d’en récolter l’esprit. Ne lui dites pas par contre, mais ce qu’elle appelle de la bière ressemble plus à du jus de café, et mieux vaut ne pas parler de ses tentatives de recréer la cuisine terrienne à partir du souvenir de ses grands parents et d’ingrédients aliens.
Ma vie dans une galaxie plus grande que moi continue d’être incroyable. Ces deux cent dernières années, j’ai rencontré des hommes-chats, des femmes-requins, et même un Green Lantern se rappelant de l’époque où un Terrien (voire trois, quatre et même six si mes souvenirs ne sont pas trop flou) protégeait l’univers. J’adore rencontrer toutes ces cultures, découvrir toutes ces planètes. Par contre, j’ai cessé d’être contrebandier. Le risque devenait trop important et la Terre… Mieux vaudrait ne pas en parler, sans doute. Aux dernières nouvelles, même l’air était devenu irrespirable, et le Conglomérat, ou plutôt ses successeurs, continuent d’en exploiter jusqu’aux dernières gouttes d’eau qui restent au fond de flaques d’eau stagnantes dans ce qui était jadis la Dorsale Atlantique. Je ne crois pas être capable de voir ce que la Terre est devenue. Je ne reconnaîtrait peut être même pas les continents à présent. Il paraît que ce ne sont plus que de hauts plateaux s’effondrant peu à peu sur eux-même. Le Conglomérat finira par en exploiter même le magma, et alors ce sera la fin. J’aimerais dire que je ne le verrais pas, mais vu que je ne compte toujours pas passer l’arme à gauche face aux beautés de l’univers, si, je le verrais.
Qu’au moins ce soit le plus tard possible !
J’essaie de me consoler en me disant qu’au moins l’humanité est toujours là et qu’elle s’épanouit dans les Étoiles, loin des griffes du Concordat. Nous sommes des nomades maintenant, plus heureux peut être de ne pas être attachés à une terre que nous finissons par abîmer à force de l’exploiter. Je suis heureux pour eux mais…
Savez-vous ce que c’est que de vivre uniquement parmi des gens qui parlent d’un pays dont vous vous souvenez comme d’un souvenir lointain ? Je suis un immigrant de première génération perdu au milieu de personnes dont les grands parents ou les arrière grand parents ont quitté la Terre enfants. Certains ne s’identifient même plus comme des Terriens. On approche du jour où je n’aurais plus de peuple. J’ai tout perdu avec la Terre. Il n’y a plus que vous pour vous souvenir avec moi, peut être.
Mais pour combien de temps ? J’ai presque dix siècles d’existence, mon Étranger. Vous en avez peut être vécu dix fois plus, mais je reste un Humain, et ma mémoire flanche. Est-ce que je suis né dans le Surrey ou dans le Kent ? Ai-je servi en France pendant la Guerre de Cent Ans, ou bien n’y suis-je allé pour la première fois qu’après la Guerre des Deux Roses ? Ai-je bien vu un serpent de mer ou était-je saoul ce jour-là ?
Le jour où j’ai réalisé que j’avais oublié le nom de mon fils a été le pire jour de ma vie ce dernier siècle. J’aurais eu besoin de vous ce jour là. Vous m’avez sauvé ce jour là, parce que j’ai écris son nom et celui de ma femme dans ces lettres. Si je n’avais pas pu les retrouver… Je ne sais sincèrement pas ce que j’aurais fait. Le pire, c’est que même en ayant oublié leurs noms et leurs visages, oublié leurs voix et toutes ces petites choses qui fait que je les ai aimé, j’ai toujours mal en pensant à eux. Si je les oublie, j’aurais toujours mal et je ne saurais même pas pourquoi.
Comment on peut vivre avec ça ? Est-ce que vous avez la réponse, Étranger ? Est-ce pour cela que vous m’avez re que vous avez préféré partir ?
Je ne peux pas les perdre. Je ne peux pas vous perdre. J’ai besoin que vous reveniez, mon Étranger, et je me fout d’avoir l’air en détresse quand j’écris ça, mais j’ai besoin de vous. Vous êtes parti depuis six siècles et moi je ferme ma gueule depuis tout ce temps dans l’espoir que vous arriviez un jour la bouche en cœur pour reprendre nos discussions comme si rien ne s’était passé, et je me suis juré, juré d’aller dans votre sens, de prétendre que tout est normal, mais je ne peux pas continuer comme ça, pas quand ça me tue de l’intérieur de me contenir comme ça même dans mes lettres, alors tant pis si ça vous fait fuir encore une fois pour les six prochains siècles, mais il faut que je vous dise que du jour où je vous ai rencontré j’ai su que je voulais en savoir plus sur vous, non que je vous ai voulu vous. C’était… putain, c’était comme d’être frappé par un éclair. C’était quelque chose dans vos yeux, ces yeux qui me semblaient si profonds alors, avant de réaliser un siècle plus tard qu’ils étaient faits d’étoiles tourbillonnantes dans les ténèbres. Je ne pouvait même pas mettre de mots là-dessus à l’époque. J’étais un fils de paysan devenu soldat parce qu’il fallait bien manger et qu’on était trop nombreux pour qu’il y ait du travail pour tout le monde à la ferme. Qu’est-ce que je connaissais du monde ? Rien. J’avais couché avec des putains à l’armée, mais là ce coup d’éclair, je savais pas mettre de mot dessus, alors que c’est un mot très simple. C’était du désir. Un désir violent, terrible, irrépressible. Si j’avais su ce que c’était, je vous aurais suivi quand vous êtes sorti pour tenter de vous plaquer contre un mur et vous arracher un baiser. À l’époque, j’étais un homme doté de désirs simples, mais je me suis civilisé. Un peu.
À notre rencontre suivante, je savais ce que c’était ce feu à l’intérieur de moi, mais je n’ai rien fait ou dit de cette connaissance nouvelle. Le désir entre hommes… c’était censément une aberration. Si je tenais le putain de premier prêtre qui a sorti une connerie pareille, je lui ferais rencontrer le mur avec ses dents, mais plus aucun descendant de terrien ne se souvient même du nom de Jésus Christ alors ce n’est pas la peine de nourrir des pensées pareilles. Toujours est-il que je n’ai rien fait ce jour là, et même sans les paroles de haine crachées par les prêtres je ne l’aurais pas fait. Quelque chose dans votre regard m’en aurait empêché. Des fois, vous me faites peur, mais cette même peur me pousse vers vous, alors même que je ne sais pas où vous êtes, ni si vous êtes encore en vie, ni si vous m’avez pardonné ou si vous vous êtes pardonné les choses que je suis sûr que vous vous reprochez, parce qu’on ne peut pas arriver à mon âge et le vôtre sans se vomir un petit peu.
La fois suivante, j’étais préparé, du moins je le croyais. J’étais au sommet du monde, j’avais une épouse et un fils que j’aimais plus que tout au monde, et je vous voulais quand même. L’humanité résumée en quelques mots. Risible ? Non, juste humain. J’ai tenté de vous séduire par ma réussite et j’ai lamentablement échoué. Je crois à ce jour que vous n’avez rien perçu de ma vaine tentative. Qu’est-ce que je croyais aussi, à me vanter de ma réussite devant quelqu’un… comment disiez vous, « l’être que vous êtes » ? Pas étonnant que vous soyez allé en voir un autre. Oh, vous m’avez rendu furieux ce jour là à aller discuter avec ce vieux Will comme si c’était la personne la plus importante au monde alors que j’étais là avec ma vie parfaite et mes côtes d’agneau cuites à point. J’en rit, quand je n’en meurs pas de honte. J’étais un odieux personnage à l’époque. Je le suis encore, par bien des aspects, mais j’espère que vous me le pardonnerez car je crois que vous savez l’être vous même. Cela se voit dans le pli de votre bouche et dans votre interminable silence.
Où en étais-je ? 1689 ! Cette fois là, j’étais au fond du trou. M’auriez vous offert plus qu’un bon repas et un manteau, je vous aurais craché au visage. J’étais censé vous éblouir par ma réussite, pas recevoir votre pitié devant ma chute. J’aurais pu vous mordre, si vous m’aviez jeté ne fut-ce qu’un regard de pitié.
Et puis, 1789. J’ai maudit Johanna, vous savez ça ? De nous avoir interrompu. Vous et moi, ce jour là… Vous étiez dans de bonnes dispositions. Même ma déplorable occupation de l’époque ne vous a pas fait reculer. Vous auriez pu m’agonir d’insultes et elles étaient méritées. Au lieu de ça, vous m’avez éclairé et j’ai vu la vérité de vos propos. Deux siècles plus tôt, je ne l’aurait pas accepté avec tant de grâce mais c’est là que les dernières miettes de votre mépris à mon égard se sont envolées. Cette fois là j’ai même cru lire dans vos yeux… Mais je me trompais, n’est-ce pas ? Vous n’auriez pas hurlé au mot d’ami cent ans plus tard pour accepter ma proposition de me suivre pour poursuivre la soirée dans le cadre plus intime de mon logement, et je n’espérais même pas vous entraînez dans mon lit ce soir là. Je me disais qu’il y aurait toujours le temps plus tard, que nous avions tout le temps du monde.
Je ne veux pas parler de 1889.
Mais peut être qu’il faut que j’en parle, et que je m’excuse. Cette année là pèse trop lourd sur mon estomac. J’en rêve, encore, vous savez ? Enfin, je parle de rêves, ce sont des cauchemars. Je me tiens là, au milieu du Cheval Blanc qui est tel que dans mes souvenirs, mais des fois c’est l’auberge de 1889 et d’autres fois celle de 1389, et vous êtes devant moi. Vous n’avez pas de visage. Vous n’êtes qu’une ombre impalpable et vous vous détournez et rien de ce que je dis ne parvient à vous retenir et je sais que vous allez vers un grand danger, ou un piège, ou à la mort, mais quand j’essaie de le dire, il n’y a que des bulles de savon qui sortent de ma bouche et les clients se mettent à rire. Et moi, j’essaie de leur expliquer, de leur dire que si je ne parviens pas à vous arrêter vous n’allez pas revenir, mais ce ne sont toujours que des bulles qui sortent de ma bouche et vous êtes déjà en train de passer la porte, alors je me mets à courir, mais au-delà de la porte, il n’y a que le néant.
Je hais ce cauchemar. Je faisais de beaux rêves, jadis. Maintenant, si j’en fait, je ne m’en souviens pas. Pas depuis… Je ne sais pas, le XXème siècle ? C’est comme si en vous perdant j’avais perdu l’envie de rêver.
Des fois, j’arrive à vous retenir et le cauchemar s’arrête. Je vous tire vers moi alors, et ce sont encore des bulles qui sortent de ma bouche, mais toutes irisées. Vous, toujours sous forme d’ombre, en percez une et toutes les lettres de mon discours se mettent à flotter autour de nous, et je devine un sourire dans l’ombre en face de moi, alors je vous entraîne vers les étages de l’auberge, parce que j’ai des choses à vous dire qui sont pour vos yeux seuls. Dans l’escalier, je sens votre souffle sur ma peau et je me retourne, comme Orphée vers Eurydice, mais vous êtes encore là. Je plonge mes mains dans l’ombre, je cherche de la peau, des cheveux, quelque chose de concret, je veux vous embrasser, vous dire…
C’est toujours là que je me réveille. Même dans mes rêves, je n’arrive pas à aller plus loin sans votre permission.
J’ai relu toutes ces lettres que je vous ai écrit. J’ai l’air de vous y accuser de votre réaction en même temps que je vous jure que je la comprend. Vous parlez de signaux mélangés, pas vrai ? La vérité, c’est que j’oublie trop souvent que vous n’êtes pas humain. Vos sentiments, vos pensées me sont totalement étrangères et je ne peux pas m’attendre à ce que vous pensiez comme moi. Il m’a fallu côtoyer des aliens pour parvenir à le comprendre. Vous voyez ? J’apprends toujours.
J’ai mis presque cent ans à me décider à écrire cette lettre en particulier. Toutes ces choses, je veux vous les dire depuis si longtemps. Je m’en suis d’abord empêché pour ne pas vous faire fuir une deuxième fois, et parce que de mon temps confesser de tels sentiments pour un homme ne se faisait tout simplement pas, si on tenait à la vie. Alors pourquoi le faire maintenant ? Est-ce que cela vaut le coup quand vous êtes probablement mort et qu’il est tout tard pour tout ça ? J’ai hésité, presque cent ans. Mais ce n’est pas pour vous que je le fais, n’est-ce pas, si vous êtes mort, c’est pour moi. Allez, je me lance et j’espère que vous appréciez à quel point c’est dur pour moi. Je vous aime, mon Étranger, et je vous désire. L’un n’est jamais allé bien longtemps sans l’autre. Les choses que je rêve de vous faire, quand je suis éveillé et que je n’ai aucune pensée pour me détourner de vous… Je pourrais en noircir des pages des caresses que je veux déposer sur votre peau, de la manière dont je veux passer ma langue sur votre cou, des mots que je vous soufflerais à l’oreille pour voir si vous êtes capable de rougir… Mais si je ne voulais de vous qu’une rapide étreinte, je me serais jeté à vos genoux sans me soucier du lendemain, et je n’ai jamais voulu ça. Je veux vous connaître. Je veux que vous me disiez votre nom et ce qui rend vos yeux si tristes alors qu’ils sont remplis d’étoiles. Je veux savoir à quel point vous êtes important ou puissant pour vous dire que je m’en fous. Je veux comparer nos expériences et que nous rions de toutes les erreurs que nous avons fait au passage, sans jugement et sans rancœur. Surtout, surtout, je veux vous sourire quand vous arrivez pour que vous sachiez que vous êtes arrivé à bon port.
Si je dois être encore plus honnête, je veux compter plus que nul autre pour vous, parce que c’est ce que vous êtes pour moi, mon Étranger, la personne la plus importante de ma longue vie, plus importante encore que le souvenir de mon Éléonore et de mon Robyn. N’allez pas croire que ça veut dire que je dépend de vous ou que j’ai besoin de vous pour survivre. D’abord, ça vous monterait à la tête et vous n’en avez pas besoin, et ensuite ce serait malsain de mettre ce poids sur vos épaules. Je peux vivre sans vous, même si je suis jaloux de tous ceux à qui vous avez accordé plus d’attention que moi. J’ai même été jaloux de Shakespeare. Shakespeare ! Vous savez que ses œuvres ont enfin été oubliées ? Dickens a atteint les étoiles, mais pas ce vieux Will. Mais je m’égare, il est presque minuit et j’ai passé un pacte avec moi-même. Au jour de notre non-réunion j’ai le droit de vous écrire et de me faire du mal, mais jusqu’à minuit seulement. Ensuite, je dois retourner à ma belle ou terrible vie et ne plus trop penser à vous jusqu’à l’anniversaire suivant.
Voilà. C’est dit. Haïssez-moi maintenant si vous le voulez, vous avez ma permission, mais il fallait que je le dise parce que je sais maintenant que je sais que je risque de l’oublier sinon. Comme je vous l’ai dit, cette lettre est pour moi, et pas pour vous. J’ai changé, mais je suis encore un bel égoïste, quand j’en ai envie. Et aujourd’hui, avant de clore au siècle prochain mon premier millénaire depuis que j’ai décidé de profiter de la vie au lieu de mourir comme un imbécile, j’avais besoin d’être égoïste.
Dites-moi que vous n’êtes pas un imbécile, même si j’en suis très fort convaincu.
Tout ça pour dire que si vous êtes encore en vie, ne craignez pas de revenir vers moi. Je suis prêt à n’être que votre ami. Je ne vous ferait même pas lire ces lettres pour ne pas placer cette pression sur vos épaules. Vous revoir suffira à effacer les quelques regrets que je pourrais avoir de ne pas avoir de vous tout ce que j’aurais voulu avoir. De toute façon les anciens et les presque amants font souvent les meilleurs amis, je suis bien placé pour le savoir. Et ne vous inquiétez pas, tout ira bien pour moi. J’ai aimé d’autres personnes après Éléonore, hommes et femmes. Rien que ces trois derniers siècles, j’ai été marié quatre fois, et si je ne vous en ai pas parlé dans ces lettres, ce n’est pas pour vous donner l’impression que je me gardais pour vous ou quelque bêtise du genre, mais parce que j’essaie de ne pas m’attacher pour que les perdre me fasse moins mal (surprise ! ça ne marche pas !).
Il est minuit moins cinq, ou l’équivalent local, et je dois poser mon stylo, alors je lève mon verre à vous, min leof, min beluvèd. Où que vous soyez, soyez vous même, ou soyez la personne que vous voulez être.
Où que vous soyez, revenez-moi.
Hob
2373
Min Unkouth, min beluvèd,
Je me souviens de votre voix et de vos yeux, mais quelle était la couleur de votre peau ? Blanche comme l’albâtre ? Blanche comme l’os ? Votre minuscule sourire faisait-il naître une fossette sur votre joue gauche, ou je l’ai rêvé ça aussi ? Serais-je encore moi même quand je vous aurais oublié ? M’avez-vous oublié ? Faut-il que je crie dans le vide intersidéral jusqu’à m’étrangler pour qu’enfin surgisse une réponse ?
2389
Min Unkouth, min Beluvèd,
Ça y est. Un millénaire depuis que je vous ai rencontré, et depuis que ma vie a prit le plus inattendu des tours. Je vous aurais vu six fois dans ma vie (1389 1489 1589 1689 1789 1889) et raté cinq fois (1989 2089 2189 2289 2389). Je n’ai pas besoin de vous dire quelle partie de cette vie j’ai le plus aimé, mais si ce cap est difficile à passer, je sais que le prochain sera pire.
J’ai (encore) relu mes lettres, et je crois que c’est l’heure du bilan. À l’heure de sa mort, tout homme est censé faire le bilan de sa vie, non ? Je vous arrête tout de suite, je ne compte toujours pas mourir. Mais quand même, c’est un cap qu’on ne peut pas franchir sans jeter un regard en arrière et se demander quel genre d’homme on est.
Je crois que je ne m’en sors pas trop mal. J’ai été un riche odieux dans sa manière d’exhiber sa richesse devant les autres, mais je n’ai jamais maltraité ceux qui étaient à mon service quand je l’étais. Je me suis montré avide d’honneurs, et de ce côté là j’ai appris ma leçon. J’ai été avide de richesses, et de ce côté là, je sais que je dois faire des efforts pour rester prudent et mesuré. Je suis doué avec les chiffres et pour voir les entreprises qui peuvent rapporter. J’ai du mal à ne pas jouer au jeu de gagner des fortunes, et j’en oublie parfois qu’on ne s’élève pas sans écraser les autres. J’ai été esclavagiste. Je me hais d’avoir été à cette occasion un des pires représentants de mon espèce. Au moins, je crois n’avoir jamais égalé ni dépassé en horreur cette entreprise, et j’ai fait de mon mieux pour me racheter, tout en sachant que je n’y parviendrais jamais. Au final, j’ai du donner autant d’argent que j’en ai gagné, ou peu s’en faux. Quand j’étais riche, j’ai partagé ma bonne fortune avec mes amis et ma famille. Quand j’ai été pauvre, j’ai quand même partagé ce que j’avais. Je me suis privé de nourriture pour que d’autres mangent à leur faim. Je savais que je n’en mourrait pas, mais je crois quand même qu’au jour du Jugement Dernier c’est un fait qui pourra être retenu en ma faveur, avant qu’on ne me propulse droit en Enfer pour mes crimes. J’ai été sexiste, xénophobe, raciste, mais toujours par habitude ou pour manque de réflexion, jamais par haine ou par envie de nuire. C’est déjà ça, non ? Et j’ai assez d’expérience à présent pour savoir que le plus sûr pour moi, c’est de rester au milieu de la pyramide sociale là où on n’écrase pas et où l’on est pas trop écrasé par les autres, là où on peut vraiment comprendre le respect et l’amitié. Il n’y a rien de mal à n’être que juste à l’aise, c’est juste que j’ai trop connu la pauvreté pour qu’il n’y ait pas une petite voix qui me chuchote qu’il me faut plus, toujours plus, juste au cas où les mauvais jours reviennent.
J’ai tâté de tous les métiers ou presque dans ma vie. J’ai été paysan et soldat plusieurs fois, vendu plus de produits que je pourrais m’en souvenir, dirigé des entreprises et été au bas de la chaîne alimentaire, tâté des métiers légaux et avancé dans l’illégalité la plus complète. Il n’y a pas un métier, intellectuel ou physique dont je ne respecte pas la difficulté, pas un travailleur dont je n’apprécie pas les efforts et les souffrances. Ce que j’ai préféré, sans hésiter, c’est travailler avec les livres. Relieur, libraire, éditeur, chercheur, tout ce qui touche à la propagation du savoir humain me fascine, mais je n’ai pas peur de me salir les mains quand c’est nécessaire. Ça aussi, c’est à retenir à mon actif.
Côté cœur, j’ai aimé, et je crois que j’ai été digne d’être aimé, quand on était prêt à me prendre avec mes défauts autant que mes qualités. J’ai été un bon père pour mon fils. Je crois que j’en aurais été un bon pour ma fille, si j’en avais eu l’occasion. Je sais que j’ai été un bon époux, pas volage, toujours attentif et à l’écoute. A une époque plus récente, j’aurais été jugé un mari un peu absent, mais pour l’époque j’étais un bon époux et un bon père, surtout pour un père qui s’est retrouvé obligé d’élever seul son fils. Peut être que j’aurais du le garder à l’écart des pubs, mais ayant eu une jeunesse tapageuse, je ne me croyais pas en droit de lui interdire de s’amuser. Avec mes compagnes et compagnons suivants, j’ai toujours tenté d’être bon et attentionné, mais ils ont du tous me trouver un peu distant. Il est vrai qu’il est difficile de ne pas l’être, quand on sait qu’on va laisser tout ce monde derrière nous. Au moins, j’ai toujours été constant en amour, et fidèle, à ma manière. Par là je veux dire que je n’ai jamais été fidèle par delà la tombe, et que je n’ai jamais aimé plus de deux personnes à la fois, vous, et l’autre, quel qu’il ou qu’elle soit.
Aussi noire qu’ait été mon âme, je me suis toujours montré attentif à m’améliorer et prêt à apprendre de mes erreurs. J’ai appris à traiter la femme en égale et à ne pas me penser supérieur aux autres à cause de mon sexe, de ma couleur de peau, de ma richesse, de mon éducation voire de mon espèce. J’apprends toujours, et je continuerai à apprendre. Le jour où je deviendrais figé dans mes habitudes, sera le jour où il faudra penser à arrêter de courir, mais je crois que ce jour là est encore loin de moi.
À me relire, je découvre aussi quelque chose sur moi que j’ignorais, et c’est une tendance parfois à tomber dans la dépression. Rappelons-nous 1689. J’étais à mon plus bas, et pour de bonnes raisons, mais quatre vingt ans pour sortir la tête de l’eau et réapprendre à aimer la vie c’est long. Mais ce n’était que la première fois que je me laissait aller d’une longue série. La fin du XXIème siècle, et même le Xxème siècle ont été difficiles pour moi, et pas seulement à cause de votre absence. Ce furent des années dures pour moi, et pour l’humanité toute netière.
Collectivement, en temps que société et qu’espèce, nous avons failli disparaître, et j’ai conscience d’avoir contribué à la naissance du monde qui a failli tous nous tuer quand j’ai décidé que des hommes pouvaient être une marchandise comme les autres. Il y a aussi le fait que j’étais tellement enamouré des progrès des hommes, de la cheminée à l’avion en passant par la numérisation des données que je ne me suis jamais arrêté pour me demander si le prix auquel on les payait n’était pas trop court. J’ai applaudit aux avancées sociales, j’ai combattu ma propre misogynie et mon racisme, accepté enfin qui j’étais, mais j’ai haussé les épaules quand on me parlait de lutte écologique jusqu’à la dernière minute ou presque. Pour moi, la nature se devait d’être domptée au service de l’homme, mais ce qui était vrai en treize cent et des poussières ne l’était plus forcément au XXème siècle, voire même avant. Si je l’avais compris…
Est-ce que cela aurait changé les choses ? Je l’ignore. À minima, je me sentirais un peu moins coupable. Ou alors j’aurais pu me préparer à ce qui allait suivre et sauver au moins quelques vies que j’ai vu à la place broyées sous les griffes de l’industrie, du progrès et du capitalisme.
Et j’ai du voir l’humanité changer et se réinventer dans les étoiles. Je ne sais pas si vous l’avez perçu dans mes lettres mais je ne l’ai pas très bien vécu non plus. Le changement allait trop vite, même pour moi. Entre 1389 et 2150, le progrès a été immense, mais il s’est fait petit à petit, et il y a toujours eu suffisamment de choses qui ne bougeaient pas autour de moi pour que ce soit rassurant : vous, le Cheval Blanc, la monarchie, ce genre de choses. D’autres, venues après, ont tellement vite acquis le statut d’institution britannique qu’elles les ont rejoint sur la liste, comme le fish and chips. Même en adorant le changement, j’aimais pouvoir compter sur ces choses comme sur des amis solides.
Dans ma dernière lettre, j’ai dit quelque chose de terrible, que je me dirigeait vers un moment où je n’aurais plus de peuple. Je ne suis pas sûr de savoir si je voulais dire que je ne me sentait plus tout à fait humain ou si mes congénères ne l’étaient plus, mais c’était cette satané dépression qui parlait. Je peux vous assurer maintenant que je suis totalement réconcilié avec l’humanité.
Je ne sais pas si vous nous voyez de là où vous êtes, mais nous sommes brillants. L’humanité s’est adaptée aux étoiles en un rien de temps. Nous y sommes arrivés en réfugiés, en fuyards, et en un peu plus de deux siècles, nous nous sommes installés sur plus d’une quinzaine de planètes. Sur certaines, nous avons fait du dégât. Sur d’autres, nous sommes entrés en guerre avec d’autres espèces, pour nous défendre ou pour voler tout ce que nous pouvions prendre. Ailleurs, nous nous sommes juste intégrés. Des fois, rarement, nous avons même rendu le monde meilleur. En somme, l’humanité est restée égale à elle même.
J’ai enfin ouvert les yeux là dessus il y a une vingtaine d’années. Je buvais dans un pub, enfin l’équivalent local, qui sert plutôt des infusions très corsées auxquelles j’ai fini par prendre goût, et il y avait des Humains à la table à côté. On a sympathisé, et, croyez le où non, mais ils m’ont ressorti la blague du moine et de la chasse au lapin. Bien sûr, maintenant c’est à propos d’un séclusioniste vénusien et d’une sorte de hérisson poilu local, mais j’ai ri à m’en péter la panse tellement c’était bon de voir qu’une foutue blague de cul probablement plus vieille que moi continuait de se propager dans la galaxie. Et ça se plaignait des taxes, et que l’esprit des pionniers venus de la Terre était mort avec eux, et qu’il fallait plus d’ordre et une justice plus sévère, toujours les mêmes questions qu’en 1389. À part l’odeur et l’hygiène corporelle, on se serait cru au Cheval Blanc le jour de notre rencontre. Ça m’a fait un bien fou, je ne sais pas si vous pouvez imaginer.
J’ai cru que l’humanité allait se dissoudre dans ce monde infini de cultures, mais j’avais tort. Nous avons juste changé nos habitudes, acquis de nouvelles expressions, imité les modes d’autres cultures mais aussi contaminé celles-ci avec la nôtre. Oui, bien des choses que j’ai aimé sont mortes à tout jamais, mais c’était déjà le cas avant que nous quittions la terre. Le sushi (sous sa version péruvienne) est devenu un hit galactique. Le fish and chips s’est réinventé. On trouve toujours du poisson quelque part, et même s’il n’y a pas de patates, on trouve toujours des légumes à faire frire. Des Humains sont entrés dans certains gouvernements.
Je suis à nouveau éditeur, et je publie des livres papiers. J’ai collaboré avec un alien télépathe et dessinateur pour un livre de vues de la Terre de jadis. Bien sûr, pour tous les autres Humains, ce sont des vues imaginaires, mais moi je sais et dans six ou sept siècles, quand j’aurais oublié à quoi ressemble Soho, Camden Town ou les falaises d’Étretat, je pourrais ouvrir ce livre et rêver comme eux devant ces images.
J’ai hâte de voir où la suite va nous mener. Où elle va me mener. Après avoir relu ces lettres, je sais que je vais repasser par des moments difficiles, parce que des fois ma tête n’est pas à la bonne place et que vous, Éléonore et Robyn me manquez trop, mais qu’il y aura d’autres moments brillants. Je pense bientôt lâcher mon travail pour refaire ma vie ailleurs. L’espérance de vie humaine ayant augmenté avec tous ces progrès, je ne dois plus la refaire que tous les quarante ou cinquante ans. Je préfère, mais il est temps d’aller voir d’autres planètes, tester d’autres nourritures, aimer d’autres personnes, peut être.
Vous devez vous demander pourquoi je fais ce très long bilan de ma vie, et il y a une raison. J’ai fait une rencontre, il y a un mois. Quelqu’un est venu vers moi, quelqu’un qui semblait humain, du moins jusqu’à ce que je croise son regard. Ses yeux étaient dorés comme les vôtres sont… dieu, je ne me rappelle même plus différents. C’était un Étranger, mais pas mon Étranger. Vous seul porterez ce titre, à jamais. Comme vous, iel connaissait mon nom, mais ne m’a pas donné le sien. Nous nous sommes assis sur cette plage de sable gris qui est tout près de ma maison d’édition, et nous avons longtemps parlé, de nos souvenirs de la Terre d’abord, mais aussi du désir et de l’amour. Je lui ai parlé de vous, et j’ai vu du chagrin dans ses yeux. Je suis sûr qu’iel vous a connu, mais iel n’a pas voulu en dire plus et je n’ai pas insisté. Je l’aurais fait jadis, mais je suis devenu plus sage. Quand les êtres comme vous veulent nous parler, mieux vaut écouter et n’intervenir qu’après.
Iel m’a dit des choses étranges, comme quoi iel pensait que j’étais l’un des siens mais qu’iel s’était trompé. Iel a dit que peu de gens dissocient le désir de l’amour et savent transformer durablement le premier dans le second. Quelque chose me dit qu’iel était déçu que j’en fasse partie. Je crois qu’iel voulait m’utiliser pour quelque chose, mais que je l’y ai fait renoncer sans même m’en rendre compte. Un point pour moi, j’imagine. Iel avait l’air vexé, mais je ne sais pas, j’ai eu l’impression d’avoir acquis un peu de respect de sa part. Il a aussi été question d’un processus que j’aurais enrayé par inadvertance. Iel voulait savoir de quoi je rêvait, et je lui ai parlé de ce rêve récurrent centré autour de 1889, et de là, on en est venus à vous et à ma peur de vous oublier. Je lui ai aussi parlé de mon angoisse que vous ne sachiez pas où me trouver si vous aviez survécu. Iel a paru songeur et a changé de conversation, mais au moment de me quitter, iel m’a donné un étrange conseil. « Brûlez vos lettres », qu’iel a dit, alors que je ne lui en avait pas parlé. « Les mots écrits sont figés sur le papier, mais les cendres appartiennent à la matière des rêves. Peut être qu’ainsi ils l’atteindront enfin et lui permettront de vous retrouver ? Brûlez vos lettres, et appelez-le à vous. »
C’est stupide, mais j’ai décidé de le faire. Quand on vit aussi longtemps que moi, on apprend à décrypter les expressions des gens et à lire dans leurs yeux. Ces derniers siècles, où j’ai du apprendre à faire de même avec des espèces au visage si différent de nous, quand elles en ont un, m’ont rendu encore meilleurs. Cet Étranger là était sincère, et iel savait ce qu’iel disait. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’iel voulait mon bien ou le vôtre, mais ce qu’il y avait dans ce regard doré à ce moment là, c’était de la compassion. J’ai fermé les yeux pour réprimer un sanglot à l’idée de dire au revoir au seul lien qui m’unit encore à vous, et quand je l’ai découvert, l’autre avait disparu.
Et nous voilà aujourd’hui. Brûler ces lettres… J’ai un brasero à côté de moi, allumé spécialement pour l’occasion, et je suis là à essayer de trouver plus de choses à écrire pour retarder le moment, mais si cela peut vous aider, je ferais tellement plus que ça. N’est-ce pas donner d’ailleurs à ces lettres leur véritable fonction. J’ai écrite la première comme une bouteille lancée à la mer, mais je n’avais pas de bouteille vide à disposition, et lancer une bouteille à la Tamise n’a pas le même flair dramatique, puis les océans se sont évaporés, puis il m’aurait fallu la lancer dans l’espace et autant jeter une aiguille à la mer dans l’espoir qu’elle soit retrouvée.
J’aurais du penser tout seul à les brûler. Après tout, une de mes théories (ne riez pas!), c’est que vous étiez un demi dieu de la mythologie, Orphée peut être, ou encore Asclépios, ou peut être un dieu à moitié oublié qui continuait de marcher parmi nous. Est-ce parce que votre dernier fidèle au monde est mort que j’ai cessé de vous voir ?
Si oui, je peux bien transformer mes appels à l’aide en prières. Un sacrifice par le feu, comme le faisaient les Grecs. Ça devrait être si facile, mais sans ces lettres, dans un siècle ou dans douze, j’aurais oublié définitivement ma femme et mon fils, et même vous peut être. Je ne peux pas vous prendre, ni les uns, ni les autres, et j’ai peur que sans ces lettres pour réveiller mes souvenirs, je ne vous perdre que plus vite encore.
Mais la foi ne demande-t-elle pas de croire aveuglement, sans attendre de réponse ou de récompense ? On ne sacrifie bien que ce qu’on aime. Je crois que c’était dans la Bible, mais ce n’est pas comme s’il en restait que je puisse consulter. Je n’ai jamais été un homme d’Église. C’est un des rares habits que je n’ai pas endossé au fil des siècles. Je crois en quelque chose, je suppose, mais j’ai toujours préféré que Dieu et la religion me laissent tranquilles. Mais aujourd’hui, j’ai foi, foi en l’humanité, foi en ce destin qui nous a fait nous rencontrer.
Foi en vous.
Brûle, 1990 et mon angoisse d’avoir été abandonnée.
Brûle, 2089 et ma crainte pour le futur de mon espèce.
Brûlez, 2122, 2136, 2167 et toutes les autres, brûlez mes dégoûts et mes espoirs, mes fautes et mes réussites.
Brûle, 2389, et qu’en brûlant tu transporte ma prière vers lui.
Revenez-moi, min unkouth, min beluvèd.
Revenez-moi.
Hob
2489
Min Unkouth, min Beluvèd,
Je sais que vous êtes mon Étranger et que je vous je vous aime, mais est-ce que vos yeux étaient rouges, ou la pierre qui fermait votre veston et que je rêvait tant d’entrouvrir pour dévoiler la peau blanche en dessous ?
Je suis triste, aujourd’hui, et je ne sais pas pourquoi, mais je sais que c’est à cause de vous. Peut être que je n’aurais pas du brûler ces lettres. J’avais raison, ma mémoire se délite trop vite depuis que je le fais. Je me rappelle des paroles de Let it Be, mais il y avait tellement plus important à retenir. Je change sans cesse de nom et j’ai oublié le premier que je portait. Rob, Hob, Pod, Pat, Bob, Ben, Ron, quelque chose comme ça. Comment me retrouverez-vous sans mon nom ? Je n’aurais peut être pas du brûler ces lettres. Peut être que je… mais autant m’arrêter là. Après tout, je sais que je vais aussi brûler celle là.
Sachez juste ceci, dit avec toute la force que je peux y mettre à l’écrit et le peu de souvenir qu’il me reste de ma langue maternelle : I am thyn, min unkouth, for ever more.
À vous pour toujours,
Rob, Hob, ou sous quelque nom que vous vouliez vous souvenir de moi
2589
Min Unkouth, min Beluvèd,
Je vous écrivais de longues lettres, n’est-ce pas ? Des romans-fleuves pour occuper le temps et tenir une promesse que je vous ai faite, mais est-ce que cela aurait du sens de continuer si je ne me rappelle plus pourquoi je le fais ? Autant aller à l’essentiel. Je pense à vous, qui que vous soyez et même si j’oublie votre visage, votre voix et tout ce qui fait vous, je sais que l’amour que je ressent pour vous reste intact. Je pourrais perdre tout le reste, mais on ne pourra pas m’ôter ça du cœur.
I am thyn, min unkouth, for ever more.
H B R H H H
2591
Min Unkouth, min Beluvèd,
Il y a aujourd’hui mille ans que j’ai perdu ma femme et la petite fille qui n’aura jamais été. Je les pleure et je vous pleure, comme je pleurerait mon fils dans seize ans, et je ne me souviens d’aucun de vos noms, mais je sais une chose.
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2607
Min Unkouth, min Beluvèd,
Je suis triste aujourd’hui, et je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas à cause de vous. C’est… à cause de quelque chose que j’ai perdu ? Ou de quelqu’un ? Je ne sais pas mais je suis triste, je suis triste, je suis triste.
I am thyn, min unkouth, for ever more.
Quoi que cela veuille dire.
2528
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2529
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2530
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2531
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2532
2533
2534
2535
25..
2589
I am thyn, min unkouth, for ever more (vous ai-je jamais connu, ou n’était-ce qu’un rêve ?)
2590
I am thyn (je ne sais rien d’autre de vous, mais au moins je sais ça)
2613
C’est fait. La Terre n’existe plus. À force de creuser pour ponctionner ses ressources, ils ont fini par la détruire tout à fait. Ma maison natale n’est plus qu’une boule de feu tournant autour d’une autre, une leçon sur ce qu’est la bêtise humaine. Je ne peux pas…
Ça fait mal. Ça fait mal et vous n’êtes pas là. Ça fait mal, ça fait mal, ça fait mal. Je ne peux pas
Je
Je
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Garlic (Participant.e 2)
Fandom : Sandman (série)
Persos/Couple : Dream/Hob
Rating : K
Disclaimer : Sandman appartient à Neil Gaiman
Prompt : Hurt/comfort ; Dream est enfermé plusieurs siècles, Hob lui écrit des lettres pour chaque rencontre manquée, forme épistolaire
• Dream peut ou non découvrir les lettres ensuite et choisir de confronter Hob ou rester silencieux et grincheux comme il sait si bien le faire
Notes : Je me suis longtemps demandée si je pouvais rendre justice à ce très beau prompt, et finalement tout est sorti d’une traite et c’est pour l’instant mon texte préféré de l’échange. En espérant que tu sois d’accord, moi en tout cas je te remercie pour ce prompt ! La fin est très abrupte, je sais, et je n’ai donc pas traité la dernière partie du prompt, mais qu’on se rassure, c’est prévu ! Je dois juste cogiter un peu et mettre en forme mes idées, patience donc, et pardon.
1989
-Je sais que ce que je vais dire va paraître cliché mais, je crois qu’elle ne viendra pas.
Hob se tourna vers la serveuse qui avait interrompu ses pensées moroses, quittant enfin des yeux la porte qui ne cessait jamais de s’ouvrir, mais jamais pour dévoiler la personne qu’il attendait. Avec un peu d’efforts, il parvint même à sourire à la jeune femme. Un sourire ne coûtait rien, après tout, mais Dieu que celui-là était difficile à sortir. Il fit mine de regarder sa montre, comme s’il ne savait pas depuis combien de temps il attendait, au quart d’heure près.
-Vous savez je crois que vous avez raison. Il ne viendra pas.
La serveuse lui lança un regard un peu plus approfondit et rougit un peu.
-Pardon. Je n’aurais pas du présumer… Non pas qu’il y ait un problème avec ça !
Hob s’étrangla à moitié et prétendit apporter son verre de whiski à ses lèvres pour se redonner une contenance. Les mœurs évoluaient bien sûr, comme tout le reste, mais cette serveuse là avait encore un siècle ou d’eux d’avance sur son temps, vu les propos homophobes que Hob avait encore entendu cracher dans le métro le matin même. Elle n’avait même pas l’air de quelqu’un de la communauté, juste d’une fille avec la tête sur les épaules et le cœur à la bonne place. Hob réussit à lui offrir un sourire plus sincère. Cette fille lui plaisait déjà.
-Non. Ce n’est rien. De toute façon ce n’était pas… Nous n’étions pas comme ça.
-Mais vous vouliez lui dire, remarqua la serveuse avec sympathie.
Le regard de Hob, déjà rappelé par la porte, revint vers la serveuse. Son regard était sincère, sa posture trahissait de la curiosité mêlée à de l’empathie au lieu d’une envie de ragots qui feraient le tour des serveurs du pub en moins d’une journée. C’était toujours rafraîchissant de rencontrer des gens comme elle.
Un deuxième regard autour de lui révéla à Hob que le pub était presque vide, la nuit déjà bien avancée et que la serveuse espérait peut être que le faire parler l’aiderait à renoncer plus facilement à la venue de son Étranger et lui permettre de fermer pour la nuit quelques minutes plus tôt. Hob faillit s’excuser et directement payer sa consommation avant de rentrer chez lui pour descendre une bouteille entière de quelque chose pour s’endormir, mais c’était rare en cette fin de XXème siècle de trouver quelqu’un prêt à prendre le temps de discuter. Les gens étaient tout le temps pressés maintenant. Les pauvres, c’était à peine s’ils prenaient le temps de vivre. Ils courraient de la maison au travail, du travail à la maison, et du travail dans la tombe sans prendre le temps de respirer. Hob leur aurait donné la recette du bonheur, s’il pensait qu’ils le croiraient. Il ne comprenait pas qu’on puisse vivre ainsi. S’il n’avait pas eu peur de passer pour un vieux con, Hob aurait dit que c’était à cause de la télévision, mais Hob détestait passer pour un vieux con, surtout quand ceux à qui il pensait avaient quelques siècles de moins que lui. Tout ça pour dire qu’il valait mieux s’épancher auprès d’une serveuse sympathique que dans une bouteille vide.
Mais comment parler de son Étranger sans paraître un fou et s’attirer l’attention d’autres Johanna Constantine ? S’il disait qu’il était malheureux comme des pierres parce qu’une relation de six, sept siècles lui refusait d’appeler cette relation une amitié, parce qu’avoir besoin d’amis était une faiblesse quand on vivait aussi longtemps qu’eux. Hob ne lui donnait même pas tort. Lui aussi s’était brûlé les ailes à ce jeu là. Il n’y avait pas que Robyn et Eléonore dont le souvenir lui faisait aussi mal qu’un coup d’épée dans l’estomac. Mais allez dire ça à une étudiante qui travaillait dans un pub pour payer son loyer, et elle attendait toujours une réponse à la même patience attentive. Étudiante en psychologie, peut être ? Ou juste une personne douée pour écouter.
De toute façon, ce n’était pas comme si elle avait tout à fait tort en pensant que Hob voulait dire à l’Étranger que…
Putain, il n’arrivait même pas à penser ces mots dans sa tête. Six siècles à se rencontrer autour d’un verre et même le mot amitié avait offusqué l’Étranger. Non pas que Hob ait jamais osé rêvé à plus. Il savait que l’Étranger ne lisait pas dans sa tête, mais il avait toujours eu peur de se dénoncer s’il osait seulement y penser. Une chose à la fois, Hob Gadling. D’abord alpaguer ton Étranger dès qu’il passe cette porte et le tirer par la peau du cou jusqu’à cette chaise. Ensuite… On verra selon qu’il soit d’humeur morose, très morose ou infernalement morose. Il n’est pas minuit. Il peut toujours venir, pas vrai ? Quand à cette fille, tu peux lui parler de votre amitié en lui laissant penser qu’il y a autre chose. Si elle est de nature romantique, c’est son problème, pas le mien.
-Si je voulais lui dire… Oui et non, finit-il par reconnaître à voix haute pour ne pas lasser sa déjà très patiente interlocutrice. J’ai essayé de lui dire plusieurs fois au fil des ans, mais nous ne nous voyions que rarement et ce n’était jamais le bon moment. Soit il y avait quelqu’un pour nous interrompre, soit c’est moi qui trouvait le moyen de tout gâcher.
Dans la première catégorie, Will Shakespeare en 1589 et Johanna Constantine en 1789. Dans la seconde, Hob en 1589 et 1889. Les seules fois où il n’avait pas tout gâché, l’Étranger s’était quand même lassé très vite de sa présence, et Hob n’avait pas osé le supplier de rester.
-Mais cette fois vous pensiez que ce serait la bonne, reprit la serveuse.
-Dites plutôt que j’espérais, soupira Hob. Mais la dernière fois, nous nous sommes quittés en mauvais termes. Les chances étaient déjà bien faibles, autant dire qu’elles sont à présent nulles. Non, si j’avais un créneau, celui-ci est passé.
-Il y aura toujours la prochaine fois.
Hob renifla avec amusement.
-Le connaissant, la prochaine fois ce sera dans cent ans jour pour jour, ici, dans ce pub.
La serveuse leva un sourcil amusé.
-Soupe au laid, votre ami.
Cette fois, un rire échappa à Hob.
-Vous n’imaginez pas à quel point.
-Oh si, un de mes frères est comme ça. Le nombre de fois où il a claqué la porte, ne fut-ce que pour un bocal de cornichons mal fermé… Mais vous savez, des fois les gens comme eux regrettent immédiatement ce qu’ils ont fait, c’est juste qu’ils ne savent pas comment le dire. Tenez, je vous parie une livre qu’il sera là demain tout penaud à l’ouverture en s’attendant à moitié à ce que vous aussi, et il prétendra qu’il ne s’est rien passé et que vous vous êtes juste trompé dans la date du rendez-vous.
-Je voudrais vous croire.
La serveuse fouilla dans son tablier et en sortit son carnet de commande pour en déchirer deux feuillets.
-Écrivez-lui pour lui dire tout ça, et mettez votre numéro de téléphone sur l’autre papier. Je garderais le mot, et si je le vois demain ou dans la semaine, je le lui donne et je vous appelle direct. Vous pouvez compter sur moi, je suis là toute la semaine. Et sinon, vous serez quitte pour venir chercher votre livre.
-Pari tenu, mais je vous laisserais aussi un pourboire, car je doute très fort de perdre ce pari.
-Ne partez pas défaitiste comme ça, ou je vais croire que vous êtes aussi soupe au laid que lui. Nous verrons bien qui a raison. De toute façon, cela vaudrait mieux pour lui de se rabibocher avec vous maintenant, car le pub ne sera plus là dans cent ans. L’endroit vient d’être vendu, pour faire place à des appartements et des bureaux. Les idiots. Personne n’a plus de respect pour les vieilles pierres.
Elle continua de parler, mais un sifflement dans les oreilles de Hob l’empêcha d’entendre la suite. Le Cheval Blanc, détruit ? C’était une institution ! La jeune fille avait raison, tant de traces du passé avaient disparu, mais même quand Londres avait brûlé et quand elle avait été bombardée par les nazis, le Cheval Blanc était resté debout. Il n’en restait plus tant que ça des traces de la jeunesse de Hob dans Londres, surtout des qui ne soient pas des palais à la base ou qui ne soient pas devenus des musées dépourvus de caractère. Surtout, c’était le lieu de son rendez-vous avec l’Étranger. Même si quelque chose l’avait retenu aujourd’hui, même si son précieux honneur l’empêchait de venir s’excuser ou même de prétendre qu’il ne s’était rien passé, où se rencontreraient-ils dans cent ans ?
-Ça va ? Vous avez l’air tout drôle tout d’un coup. Vous n’avez pas trop bu au moins ?
-Tout va bien. Laissez votre papier, je vais voir si l’inspiration me vient.
Avec un sourire un peu nerveux, la serveuse le laissa pour allez nettoyer une table qui venait d’être désertée par ses occupants.
Une fois seul, Hob regarda les deux feuillets de papier d’un air dubitatif. Son Étranger lui avait toujours paru le genre à pouvoir tenir une rancune deux ou trois siècles d’affilée sans reprendre son souffle, puis de la ressortir encore trois ou quatre siècles après, juste pour le plaisir d’en attiser les cendres. Et que pouvait-on bien dire par écrit à quelqu’un qu’on n’avait rencontré que six fois en autant de siècle, surtout en courant le risque que la gentille serveuse se révèle finalement une fouineuse et ne découvre ses secrets ? Sans compter que prendre la plume n’était pas le fort de Hob. À l’époque où il avait appris à écrire, le papier était trop rare et cher pour le gaspiller à parler de ses sentiments, et, comme on n’avait pas de temps non plus à perdre à apprendre à lire ou à écrire à des paysans comme lui, Hob avait mis presque quarante ans à surmonter son appréhension de la chose écrite pour s’y mettre véritablement. Il avait fallu Eléonore pour qu’il se mette à y prendre plaisir. Certes, il avait depuis longtemps appris à prendre plaisir aux échanges épistolaires et à la lecture, mais confronté à une lettre difficile à écrire, il devait toujours lutter contre un moment de panique.
Déjà, comment commencer une pareille lettre ? « À mon bel et mystérieux étranger » était le premier réflexe de Hob, mais même après quatre bières il savait que c’était une mauvaise idée. Ils n’étaient pas assez intimes pour qu’Hob puisse se permettre une telle familiarité, et il savait que son Étranger n’aimerait pas voir passer une telle formule sous les yeux de la serveuse. « Mon cher ami » ou « mon ami » étaient impossible. Si son Étranger était toujours opposé à l’emploi de ces mots, il disparaîtrait à tout jamais. S’il n’y était pas, Hob voulait le privilège de pouvoir les dire directement face à face. Et même la version intermédiaire, « cher étranger », aurait suscité trop de questions.
L’inspiration saisit soudain Hob. Il saisit son stylo à bille, cette formidable invention, et écrivit deux mots au sommet de la feuille de papier, Dere Unkouth « cher étranger ». Il était peu probable que la serveuse soit curieuse au point d’aller s’enfermer des jours en bibliothèque pour traduire deux mots venus tout droit du XIVème siècle.
Hob inspira profondément en regardant les deux mots, puis sourit. Cela lui semblait bien, mais, histoire de ne pas paraître trop excentrique, et donc trop mémorable, il décida de continuer en anglais moderne.
Dere Unkouth, je pense souvent à notre dernière rencontre et je me demande s’il en va de même pour vous. La dernière fois que je vous ai vu, j’ai réussi à vous faire sourire, un espoir que j’ai longtemps caressé et que j’avais abandonné. J’aurais voulu pouvoir fêter cette victoire, mais il a fallu que je vienne tout gâcher en parlant de l’amitié qu’il y a entre nous. Qu’une chose soit claire avant de continuer. Je ne regrette pas les mots que j’ai prononcé et je ne les regretterai pas dussé-je vivre mille ans de plus. Je regrette seulement les mots que j’ai prononcé sur la solitude, ou plutôt la manière dont je les ai employés. J’étais trop heureux de vous damer le pion pour une fois et j’ai oublié votre damnée fierté. S’il le faut, je suis prêt à ravaler ces mots et à reprendre cette discussion ou notre vieille conversation sur le progrès et les temps qui passent. Lisez-le avant de l’entendre de ma bouche : c’était ma faute, pleine et entière. Je crois cependant que vous aussi auriez quelques excuses à me faire pour le mépris que vous avez eu en parlant de moi l’instant d’après. Mettons donc que les torts sont réciproques, que vous vous excusez pour ces mots condescendants et moi pour l’empressement que j’ai mis vous faire reconnaître des choses que vous n’étiez pas prêt à reconnaître, ou qui sont totalement fausses, selon ce que vous préférez. Depuis le temps que nous nous connaissons, nous savons tous deux que tôt ou tard on finit toujours par dire des mots qui dépassent notre pensée. Aucun mot ne fera jamais que je ne souhaite pas vous revoir. Vous savez où et quand me trouver, mais si vous avez besoin d’aide, envie de compagnie ou même envie de traiter un autre être vivant avec ce mélange de mépris et d’affection qui vous caractérise, contactez-moi.
Hob reposa son stylo, arrêté seulement par le manque de place. Le style était peut être un peu vieillot, mais Hob avait plus de mal à rester à la page pour le langage écrit que pour le langage oral, et son instinct lui disait que ce genre de lettre apaiserait davantage son Étranger qu’un bref « Je m’excuse, on refait ça quand vous voulez ». Et Apparemment, Hob se trompait. Même à l’écrit, il pouvait dire beaucoup de choses à son mystérieux Étranger. Mieux encore, son Étranger ne pouvait pas se sauver en prétendant ne pas être son ami, ni l’ignorer pour passer à la place des pactes avec des William Shakespeare. Hob aurait du faire ça depuis longtemps, écrire ce qu’il pensait et fourrer de force ses lettres entre les mains de l’Étranger au moment de son départ. Quoi que. Il doutait honnêtement que les choses se soient mieux passées s’il avait tenté cette technique, ou que sa lettre n’ait pas été roulée en boule dans la seconde.
Amusé par l’idée, Hob redressa la tête pour la partager avec son Étranger, mais celui-ci ne s’était pas assis silencieusement face à lui pendant qu’il écrivait. Il regarda autour de lui et réalisa qu’il était un des trois derniers clients encore là. Il griffonna son adresse et son numéro de téléphone sur le deuxième papier puis se rendit au comptoir, paya sa consommation, et glissa le message à la serveuse avec une description de son Étranger avant de partir, un sourire sur ses lèvres qui disparut sitôt passée la porte. Il se demanda en passant si elle lirait la lettre. Si elle espérait y trouver quelque chose de compromettant, elle se trompait. Après six cent ans, l’Étranger s’offusquait qu’on lui parle d’amitié. Hob n’osait même pas imaginer ce qui se passerait s’il osait espérer plus que le titre d’ami.
Toute la semaine qui suivit, il attendit un appel disant que l’Étranger était passé au Cheval Blanc. Il attendit en vain. Tout du long, la main qui avait tenu le stylo le démangea affreusement, puis il se força à oublier et passer à autre chose, tout en sachant que c’était impossible. Il savait qu’il avait blessé son Étranger, mais l’avait-il vraiment blessé à ce point ? Devrait-il attendre un siècle entier qu’il lèche ses blessures dans son coin ? Hob ne savait pas comment il allait tenir avec cette incertitude.
1990
Min Frend,
Puisque après un an vous continuez à m’ignorez, je m’arroge le droit de donner ce titre que vous m’avez refusé il y a cent et un an, en partant du principe que les absents ont toujours tort. Je me demande parfois si vous êtes jamais venu au Cheval Blanc pour vous enquérir de moi. Lucy, une serveuse qui m’a dit de vous écrire il y a un an, n’y travaille plus et je n’ai trop osé demander après vous. Personne ne veux une redite de cette journée de 1789, et j’ai déjà une fois faillit me faire brûler pour sorcellerie. Je ne suis toujours pas Juif, vous n’êtes toujours pas le diable, mais ne prenons pas de risques inutiles en nous y faisant trop remarquer. Vous comme moi, vous m’entendez ? Non pas que vous soyez le genre à demander ou accepter des conseils.
Votre silence m’inquiète et m’offusque en même temps. Je savais que vous étiez irascible, mais pas que votre colère était profonde au point de durer cent et un an, juste pour marquer le coup. Puisque vous ne vous montrez pas, j’ai décidé de vous écrire pour vous dire ce que je vous aurais dit il y a un an si vous m’en aviez donné l’opportunité. Promis, je ne m’étendrais même pas en excuses ni en remontrances.
À la place, prétendons pour un instant qu’il n’y a jamais eu de dispute. Vous vouliez savoir ce que j’ai vu de neuf ces cent dernières années et si je veux toujours vivre, alors voici votre réponse, et elle ne va pas vous étonner : oui, cent fois, mille fois oui !
Comment ne pas vouloir vivre, dans une époque comme celle-là ? Vous plaisantez ? D’accord, l’humanité est passée par quelques uns de ses pires moments, et pourtant, je croyais en avoir vu de ces moments où l’espère humaine frôle la fange. Deux guerres mondiales, des millions de morts et une infinie capacité à se renouveler quand il s’agit de moyens ou de raisons de s’entre-tuer. Quand la vérité sur les camps de concentration a éclaté… J’ai failli perdre foi en nous, et pas qu’une fois. Cela vous est-il déjà arrivé ? Je suppose. Vos yeux sont trop froids quand ils se posent sur nous pour qu’il en aille autrement, mais je vous pardonne. Dieu sait que nous donnons peu de raisons d’être aimés, en temps qu’espèce ! Mais je ne gaspillerais pas de mots pour ces deux guerres ou pour la guerre froide qui a suivi, ni pour la bombe atomique et la menace qu’elle fait peser sur nos têtes. Nous sommes passés par des horreurs, mais elles sont derrière nous et nous apprenons de nos erreurs. Aucune guerre ne sera la der des ders, mais au moins nous avons appris à nous lever collectivement pour dire non au génocide, non à l’ignorance, non à la destruction de notre humanité, et que oui, certaines causes vaudront toujours d’être défendues. C’est ça que je veux retenir de ce XXème siècle. Il fut terrible, mais il fut aussi grandiose.
Et en attendant la prochaine guerre, avez-vous vu tout ce qu’ils inventent ? La dernière fois que nous nous sommes vus, tout un tas d’inventions venaient d’apparaître dont je soupçonnais à peine l’existence. 1878, la machine à réfrigérer. 1880, la lampe électrique. 1885, les vaccins. 1889, la voiture à vapeur, et juste après notre rencontre, 1891, le papier hygiénique. Ne riez pas. On aurait tué pour quelque chose de pareil en 1389, et à défaut de la peste, cela nous aurait épargné d’autres saloperies avec le cortège de morts associés. Sur le plan de l’hygiène, je met ça au même niveau que les mouchoirs et les vaccins. Et le téléphone ! Encore une invention du siècle dernier, et j’ai à peine fini d’être impressionné par eux qu’ils sont devenus portables, et on parle de les rendre encore plus petits et maniables. De quoi se plaignent-ils ? C’est toujours moins lourd qu’une épée. Non, je crois que c’est définitivement le portable qui m’impressionne le plus. On n’est plus jamais seul, plus jamais loin des nôtres. On partage leur vie, même à distance. Les gens s’échangent leur numéro comme au siècle dernier les cartes de visites.
Des fois je m’amuse à imaginer ces inventions à mon époque. Imaginez Elizabeth, la première, appelant Shakespeare pour lui demander une représentation privée en son château. Imaginez moi, ouvrant mon frigo pour voir ce que j’ai qui pourrait satisfaire l’appétit royal. Mon Robin aurait adoré la photographie, ne fut-ce que parce qu’elle lui aurait épargné des heures de pose pour les deux portraits que j’ai fait faire de lui. Et l’informatique… Oh, toutes les avancées qui se cachent derrière cette découverte ! Certains disent que ça n’ira pas très loin, que ce n’est qu’une mode, mais ils vont voir à quel point ils se trompent. Mon instinct me trompe de moins en moins souvent de ce côté là.
Je sais à quoi vous pensez. À quoi penseront-ils ensuite, m’avez-vous demandé à notre deuxième rencontre. Je ne réalisait pas alors que votre ton était un tantinet méprisant. Vous ne nous aimez pas beaucoup, n’est-ce-pas ? Notez que je ne vous donne pas tort, mais donnez-nous notre chance et vous verrez tout ce que nous ferons de ces inventions là ! Moi en tout cas, je les achète toutes quand j’ai les moyens, et je les ai en ce moment. Je ne peux pas m’en empêcher, j’ai l’impression d’être un gamin découvrant de nouveaux jouets tous les jours auprès du sapin. Si vous m’aviez dit que les humains inventeraient le café soluble ou un téléphone portable il y a cent ans je ne vous aurait pas cru, alors il y a six ou sept siècles… Même les plus pauvres commencent à avoir accès à un confort de vie que les ducs et les barons n’auraient jamais imaginé. L’eau chaude. Je ne me suis toujours pas remis de cette invention là.
Et ce n’est pas tout ! j’ai entendu l’autre jour le chiffre de la mortalité infantile et maternelle. Aujourd’hui, mon Éléonore et notre petite fille sans nom vivraient, sauvées par la science. Bientôt, plus aucun parent ne passera par là où je suis passé. Le sida, cette horreur, fait l’objet de recherches, tout comme le cancer. La peste a perdu ses griffes, on a éradiqué la variole. Finies, les grandes pandémies, à part quelques grippes ici et là. On arrivera bien à un moment où les gens ne mourront plus que de vieillesse et d’accident. Vous imaginez ça ? Moi oui. Et je vais vivre assez longtemps pour voir ça.
La mort. C’est définitivement un marché de dupe. Vous ne m’entendrez jamais dire autrement, vous m’entendez ?
Toutes ces inventions, ça vaut toutes les horreurs par lesquelles nous sommes passés depuis 1914. Ça, et les progrès sociaux. Le racisme n’a pas disparu, mais on peut se marier avec une personne d’une autre couleur de peau et l’homosexualité a été dépénalisée. Pour moi, c’était déjà incroyable, mais les jeunes ont déjà un autre combat en tête maintenant, le mariage homosexuel. Et je vais vous dire, j’en ai la tête qui tourne. À mon époque et même maintenant, ne pas risquer le bûcher ou la pendaison m’aurait suffit, mais ces jeunes ont raisons d’en vouloir plus, toujours plus. Il y a des combats qui ne sont jamais terminés, et pas seulement celui pour un peu plus de confort. Ces jeunes ont des idées qui ne me viendraient pas ici, mais je suis là pour les soutenir, comme je peux. Chaque Pride est un délice de ce côté là. La dernière fois, j’ai vu un grand gars de presque deux mètres plus haut en talons aiguilles avec assez de maquillage sur le visage pour faire dire à la reine Elizabeth, la mienne, qu’il en utilisait un peu trop, et personne ne l’embêtait. Qui eu cru qu’on pourrait être sois-même autre part que sur les planches d’un théâtre ? Je connais quelques artistes de mon époque qui seraient sidérés de voir les temps qu’on vit. Je sais que moi, ça me donne parfois envie de pleurer, même si je n’ai pas leur courage. Peut être que je suis trop vieux, ou alors ce sont des habitudes de précaution dont j’ai toujours du mal à sortir.
Je me demande maintenant si vous saviez ça, à propos de moi, et ce que vous en auriez pensé. Est-ce que cela a contribué à votre rejet ? Est-ce que… Mais tout ça fait partie des questions que je préférerais vous poser chacun avec un bon whisky dans les mains, même si vous ne le boiriez pas plus que vous n’avez mangé le festin que je vous avais fait servir, il y a si longtemps. Ça n’aurait pas d’importance, de toute manière, que vous ne buviez pas avec moi. Des fois, c’est l’intention qui compte, et ce verre, j’ai bien l’intention de vous l’offrir. Quand à votre opinion sur le sujet, je sais que vous détesteriez que je sache ou même que je devine des choses sur vous, mais je ne crois pas me tromper en disant que vous n’accorder au sujet aucune espèce d’importance.
J’espère ne pas me tromper. Ce serait la troisième fois que vous me décevriez.
Vous l’aurez comprit en lisant entre les lignes, je crois, je vais bien, si le sujet vous intéresse encore. Ce siècle a laissé des marques sur moi, bien sûr, mais j’ai passé par trop de guerres pour laisser celles-ci me mettre à terre, même si elles furent pires que toutes celles que j’avais déjà traversé. J’ai repris l’habit de soldat pour un temps, parce que même si les guerres me paraissent depuis longtemps dépourvues de sens il y a des moments où un homme doit faire son devoir d’être humain, qui est de mettre un terme à certaines horreurs au plus vite. J’ai fait ma part, dans ces deux guerres, ni plus, ni moins que les autres.
C’est en tout cas sans regret que j’ai retrouvé l’habit de cil. Si je n’endosse plus jamais l’habit de militaire, ce sera toujours trop tôt. Ensuite, il y a eu quelques moments compliqués et des investissements qui n’ont pas payés. J’ai été caissier, pas par choix, éboueur, toujours pas par choix. Libraire, un métier qui m’a bien plu, cordonnier, gardien de nuit, cuisinier, et aujourd’hui professeur. J’avoue, ce métier là je l’ai choisi pour essayer de vous faire rire. Moi, Hob Gadling, fils de paysan et mercenaire illétré du XIVème siècle, enseigner l’histoire que j’ai vu se dérouler sous mes yeux mais pas toujours vécu ? Risible. Mais parfois on se prend au jeu et c’est en fait un de mes métiers préférés jusqu’ici. J’ai gardé quelques unes de mes pires copies pour vous. Si elles ne vous arrachent pas au moins un sourire, je rend mon tablier.
Et les voyages ! Il y a trois siècles à peine on parlait les yeux rêveurs de Cipango, des Amériques, du royaume du Prêtre Jean, et maintenant l’Extrême-Orient est à une poignée d’heures à peine.… J’ai fait quelques voyages depuis mon époque, dont un en Inde au XIXème siècle, mais je n’ai jamais imaginé pouvoir visiter tant d’endroits en si peu de temps. Je ne suis pas sûr de savoir quoi en penser d’ailleurs. Il me semble qu’avoir rendu le voyage si trivial en a ôté un peu de la magie. On ne croise pas de serpent de mer en avion. Par contre, cette nouvelle proximité avec le reste du monde nous force à nous confronter aux conséquences de nos actions et à nos préjugés. C’est moi que je vise avec cette phrase, plus que mes contemporains, même si pas mal aurais des progrès à faire sur le sujet. Je ne saurais trop vous remercier de m’avoir fait quitté la sale profession de négrier, mais j’ai du mal à voyager en Afrique et en Amérique. Voir ce que j’ai contribué à détruire et à construire laisse un goût de cendres dans ma bouche. La colonisation est un fléau dont on mettra du temps à se relever en tant qu’espèce, mais Tokyo ! Bali ! Tous ces paysages splendides, à peine touchés par l’homme !
Les avez-vous vu tous ces paysages ? Êtes-vous là bas à cette heure-ci ? J’ai du mal à vous imaginer en maillot de bain sur une plage ou déambulant dans une avenue commerçante avec des sacs remplis de souvenirs. En tout cas, il y a bien des endroits que je pourrais vous recommander, si nous pouvions parler face à face. Je m’offre tous les voyages que je peux. Pourquoi m’en priver, quand ils sont si peu cher ? Et je veux tout voir, pas en touriste pressé, mais tous les détails, m’imprégner des odeurs, des ambiances. J’ai tout le temps du monde, et à présent j’ai aussi le monde entier à ma disposition.
Mon dieu, quand on y pense, c’est tellement incroyable. Des fois, je m’arrête en plein milieu d’une phrase et je réalise ce qui m’arrive, la chance que j’ai d’être arrivé jusqu’ici et tout ce qu’il me reste encore à découvrir.
Bref, comme vous le voyez, j’ai continué de mener ma vie à ma façon. Elle a ses hauts et ses bas, mais pour l’instant, c’est la belle vie. Profitons-en, le temps que ça dure. Cependant, je dois dire que je dois y mettre plus de précautions qu’avant. Au siècle dernier, la photographie me posait déjà quelques problèmes. Un peintre, je pouvais lui demander de me mincir un peu ou de changer mon nez pour ne pas trop me ressembler à moi même à la génération suivante, mais la photographie est moins indulgente pour moi, surtout avec les appareils actuels, tellement plus précis. La tendance actuelle à une surveillance accrue m’inquiète également. Il faudra peut être que je m’exile dans un pays moins développé ou que je devienne un recru excentrique pendant une décennie ou deux, si les choses continuent dans cette voie, mais j’ai encore un peu de temps avant que les choses ne deviennent trop inquiétantes, et rien ne me fera de toute façon manquer notre prochain rendez-vous.
Nous avons le temps, me direz-vous, mais je n’en suis pas si sûr. J’ai commencé à ce sujet un bras de fer avec la mairie pour sauver l’auberge du Cheval Blanc. Au cas où vous l’ignoriez,sa survie est menacée, mais je ne suis pas le seul à hurler contre la ville à ce sujet, loin de là. Il faudra du temps et beaucoup d’argent pour gagner ce combat, mais je possède actuellement les deux. J’ai eu la bonne idée de parier sur l’informatique avant qu’elle ne commence à se développer sérieusement, et mes investissements commencent à payer. Cette idée ne m’a pas autant réussi que l’impression en son temps, mais j’ai suffisamment d’argent pour faire construire une autre auberge en attendant de gagner ce combat là. C’est donc à la Nouvelle Auberge que vous me trouverez si vous me cherchez d’ici à notre prochain rendez-vous. Je sais que moi je vous y attendrait, dès qu’elle sera ouverte. Après tout, un pub est un endroit aussi bon qu’un autre pour corriger des copies.
Ne me faites pas attendre cent ans, min unkouth. Je vous ai accusé de vous sentir seul, mais c’est moi qui ressent la solitude de devoir avancer sans la certitude de vous revoir. Le monde est toujours aussi fascinant, la vie toujours trop belle pour être quittée, mais elle est bien morne sans quelqu’un avec qui partagez mes conclusions. Vous n’avez pas idée d’à quel point le premier siècle de mon existence a été long, quand je me demandais si je vous avais rêvé et si vous seriez bien présent au premier rendez-vous. La certitude de votre retour m’a aidé à tenir les mauvaises années. Ne me laissez pas languir. À défauts d’être amis, soyons au moins deux étrangers qui avancent dans la même direction, sur le long chemin de l’éternité que nous avons décidé de suivre.
Alors, dans l’attente de vous revoir, je suis, cher Étranger, votre respectueux serviteur,
Hob.
Ps : c’est maintenant 1993. La Nouvelle Auberge est ouverte. Où êtes-vous ?
Nos rencontres me manquent, aussi rares qu’elles aient été. Revenez.
2089
Dere Unkouth,
C’est un sombre siècle qui s’achève, plus sombre encore de ne pas vous avoir revu. Où êtes-vous ? Vous ai-je vraiment blessé à ce point que vous pansiez encore vos plaies, ou quelque étrange tâche vous appelle-t-elle au loin ? Tant de questions que je me pose à votre égard...
Je sais, je ne suis pas censé m’intéresser à vous. Cette rencontre tous les cent ans est censée être l’occasion de parler de moi. Et même si votre silence m’inquiète, je vais donc faire semblant d’être toujours le personnage égocentrique que j’étais il y a quelques siècles, et parler de moi, de moi et encore de moi.
Je craignais un peu le siècle qui arrivait, et j’avais raison. Jamais je ne suis passé si près de me faire prendre depuis le XVème siècle. À deux reprises j’ai gagné une petite fortune dans les nouvelles technologies, mais je l’ai perdue presque aussi vite en mesures et contre-mesures pour m’assurer de ne pas être découvert. Au XVème siècle, on m’aurait brûlé. Cette fois-ci, j’aurais été placé sur une table de dissection pour permettre aux petits tyrans de l’informatique d’atteindre la vie éternelle, un sort peut être encore moins enviable. Je ne sais pas si vous imaginez tout ce qui peut menacer la vie de quelqu’un comme moi, ou peut être que vous l’imaginez très bien et que vous avez prit les devant en disparaissant dès les débuts de l’informatique. Si c’est le cas, je comprend, mais j’aurais aimé que vous me laissiez au moins une adresse postale, ou un mail. Je ne suis pas si dur que ça à trouver sur internet, à mon corps défendant.
Les réseaux sociaux. C’est terrible à quel point on peut y être pisté, décortiqué, humilié et anéanti en quelques heures. Pour me protéger, j’ai du mettre une croix sur presque toutes mes relations. Les ex, les anciens amis, le copain avec qui on boit au pub, tout le monde peut devenir une menace en se demandant vingt ans plus tard « tiens, il devient quoi celui-là ? » Vous vous rappelez que j’ai été professeur ? Ce sont des jeunes à qui j’ai enseigné l’esprit critique qui ont failli me détruire en voulant me retrouver trente ans plus tard. J’ai pris les devant, me suis fait passer pour un tueur en série usurpant les identités de personnes qui lui ressemblent (et donc pour mon propre tueur), j’ai fuit à l’autre bout du monde et j’ai attendu soixante ans pour oser remettre le pied en Europe. Autant dire que ce n’est pas passé loin.
J’ai appris de mes erreurs, comme toujours. Plus de photographie, plus de réseaux sociaux, aussi peu de présence en ligne que possible. Avoir un pseudonyme avec lequel spéculer sur les cryptomonnaies, et garder cette identité aussi éloignée que possible de la vraie. Utiliser des perruques pour sortir. Mettre des gants, un chapeau et un grand manteau. En changer régulièrement. Connaître la position des caméras de vidéo-surveillance. Supprimer la géolocalisation. Désactiver la puce de localisation sous-cutanée rendue obligatoire, puis payer une fortune pour de fausses données biométriques. Tout mon argent y est passé, et y passe encore. Les personnes qui vous ont aidé hier jouent aux maîtres chanteurs aujourd’hui. C’est ironique, pas vrai ? Tout mon argent gagné dans les technologies est parti en fumée pour effacer mes traces, et j’ai à peine de quoi vivre dans un studio miteux, sans même pouvoir compter sur des aides gouvernementales pour m’en sortir, puisque c’est à peine si j’existe. Évidemment, j’ai du renoncer à tous ces bidules connectés que j’aimais tant. Sur mes vieux jours, je deviens presque rebelle à la technologie, mais c’est le prix de la survie.
Je me console en me disant que ces excès ne peuvent pas durer. De toute façon, qui sait pour combien de temps cette technologie nous sera encore accessible ? Internet a été un espace de liberté incroyable, l’endroit où être nous mêmes,le lieu où nous découvrir, où rentrer en contact, l’écran miraculeux dans lequel découvrir que nous n’étions pas seul. Est-ce que vous avez vu ces possibilités qui nous ont été ouvertes pendant quelques décennies ? L’amour libre, l’amour inter-racial, l’amour homosexuel, des drag-queens prenant la parole publiquement, le droit de dire merde aux conventions sociales, le refus des pressions ?
Vous avez vu la vitesse à laquelle les choses évoluent ? Tenez, c’est en 1989, le jour où j’aurais du vous revoir que je me disais en entendant une fille considérer une relation homosexuelle comme quelque chose de normal qu’elle avait un siècle d’avance sur son temps, et le mariage gay s’est fait en 2014 chez nous. Un siècle d’avance ? Dites plutôt vingt-cinq ans ! C’est beau quand le monde vous surprend comme ça ! Ça, il y en a eu de belles choses à voir et à vivre en ce début de XXIème siècle. Même alors que les nuages s’amoncelaient, j’avais la belle vie. J’ai eu une histoire avec une fille, un vrai tourbillon de folie, de jeunesse et d’espoir. J’ai travaillé dans la télévision et j’ai même mon nom au générique de quelques séries célèbres. Je préfère toujours les livres, mais je n’ai jamais raté un épisode de Star Trek ou de Doctor Who.
Mais tout ça, c’est fini. Ça a duré quoi, quatre-vingt ans, des années 1960 aux années 2040 ? Ce fut court, mais brillant. Quatre vingt ans de liberté et d’espoir.
À présent, le monde est brûlant, et dur, et pas qu’en Grande Bretagne. Toujours autant de pays qui se déchirent entre eux, sans compter le retour des génocides et des pandémies que je pensais derrière nous, chacune pire que la précédente… Le monde va mal et la chaleur devient étouffante, même en Norvège où j’étais encore l’an dernier. Ce ne serait pas le pire, s’il n’y avait pas toute cette méfiance. Maintenant, tout le monde surveille tout le monde, en ligne et en dehors. Il n’y a qu’une seule pensée, la pensée officielle, et malheur à ceux qui sortent du rang. C’est le seul moyen de survivre en temps qu’espèce, qu’ils disent là haut. Là haut, ce sont les financiers et les IA qui contrôlent le monde et qui font et défont les dirigeants. Finies les Prides, finies les expériences collectives pour ré-imaginer un monde non-capitaliste, finies les libertés, tout court.
Et moi ? Je suis fatigué. Je ne me rappelle pas avoir jamais été comme ça, pas depuis la mort de ma femme en tout cas. Regarder autour de moi me fait du mal.
Nous stagnons. Il n’y a pas eu de grandes avancées sociales ou scientifiques depuis plus de trente ans. Impossible, avec les IA qui verrouillent tout. À la place de l’inventivité et de l’empathie, c’est le règne de l’argent, l’argent, l’argent. Il faut payer pour tout, même et surtout pour s’informer. Le libre-arbitre, la pensée critique, tout ça ce sont des gros mots. Cela fait peine à voir, une planète rongée par la haine et déterminée à détruire toutes les œuvres d’espoir qu’elle a produite dans son passé. Des fois, je me demande si l’humanité n’est pas devenue folle. C’est comme si nous avions collectivement perdu notre capacité à rêver quelque part pendant le XXIème siècle. Le monde est devenu plus dur, plus tranchant. On est pour ou on est contre. La violence s’est immiscée dans tous les liens sociaux et familiaux, d’abord insidieusement, puis à découvert. Je me suis senti plus en sécurité dans certaines rues londoniennes au Moyen-Âge.
On s’est même remis à brûler des livres, dont les miens, les deux livres que j’ai écris quand j’étais enseignant-chercheur. Trop subversifs, paraît-il. Je ne faisait qu’y encenser l’inventivité et le progrès humain, mais c’est comme ça. Je suppose que je devrais être fier d’être un rebelle, mais ces derniers temps je suis juste las. J’ai pu en sauver un exemplaire. De mon livre, je parle. Vous me direz ce qu’il vaut. Ne vous gênez pas pour être sincère, je sais qu’il n’est pas très bon.
De toute façon, c’est le cadet de mes soucis, et de ceux de l’humanité. Le siècle qui se ferme a été sombre, et celui qui vient ne présente guère mieux. Je vais être honnête, je ne l’avais pas vu venir, ou pas comme ça, pas si dur et pas si vite. Je n’avais pas compris que ce capitalisme qui m’enrichissait par le commerce d’esclaves, puis quand j’ai été patron d’usines et capitaine d’industrien était si meurtrier. Le droit à l’enrichissement individuel, la chance qu’a chacun d’y réussir, c’était mon hymne. Après tout, cette chance je me la suis donnée, ou bien quelqu’un – vous, peut être – me l’a donné. Quand on parle de progrès, je suis un indécrottable optimiste. Il y a eu tant de progrès faits depuis mon temps. Même pendant ce siècle, même si je maintiens que nous stagnons en temps que société. Le cancer est vaincu, du moins quand on a l’argent pour acheter la pilule miracle anti-dégénérescence cellulaire. Le sida est un lointain souvenir. Mais peut être que tout ça c’est pour rien, vu que la planète brûle, que les dernières forêts appartiennent toutes à des ultra-riches, et que vingt-huit pour cent des espèces ont disparu sur terre. L’Angleterre s’est paupérisée au point que j’ai connu des ouvriers plus riches en 1850 que la moitié de mes contemporains. On boit de l’eau contaminée, plus personne n’a de quoi s’acheter une bière ou d’aller au pub, mais heureusement on a internet pour écouter l’IA nous dire que c’est la faute des immigrés et qu’il ne faut pas pleurer la disparition du panda puisque le panda n’a jamais existé.
Si vous trouvez mes pensées moroses, vous avez raison, mais c’est parce que vous n’êtes pas là pour me dire que l’humanité pars à vau-l’eau sans même ouvrir la bouche, juste par votre air arrogant. Si vous étiez là pour le faire, ce serait plus facile pour moi de trouver des arguments pour la défendre, ne serait-ce que pour prolonger le débat et vous inciter à rester. Et pourtant, j’en ai des raisons à lister de tout ce qui va mal.
Le smog est de retour. Le putain de smog ! C’est bien un truc dont j’espérais être derrière nous pour toujours. Et le cancer ne touche peut être plus que les pauvres, mais ils sont plus nombreux que jamais, et la polio et la tuberculose ont fait leur retour. On était censé en être débarrassés. Je n’ai pas vu une fleur en dehors d’une visite au musée d’histoire naturelle en vingt cinq ans. Le monde est gris, sans couleur, et meurt de soif. La terre est brune et craquelée. La dernière neige remonte à vingt ans. J’ai eu moins chaud en Algérie il y a soixante ans qu’à Londres aujourd’hui. On prévoit des canicules pour Noël, mais on ne fête plus Noël parce que l’espoir est subversif.
Et vous savez quoi ? Je parle, je me plains et je n’ai toujours pas perdu l’envie de vivre. À ce stade, je doute que ce soit une surprise pour vous, mais je tenais quand même à vous en tenir informé. Mourir ? À ce stade ? Quand tout reste à faire pour sauver ce qui peut l’être ? Ah !
Je relisais ma dernière lettre avant d’écrire celle-ci. J’ai vu que j’y admirait la résilience des jeunes capables de gagner un combat et d’aussitôt réclamer plus (le mariage homosexuel ? Ils l’ont eu. La peine de mort a été rétablie depuis pour les acte homosexuels, mais les prochaines générations n’oublierons pas que ce combat a été gagné et le mèneront encore et encore jusqu’à ce qu’il soit gagné, pareil pour le combat contre le racisme, et celui pour l’égalité homme-femme). Cette résilience, je l’admire toujours, mais je dois bien constater qu’ils ont perdu la foi. Pour eux, le monde dans lequel ils vivent n’a pas de lendemain. Mais moi, je sais qu’ils se trompent, et ce n’est pas mon indécrottable optimisme qui parle, ou pas que. Je suis un optimiste. Je crois au progrès et aux jours meilleurs. Quand on vit aussi longtemps que moi, on finit toujours par les voir. Il est vrai que je serais plus optimiste si je dormais bien, mais j’ai oublié comment bien dormir quelque part pendant le XXème siècle. Trop de souvenirs, peut être ? Qui sait comment fonctionnent les rêves et les cauchemars ? Certainement pas moi. Je fais toujours le même rêve, depuis un moment. Je vous en parlerais peut être un jour, mais ce n’est pas le propos. Je parlais d’optimisme.
Mais comment ne pas être optimiste, même quand le monde est si gris ? Vous savez combien de pubs j’ai fréquenté, combien de verres j’ai bu en écoutant le murmure de conversation ? Des tas. Mes contemporains pensaient déjà que le jugement dernier était sur eux quand ils ont comme moi perdu toute leur famille à cause de la Peste Noire. Les survivants de l’incendie de Londres ont dit que la punition de Dieu s’était abattue sur la ville, pareil pour ceux du tremblement de terre de Lisbonne. La Révolution Française ? C’était la fin du monde, alors qu’elle a semé les graines d’un monde nouveau, plus libre et plus égalitaire, même si elle n’a réussi à le faire qu’en semant des graines de haine et de mort. L’hiver nucléaire promis par la Guerre Froide ? Toujours pas vu, même après trois guerres mondiales et trop de fous au pouvoir aux quatre coins de la planète pour tous les citer.
Ce que j’aimerais leur dire à tout ces jeunes, même s’ils sont assez bêtes pour continuer à mourir au lieu de faire comme moi, ils ont en eux tout ce qu’il faut pour survivre à l’apocalypse que l’IA et ces capitalistes nous promettent. Même si demain le monde part en cendres, il y aura toujours deux Humains pour survivre et renfonder l’humanité. C’est ça la leçon de l’histoire d’Adam et Eve, ou celle de Deucalion et Pyrrha. Nous sommes des mauvaises graines, et ce genre de plantes survit toujours.
J’en ai entendu des prophètes qui criaient à la fin du monde, et je leur ai survécu à tous.J’ai cessé d’y croire depuis longtemps. Quand un monde se termine, et oui, ça arrive, un autre commence. Le monde des fous de Dieu a fait place à celui de la raison, le monde paysan à celui de l’industrie. Ça arrive, et ça arrivera encore. Alors s’il faut cette fois repartir de l’âge de pierre, ça ne me pose pas de problème. Internet et la vidéo surveillance ne me manqueront pas. Le chauffage électrique, si, mais on se rappellera toujours comment inventer l’alcool et la charrue, pas vrai ? Et moi, j’essaie de mettre de côté des manuels techniques parlant des moyens qu’utilisaient leurs ancêtres et les miens. On ne sait jamais, ça pourra servir, dans cet hypothétique monde d’après. Je peux vivre sans confort quelques siècles.
Ce qui me manquera, c’est l’auberge du Cheval Blanc. J’ai du choisir entre sa survie et la mienne au moment de dépenser l’argent qui me restait. La Nouvelle Auberge, elle, est partie en fumée pendant les grandes manifestations de 2048. Est-ce que vous saurez me retrouver en 2189 ? Est-ce que vous le voudrez ?
Bref, sans Cheval Blanc et sans Nouvelle Auberge, j’ai du me rabattre sur un pub miteux, le Change. Vous ne ratez rien, je vous rassure ! J’ai bu de la pisse qui avait meilleur goût. Tenez, cette fois, c’est moi qui vous donne rendez-vous. Chez moi, quand vous voulez, ou à défaut en 2189 dans le pub le plus proche de l’auberge du Cheval Blanc qui soit encore debout (et qui ne soit pas le Change). Qui sait ? Si ça se trouve, ce sera moi qui sera derrière le comptoir pour vous accueillir. J’ai possédé un pub, je n’ai jamais travaillé dans l’un d’eux. Je suppose que je pense déjà suffisamment à vous en dehors de mes heures de travail pour éviter un métier ou mes pensées m’y ramènerait inévitablement. Allez, sortez de votre trou. Deux siècles de silence, c’est déjà deux siècles de trop.
Quand j’y réfléchis, je me dis que j’ai un peu trop lié ma capacité à rester optimiste et sain d’esprit à nos rencontres. J’ai pourtant rencontré plusieurs autres immortels au fil des siècles. On apprend à les reconnaître, et certains sont même devenus des amis. Mais je n’ai jamais été attiré vers l’un d’eux comme ça. Malgré la brièveté de nos rencontres, elles m’ont toutes marqué et changé. J’ai besoin de vous revoir, ne fut-ce que pour vérifier que je ne suis pas trop un parfait salaud. Mais je m’égare. J’avais promis de ne parler que de moi et de ne pas vous reprocher votre absence. J’ai failli tenir bon. Rassurez-vous, j’arrête. D’ailleurs, je ne dépend pas de vous pour rester sain d’esprit, votre conversation me manque juste, et cette musique de fin de siècle ne vaut pas celle du siècle dernier. Il est temps que je paye ma consommation et que j’aille finir la soirée ailleurs.
Ps : n’oubliez pas, le pub le plus proche du Cheval Blanc, dans cent ans. J’y serais, et je promet que ce sera dans de meilleurs dispositions. Je ne suis jamais mélancolique très longtemps.
Ce n’est pas dans ma nature, vous le savez, pas vrai ?
Hob.
2131
Dites-moi que vous n’étiez pas en Angleterre quand les bombes sont tombés. J’en suis sorti juste à temps, et je fais le tour des survivants, mais aucun de ceux à qui j’ai parlé n’a le souvenir d’avoir rencontré un homme comme vous. J’essaie de me dire que vous n’étiez pas forcément britannique, malgré votre anglais parfait, mais… J’ai vu les images, celles que les IA et les roi-patrons qui se sont arrogés le pouvoir n’ont pu empêcher de filtrer. Si vous y étiez… Honnêtement, je ne suis même pas sûr que moi j’aurais survécu.
Dites-moi que vous n’y étiez pas.
2147
Est-ce qu’il y aura seulement encore du papier en 2189 ? Est-ce qu’il y aura seulement une planète Terre ? Nous étouffons, Étranger, nous étouffons tous dans nos vapeurs de produits chimiques, dans nos gaz de pots d’échappement, l’air est pollué, la terre se meurt, je n’ai pas mangé depuis six mois, je pourrais tuer pour un morceau de pain mais il n’y a plus de pain dans toute l’Europe, j’ai besoin de vous, j’ai besoin que vous me sortiez du caniveau comme vous m’en avez sorti en 1689, pour que vous me demandiez si j’ai encore envie la volonté vivre pour retrouver celle-ci, j’ai besoin de vous.
2155
C’est ma dernière feuille de papier. Je la garde depuis quatre ans en vue de 2189, parce qu’il y a longtemps que je ne crois plus que vous serez au rendez-vous, mais à quoi bon l’économiser quand nous pouvons tous mourir demain ? Je n’ai pas vu la lumière du jour depuis trois ans. Sous terre, c’est le seul endroit où on peut encore survivre, mais dans quelles conditions ?Vous savez que j’ai du me vendre moi-même ? On crève tellement la dalle qu’on a accepté le retour de l’indenture. J’ai perdu ma liberté mais au moins je peux manger. Ils n’utilisent pas de fouet, mais ils n’en ont pas besoin, pas quand ils ont des colliers électriques pour nous forcer à travailler pour leur Grand Projet, quel qu’il soit. On parle de nous déplacer. Vers où ? Je ne sais pas. Je ne suis même pas sûr du pays où je suis. Je ne contrôle plus rien. Je ne pourrais jamais haïr la vie, mais je déteste l’ironie du sort. Est-ce que je mérite ce sort, après l’avoir infligé à d’autres ? Probablement. Est-ce que je veux quand même vivre ? Oui, même si la vie est une chienne et que je n’en puis plus de ne pas savoir si v
2167
Rendez-vous au pub le plus proche de l’auberge du Cheval Blanc sur la planète habitée la plus proche. Je suis sûr que vous trouverez ça, futé comme vous l’êtes. Quelle vie de fou, pas vrai ? Au cas où vous vous poseriez la question, j’adore !
2189
Dere Unkouth,
Quand je me suis assis pour écrire ma dernière lettre, il y a cent ans, je me suis juré de parler de vous le moins possible et de m’en tenir aux termes de notre contrat : parler uniquement de moi et de mon expérience de la vie. J’ai, si j’en crois ma relecture, plus ou moins réussi à tenir parole (oublions les dernières lignes, je n’aurais pas du boire ce dernier verre, mais je l’ai payé au plus fort). Je sais d’avance que je ne vais pas réussir à tenir une deuxième fois le défi. Vous me
Essayons quand même, parce qu’il y aurait tant à dire ! L’humanité a atteint les étoiles ! Je n’en reviens toujours pas. Je me revois encore, il y a deux siècles à peine, le souffle coupé de voir l’homme s’arracher à la gravité terrestre et marcher sur la Lune. Qu’aurait dit Newton s’il avait vu ça ? Et bien, même après avoir vécu l’alunissage en direct devant ma télévision, je n’aurais jamais pensé quitter la Terre même dans mes rêves les plus fous. Pour moi, la science fiction allait rester de la science fiction. Après tout, pourquoi quitter la Terre, avec tout ce qu’il restait à faire dessus. Je sais, je sais. Des fois, mon instinct de ce qui va se faire ou pas dans le futur n’est pas si bon que ça. En tout cas, nous voilà dans les étoiles à découvrir qu’il existe tout un univers à découvrir là dehors. Le saviez-vous ? Êtes-vous un alien venu d’un autre monde au lieu d’un diable ou d’une fée comme je l’ai d’abord pensé ?
Je suis sûr que si vous avez lu ma dernière lettre, malgré le fait que c’est impossible vu qu’elle n’a jamais quitté la sûreté de mon coffre fort puis de la poche de mon manteau avant d’embarquer avec moi dans un vaisseau spatial, vous avez pensé que l’humanité était condamnée et que nous avions allumé notre propre bûcher funèbre. Ne mentez pas. Je vous connais trop bien, et je vous ai déjà dit que je savais que vous ne nous estimez pas beaucoup. De toute façon, et s’il faut être honnête, il y a des moments où je l’ai cru aussi. Si j’avais été un autre homme, je serais mort de faim avant d’avoir pu atteindre les étoiles. J’ai vécu dans le noir sous la terre pendant trente ans, pendant que les pluies acides ravageaient ce qu’il restait de vie sur Terre. J’en suis sorti claustrophobe, mais c’est un problème qui se soigne et au moins j’en suis sorti vivant. Bien d’autres ne peuvent en dire autant. Les sous-sols des villes et des mines sont des cimetières dont on a souvent même pas sortis les cadavres. C’était… Je sentait que les années à venir allaient être dures. Au lieu de ça, elles ont été pire. C’était comme si l’humanité était déterminée à s’auto-détruire de la manière la plus rapide possible. Nous avons tant perdu... Nous ne sommes pas passé loin de l’extinction, et c’est la vérité vraie. Peu d’espèces sur Terre peuvent se vanter d’avoir eu notre chance.
Jamais plus vous ne me prendrez à encenser le monde capitaliste qui m’a enrichi plusieurs fois, mais il faut reconnaître une chose à la classe dirigeante qui a pris le pouvoir sur Terre : ces gens voulaient survivre, et ils se sont arrangés pour le faire. Ils nous ont presque ou tout à fait réduits en esclavage, selon les endroits, ils ont fini de détruire totalement certaines terres dans leur avidité à s’emparer de leurs ressources, mais ils ont réussi à quitter la Terre, et ils ont accepté d’embarquer certains d’entre nous avec eux. Pas par bonté de cœur, bien sûr, mais parce qu’on a toujours besoin de domestiques et de travailleurs pour reconstruire une société. Je me suis arrangé pour être de là partie. Une fois dans les étoiles, nos rois-patrons ont eu une surprise. Nous n’étions pas seuls. Nous ne l’avions jamais été, et les autres étaient beaucoup plus proches que nous le pensions. Quand à eux, ils ont été surpris de nous voir. Eux aussi avaient parié sur notre extinction, et se frottaient les mains en pensant aux ressources qu’ils allaient pouvoir récupérer dans le sous-sol terrestre. Dans les étoiles, nos rois-patrons découvrirent qu’ils étaient plus et moins riches qu’ils ne le croyaient à la fois. Ils ont formé un Conglomérat avec ces aliens qui avaient le même vide à la place du cœur. La Terre et toutes ses ressources, y compris les habitants qui sont toujours coincés dessus sans espoir de survie à long terme, leur appartient désormais. Ils ont un papier qui le prouve.
Les salauds. Mais ils ne sont pas seuls à toujours retomber sur leurs pattes. Moi aussi je suis doué pour ça. Je me suis rendu indispensable à ce Conglomérat parce qu’il fallait passer par là et je suis à présent le premier terrien à posséder mon propre vaisseau spatial. C’est différent d’un voilier ou même d’un navire à vapeur, mais mon expérience de marin m’a bien servi, tout comme mon diplôme de pilote, acquis pour le plaisir en 2012. J’ai vite compris comment me débrouiller avec ce nouveau jouet. Et avec un univers entier à ma portée, plus d’inquiétude de me faire découvrir maintenant. Il y a des races qui ressemblent suffisamment aux Humains pour que je passe inaperçu un siècle ou deux parmi eux, et on s’étonnera moins de ma longue vie au milieu d’êtres quasi-immortels, ou chez des peuples qui ont une espérance de vie de quelques semaines.
Le meilleur côté d’être dans les étoiles, c’est que j’ai redécouvert ce que c’était que de respirer un air pur et que de boire de l’eau propre. Je n’avais pas réalisé à quel point air et eau s’étaient dégradés dès le XIXème siècle. À la fin, nous en étions réduits à boire de l’eau de vaisselle. Souvent, j’ai du me priver de nourriture dans l’espoir que quelqu’un d’autre que moi vive.
Mais c’est du passé et maintenant j’ai à nouveau la belle vie. Il y a deux siècles, je me plaignais que l’avion avait ôté sa magie aux voyages, mais maintenant que je peux aller d’une planète à une autre, j’ai retrouvé cette magie. Se tenir sur le pont de son propre vaisseau et regarder les étoiles s’approcher sans avoir les nuages pour nous séparer, cela n’a pas de prix. Il y a tellement de choses à découvrir, tellement de gens à rencontrer, de nourritures à goûter… Le plus dur c’est de savoir par où commencer, et réunir l’argent pour le faire ! J’ai obtenu des papiers une fois que j’ai pu racheter mon indenture. Étrangement, les papiers d’identité ont l’air plus facile à falsifier à première vue que ceux sur Terre au siècle passé. Ce monde a l’air moins obsédé par la sécurité que le nôtre, et je ne m’en plains pas. Ma survie va être grandement facilitée.
Enfin, me voilà il y a dix ans, un homme libre à nouveau, et propriétaire de mon propre vaisseau, à condition de le mettre au service des intérêts du Conglomérat. J’ai juré, tout en étant déterminé à m’en libérer totalement le plus vite possible. Je n’avais donc plus qu’à décider quoi faire de ma vie. Je me suis fait contrebandier. Ma cargaison ? Pour la deuxième fois, de la chair humaine.
N’allez pas vous offusquez, dites ! J’ai bien appris la seule leçon que vous m’avez volontairement donnée au cours des ans. Mes passagers sont consentants, et je ne les pressure pas jusqu’au sang comme d’autres contrebandiers ne s’en gênent pas. Officiellement, je transporte des matériaux pour le Conglomérat, mais dans mes soutes, je transporte aussi illégalement des marchandises terriennes vers les étoiles. J’ai eu un Vermeer entre les mains une fois, et j’ai même vendu un incunable sorti des éditions Gadling en 1476. Ma tête quand j’ai vu ce livre dans mes caisses, j’en rit encore ! Je transporte donc ces quelques œuvres d’art qui ont survécu au nez et à la barbe du Conglomérat et qui attirent des aliens curieux de découvrir les rares éléments de la culture terrestre ayant survécu aux ravages de ces cent dernières années, mais dans mes compartiments cachés, il y a toujours la place pour un type de marchandise qu’il est interdit de transporter hors de la planète, sous peine de mort : les esclaves Humains du Conglomérat. Je ne décolle pas de la Terre sans au moins trois ou quatre de ces pauvres hères cachés derrière le reste de ma marchandise, et s’ils sortent en catimini quand je m’arrête pour me ravitailler, qu’est-ce que j’en sais, moi ? Le Conglomérat n’a qu’à me fournir des caméras de surveillance qui ne tombent pas en panne à chaque atterrissage. On n’a jamais trouvé ce qui ne fonctionnait pas dans les circuits de mon vaisseau. Quel dommage. Donc oui, je transporte à nouveaux des hommes et des femmes qui sont forcés de voyager allongés dans le noir sans savoir de quoi l’avenir sera fait pour eux, mais ce faisant, je paye ma dette aux premiers que j’ai transporté. Ça ne suffira pas à racheter mon âme, si j’en ai encore une, mais je fais moins de cauchemars à ce sujet.
Comme vous le voyez, je reste un égoïste. Et si vous croyez que je ne le suis pas et que j’ai suffisamment changé, je vais vous rassurer tout de suite. Si je prends tous ces risques, ce n’est pas pour l’argent, mais ce n’est pas non plus parce que c’est la bonne chose à faire, ou pas que. C’est parce que je ne peux m’empêcher de penser qu’un jour, la personne que je découvrirais cachés derrière les caisses que je charge dans l’espoir que je leur face quitter une Terre mourrante, cela pourrait bien être vous.
Et voilà. Je vous avais dit que je n’allais pas pouvoir m’empêcher d’aborder le sujet. Je pense à vous tout le temps. Pas le jour, quand il y a trop de choses à faire et de gens à rencontrer, mais quand ma tête tombe sur l’oreiller et quand je me réveille, vous êtes la dernière et la première personne à qui je pense.
Ça fait quatre cent ans que je ne vous ai pas vu, mon Étranger, et j’ai peur, peur de ce qui as bien pu vous arriver. Je vous connaît assez pour savoir que vous pouvez être un connard pompeux et condescendant et que vous êtes incapable de dire ces trois mots si simples pour le reste d’entre-nous, « je suis désolé ». Mais même vous n’êtes pas borné au point de disparaître quatre cent ans pour un point d’honneur. En fait, vous avez intérêt à me fournir une putain de bonne excuse quand nous nous reverrons (quand, pas si, vous m’entendez ?), ou je vous pète le nez.
J’ai essayé de vous retrouver avant de quitter la Terre, peut être pour toujours. Avant qu’internet ne soit définitivement coupé à toutes les personnes ne travaillant pas directement pour les rois-patrons, j’ai écumé les moteurs de recherches et les logiciels de reconnaissance d’image. En vain. Je n’en suis pas étonné. Je sais si peu de vous. Vous ne m’avez même pas laissé un nom, et je me sent stupide de ne pas avoir compris que vous ne vouliez pas que nous soyons l’un pour l’autre autre chose que des étrangers. Je voulais autre chose, et j’ai tout gâché. J’ai été Orphée se retournant pour voir Eurydice, l’époux de la femme-selkie la perdant à jamais pour avoir tenté de la contrôler. Maintenant, je reste là avec mes regrets et mes questions.
Ces questions… Impossible de leur échapper. Dès le départ, vous m’avez trop fasciné pour que je n’essaye pas d’en apprendre plus sur vous. J’ai cru être raisonnable en ne cherchant pas à découvrir votre identité, mais c’était seulement parce que je m’enorgueillissait de réussir à percer suffisamment vos défenses pour que vous me parliez enfin de vous. Résultat ? Huit cens ans après vous avoir rencontré je reste gros Jean comme devant et je ne sais rien, ou si peu. Si j’avais su, j’aurais passé mes nuits et mes jours dans les bibliothèques d’Oxford et de Londres avant que le tapis de bombes de l’Union Méditerranéenne ne les détruise pour toujours. Vous étiez forcément dedans. Vous êtes trop remarquable pour ne pas avoir été remarqué par quelqu’un d’autre que Johanna Constantine
Ce que je sais de vous tiens en une phrase. Vous êtes immortel, vous connaissez le nom des gens et vous connaissez leurs vies, vous passez des pactes et rendez des écrivaillons célèbres alors qu’ils ne le méritaient pas, vous pouvez faire voir à des femmes ambitieuses leurs démons en leur soufflant une poudre dans les yeux (sable ? ou autre chose ? ) et vous refusez l’idée même d’avoir des amis.
Ça, ce sont mes certitudes. Le reste je le devine d’après nos entretiens. Vous n’aimez pas les gens, cela se voit à la manière dont vous vous fermez à leur approche et à votre manière de porter des vêtements serrés qui vous montent jusqu’au cou ou de long manteaux larges qui gardent les passants à distance. Je suis sûr que vous avez détesté le jour où les gants sont passés de mode. Vous n’avez aucune compétence sociale, ce qui indique que vous ne sortez pas beaucoup. Je sais aussi que vous n’êtes pas humain. Vous avez parlé de vous en disant « l’être que je suis », pas l’homme que je suis. Je vous soupçonnerait bien d’être un vampire, mais j’ai vu votre reflet dans un miroir au Cheval Blanc. Peut être même un miroir que j’y avais placé là moi-même pour vérifier cette théorie, mais ce n’est pas le propos. Alors, qu’êtes-vous ? Démon, diable, Satan, fée, ou autre chose ? Qu’est-ce qui as pu vous arriver pour expliquer ce long silence ? Répondez-moi
Mais pourquoi j’écris tout ça, en fait ? Peut être que j’espère que me voir fouiner dans votre vie suffira à vous faire réapparaître. Peut être que je n’en peux plus de ne pas savoir si vous êtes mort ou vivant. Qui a dit « l’incertitude, c’est ça qui tue » ? Est-ce que c’est seulement une citation de quelque chose, ou est-ce que j’imagine des choses ?
Je vais m’arrêter là, avant d’écrire quelque chose que je vais regretter. Sachez seulement ceci : je porte à présent le nom de Obgadlin, je pilote un vaisseau appelé le Cheval Blanc et le pub le plus proche de la Terre est un infâme boui-boui connu localement sous le nom de « Chez Illllllll », quoi que ça veuille dire. J’aurais pu reconstruire une nouvelle Nouvelle Auberge, ou je pourrais le faire dans l’avenir, mais je ne crois pas qu’on en arrivera là. La première nouvelle Auberge, je l’ai construite pour vous. Je ne peux pas en bâtir une autre en sachant que vous ne la trouverez probablement jamais. L’univers que j’ai découvert est infiniment trop grand pour des miracles comme celui-là et j’en ai fait mon deuil. De toute façon, je doute que vous aimiez l’endroit où je suis actuellement assis pour vous écrire. On n’y sert pas de bière et une seule boisson est digérable par l’estomac humain. C’est dégueulasse, mais au moins c’est de l’alcool, et en fermant les yeux je peux presque me rappeler l’odeur du Cheval Blanc en 1489 et vos yeux quand ils ont pour la première fois fixé les miens.
Je dois être plus saoul que je pensais, alors mieux vaut m’arrêter là avant que je dise quelque chose que je finisse par regretter. Bonne nuit, et retrouvez votre route vers moi si vous l’avez perdu.
Votre ami, si vous le voulez,
Hob
2288
J’ai oublié le nom de mon fils. Qu’est-ce qui va m’arriver si j’oublie un jour votre visage et que je ne puisse plus vous reconnaître ? Est-ce que je peux survivre à ça après toutes ces années où l’idée de vous revoir a été la seule chose qui m’ait gardé sain d’esprit ?
2289
Mine Unkouth,
Mon Étranger.
Vous avez remarqué, bien sûr que je vous appelle mon Étranger ? Je suis sûr que vous détesteriez cette utilisation du possessif, mais prouvez-moi que vous avez déjà eu une telle relation avec quelqu’un d’autre et nous pourrons en discuter. Nous nous sommes rencontrés en 1389, j’ai le droit de vous appeler comme je veux non ? Cela fait neuf siècles que je vous connais et il n’y a pas assez d’alcool dans l’univers pour pour dire à quel point ça votre silence me tue. En… 1789 ? 1889 ? Ou alors c’était avant ? Les détails m’échappent, mais vous m’avez dit que je pouvais être blessé ou capturé avec un sérieux tel que mon sang c’est glacé dans mes veines. Je me demande à présent s’il en va de même pour vous. Je m’en voudrais de vous avoir fait prononcer une prophétie auto-réalisatrice, tout comme je m’en veux pour me faire mentir moi-même. C’était en 1889 je crois que je vous ai dit que les gens valaient souvent mieux que ce qu’on croit d’eux. Non, je suis sûr que c’était en 1889, parce que c’était le début de notre dispute. Vous avez même paru être content de voir que j’avais changé, ou essayé de changer pour le mieux, mais peut être que vous vous trompiez. Après tout, même en sachant que vous pouviez être blessé ou capturé, je ne vous ai pas cherché. J’aurais pu. En 1989, j’avais les moyens. Même en 2089 j’aurais pu. À défaut de moyens, j’avais des contacts à l’époque. En 2189 j’avais définitivement les deux. Je ne l’ai pas fait, parce que la vérité c’est que je suis un lâche. Pourquoi suis-je encore vivant alors que tous ceux que j’ai jamais aimé sont morts et que vous même avez disparu corps et bien ? Parce que j’ai peur de la mort au moins autant que j’ai envie de croquer la vie à pleine dent, voilà pourquoi. Vous m’avez vu à mon plus bas en 1689, vous m’avez vu occupé au métier le plus ignoble qui soit en 1789, mais même ainsi j’avais trop peur de vous offrir mon aide seulement pour vous voir vous détourner de moi avec dégoût, soit parce que vous étiez trop fier pour l’accepter, soit parce que vous auriez compris pourquoi je tenais tant à vous retrouver et refusé que ce je vous offrait. Mon cœur se serait brisé si vous m’aviez fait ça, et pourtant vous en auriez parfaitement eu le droit. Je…
Il a fallu que je lâche ma plume et que je sorte faire un tour, ou j’allais exploser. Je ne suis jamais allé très loin, au cas où vous seriez arrivé dans l’intervalle, mais bien sûr ça n’a pas été le cas. Je suis à nouveau « Chez Illllllll », mais les temps changent, l’endroit est devenu presque honnête, et est même tenu par une Terrienne. Figurez-vous que c’est même moi qui ai fait sortir ses grands parents de cet enfer qu’on continue de nommer la Terre, alors je dois encore être capable de faire quelque chose de bien et d’en récolter l’esprit. Ne lui dites pas par contre, mais ce qu’elle appelle de la bière ressemble plus à du jus de café, et mieux vaut ne pas parler de ses tentatives de recréer la cuisine terrienne à partir du souvenir de ses grands parents et d’ingrédients aliens.
Ma vie dans une galaxie plus grande que moi continue d’être incroyable. Ces deux cent dernières années, j’ai rencontré des hommes-chats, des femmes-requins, et même un Green Lantern se rappelant de l’époque où un Terrien (voire trois, quatre et même six si mes souvenirs ne sont pas trop flou) protégeait l’univers. J’adore rencontrer toutes ces cultures, découvrir toutes ces planètes. Par contre, j’ai cessé d’être contrebandier. Le risque devenait trop important et la Terre… Mieux vaudrait ne pas en parler, sans doute. Aux dernières nouvelles, même l’air était devenu irrespirable, et le Conglomérat, ou plutôt ses successeurs, continuent d’en exploiter jusqu’aux dernières gouttes d’eau qui restent au fond de flaques d’eau stagnantes dans ce qui était jadis la Dorsale Atlantique. Je ne crois pas être capable de voir ce que la Terre est devenue. Je ne reconnaîtrait peut être même pas les continents à présent. Il paraît que ce ne sont plus que de hauts plateaux s’effondrant peu à peu sur eux-même. Le Conglomérat finira par en exploiter même le magma, et alors ce sera la fin. J’aimerais dire que je ne le verrais pas, mais vu que je ne compte toujours pas passer l’arme à gauche face aux beautés de l’univers, si, je le verrais.
Qu’au moins ce soit le plus tard possible !
J’essaie de me consoler en me disant qu’au moins l’humanité est toujours là et qu’elle s’épanouit dans les Étoiles, loin des griffes du Concordat. Nous sommes des nomades maintenant, plus heureux peut être de ne pas être attachés à une terre que nous finissons par abîmer à force de l’exploiter. Je suis heureux pour eux mais…
Savez-vous ce que c’est que de vivre uniquement parmi des gens qui parlent d’un pays dont vous vous souvenez comme d’un souvenir lointain ? Je suis un immigrant de première génération perdu au milieu de personnes dont les grands parents ou les arrière grand parents ont quitté la Terre enfants. Certains ne s’identifient même plus comme des Terriens. On approche du jour où je n’aurais plus de peuple. J’ai tout perdu avec la Terre. Il n’y a plus que vous pour vous souvenir avec moi, peut être.
Mais pour combien de temps ? J’ai presque dix siècles d’existence, mon Étranger. Vous en avez peut être vécu dix fois plus, mais je reste un Humain, et ma mémoire flanche. Est-ce que je suis né dans le Surrey ou dans le Kent ? Ai-je servi en France pendant la Guerre de Cent Ans, ou bien n’y suis-je allé pour la première fois qu’après la Guerre des Deux Roses ? Ai-je bien vu un serpent de mer ou était-je saoul ce jour-là ?
Le jour où j’ai réalisé que j’avais oublié le nom de mon fils a été le pire jour de ma vie ce dernier siècle. J’aurais eu besoin de vous ce jour là. Vous m’avez sauvé ce jour là, parce que j’ai écris son nom et celui de ma femme dans ces lettres. Si je n’avais pas pu les retrouver… Je ne sais sincèrement pas ce que j’aurais fait. Le pire, c’est que même en ayant oublié leurs noms et leurs visages, oublié leurs voix et toutes ces petites choses qui fait que je les ai aimé, j’ai toujours mal en pensant à eux. Si je les oublie, j’aurais toujours mal et je ne saurais même pas pourquoi.
Comment on peut vivre avec ça ? Est-ce que vous avez la réponse, Étranger ? Est-ce pour cela que vous m’avez re que vous avez préféré partir ?
Je ne peux pas les perdre. Je ne peux pas vous perdre. J’ai besoin que vous reveniez, mon Étranger, et je me fout d’avoir l’air en détresse quand j’écris ça, mais j’ai besoin de vous. Vous êtes parti depuis six siècles et moi je ferme ma gueule depuis tout ce temps dans l’espoir que vous arriviez un jour la bouche en cœur pour reprendre nos discussions comme si rien ne s’était passé, et je me suis juré, juré d’aller dans votre sens, de prétendre que tout est normal, mais je ne peux pas continuer comme ça, pas quand ça me tue de l’intérieur de me contenir comme ça même dans mes lettres, alors tant pis si ça vous fait fuir encore une fois pour les six prochains siècles, mais il faut que je vous dise que du jour où je vous ai rencontré j’ai su que je voulais en savoir plus sur vous, non que je vous ai voulu vous. C’était… putain, c’était comme d’être frappé par un éclair. C’était quelque chose dans vos yeux, ces yeux qui me semblaient si profonds alors, avant de réaliser un siècle plus tard qu’ils étaient faits d’étoiles tourbillonnantes dans les ténèbres. Je ne pouvait même pas mettre de mots là-dessus à l’époque. J’étais un fils de paysan devenu soldat parce qu’il fallait bien manger et qu’on était trop nombreux pour qu’il y ait du travail pour tout le monde à la ferme. Qu’est-ce que je connaissais du monde ? Rien. J’avais couché avec des putains à l’armée, mais là ce coup d’éclair, je savais pas mettre de mot dessus, alors que c’est un mot très simple. C’était du désir. Un désir violent, terrible, irrépressible. Si j’avais su ce que c’était, je vous aurais suivi quand vous êtes sorti pour tenter de vous plaquer contre un mur et vous arracher un baiser. À l’époque, j’étais un homme doté de désirs simples, mais je me suis civilisé. Un peu.
À notre rencontre suivante, je savais ce que c’était ce feu à l’intérieur de moi, mais je n’ai rien fait ou dit de cette connaissance nouvelle. Le désir entre hommes… c’était censément une aberration. Si je tenais le putain de premier prêtre qui a sorti une connerie pareille, je lui ferais rencontrer le mur avec ses dents, mais plus aucun descendant de terrien ne se souvient même du nom de Jésus Christ alors ce n’est pas la peine de nourrir des pensées pareilles. Toujours est-il que je n’ai rien fait ce jour là, et même sans les paroles de haine crachées par les prêtres je ne l’aurais pas fait. Quelque chose dans votre regard m’en aurait empêché. Des fois, vous me faites peur, mais cette même peur me pousse vers vous, alors même que je ne sais pas où vous êtes, ni si vous êtes encore en vie, ni si vous m’avez pardonné ou si vous vous êtes pardonné les choses que je suis sûr que vous vous reprochez, parce qu’on ne peut pas arriver à mon âge et le vôtre sans se vomir un petit peu.
La fois suivante, j’étais préparé, du moins je le croyais. J’étais au sommet du monde, j’avais une épouse et un fils que j’aimais plus que tout au monde, et je vous voulais quand même. L’humanité résumée en quelques mots. Risible ? Non, juste humain. J’ai tenté de vous séduire par ma réussite et j’ai lamentablement échoué. Je crois à ce jour que vous n’avez rien perçu de ma vaine tentative. Qu’est-ce que je croyais aussi, à me vanter de ma réussite devant quelqu’un… comment disiez vous, « l’être que vous êtes » ? Pas étonnant que vous soyez allé en voir un autre. Oh, vous m’avez rendu furieux ce jour là à aller discuter avec ce vieux Will comme si c’était la personne la plus importante au monde alors que j’étais là avec ma vie parfaite et mes côtes d’agneau cuites à point. J’en rit, quand je n’en meurs pas de honte. J’étais un odieux personnage à l’époque. Je le suis encore, par bien des aspects, mais j’espère que vous me le pardonnerez car je crois que vous savez l’être vous même. Cela se voit dans le pli de votre bouche et dans votre interminable silence.
Où en étais-je ? 1689 ! Cette fois là, j’étais au fond du trou. M’auriez vous offert plus qu’un bon repas et un manteau, je vous aurais craché au visage. J’étais censé vous éblouir par ma réussite, pas recevoir votre pitié devant ma chute. J’aurais pu vous mordre, si vous m’aviez jeté ne fut-ce qu’un regard de pitié.
Et puis, 1789. J’ai maudit Johanna, vous savez ça ? De nous avoir interrompu. Vous et moi, ce jour là… Vous étiez dans de bonnes dispositions. Même ma déplorable occupation de l’époque ne vous a pas fait reculer. Vous auriez pu m’agonir d’insultes et elles étaient méritées. Au lieu de ça, vous m’avez éclairé et j’ai vu la vérité de vos propos. Deux siècles plus tôt, je ne l’aurait pas accepté avec tant de grâce mais c’est là que les dernières miettes de votre mépris à mon égard se sont envolées. Cette fois là j’ai même cru lire dans vos yeux… Mais je me trompais, n’est-ce pas ? Vous n’auriez pas hurlé au mot d’ami cent ans plus tard pour accepter ma proposition de me suivre pour poursuivre la soirée dans le cadre plus intime de mon logement, et je n’espérais même pas vous entraînez dans mon lit ce soir là. Je me disais qu’il y aurait toujours le temps plus tard, que nous avions tout le temps du monde.
Je ne veux pas parler de 1889.
Mais peut être qu’il faut que j’en parle, et que je m’excuse. Cette année là pèse trop lourd sur mon estomac. J’en rêve, encore, vous savez ? Enfin, je parle de rêves, ce sont des cauchemars. Je me tiens là, au milieu du Cheval Blanc qui est tel que dans mes souvenirs, mais des fois c’est l’auberge de 1889 et d’autres fois celle de 1389, et vous êtes devant moi. Vous n’avez pas de visage. Vous n’êtes qu’une ombre impalpable et vous vous détournez et rien de ce que je dis ne parvient à vous retenir et je sais que vous allez vers un grand danger, ou un piège, ou à la mort, mais quand j’essaie de le dire, il n’y a que des bulles de savon qui sortent de ma bouche et les clients se mettent à rire. Et moi, j’essaie de leur expliquer, de leur dire que si je ne parviens pas à vous arrêter vous n’allez pas revenir, mais ce ne sont toujours que des bulles qui sortent de ma bouche et vous êtes déjà en train de passer la porte, alors je me mets à courir, mais au-delà de la porte, il n’y a que le néant.
Je hais ce cauchemar. Je faisais de beaux rêves, jadis. Maintenant, si j’en fait, je ne m’en souviens pas. Pas depuis… Je ne sais pas, le XXème siècle ? C’est comme si en vous perdant j’avais perdu l’envie de rêver.
Des fois, j’arrive à vous retenir et le cauchemar s’arrête. Je vous tire vers moi alors, et ce sont encore des bulles qui sortent de ma bouche, mais toutes irisées. Vous, toujours sous forme d’ombre, en percez une et toutes les lettres de mon discours se mettent à flotter autour de nous, et je devine un sourire dans l’ombre en face de moi, alors je vous entraîne vers les étages de l’auberge, parce que j’ai des choses à vous dire qui sont pour vos yeux seuls. Dans l’escalier, je sens votre souffle sur ma peau et je me retourne, comme Orphée vers Eurydice, mais vous êtes encore là. Je plonge mes mains dans l’ombre, je cherche de la peau, des cheveux, quelque chose de concret, je veux vous embrasser, vous dire…
C’est toujours là que je me réveille. Même dans mes rêves, je n’arrive pas à aller plus loin sans votre permission.
J’ai relu toutes ces lettres que je vous ai écrit. J’ai l’air de vous y accuser de votre réaction en même temps que je vous jure que je la comprend. Vous parlez de signaux mélangés, pas vrai ? La vérité, c’est que j’oublie trop souvent que vous n’êtes pas humain. Vos sentiments, vos pensées me sont totalement étrangères et je ne peux pas m’attendre à ce que vous pensiez comme moi. Il m’a fallu côtoyer des aliens pour parvenir à le comprendre. Vous voyez ? J’apprends toujours.
J’ai mis presque cent ans à me décider à écrire cette lettre en particulier. Toutes ces choses, je veux vous les dire depuis si longtemps. Je m’en suis d’abord empêché pour ne pas vous faire fuir une deuxième fois, et parce que de mon temps confesser de tels sentiments pour un homme ne se faisait tout simplement pas, si on tenait à la vie. Alors pourquoi le faire maintenant ? Est-ce que cela vaut le coup quand vous êtes probablement mort et qu’il est tout tard pour tout ça ? J’ai hésité, presque cent ans. Mais ce n’est pas pour vous que je le fais, n’est-ce pas, si vous êtes mort, c’est pour moi. Allez, je me lance et j’espère que vous appréciez à quel point c’est dur pour moi. Je vous aime, mon Étranger, et je vous désire. L’un n’est jamais allé bien longtemps sans l’autre. Les choses que je rêve de vous faire, quand je suis éveillé et que je n’ai aucune pensée pour me détourner de vous… Je pourrais en noircir des pages des caresses que je veux déposer sur votre peau, de la manière dont je veux passer ma langue sur votre cou, des mots que je vous soufflerais à l’oreille pour voir si vous êtes capable de rougir… Mais si je ne voulais de vous qu’une rapide étreinte, je me serais jeté à vos genoux sans me soucier du lendemain, et je n’ai jamais voulu ça. Je veux vous connaître. Je veux que vous me disiez votre nom et ce qui rend vos yeux si tristes alors qu’ils sont remplis d’étoiles. Je veux savoir à quel point vous êtes important ou puissant pour vous dire que je m’en fous. Je veux comparer nos expériences et que nous rions de toutes les erreurs que nous avons fait au passage, sans jugement et sans rancœur. Surtout, surtout, je veux vous sourire quand vous arrivez pour que vous sachiez que vous êtes arrivé à bon port.
Si je dois être encore plus honnête, je veux compter plus que nul autre pour vous, parce que c’est ce que vous êtes pour moi, mon Étranger, la personne la plus importante de ma longue vie, plus importante encore que le souvenir de mon Éléonore et de mon Robyn. N’allez pas croire que ça veut dire que je dépend de vous ou que j’ai besoin de vous pour survivre. D’abord, ça vous monterait à la tête et vous n’en avez pas besoin, et ensuite ce serait malsain de mettre ce poids sur vos épaules. Je peux vivre sans vous, même si je suis jaloux de tous ceux à qui vous avez accordé plus d’attention que moi. J’ai même été jaloux de Shakespeare. Shakespeare ! Vous savez que ses œuvres ont enfin été oubliées ? Dickens a atteint les étoiles, mais pas ce vieux Will. Mais je m’égare, il est presque minuit et j’ai passé un pacte avec moi-même. Au jour de notre non-réunion j’ai le droit de vous écrire et de me faire du mal, mais jusqu’à minuit seulement. Ensuite, je dois retourner à ma belle ou terrible vie et ne plus trop penser à vous jusqu’à l’anniversaire suivant.
Voilà. C’est dit. Haïssez-moi maintenant si vous le voulez, vous avez ma permission, mais il fallait que je le dise parce que je sais maintenant que je sais que je risque de l’oublier sinon. Comme je vous l’ai dit, cette lettre est pour moi, et pas pour vous. J’ai changé, mais je suis encore un bel égoïste, quand j’en ai envie. Et aujourd’hui, avant de clore au siècle prochain mon premier millénaire depuis que j’ai décidé de profiter de la vie au lieu de mourir comme un imbécile, j’avais besoin d’être égoïste.
Dites-moi que vous n’êtes pas un imbécile, même si j’en suis très fort convaincu.
Tout ça pour dire que si vous êtes encore en vie, ne craignez pas de revenir vers moi. Je suis prêt à n’être que votre ami. Je ne vous ferait même pas lire ces lettres pour ne pas placer cette pression sur vos épaules. Vous revoir suffira à effacer les quelques regrets que je pourrais avoir de ne pas avoir de vous tout ce que j’aurais voulu avoir. De toute façon les anciens et les presque amants font souvent les meilleurs amis, je suis bien placé pour le savoir. Et ne vous inquiétez pas, tout ira bien pour moi. J’ai aimé d’autres personnes après Éléonore, hommes et femmes. Rien que ces trois derniers siècles, j’ai été marié quatre fois, et si je ne vous en ai pas parlé dans ces lettres, ce n’est pas pour vous donner l’impression que je me gardais pour vous ou quelque bêtise du genre, mais parce que j’essaie de ne pas m’attacher pour que les perdre me fasse moins mal (surprise ! ça ne marche pas !).
Il est minuit moins cinq, ou l’équivalent local, et je dois poser mon stylo, alors je lève mon verre à vous, min leof, min beluvèd. Où que vous soyez, soyez vous même, ou soyez la personne que vous voulez être.
Où que vous soyez, revenez-moi.
Hob
2373
Min Unkouth, min beluvèd,
Je me souviens de votre voix et de vos yeux, mais quelle était la couleur de votre peau ? Blanche comme l’albâtre ? Blanche comme l’os ? Votre minuscule sourire faisait-il naître une fossette sur votre joue gauche, ou je l’ai rêvé ça aussi ? Serais-je encore moi même quand je vous aurais oublié ? M’avez-vous oublié ? Faut-il que je crie dans le vide intersidéral jusqu’à m’étrangler pour qu’enfin surgisse une réponse ?
2389
Min Unkouth, min Beluvèd,
Ça y est. Un millénaire depuis que je vous ai rencontré, et depuis que ma vie a prit le plus inattendu des tours. Je vous aurais vu six fois dans ma vie (1389 1489 1589 1689 1789 1889) et raté cinq fois (1989 2089 2189 2289 2389). Je n’ai pas besoin de vous dire quelle partie de cette vie j’ai le plus aimé, mais si ce cap est difficile à passer, je sais que le prochain sera pire.
J’ai (encore) relu mes lettres, et je crois que c’est l’heure du bilan. À l’heure de sa mort, tout homme est censé faire le bilan de sa vie, non ? Je vous arrête tout de suite, je ne compte toujours pas mourir. Mais quand même, c’est un cap qu’on ne peut pas franchir sans jeter un regard en arrière et se demander quel genre d’homme on est.
Je crois que je ne m’en sors pas trop mal. J’ai été un riche odieux dans sa manière d’exhiber sa richesse devant les autres, mais je n’ai jamais maltraité ceux qui étaient à mon service quand je l’étais. Je me suis montré avide d’honneurs, et de ce côté là j’ai appris ma leçon. J’ai été avide de richesses, et de ce côté là, je sais que je dois faire des efforts pour rester prudent et mesuré. Je suis doué avec les chiffres et pour voir les entreprises qui peuvent rapporter. J’ai du mal à ne pas jouer au jeu de gagner des fortunes, et j’en oublie parfois qu’on ne s’élève pas sans écraser les autres. J’ai été esclavagiste. Je me hais d’avoir été à cette occasion un des pires représentants de mon espèce. Au moins, je crois n’avoir jamais égalé ni dépassé en horreur cette entreprise, et j’ai fait de mon mieux pour me racheter, tout en sachant que je n’y parviendrais jamais. Au final, j’ai du donner autant d’argent que j’en ai gagné, ou peu s’en faux. Quand j’étais riche, j’ai partagé ma bonne fortune avec mes amis et ma famille. Quand j’ai été pauvre, j’ai quand même partagé ce que j’avais. Je me suis privé de nourriture pour que d’autres mangent à leur faim. Je savais que je n’en mourrait pas, mais je crois quand même qu’au jour du Jugement Dernier c’est un fait qui pourra être retenu en ma faveur, avant qu’on ne me propulse droit en Enfer pour mes crimes. J’ai été sexiste, xénophobe, raciste, mais toujours par habitude ou pour manque de réflexion, jamais par haine ou par envie de nuire. C’est déjà ça, non ? Et j’ai assez d’expérience à présent pour savoir que le plus sûr pour moi, c’est de rester au milieu de la pyramide sociale là où on n’écrase pas et où l’on est pas trop écrasé par les autres, là où on peut vraiment comprendre le respect et l’amitié. Il n’y a rien de mal à n’être que juste à l’aise, c’est juste que j’ai trop connu la pauvreté pour qu’il n’y ait pas une petite voix qui me chuchote qu’il me faut plus, toujours plus, juste au cas où les mauvais jours reviennent.
J’ai tâté de tous les métiers ou presque dans ma vie. J’ai été paysan et soldat plusieurs fois, vendu plus de produits que je pourrais m’en souvenir, dirigé des entreprises et été au bas de la chaîne alimentaire, tâté des métiers légaux et avancé dans l’illégalité la plus complète. Il n’y a pas un métier, intellectuel ou physique dont je ne respecte pas la difficulté, pas un travailleur dont je n’apprécie pas les efforts et les souffrances. Ce que j’ai préféré, sans hésiter, c’est travailler avec les livres. Relieur, libraire, éditeur, chercheur, tout ce qui touche à la propagation du savoir humain me fascine, mais je n’ai pas peur de me salir les mains quand c’est nécessaire. Ça aussi, c’est à retenir à mon actif.
Côté cœur, j’ai aimé, et je crois que j’ai été digne d’être aimé, quand on était prêt à me prendre avec mes défauts autant que mes qualités. J’ai été un bon père pour mon fils. Je crois que j’en aurais été un bon pour ma fille, si j’en avais eu l’occasion. Je sais que j’ai été un bon époux, pas volage, toujours attentif et à l’écoute. A une époque plus récente, j’aurais été jugé un mari un peu absent, mais pour l’époque j’étais un bon époux et un bon père, surtout pour un père qui s’est retrouvé obligé d’élever seul son fils. Peut être que j’aurais du le garder à l’écart des pubs, mais ayant eu une jeunesse tapageuse, je ne me croyais pas en droit de lui interdire de s’amuser. Avec mes compagnes et compagnons suivants, j’ai toujours tenté d’être bon et attentionné, mais ils ont du tous me trouver un peu distant. Il est vrai qu’il est difficile de ne pas l’être, quand on sait qu’on va laisser tout ce monde derrière nous. Au moins, j’ai toujours été constant en amour, et fidèle, à ma manière. Par là je veux dire que je n’ai jamais été fidèle par delà la tombe, et que je n’ai jamais aimé plus de deux personnes à la fois, vous, et l’autre, quel qu’il ou qu’elle soit.
Aussi noire qu’ait été mon âme, je me suis toujours montré attentif à m’améliorer et prêt à apprendre de mes erreurs. J’ai appris à traiter la femme en égale et à ne pas me penser supérieur aux autres à cause de mon sexe, de ma couleur de peau, de ma richesse, de mon éducation voire de mon espèce. J’apprends toujours, et je continuerai à apprendre. Le jour où je deviendrais figé dans mes habitudes, sera le jour où il faudra penser à arrêter de courir, mais je crois que ce jour là est encore loin de moi.
À me relire, je découvre aussi quelque chose sur moi que j’ignorais, et c’est une tendance parfois à tomber dans la dépression. Rappelons-nous 1689. J’étais à mon plus bas, et pour de bonnes raisons, mais quatre vingt ans pour sortir la tête de l’eau et réapprendre à aimer la vie c’est long. Mais ce n’était que la première fois que je me laissait aller d’une longue série. La fin du XXIème siècle, et même le Xxème siècle ont été difficiles pour moi, et pas seulement à cause de votre absence. Ce furent des années dures pour moi, et pour l’humanité toute netière.
Collectivement, en temps que société et qu’espèce, nous avons failli disparaître, et j’ai conscience d’avoir contribué à la naissance du monde qui a failli tous nous tuer quand j’ai décidé que des hommes pouvaient être une marchandise comme les autres. Il y a aussi le fait que j’étais tellement enamouré des progrès des hommes, de la cheminée à l’avion en passant par la numérisation des données que je ne me suis jamais arrêté pour me demander si le prix auquel on les payait n’était pas trop court. J’ai applaudit aux avancées sociales, j’ai combattu ma propre misogynie et mon racisme, accepté enfin qui j’étais, mais j’ai haussé les épaules quand on me parlait de lutte écologique jusqu’à la dernière minute ou presque. Pour moi, la nature se devait d’être domptée au service de l’homme, mais ce qui était vrai en treize cent et des poussières ne l’était plus forcément au XXème siècle, voire même avant. Si je l’avais compris…
Est-ce que cela aurait changé les choses ? Je l’ignore. À minima, je me sentirais un peu moins coupable. Ou alors j’aurais pu me préparer à ce qui allait suivre et sauver au moins quelques vies que j’ai vu à la place broyées sous les griffes de l’industrie, du progrès et du capitalisme.
Et j’ai du voir l’humanité changer et se réinventer dans les étoiles. Je ne sais pas si vous l’avez perçu dans mes lettres mais je ne l’ai pas très bien vécu non plus. Le changement allait trop vite, même pour moi. Entre 1389 et 2150, le progrès a été immense, mais il s’est fait petit à petit, et il y a toujours eu suffisamment de choses qui ne bougeaient pas autour de moi pour que ce soit rassurant : vous, le Cheval Blanc, la monarchie, ce genre de choses. D’autres, venues après, ont tellement vite acquis le statut d’institution britannique qu’elles les ont rejoint sur la liste, comme le fish and chips. Même en adorant le changement, j’aimais pouvoir compter sur ces choses comme sur des amis solides.
Dans ma dernière lettre, j’ai dit quelque chose de terrible, que je me dirigeait vers un moment où je n’aurais plus de peuple. Je ne suis pas sûr de savoir si je voulais dire que je ne me sentait plus tout à fait humain ou si mes congénères ne l’étaient plus, mais c’était cette satané dépression qui parlait. Je peux vous assurer maintenant que je suis totalement réconcilié avec l’humanité.
Je ne sais pas si vous nous voyez de là où vous êtes, mais nous sommes brillants. L’humanité s’est adaptée aux étoiles en un rien de temps. Nous y sommes arrivés en réfugiés, en fuyards, et en un peu plus de deux siècles, nous nous sommes installés sur plus d’une quinzaine de planètes. Sur certaines, nous avons fait du dégât. Sur d’autres, nous sommes entrés en guerre avec d’autres espèces, pour nous défendre ou pour voler tout ce que nous pouvions prendre. Ailleurs, nous nous sommes juste intégrés. Des fois, rarement, nous avons même rendu le monde meilleur. En somme, l’humanité est restée égale à elle même.
J’ai enfin ouvert les yeux là dessus il y a une vingtaine d’années. Je buvais dans un pub, enfin l’équivalent local, qui sert plutôt des infusions très corsées auxquelles j’ai fini par prendre goût, et il y avait des Humains à la table à côté. On a sympathisé, et, croyez le où non, mais ils m’ont ressorti la blague du moine et de la chasse au lapin. Bien sûr, maintenant c’est à propos d’un séclusioniste vénusien et d’une sorte de hérisson poilu local, mais j’ai ri à m’en péter la panse tellement c’était bon de voir qu’une foutue blague de cul probablement plus vieille que moi continuait de se propager dans la galaxie. Et ça se plaignait des taxes, et que l’esprit des pionniers venus de la Terre était mort avec eux, et qu’il fallait plus d’ordre et une justice plus sévère, toujours les mêmes questions qu’en 1389. À part l’odeur et l’hygiène corporelle, on se serait cru au Cheval Blanc le jour de notre rencontre. Ça m’a fait un bien fou, je ne sais pas si vous pouvez imaginer.
J’ai cru que l’humanité allait se dissoudre dans ce monde infini de cultures, mais j’avais tort. Nous avons juste changé nos habitudes, acquis de nouvelles expressions, imité les modes d’autres cultures mais aussi contaminé celles-ci avec la nôtre. Oui, bien des choses que j’ai aimé sont mortes à tout jamais, mais c’était déjà le cas avant que nous quittions la terre. Le sushi (sous sa version péruvienne) est devenu un hit galactique. Le fish and chips s’est réinventé. On trouve toujours du poisson quelque part, et même s’il n’y a pas de patates, on trouve toujours des légumes à faire frire. Des Humains sont entrés dans certains gouvernements.
Je suis à nouveau éditeur, et je publie des livres papiers. J’ai collaboré avec un alien télépathe et dessinateur pour un livre de vues de la Terre de jadis. Bien sûr, pour tous les autres Humains, ce sont des vues imaginaires, mais moi je sais et dans six ou sept siècles, quand j’aurais oublié à quoi ressemble Soho, Camden Town ou les falaises d’Étretat, je pourrais ouvrir ce livre et rêver comme eux devant ces images.
J’ai hâte de voir où la suite va nous mener. Où elle va me mener. Après avoir relu ces lettres, je sais que je vais repasser par des moments difficiles, parce que des fois ma tête n’est pas à la bonne place et que vous, Éléonore et Robyn me manquez trop, mais qu’il y aura d’autres moments brillants. Je pense bientôt lâcher mon travail pour refaire ma vie ailleurs. L’espérance de vie humaine ayant augmenté avec tous ces progrès, je ne dois plus la refaire que tous les quarante ou cinquante ans. Je préfère, mais il est temps d’aller voir d’autres planètes, tester d’autres nourritures, aimer d’autres personnes, peut être.
Vous devez vous demander pourquoi je fais ce très long bilan de ma vie, et il y a une raison. J’ai fait une rencontre, il y a un mois. Quelqu’un est venu vers moi, quelqu’un qui semblait humain, du moins jusqu’à ce que je croise son regard. Ses yeux étaient dorés comme les vôtres sont… dieu, je ne me rappelle même plus différents. C’était un Étranger, mais pas mon Étranger. Vous seul porterez ce titre, à jamais. Comme vous, iel connaissait mon nom, mais ne m’a pas donné le sien. Nous nous sommes assis sur cette plage de sable gris qui est tout près de ma maison d’édition, et nous avons longtemps parlé, de nos souvenirs de la Terre d’abord, mais aussi du désir et de l’amour. Je lui ai parlé de vous, et j’ai vu du chagrin dans ses yeux. Je suis sûr qu’iel vous a connu, mais iel n’a pas voulu en dire plus et je n’ai pas insisté. Je l’aurais fait jadis, mais je suis devenu plus sage. Quand les êtres comme vous veulent nous parler, mieux vaut écouter et n’intervenir qu’après.
Iel m’a dit des choses étranges, comme quoi iel pensait que j’étais l’un des siens mais qu’iel s’était trompé. Iel a dit que peu de gens dissocient le désir de l’amour et savent transformer durablement le premier dans le second. Quelque chose me dit qu’iel était déçu que j’en fasse partie. Je crois qu’iel voulait m’utiliser pour quelque chose, mais que je l’y ai fait renoncer sans même m’en rendre compte. Un point pour moi, j’imagine. Iel avait l’air vexé, mais je ne sais pas, j’ai eu l’impression d’avoir acquis un peu de respect de sa part. Il a aussi été question d’un processus que j’aurais enrayé par inadvertance. Iel voulait savoir de quoi je rêvait, et je lui ai parlé de ce rêve récurrent centré autour de 1889, et de là, on en est venus à vous et à ma peur de vous oublier. Je lui ai aussi parlé de mon angoisse que vous ne sachiez pas où me trouver si vous aviez survécu. Iel a paru songeur et a changé de conversation, mais au moment de me quitter, iel m’a donné un étrange conseil. « Brûlez vos lettres », qu’iel a dit, alors que je ne lui en avait pas parlé. « Les mots écrits sont figés sur le papier, mais les cendres appartiennent à la matière des rêves. Peut être qu’ainsi ils l’atteindront enfin et lui permettront de vous retrouver ? Brûlez vos lettres, et appelez-le à vous. »
C’est stupide, mais j’ai décidé de le faire. Quand on vit aussi longtemps que moi, on apprend à décrypter les expressions des gens et à lire dans leurs yeux. Ces derniers siècles, où j’ai du apprendre à faire de même avec des espèces au visage si différent de nous, quand elles en ont un, m’ont rendu encore meilleurs. Cet Étranger là était sincère, et iel savait ce qu’iel disait. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’iel voulait mon bien ou le vôtre, mais ce qu’il y avait dans ce regard doré à ce moment là, c’était de la compassion. J’ai fermé les yeux pour réprimer un sanglot à l’idée de dire au revoir au seul lien qui m’unit encore à vous, et quand je l’ai découvert, l’autre avait disparu.
Et nous voilà aujourd’hui. Brûler ces lettres… J’ai un brasero à côté de moi, allumé spécialement pour l’occasion, et je suis là à essayer de trouver plus de choses à écrire pour retarder le moment, mais si cela peut vous aider, je ferais tellement plus que ça. N’est-ce pas donner d’ailleurs à ces lettres leur véritable fonction. J’ai écrite la première comme une bouteille lancée à la mer, mais je n’avais pas de bouteille vide à disposition, et lancer une bouteille à la Tamise n’a pas le même flair dramatique, puis les océans se sont évaporés, puis il m’aurait fallu la lancer dans l’espace et autant jeter une aiguille à la mer dans l’espoir qu’elle soit retrouvée.
J’aurais du penser tout seul à les brûler. Après tout, une de mes théories (ne riez pas!), c’est que vous étiez un demi dieu de la mythologie, Orphée peut être, ou encore Asclépios, ou peut être un dieu à moitié oublié qui continuait de marcher parmi nous. Est-ce parce que votre dernier fidèle au monde est mort que j’ai cessé de vous voir ?
Si oui, je peux bien transformer mes appels à l’aide en prières. Un sacrifice par le feu, comme le faisaient les Grecs. Ça devrait être si facile, mais sans ces lettres, dans un siècle ou dans douze, j’aurais oublié définitivement ma femme et mon fils, et même vous peut être. Je ne peux pas vous prendre, ni les uns, ni les autres, et j’ai peur que sans ces lettres pour réveiller mes souvenirs, je ne vous perdre que plus vite encore.
Mais la foi ne demande-t-elle pas de croire aveuglement, sans attendre de réponse ou de récompense ? On ne sacrifie bien que ce qu’on aime. Je crois que c’était dans la Bible, mais ce n’est pas comme s’il en restait que je puisse consulter. Je n’ai jamais été un homme d’Église. C’est un des rares habits que je n’ai pas endossé au fil des siècles. Je crois en quelque chose, je suppose, mais j’ai toujours préféré que Dieu et la religion me laissent tranquilles. Mais aujourd’hui, j’ai foi, foi en l’humanité, foi en ce destin qui nous a fait nous rencontrer.
Foi en vous.
Brûle, 1990 et mon angoisse d’avoir été abandonnée.
Brûle, 2089 et ma crainte pour le futur de mon espèce.
Brûlez, 2122, 2136, 2167 et toutes les autres, brûlez mes dégoûts et mes espoirs, mes fautes et mes réussites.
Brûle, 2389, et qu’en brûlant tu transporte ma prière vers lui.
Revenez-moi, min unkouth, min beluvèd.
Revenez-moi.
Hob
2489
Min Unkouth, min Beluvèd,
Je sais que vous êtes mon Étranger et que je vous je vous aime, mais est-ce que vos yeux étaient rouges, ou la pierre qui fermait votre veston et que je rêvait tant d’entrouvrir pour dévoiler la peau blanche en dessous ?
Je suis triste, aujourd’hui, et je ne sais pas pourquoi, mais je sais que c’est à cause de vous. Peut être que je n’aurais pas du brûler ces lettres. J’avais raison, ma mémoire se délite trop vite depuis que je le fais. Je me rappelle des paroles de Let it Be, mais il y avait tellement plus important à retenir. Je change sans cesse de nom et j’ai oublié le premier que je portait. Rob, Hob, Pod, Pat, Bob, Ben, Ron, quelque chose comme ça. Comment me retrouverez-vous sans mon nom ? Je n’aurais peut être pas du brûler ces lettres. Peut être que je… mais autant m’arrêter là. Après tout, je sais que je vais aussi brûler celle là.
Sachez juste ceci, dit avec toute la force que je peux y mettre à l’écrit et le peu de souvenir qu’il me reste de ma langue maternelle : I am thyn, min unkouth, for ever more.
À vous pour toujours,
Rob, Hob, ou sous quelque nom que vous vouliez vous souvenir de moi
2589
Min Unkouth, min Beluvèd,
Je vous écrivais de longues lettres, n’est-ce pas ? Des romans-fleuves pour occuper le temps et tenir une promesse que je vous ai faite, mais est-ce que cela aurait du sens de continuer si je ne me rappelle plus pourquoi je le fais ? Autant aller à l’essentiel. Je pense à vous, qui que vous soyez et même si j’oublie votre visage, votre voix et tout ce qui fait vous, je sais que l’amour que je ressent pour vous reste intact. Je pourrais perdre tout le reste, mais on ne pourra pas m’ôter ça du cœur.
I am thyn, min unkouth, for ever more.
H B R H H H
2591
Min Unkouth, min Beluvèd,
Il y a aujourd’hui mille ans que j’ai perdu ma femme et la petite fille qui n’aura jamais été. Je les pleure et je vous pleure, comme je pleurerait mon fils dans seize ans, et je ne me souviens d’aucun de vos noms, mais je sais une chose.
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2607
Min Unkouth, min Beluvèd,
Je suis triste aujourd’hui, et je ne sais pas pourquoi. Ce n’est pas à cause de vous. C’est… à cause de quelque chose que j’ai perdu ? Ou de quelqu’un ? Je ne sais pas mais je suis triste, je suis triste, je suis triste.
I am thyn, min unkouth, for ever more.
Quoi que cela veuille dire.
2528
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2529
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2530
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2531
I am thyn, min unkouth, for ever more.
2532
2533
2534
2535
25..
2589
I am thyn, min unkouth, for ever more (vous ai-je jamais connu, ou n’était-ce qu’un rêve ?)
2590
I am thyn (je ne sais rien d’autre de vous, mais au moins je sais ça)
2613
C’est fait. La Terre n’existe plus. À force de creuser pour ponctionner ses ressources, ils ont fini par la détruire tout à fait. Ma maison natale n’est plus qu’une boule de feu tournant autour d’une autre, une leçon sur ce qu’est la bêtise humaine. Je ne peux pas…
Ça fait mal. Ça fait mal et vous n’êtes pas là. Ça fait mal, ça fait mal, ça fait mal. Je ne peux pas
Je
Je
no subject
Date: 2025-08-08 09:24 am (UTC)C'est mon prompt ridicule qui a donné ce texte magnifique ? Je ne parviens pas tout à fait à y croire, mais merci, merci, merci, un million de fois, des siècles et des siècles de merci parce que ce texte m'a fait ressentir tellement ! Pour être honnête, je n'étais pas tant que ça dans ce fandom, mais là... là Hob est mon blorbo pour un bon moment.
La situation initiale amène très bien les lettres et j’avais déjà beaucoup de peine pour Hob. Il y a tellement de phrases magnifiques dans cette histoire que j’ai dû m’arrêter à de nombreuses reprises, et je ne l’ai d’ailleurs pas lue en une seule journée. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit si politique, si philosophique, si humain, si profond et douloureux et parfait. Je ne sais pas à quoi je m’attendais pour être honnête, mais tu as très largement surpassé toutes mes espérances.
J’aime beaucoup ta version de ce qui se passera dans le futur, et c’est superbement raconté. Pendant toute ma lecture je me disais que ce texte était peut-être prémonitoire (ou alors tu viens du futur)
Petit florilège d’extraits sublimes que tu connais évidemment déjà mais qui m’ont marqués :
"Aucun mot ne fera jamais que je ne souhaite pas vous revoir." Ouais, je suis romantique
"Je vous ai accusé de vous sentir seul, mais c’est moi qui ressent la solitude de devoir avancer sans la certitude de vous revoir."
"Nos rencontres me manquent, aussi rares qu’elles aient été. Revenez." Ce n’était que le début et déja tu me piétinais le cœur <3
"Mais peut être que tout ça c’est pour rien, vu que la planète brûle, que les dernières forêts appartiennent toutes à des ultra-riches, et que vingt-huit pour cent des espèces ont disparu sur terre." Il y a des phrases comme ça qui sont de grandes claques dans la figure mais qui font du bien quand même
"Quand on vit aussi longtemps que moi, on finit toujours par les voir. Il est vrai que je serais plus optimiste si je dormais bien, mais j’ai oublié comment bien dormir quelque part pendant le XXème siècle." Celle-ci fait mal quand on sait pourquoi il ne peut plus dormir
"Si je les oublie, j’aurais toujours mal et je ne saurais même pas pourquoi."
"C’était quelque chose dans vos yeux, ces yeux qui me semblaient si profonds alors, avant de réaliser un siècle plus tard qu’ils étaient faits d’étoiles tourbillonnantes dans les ténèbres." Je suis faible dès que l’on parle d’étoiles
"C’est comme si en vous perdant j’avais perdu l’envie de rêver."
La lettre de 2707… c’est terrible. Toutes les suivantes aussi d’ailleurs. Je n’ai pas trouvé la fin trop abrupte, tu m’as arraché le cœur et je veux que tu recommences tellement j’ai aimé.
Jusqu’à la fin j’ai espéré que Dream allait revenir, et j’étais au désespoir avant de relire ta note indiquant qu’il y aurait un jour une suite (j’aurais pu tout à fait rester brisé, tu l’as fais si magnifiquement, mais j’ai hâte de voir à quelles beautés tu vas donner vie ensuite)
no subject
Date: 2025-08-08 09:25 am (UTC)no subject
Date: 2025-08-08 10:00 am (UTC)Le format de dreamwidth ne doit pas le permettre, mais certains passages et certaines lettres sont barrées et effacées, ce qui ne doit pas être possible sur dreamwdth, la relecture sur ao3 est conseillée, et pas seulement pour me faire des views ;)
Je me suis arrêtée quand j'ai vu que je dépassais les 20 000 mots, mais rassure-toi, le début de la suite est déjà écrit pour que je saute dessus dès la fin de l'échange !
Gèis