Titre : L’antichambre des sentiments
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Garlic (Participant.e 2)
Fandom : Cyrano de Bergerac
Persos/Couple : Cyrano/Roxane/Christian
Rating : K
Disclaimer : Cyrano de Bergerac est à présent dans le domaine public, mais nous remercions Edmond Rostand
Prompt : Christian avoue à Roxane qui écrit véritablement ses lettres
• Possible confrontation avec Cyrano, intérêt particulier pour les sentiments qui les lient tous les trois
Notes : Merci pour ce beau prompt. Il n’y avait pas de couple proposé, j’ai donc tendu vers le polyamour sans trop pousser dessus. J’ai en tout cas beaucoup aimé ce prompt, et il n’est pas dit que je n’y retouche pas un jour proche, pour écrire la confrontation à Cyrano… Les choses ne peuvent pas se finir mal pour ces trois là, il y a déjà le canon pour ça !
Un bruit sourd en-dessous d’elle interrompit Roxane dans sa énième lecture des lettres de Christian. Fort agacée, elle leva la tête pour tâcher d’identifier le ou la coupable de cette distraction . Nul n’avait le droit de l’interrompre quand elle communiait silencieusement avec l’âme de Christian mise à nue sur le papier. Ses gens le savaient pourtant. S’ils devaient faire par inadvertance tomber quelque chose, ils étaient priés d’attendre une heure ou deux que sa transe se termine. Roxane secoua la tête pour marquer sa désapprobation, puis se replongea dans sa lecture. Vos yeux, madame, sont pour moi...
Un claquement de porte lui fit redresser à nouveau la tête, les yeux pleins d’éclairs mais sa fureur s’interrompit aussitôt quand le bruit fut suivi par un cri de sa duègne.
-Monsieur, un gentilhomme ne force pas la porte des jeunes femmes !
Horrifiée, Roxane laissa tomber sa lettre au sol. Elle porta sa main à sa poitrine et chercha autour d’elle une arme pour se défendre. Ce n’était pas le courage qui lui manquait, après tout. Elle n’était pas pour rien la cousine de Cyrano, mais la chose la plus dangereuse à sa portée à présent était un coupe-papier en argent. Roxane s’en empara quand même, une arme pitoyable valant mieux à ses yeux que pas d’arme du tout.
-Laissez-moi passer, je vous dit !, clama une voix d’homme au pied de l’escalier. Puisque je vous dit que je dois parler à Roxane et que cela ne peut pas attendre !
Roxane poussa un petit cri de surprise. C’était la voix de Christian dans l’escalier. Comment donc l’homme qui occupait en permanence son esprit pouvait-il se comporter comme un soudard !Christian, son Christian, ce bel esprit qui la séduisait tant aurait-il bu ? Roxane ne pouvait le croire. Elle jeta un regard nerveux dans son miroir et se rassura immédiatement. Même si elle ne portait qu’une robe d’intérieur, elle était décemment apprêtée pour accueillir un visiteur. À cette heure, elle ne s’attendait qu’à recevoir des amies dans la ruelle de son lit, mais il n’était pas question d’y accueillir Christian, surtout s’il faisait un tel tapage. Roxane enfila ses chaussons et glissa par sens pratique son coupe-papier dans sa manche. Une fois prête, elle composa sur son visage un air tranquille, ouvrit sa porte et traversa son antichambre pour aller voir de quoi il retournait exactement.
Il était grand temps qu’elle se montre. À mi-chemin de l’escalier, Christian paraissait à deux doigts d’en venir aux mains avec le cuisinier. Roxane s’arrêta sur le palier et attendit que les participants à cette empoignade daignent s’apercevoir de sa présence. Même si elle avait pour Christian les yeux de Chimène, elle se jura de n’avoir pour lui aucune indulgence face à son attitude présente. Malheureusement, elle n’avait jamais su froncer les sourcils et faire les gros yeux comme son cousin Cyrano et sa présence ne commandait pas une pièce comme lui savait si bien le faire. C’était pourtant un don qu’elle lui avait mainte fois envié.
Roxane se racla la gorge pour faire remarquer sa présence, une fois, deux fois. En vain. Personne ne l’entendit, au-dessus des grognements du cuisinier, des protestations de Christian et des cris suraigus de la duègne. Trois têtes différentes sortaient de la cuisine pour chercher l’origine de ce remue-ménage. Les joues de Roxane s’empourprèrent. Vraiment, Christian avait perdu toute l’intelligence qu’il déversait dans ses lettres ! Même dans les meilleures maisons, les serviteurs raffolaient du scandale. Avant la tombée de la nuit, tout le Marais connaîtrait cette mésaventure. On rirait d’elle à coup sûr, on émettrait des doutes sur sa conduite, peut être.
Tout son être se souleva contre cette idée. Roxane devait mettre un terme à la scène au plus vite. À court d’idées, elle se rabattit sur la solution la plus simple. Elle posa le bras sur la commode voisine et fit négligemment tomber un vase de fleurs sur le sol.
Tous les acteurs de la scène se figèrent. Roxane grimaça. Elle n’avait pas voulu rajouter du travail à ses domestiques, mais on ne lui avait pas laissé le choix. Elle croisa les bras et jeta un regard sévère à Christian.
-Voyons, monsieur, qu’est-ce donc que ce tapage ? Ma duègne a raison. Un gentilhomme ne force pas les portes d’une dame, qu’il soit midi ou minuit. Vous voulez-me voir ? Fort bien. Il y a d’autres manières de le faire savoir que de créer un esclandre. Avez-vous pensé à l’impact sur ma réputation ? On peut s’offrir des libertés en écrivant à une jeune femme non mariée, mais on ne force pas sa porte !
En recevant ses mots en pleine face, Christian eut le bon goût de blêmir et de rougir tour à tour. Il ôta vivement son chapeau et s’inclina très bas. Puis, au lieu de le remettre sur sa tête, il le garda nerveusement à la main et fixa ses yeux sur le bas de la robe de Roxane au lieu de chercher ses yeux. Tant mieux pour elle, et tant pis pour lui. Devant ces beaux yeux, sa colère eut été capable de fondre comme neige au soleil.
-Pardon Roxane, madame, pardon. Mais je n’avais pas le choix. Votre duègne.. elle n’a pas voulu m’ouvrir.
-En cela elle suivait mes ordres. J’attends quelques amies et je dois partir ensuite pour des visites de mon cru. Prenez la leçon telle qu’elle vous est donnée et partez.
-Mais…
-Partez, où je jure que vos lettres vous reviendrons encore cachetées !
Christian eut un geste de recul. Dans la situation précaire où il se trouvait dans l’escalier, prit à bas le corps par le cuisinier, il faillit faire la culbute en arrière en entraînant avec lui le pauvre François. Il se raccrocha de justesse à la rambarde de l’escalier.
-Mes lettres…
-Oui, monsieur, vos lettres, avec lesquelles je souhaiterais voir vos actes plus en adéquation !
Christian passa une main nerveuse dans ses cheveux. Son visage était si blême que Roxane craignit de devoir amener ses sels pour l’empêcher de s’évanouir. De son côté, Roxane dut forcer son cœur à se blinder pour ne pas faire un pas pour le soutenir.
-Mes lettres… Ah, madame, il faut que je vous dise…
-Demain, le coupa Roxane avec la froideur qu’elle imaginait à la hache d’un bourreau, tout en étant secrètement transportée de le voir si vibrant d’affection pour elle qu’il ne pouvait se contenter des lettres merveilleuses qu’elle recevait jusqu’à trois fois par jour.
-Demain ? Impossible. Madame, c’est maintenant que je dois vous parler, en cet instant même. Demain, il sera trop tard !
-Et bien, qu’il en soit ainsi. On eut pu avoir des indulgences envers vous, si vous vous étiez présenté chez moi d’une autre façon, mais pas dans ces conditions.
Sans attendre de réponse, Roxane tourna les talons. Ses amies devaient se présenter incessamment chez elle, et il allait lui falloir du temps pour se remettre de l’émotion que Christian venait de lui infliger. Elle ne savait si elle était trop pâle ou écarlate, mais il lui faudrait du rouge ou de la poudre pour donner le change en public.
Avant qu’elle ait pu refermer sa porte, Christian échappa à l’étreinte du cuisinier. Il avala quatre à quatre les marches qui le séparait d’elle et saisit sa main avec ferveur. Il y avait une telle fièvre dans ses yeux que Roxane en fut saisie.
-Maintenant, madame, je vous en supplie ! Demain ce sera trop tard, car Cyrano ne sera pas retenu de la même manière !
Roxane se figea d’effroi. Elle serra en retour d’une main tremblante celle de Christian.
-Mon cousin ! Monsieur, dites-moi qu’il ne lui est pas arrivé malheur ! C’est un duel, n’est-ce pas, dont vous voulez me parler ? Est-il mort ? Oh je vous en supplie, dites-moi qu’il est seulement blessé !
-Ni l’un ni l’autre, madame. Pardon. Je vous ai inutilement inquiétée. Je vous en prie, laissez-moi m’expliquez. Ensuite, quand je vous aurai tout dit, si vous voulez me faire jeter dehors par vos gens, et m’interdire à jamais votre porte, je jure que je ne résisterais pas. Vous me ferez ce que vous voudrez, détestez-moi si c’est votre désir, mais pour l’amour du Ciel, écoutez moi !
Roxane lâcha la main brûlante de Christian. Elle croisa son regard et y lu la peur. Mais la peur de quoi ? Elle n’osait imaginer de quoi il était question.
-Vous voulez parler, monsieur, parlez, et cessez de m’effrayez.
Christian secoua la tête.
-Pas devant vos gens.
-Vous demandez beaucoup, après l’esclandre que vous avez causé.
Au lieu de revenir sur sa demande ou de se justifier, Christian se contenta de secouer la tête avec véhémence. Roxane poussa un profond soupir.
-Et bien, soi. François, merci d’avoir bondi à l’appel de ma duègne. Je vous témoignerais à l’occasion de ma gratitude. Monsieur de Neuvilette, nous parlerons dans mon antichambre. La porte restera ouverte, et ma bonne duègne sera de l’autre côté, assez loin pour ne pas entendre, mais assez proche pour tout voir. Acceptez-vous mes conditions ?
Christian se répandit aussitôt en remerciements. Roxane cessa de l’écouter et se tourna vers sa duègne. Celle-ci pinçait les lèvres, mais elle même ne trouvait rien à redire à cet arrangement. Il fallait à présent espérer que cela suffise à faire taire les inévitables rumeurs.
-Si vous le permettez, madame, je vais prendre mon ouvrage pour m’occuper.
-Je n’y vois pas d’inconvénient. J’ai de mon côté une chose à finir dans ma chambre. Montrez-lui où s’asseoir pour m’attendre. Je n’en ai que pour quelques minutes. Cela laissera à monsieur le baron le temps de retrouver ses esprits et, je l’espère, des mots qui auront l’heur de me convaincre.
Au teint livide de Christian, on aurait cru que Roxane l’invitait à monter seul à l’assaut sous le feu fourni d’une centaine d’ennemis. La jeune femme n’attendit pas de voir s’il avait quelque chose à ajouter. Elle rentra dans sa chambre, poussa le verrou et s’adossa à la porte, tremblante. Finalement, ses genoux cédèrent et elle glissa au sol, le cœur battant si vite qu’elle avait l’impression qu’il allait jaillir hors de sa peau.
Il lui fallut cinq bonnes minutes pour retrouver son emprise sur elle-même, mais Roxane se sentit finalement enfin en état de rejoindre Christian et d’avoir cette conversation avec lui. Elle se redressa et rectifia son fard après s’être regardée dans le miroir. Elle était bien pâle, mais sa coiffure et sa robe restaient impeccables. Tant mieux. Paraître froide et calme l’aiderait à cacher à quel point son cœur l’appelait à l’indulgence. Christian n’avait certainement pas besoin de savoir qu’il avait un allié dans la place.
Avant qu’elle ne sorte, son regard se posa sur la lettre de Christian, abandonnée sur le sol quelques minutes plus tôt. Elle hésita à s’en saisir pour trouver du réconfort dans les beaux mots qu’il lui écrivait. Depuis cinq minutes qu’elle se creusait l’esprit, elle ne parvenait à trouver une explication au comportement du jeune homme. Son imagination était forcée de battre la campagne, la forçant à envisager les pires éventualités dont certaines qu’elle ne voulait même pas envisager.
Finalement, elle abandonna la lettre là où elle était tombée. Il lui était toujours difficile d’associer le tapage causé à l’instant par Christian et la subtile beauté de ses mots jetés sur le papier. Le savoir dans la pièce voisine était déjà suffisamment éprouvant pour ses nerfs, alors que ce fait aurait du être créer en elle le plus doux des sentiments. Plus que du réconfort, elle voulait des réponses, et il était temps de les arracher à Christian.
Deux portes permettaient de sortir de la chambre de Roxane. L’une donnait sur l’antichambre, l’autre sur sa garde-robe et de là sur le pallier. Roxane emprunta la seconde. Comme elle l’espérait, sa duègne l’attendait dans le couloir, le visage sévère.
-J’ai fait installer le baron dans l’antichambre, comme madame l’a demandé, chuchota la duègne à toute vitesse, et j’y ait rapproché deux sièges de la cheminée. Du mien, sur le pallier, je verrais tout.
-Merci, ma bonne amie.
-C’est dans la pièce que je devrais être, avec vous. L’on cause déjà, en cuisine.
-Qu’ils causent, tant que leurs causeries ne sortent pas d’ici. Je sais que pour ma part je n’ai rien à me reprocher.
La duègne serra ses mains avec ferveur.
-Oh non, bien sûr ! Je sais que votre cœur est à la bonne place, et je pourrais en témoigner devant Dieu. Il n’y a pas de mal de votre côté, mais voilà un baron qui devrait bien méditer sur la carte de Tendre ! Voilà un comportement de fâcheux ou je m’y connais pas. Mais pour les serviteurs, quand même, si je pouvais leur confirmer que je n’ai rien entendu de vilain, il serait bon que…
-Nous causerons seuls, l’interrompit sévèrement Roxane.
-Bien sûr, madame, s’empressa de répondre la duègne.
-Qui a-t-il encore ?, décelant une hésitation dans sa voix.
-C’est que madame a reçu une lettre pendant qu’elle était dans sa chambre, et qu’elle est signée du baron.
Roxane s’empara vivement de la lettre. Elle lui brûla le bout des doigts. Christian l’avait forcément écrite avant de venir, mais savait-il qu’il l’avait précédée en ces lieux ? Cela expliquerait l’esclandre, s’il pensait par cette lettre se faire ouvrir des portes que Roxane n’avait encore songé à lui ouvrir.
-Faut-il la lire avant que de lui parler ?, demanda la duègne sans cacher sa curiosité.
-Oui. Non. Je ne sais. Peut être… mais entendons d’abord le baron.
Elle glissa dans sa manche la lettre comme elle y avait glissé son poignard improvisé. Son humour naturel lui revenant, elle se demanda combien de choses elle pouvait encore y mettre avant que le tissu ne cède sous ce poids imprévu, déversant ses secrets et ses émois au vu de tous. L’anecdote amuserait Cyrano, peut être assez pour qu’il en fasse quelque épigramme. Roxane se dépêcherait de la lui raconter, une fois qu’elle arriverait à trouver de l’humour dans cette scène que lui faisait Christian.
Cyrano. Rien que de penser à lui, l’inquiétude de Roxane au sujet de son cousin revint au galop. Était-il dans un danger dont elle seule pouvait le sortir ? Roxane savait qu’il aurait préféré se tuer devant elle plutôt que de confesser le moindre souci financier. Christian, en bon ami, pouvait être venu plaider pour lui. Oui, avec un peu de chance, ce ne serait que ça. Roxane inspira profondément et se dirigea d’un pas décidé vers la porte de l’antichambre, sa duègne sur les talons.
Christian se leva aussitôt qu’elle passa le seuil. Il ôta à nouveau son chapeau, le remit, se rassit et se leva à nouveau, remit son chapeau, l’ôta à nouveau, puis resta debout sans paraître savoir quoi faire de lui-même. Son émoi eut été amusant, en d’autres circonstances. En l’occurrence, il ne faisait qu’attiser l’inquiétude de Roxane.
-Asseyez-vous, baron, l’invita-t-elle en vérifiant du coin de l’œil que sa duègne était bien en vue mais trop loin pour écouter. Je vous écoute, mais sachez que vous m’avez mit fort en colère avec votre comportement de tantôt. Surgir ainsi chez les gens ! Causer un tel esclandre ! A-t-on idée d’agir de la sorte quand on est un gentilhomme ?
Christian, qui avait remis son chapeau, baissa à nouveau la tête.
-Pardon, Roxane, murmura-il presque trop bas pour qu’elle l’entende.
-Je ne sais, monsieur, quel genre d’insecte vous a piqué, mais j’espère l’entendre de votre bouche sans plus que vous vous dérobiez. Asseyez-vous.
Cette fois, Christian s’exécuta. Il se laissa tomber sur son siège plus qu’il ne s’y assit, puis ouvrit la bouche et la referma trois fois de suite. Roxane le laissa faire, même si son agacement montait à nouveau, afin d’avoir le temps de l’examiner. La fièvre avait quitté ses yeux, remplacé par un abattement qui lui semblait plus terrible encore. Il faisait peine à voir. Le cœur de Roxane, déjà bien prit par la beauté et l’âme de poète de Christian, s’émut un peu plus. Il n’avait qu’un mot à dire, qu’un soupir à pousser, et même qu’un regard à lui rendre et la colère de Roxane se dissiperait comme un nuage d’été. Elle s’assit sur la chaise placée face au tabouret de Christian et lui prit la main avec pitié, incapable de trouver en elle la force de blinder son cœur contre lui. Au lieu de serrer cette main tendue comme un pardon silencieux, Christian la lui arracha aussitôt comme si elle le brûlait.
-Enfin, supplia Roxane, me direz-vous, monsieur ?
Ses mots firent sursauter Christian. Il tourna la tête vers elle, mais refusa encore de croiser son regard.
-Est-ce Cyrano ?, insista-t-elle. Est-il en danger ?
-Quoi ? Non, Cyrano va bien. Il est chez les cadets, retenu par monsieur Carbon de Castel-Jaloux qui voulait le tancer pour… Mais ça n’a pas d’importance. Oui, il est seulement occupé et j’en ai profité pour…
Roxane renifla d’une manière fort peu précieuse.
-Profiter, c’est le mot.
-Je n’ai pas pensé… Pardon, Roxane.
-Ah mais c’est assez à la fin ! Cessez de vous excusez, et justifiez-vous. Je vous croyais plus brave que ça.
-Je le croyais aussi, confessa Christian d’une voix sourde.
Roxane tressaillit. Des idées horribles lui vinrent à l’esprit, des idées auxquelles elle s’était efforcée de ne pas penser trop fort tandis qu’elle reprenait ses esprits dans sa chambre. Christian se mourrait, Christian se mariait. Il en épousait une autre, une plus riche que Roxane. Sa famille n’était pas pauvre a proprement parler, pas comme un Cyrano, mais sa dot était fort peu de choses aux yeux d’un baron désireux de faire son ascension dans le monde. Elle refusait de croire son esprit bassement matérialiste. Christian était un noble esprit et une grande âme.
Et pourtant… Quelle autre raison aurait-il eu de forcer sa porte pour lui parler sans que Cyrano n’en soit informé, quand on ne voyait pas l’un sans l’autre en ville depuis huit jours ? Son cousin était pour eux, comme il en avait apporté la preuve plusieurs fois à Roxane. Il s’offusquerait pour elle si Christian l’abandonnait ainsi après l’avoir laissée penser qu’il pouvait y avoir quelque attachement pour eux. Il défierait probablement Christian en duel pour elle, si jamais le besoin s’en faisait sentir. Brave Cyrano ! Combien Roxane l’aimait, et combien elle souhaitait qu’il soit là pour l’aider à arracher les vers du beau nez de Christian !
-Vous vous excusez et puis vous vous taisez, souffla-t-elle d’une voix tremblante. Je vais finir par croire que vous ne m’aimez plus.
Ses mots firent sursauter Christian. On aurait dit qu’elle l’avait souffleté. Il se leva, traversa en trois pas la pièce d’un air agité, puis revint vers elle pour se tenir debout devant elle au lieu de se rasseoir.
-Ne plus vous aimer, moi, Roxane !, hoqueta-t-il. Ne plus vous aimer !
-Il faut croire que c’est le cas pourtant puisque les mots vous manquent pour me le dire, le défia Roxane.
Roxane attendit une déclaration enflammée à l’image des mots qui la faisaient se consumer d’amour pour lui en réponse à cette demi-injure. Christian se contenta de secouer la tête.
-Ne plus vous aimer..., répéta-t-il avant de s’interrompre.
Roxane lui laissa le temps de retrouver ses esprits et de former enfin une phrase complète et une explication claire, mais le silence s’éternisa sans qu’elle n’obtienne l’un ou l’autre. Elle finit par tirer la lettre de Christian de sa poche.
-Tenez, monsieur, reprit-elle d’un ton faussement joyeux pour conjurer le fantôme du malheur qui s’était introduit chez elle. Voilà pourtant une lettre de vous qui a failli vous précéder. La lirons-nous ensemble pour vous rafraîchir la mémoire ?
Christian bondit et lui arracha la lettre des mains. Il eut un mouvement pour la jeter dans la cheminée, avant de réaliser qu’aucun feu n’y brûlait. Profitant de son trouble, Roxane reprit vivement la lettre et s’éloigna de trois pas pour la mettre hors de portée de son auteur. Ses doigts frôlèrent le cachet tandis qu’elle jouait avec l’idée de l’ouvrir. Christian la regarda faire en se mordant les lèvres. Roxane aurait pu reporter son expression sur un morceau de papier et l’étudier pendant des heures, elle n’était pas sûre de pouvoir la décrypter.
-Une lettre de moi…, balbutia finalement Christian. Vous en voulez une ?
Sans attendre de réponse, il ouvrit nerveusement son pourpoint pour en sortir une lettre, non cachetée celle-là. Roxane hésita un instant à la prendre, mais la curiosité fut plus forte que le reste. Elle ouvrit la lettre et commença à lire à voix haute.
« Mère, je suis content de vous savoir en bonne santé, je le suis aussi et je suis d’accord avec vous, il faut vendre une partie des moutons et parler à Pierre des limites de son champ... »
Roxane chercha Christian du regard. Il s’était déplacé vers la fenêtre et lui tournait à présent le dos. Elle reporta son attention sur la lettre, fronça les sourcils et la posa sur sa chaise, uniquement pour décacheter celle qui Christian lui avait envoyé.
« Roxane, s’il me fallait épeler le mot amour je ne saurais que répéter les lettres de votre nom. »
Son sang se glaça dans ses veines. Une boule se forma dans sa gorge et dans son ventre.
-Monsieur, qu’est-ce à dire ? Une de ces lettres est forcément fausse. Le style littéraire, et même les pleins et déliés de l’écriture diffèrent trop pour qu’il en aille autrement !
Le regard de Christian croisa enfin le sien. Roxane aurait préféré qu’il ne le fasse pas.
-C’est vrai, madame, et je vous en demande encore pardon. Vous savez, je crois, lesquels de ces mots sont de moi.
Les genoux de Roxane cédèrent sous son poids. Anéantie par l’effroi, elle se laissa tomber sur la chaise, écrasant la véritable lettre de Christian, celle au style si lapidaire, tout en s’accrochant à l’autre, celle où chaque mot brillait du souffle divin de l’inspiration et de l’amour entremêles, comme une noyée au tronc qui pourrait la sauver. Roxane voulait que ce soit la vraie, mais ses yeux se dessillaient enfin.
-Une telle tromperie… Pourquoi ?
-Parce que je suis un lâche, et un sot.
-Un sot ?
Christian désigna la belle lettre du doigt.
-Je comprends tous ces mots et je sais qu’ils sont beaux, mais je suis incapable de former de telles pensées dans ma tête, et encore moins sur une feuille. Je voudrais, mais je ne sais pas. Mon précepteur s’est arraché les cheveux à essayer de me faire comprendre les anciens avant de renoncer. Toi… Vous savez, vous, Roxane, le faire. Vous dites les choses si joliment, et vous avez un si joli sourire et de si jolis yeux, et quand on m’a dit que vous étiez précieuse, moi j’ai su que je n’avais aucune chance. Même si je savais parler comme ça, devant les femmes même les mots les plus simples m’échappent.
-Vous parvenez cependant très bien à me faire connaître votre pensée en cet instant.
-Parce qu’il fallait que j’avoue !
Roxane froissa la lettre qu’elle tenait.
-Que vous me trompiez ?, demanda-t-elle pour clarification.
-Oui, avoua sourdement Christian.
-Que vous avez volé les mots d’un autre pour les coucher à l’écrit la journée et me les chuchoter à l’oreille le soir ?
Christian secoua farouchement la tête.
-Non ! Je suis un lâche, d’accord, un sot, pas de doute, mais pas un voleur. Ces mots m’ont été donnés.
-Donnés ? Savez-vous que cela m’étonne plus encore ? Quand on sait dire les choses de la sorte, on ne donne pas ses mots, pas même à un frère, on les garde pour soi jusqu’au jour où l’on peut enfin les léguer à la bonne personne. Donnés ? Par qui ?
La bouche de Christian s’ouvrit puis se referma.
-Je ne sais pas si je dois… Ce n’est pas mon secret.
-Vous me donnerez ce nom, monsieur, s’exclama Roxane d’une voix impérieuse, que je sache qui est capable d’une telle félonie envers le cœur fragile d’une femme. Ne croyez pas que je ne puisse découvrir…
Roxane s’interrompit. Son cœur oublia presque de battre quand elle finit de percevoir le tableau dans son ensemble. Elle comprenait maintenant l’urgence dans la voix de Christian, pourquoi il voulait absolument lui parler à un moment où Cyrano était occupé. À l’aune des dernières révélations, tout s’éclairait. La lettre lui échappa des mains.
-Cyrano, murmura-t-elle.
Christian revint s’asseoir sur le tabouret en face d’elle et lui saisit les mains. Roxane ne réussit pas à réunir suffisamment de ses forces pour penser seulement à les lui arracher. Les mains de Christian étaient brûlantes. Celles de Roxane, glacées.
-Pardon pour lui, Roxane, pardon au moins pour lui !
Roxane entendait à peine sa voix.
-Cyrano, mon cousin, participer à une telle vilenie ?
-Il n’a voulu que me rendre service. Je suis coupable d’avoir accepté, et c’est moi seul que vous devez haïr pour ce stratagème. Moi seul, vous m’entendez ?
-Je ne comprends pas, poursuivit Roxane, toujours sans lui prêter d’attention. Cyrano a toujours été mon ami.
Christian serra férocement ses mains dans les siennes. Roxane sursauta en se rappelant qu’il était toujours là. Cette fois, elle tenta de se libérer de son emprise, mais il ne serra que plus fort ses mains. Il tremblait de tout son être. Roxane parvint à s’empêcher de faire de même, mais seulement parce que l’idée que sa duègne intervienne maintenant dans la conversation lui faisait horreur.
-Écoutez-moi, Roxane, je vous en supplie, écoutez-moi jusqu’au bout ! Après, si vous voulez que je quitte à jamais cette maison ou même que j’aille me jeter dans la Seine, je vous jure, je le fais de ce pas, mais il faut que je parle, pour Cyrano.
-Pour Cyrano ?
Un rire de dénigrement échappa à Christian.
-Moi il n’y a rien à dire qui puisse me sauver à vos yeux. Je le sais. Ce n’est pas grave. Mais Cyrano… Je vous l’ai dit, je suis sot. Il m’a proposé d’être ma plume, de m’aider à vous toucher, et j’ai accepté. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre, et il vous avait déjà envoyé dix lettres.
-Dix lettres ?
Roxane en avait reçu entre le double et le triple, jusqu’à trois fois par jour. Christian fronça les sourcils.
-Dix, oui, avec celle là. Ça fait une par jour. Je sais, dix lettres, dix jours, c’est long pour comprendre, mais tout à l’heure, je lisais par-dessus son épaule, et il écrivait tellement vite… J’ai fini par comprendre. Roxane, il vous aime.
-Cyrano ?
-Bien sûr ! Même moi je peux voir que ce n’est pas des mots dans le vent ces lettres qu’il vous écrit. Je le sais parce que je vous aime et que je vois bien que ses mots sont ceux que j’aimerais être capable d’employer. Relisez-les, ces mots. Je vous en supplie, relisez-les. Vous verrez qu’ils sont sincères, tout comme Cyrano lui-même.
-Et nos conversations, le soir, sur le banc ?
-Cyrano encore, qui vous demandait de quoi vous comptiez me parler, puis qui m’instruisait sur la manière de répondre. Je suis peut être sot, mais j’ai une bonne mémoire.
-Je suppose que cela pouvait marcher, si vous étiez bon élève, mais pourquoi ce mensonge ? Je le comprends pour vous, mais pourquoi me mentait-il ainsi, lui ?
Christian hésita et détourna le regard.
-Madame, c’est qu’il se croit laid.
Roxane releva la tête.
-Que voulez dire en disant qu’il se croit laid ? Ne l’est-il pas ?
La main de Christian se leva vers son appendice nasal.
-Je sais, il a son… vous voyez. Et c’est sûr, c’est triste pour lui, d’avoir ce nez qui lui mange le visage, mais même drôle comme il est, un nez n’est qu’un nez, et l’âme de Cyrano est comme son esprit, trop belle pour rester enfermée.
Roxane réussit à conjurer sur ces lèvres quelque chose comme un sourire.
-Savez-vous, Christian, que c’est presque poétique ce que vous venez de dire ?
Christian écarquilla les yeux. Le spectacle était presque comique.
-Ah bon ? Je dis juste les choses comme je le pense. Non, vous n’avez pas besoin d’être gentille comme ça avec moi. Je sais bien que je suis stupide, et que Cyrano vaut vingt fois mieux que moi.
-Alors vous avez parlé.
Maintenant qu’elle avait eu le temps d’avaler l’incroyable révélation, Roxane ne ressentait plus rien de la colère qui la portait quand elle était entrée dans la pièce. Celle-ci c’était envolée, remplacée par une étrange tristesse. Christian haussa les épaules, un air fataliste affiché sur le visage.
-Bien sûr. Je devais le faire. Ça n’aurait pas été bien, me taire et recevoir les honneurs mérités par un autre. Je me serais tu, j’aurais été pire qu’un lâche.
Le silence s’installa dans la pièce. Roxane détourna le regard et se mit à contempler l’écran placé devant la cheminée, en traçant mentalement chaque motif tandis qu’elle réfléchissait à tout ce qu’elle venait d’apprendre. Subrepticement, elle jeta un coup d’œil en direction du couloir où la duègne était occupée à un ouvrage de broderie, tout en tendant très clairement l’oreille pour surprendre des bribes de la conversation. Roxane pria pour qu’elle n’ait même pas pu saisir le sens global de leur échange. Elle était suffisamment mortifiée comme ça.
Son regard se posa sur la lettre tombée au sol. Presque malgré elle, Roxane se pencha pour la récupérer. À présent, elle arrivait à reconnaître l’écriture de Cyrano. Il l’avait déguisée, mais Roxane aurait quand même du la reconnaître bien plus tôt. Son amour pour les mots écrits sur ces lettres l’avait aveuglé, mais cela ne suffisait pas à tout expliqué. Cyrano avait aussi changé son style pour la tromper. Aucun mot n’aurait en ce moment pu décrire ce que Roxane ressentait, ce sentiment de terrible trahison, venant de ceux-là même en qui elle croyait pouvoir avoir le plus confiance.
Et pourtant… Ces mots qu’elle dévorait du regard, ces mots qui brûlaient le papier, ces mots qui témoignaient de la maladie d’amour ressentie par leur auteur, ces mots la touchaient comme jamais. C’était toute l’âme de Cyrano reportée sur le papier, tout un tas de choses qu’elle avait deviné en lui et qu’elle attendait patiemment qu’il lui dise un jour s’il voulait d’une confidente, et d’autres qu’il lui avait si bien caché qu’elle n’aurait jamais soupçonné leur existence.
-Vous devez me croire, Roxane, reprit Christian en se méprenant sur les raisons de son silence. Je vous aime, mais il vous aime plus et mieux, c’est évident. Vous devez voir quel homme est vraiment Cyrano.
Il y avait de tels accents désespérés dans sa voix que Roxane se retourna vers lui pour l’étudier plus attentivement. Sa poitrine se soulevait, comme si des sanglots tentaient de sortir. Des larmes brillaient dans ses yeux, et Roxane sentit en écho deux petites larmes perler au coin des siens.
-Je le vois, répondit-elle d’une voix très douce, monsieur, je le vois enfin. Cependant, je dois vous demander, se peut-il que vous l’aimiez autant que moi ?
Christian la regarda avec un air de totale incompréhension. Roxane n’insista pas. Elle même n’avait pas les pensées très claires en cet instant. Elle soupira, fatiguée comme elle ne l’avait jamais été, puis replia soigneusement la lettre comme elle l’avait fait avec les autres qu’elle avait reçu puis se leva. Christian l’imita aussitôt.
-Merci, monsieur, d’avoir confessé votre odieuse machination. Vous vous traitiez de lâche, mais c’est un courage que Cyrano n’a pas eu.
-C’est gentil de le dire, mais c’était mon devoir. Cyrano est mon ami. Il vous aime, Roxane. Lui pardonnerez-vous ?
Le regard de Roxane se posa à nouveau brièvement sur la lettre de Cyrano, puis se reporta sur Christian. Son insistance à témoigner en la faveur de Cyrano était tout à son honneur.
-Que je lui pardonne ou non ne concerne que lui et moi, à présent, répondit-elle en cherchant ses mots.
-Et moi, me pardonnerez-vous ?
Son regard implorant ému Roxane. Cyrano l’avait autant trompé lui qu’ils l’avaient trompé elle, après tout, et visiblement même cette trahison n’empêchait pas son cœur de battre à toute vitesse. Roxane comprit qu’elle aimait toujours Christian. Sa trahison était odieuse, et la déception de Roxane immense de l’entendre manquer à ce point d’esprit, mais il était toujours aussi beau, et plus touchant que jamais dans sa détresse. Certes, la sottise avait toujours offusquée Roxane, même quand elle était enfant, mais Christian était-il sot ? Depuis tout ce temps, se méprenait-elle sur ce qui constituait la bêtise ?
-Cela je ne ne le sais pas Christian, avoua-t-elle d’une voix très douce pour ne pas le faire attendre.
Un sourire timide s’étala sur le beau visage de Christian.
-Vous devez au moins me pardonner un peu, si vous m’appelez à nouveau par mon prénom. Je suis content.
Roxane ne put s’empêcher de lui sourire à son tour.
-Peut être, mais ne laissez pas votre cœur s’embraser trop vite, de peur d’y perdre vos ailes comme Icare, déclara-t-elle avant de s’arrêter en voyant le regard vide de Christian. Laissez-moi le temps. On vous tiendra informé de l’évolution de mes sentiments.
Christian saisit ses mains et les baisa à trois reprises.
-Merci. Merci Roxane. Peut être au moins serons nous amis ? J’aimerais être votre ami si je ne peux pas être autre chose. Mais je vous retient, et vous aviez des choses à faire. Je m’en vais. Ne soyez pas trop dure avec Cyrano.
-J’en irais avec lui comme il en a été avec moi.
La sévérité de ses propos échappa à Christian. Il la salua encore une fois bien bas, puis s’enfuit presque de la pièce. Son fantôme, lui, s’attarda dans la pièce.
Roxane resta seule avec la confession enflammée écrite par Cyrano mais prononcée au nom d’un autre. Il lui sembla que sa seule présence faisait monter la température de la pièce comme si un feu flamboyait dans la cheminée. Roxane voulait déjà la relire et tâcher d’apporter un éclairage nouveau à la révélation qui venait de lui être faite mais le retour de sa duègne dans la pièce lui en ôta l’occasion.
-Et bien ?
Roxane lissa sa jupe pour se redonner une contenance. Ses mains étaient moites, mais elle réussit à ravaler ses larmes pour ne pas montrer à quel point elle était touchée par la scène qui venait de se produire. Une part d’elle aurait souhaitée ne jamais avoir rencontré Christian, ou au moins ne jamais avoir accepté cet entretien, mais l’ignorance ne devait jamais être préférée à la sagesse, fut-elle plus douce à l’oreille.
-Qu’as tu entendu ?
-Rien, répondit la duègne sur un tel ton de déception que Roxane ne put que la croire. Monsieur de Neuvilette vous a mis en colère. Sommes-nous très déçues de lui ?
-Cela reste à voir. Je vais y réfléchir, seule. Qu’on ne me dérange pas.
-Mais vos amies qui viennent pour parler des derniers poèmes d’Alcandre ?
-Alcandre attendra. Ses vers se répètent trop de toute façon depuis quelques mois.
Sa duègne prit un air offusqué. Les dits poèmes lui plaisaient beaucoup. À Roxane aussi, du reste, avant qu’elle ne réalise enfin la tromperie qui pouvait se dissimuler dans les plus beaux poèmes. Il fallait qu’elle y réfléchisse.
-Et monsieur Cyrano, que doit-on lui dire s’il vient ? Vous savez que tous les jours c’est son habitude…
-Ma porte est fermée pour tous. Trouvez un prétexte, duègne, et laissez-moi. Qu’on leur dise que j’ai la variole s’il le faut, mais qu’on me laisse seule.
-Soit, mais vous devriez m’expliquer, madame. C’est évident que cela vous n’allez pas bien.
-Nous en discuterons quand je l’aurais décidé. Allez ! Et si Cyrano vient, que nul ne lui parle de Christian. Je chasserais le premier qui osera dire un mot de sa venue à mon cousin, faites-le bien comprendre en bas !
Roxane n’attendit pas la réponse de sa duègne. Elle s’engouffra dans sa chambre et en ferma la porte à clé. Elle étouffait. Avec des gestes secs, elle ôta son corsage, souhaitant avoir un couteau pour aller plus vite, laissa tomber ses jupes au sol, et, une fois en chemise, se laissa enfin tomber parmi ses vêtements abandonnés pour laisser libre cours aux gros sanglots qui menaçaient depuis longtemps de surgir.
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Garlic (Participant.e 2)
Fandom : Cyrano de Bergerac
Persos/Couple : Cyrano/Roxane/Christian
Rating : K
Disclaimer : Cyrano de Bergerac est à présent dans le domaine public, mais nous remercions Edmond Rostand
Prompt : Christian avoue à Roxane qui écrit véritablement ses lettres
• Possible confrontation avec Cyrano, intérêt particulier pour les sentiments qui les lient tous les trois
Notes : Merci pour ce beau prompt. Il n’y avait pas de couple proposé, j’ai donc tendu vers le polyamour sans trop pousser dessus. J’ai en tout cas beaucoup aimé ce prompt, et il n’est pas dit que je n’y retouche pas un jour proche, pour écrire la confrontation à Cyrano… Les choses ne peuvent pas se finir mal pour ces trois là, il y a déjà le canon pour ça !
Un bruit sourd en-dessous d’elle interrompit Roxane dans sa énième lecture des lettres de Christian. Fort agacée, elle leva la tête pour tâcher d’identifier le ou la coupable de cette distraction . Nul n’avait le droit de l’interrompre quand elle communiait silencieusement avec l’âme de Christian mise à nue sur le papier. Ses gens le savaient pourtant. S’ils devaient faire par inadvertance tomber quelque chose, ils étaient priés d’attendre une heure ou deux que sa transe se termine. Roxane secoua la tête pour marquer sa désapprobation, puis se replongea dans sa lecture. Vos yeux, madame, sont pour moi...
Un claquement de porte lui fit redresser à nouveau la tête, les yeux pleins d’éclairs mais sa fureur s’interrompit aussitôt quand le bruit fut suivi par un cri de sa duègne.
-Monsieur, un gentilhomme ne force pas la porte des jeunes femmes !
Horrifiée, Roxane laissa tomber sa lettre au sol. Elle porta sa main à sa poitrine et chercha autour d’elle une arme pour se défendre. Ce n’était pas le courage qui lui manquait, après tout. Elle n’était pas pour rien la cousine de Cyrano, mais la chose la plus dangereuse à sa portée à présent était un coupe-papier en argent. Roxane s’en empara quand même, une arme pitoyable valant mieux à ses yeux que pas d’arme du tout.
-Laissez-moi passer, je vous dit !, clama une voix d’homme au pied de l’escalier. Puisque je vous dit que je dois parler à Roxane et que cela ne peut pas attendre !
Roxane poussa un petit cri de surprise. C’était la voix de Christian dans l’escalier. Comment donc l’homme qui occupait en permanence son esprit pouvait-il se comporter comme un soudard !Christian, son Christian, ce bel esprit qui la séduisait tant aurait-il bu ? Roxane ne pouvait le croire. Elle jeta un regard nerveux dans son miroir et se rassura immédiatement. Même si elle ne portait qu’une robe d’intérieur, elle était décemment apprêtée pour accueillir un visiteur. À cette heure, elle ne s’attendait qu’à recevoir des amies dans la ruelle de son lit, mais il n’était pas question d’y accueillir Christian, surtout s’il faisait un tel tapage. Roxane enfila ses chaussons et glissa par sens pratique son coupe-papier dans sa manche. Une fois prête, elle composa sur son visage un air tranquille, ouvrit sa porte et traversa son antichambre pour aller voir de quoi il retournait exactement.
Il était grand temps qu’elle se montre. À mi-chemin de l’escalier, Christian paraissait à deux doigts d’en venir aux mains avec le cuisinier. Roxane s’arrêta sur le palier et attendit que les participants à cette empoignade daignent s’apercevoir de sa présence. Même si elle avait pour Christian les yeux de Chimène, elle se jura de n’avoir pour lui aucune indulgence face à son attitude présente. Malheureusement, elle n’avait jamais su froncer les sourcils et faire les gros yeux comme son cousin Cyrano et sa présence ne commandait pas une pièce comme lui savait si bien le faire. C’était pourtant un don qu’elle lui avait mainte fois envié.
Roxane se racla la gorge pour faire remarquer sa présence, une fois, deux fois. En vain. Personne ne l’entendit, au-dessus des grognements du cuisinier, des protestations de Christian et des cris suraigus de la duègne. Trois têtes différentes sortaient de la cuisine pour chercher l’origine de ce remue-ménage. Les joues de Roxane s’empourprèrent. Vraiment, Christian avait perdu toute l’intelligence qu’il déversait dans ses lettres ! Même dans les meilleures maisons, les serviteurs raffolaient du scandale. Avant la tombée de la nuit, tout le Marais connaîtrait cette mésaventure. On rirait d’elle à coup sûr, on émettrait des doutes sur sa conduite, peut être.
Tout son être se souleva contre cette idée. Roxane devait mettre un terme à la scène au plus vite. À court d’idées, elle se rabattit sur la solution la plus simple. Elle posa le bras sur la commode voisine et fit négligemment tomber un vase de fleurs sur le sol.
Tous les acteurs de la scène se figèrent. Roxane grimaça. Elle n’avait pas voulu rajouter du travail à ses domestiques, mais on ne lui avait pas laissé le choix. Elle croisa les bras et jeta un regard sévère à Christian.
-Voyons, monsieur, qu’est-ce donc que ce tapage ? Ma duègne a raison. Un gentilhomme ne force pas les portes d’une dame, qu’il soit midi ou minuit. Vous voulez-me voir ? Fort bien. Il y a d’autres manières de le faire savoir que de créer un esclandre. Avez-vous pensé à l’impact sur ma réputation ? On peut s’offrir des libertés en écrivant à une jeune femme non mariée, mais on ne force pas sa porte !
En recevant ses mots en pleine face, Christian eut le bon goût de blêmir et de rougir tour à tour. Il ôta vivement son chapeau et s’inclina très bas. Puis, au lieu de le remettre sur sa tête, il le garda nerveusement à la main et fixa ses yeux sur le bas de la robe de Roxane au lieu de chercher ses yeux. Tant mieux pour elle, et tant pis pour lui. Devant ces beaux yeux, sa colère eut été capable de fondre comme neige au soleil.
-Pardon Roxane, madame, pardon. Mais je n’avais pas le choix. Votre duègne.. elle n’a pas voulu m’ouvrir.
-En cela elle suivait mes ordres. J’attends quelques amies et je dois partir ensuite pour des visites de mon cru. Prenez la leçon telle qu’elle vous est donnée et partez.
-Mais…
-Partez, où je jure que vos lettres vous reviendrons encore cachetées !
Christian eut un geste de recul. Dans la situation précaire où il se trouvait dans l’escalier, prit à bas le corps par le cuisinier, il faillit faire la culbute en arrière en entraînant avec lui le pauvre François. Il se raccrocha de justesse à la rambarde de l’escalier.
-Mes lettres…
-Oui, monsieur, vos lettres, avec lesquelles je souhaiterais voir vos actes plus en adéquation !
Christian passa une main nerveuse dans ses cheveux. Son visage était si blême que Roxane craignit de devoir amener ses sels pour l’empêcher de s’évanouir. De son côté, Roxane dut forcer son cœur à se blinder pour ne pas faire un pas pour le soutenir.
-Mes lettres… Ah, madame, il faut que je vous dise…
-Demain, le coupa Roxane avec la froideur qu’elle imaginait à la hache d’un bourreau, tout en étant secrètement transportée de le voir si vibrant d’affection pour elle qu’il ne pouvait se contenter des lettres merveilleuses qu’elle recevait jusqu’à trois fois par jour.
-Demain ? Impossible. Madame, c’est maintenant que je dois vous parler, en cet instant même. Demain, il sera trop tard !
-Et bien, qu’il en soit ainsi. On eut pu avoir des indulgences envers vous, si vous vous étiez présenté chez moi d’une autre façon, mais pas dans ces conditions.
Sans attendre de réponse, Roxane tourna les talons. Ses amies devaient se présenter incessamment chez elle, et il allait lui falloir du temps pour se remettre de l’émotion que Christian venait de lui infliger. Elle ne savait si elle était trop pâle ou écarlate, mais il lui faudrait du rouge ou de la poudre pour donner le change en public.
Avant qu’elle ait pu refermer sa porte, Christian échappa à l’étreinte du cuisinier. Il avala quatre à quatre les marches qui le séparait d’elle et saisit sa main avec ferveur. Il y avait une telle fièvre dans ses yeux que Roxane en fut saisie.
-Maintenant, madame, je vous en supplie ! Demain ce sera trop tard, car Cyrano ne sera pas retenu de la même manière !
Roxane se figea d’effroi. Elle serra en retour d’une main tremblante celle de Christian.
-Mon cousin ! Monsieur, dites-moi qu’il ne lui est pas arrivé malheur ! C’est un duel, n’est-ce pas, dont vous voulez me parler ? Est-il mort ? Oh je vous en supplie, dites-moi qu’il est seulement blessé !
-Ni l’un ni l’autre, madame. Pardon. Je vous ai inutilement inquiétée. Je vous en prie, laissez-moi m’expliquez. Ensuite, quand je vous aurai tout dit, si vous voulez me faire jeter dehors par vos gens, et m’interdire à jamais votre porte, je jure que je ne résisterais pas. Vous me ferez ce que vous voudrez, détestez-moi si c’est votre désir, mais pour l’amour du Ciel, écoutez moi !
Roxane lâcha la main brûlante de Christian. Elle croisa son regard et y lu la peur. Mais la peur de quoi ? Elle n’osait imaginer de quoi il était question.
-Vous voulez parler, monsieur, parlez, et cessez de m’effrayez.
Christian secoua la tête.
-Pas devant vos gens.
-Vous demandez beaucoup, après l’esclandre que vous avez causé.
Au lieu de revenir sur sa demande ou de se justifier, Christian se contenta de secouer la tête avec véhémence. Roxane poussa un profond soupir.
-Et bien, soi. François, merci d’avoir bondi à l’appel de ma duègne. Je vous témoignerais à l’occasion de ma gratitude. Monsieur de Neuvilette, nous parlerons dans mon antichambre. La porte restera ouverte, et ma bonne duègne sera de l’autre côté, assez loin pour ne pas entendre, mais assez proche pour tout voir. Acceptez-vous mes conditions ?
Christian se répandit aussitôt en remerciements. Roxane cessa de l’écouter et se tourna vers sa duègne. Celle-ci pinçait les lèvres, mais elle même ne trouvait rien à redire à cet arrangement. Il fallait à présent espérer que cela suffise à faire taire les inévitables rumeurs.
-Si vous le permettez, madame, je vais prendre mon ouvrage pour m’occuper.
-Je n’y vois pas d’inconvénient. J’ai de mon côté une chose à finir dans ma chambre. Montrez-lui où s’asseoir pour m’attendre. Je n’en ai que pour quelques minutes. Cela laissera à monsieur le baron le temps de retrouver ses esprits et, je l’espère, des mots qui auront l’heur de me convaincre.
Au teint livide de Christian, on aurait cru que Roxane l’invitait à monter seul à l’assaut sous le feu fourni d’une centaine d’ennemis. La jeune femme n’attendit pas de voir s’il avait quelque chose à ajouter. Elle rentra dans sa chambre, poussa le verrou et s’adossa à la porte, tremblante. Finalement, ses genoux cédèrent et elle glissa au sol, le cœur battant si vite qu’elle avait l’impression qu’il allait jaillir hors de sa peau.
Il lui fallut cinq bonnes minutes pour retrouver son emprise sur elle-même, mais Roxane se sentit finalement enfin en état de rejoindre Christian et d’avoir cette conversation avec lui. Elle se redressa et rectifia son fard après s’être regardée dans le miroir. Elle était bien pâle, mais sa coiffure et sa robe restaient impeccables. Tant mieux. Paraître froide et calme l’aiderait à cacher à quel point son cœur l’appelait à l’indulgence. Christian n’avait certainement pas besoin de savoir qu’il avait un allié dans la place.
Avant qu’elle ne sorte, son regard se posa sur la lettre de Christian, abandonnée sur le sol quelques minutes plus tôt. Elle hésita à s’en saisir pour trouver du réconfort dans les beaux mots qu’il lui écrivait. Depuis cinq minutes qu’elle se creusait l’esprit, elle ne parvenait à trouver une explication au comportement du jeune homme. Son imagination était forcée de battre la campagne, la forçant à envisager les pires éventualités dont certaines qu’elle ne voulait même pas envisager.
Finalement, elle abandonna la lettre là où elle était tombée. Il lui était toujours difficile d’associer le tapage causé à l’instant par Christian et la subtile beauté de ses mots jetés sur le papier. Le savoir dans la pièce voisine était déjà suffisamment éprouvant pour ses nerfs, alors que ce fait aurait du être créer en elle le plus doux des sentiments. Plus que du réconfort, elle voulait des réponses, et il était temps de les arracher à Christian.
Deux portes permettaient de sortir de la chambre de Roxane. L’une donnait sur l’antichambre, l’autre sur sa garde-robe et de là sur le pallier. Roxane emprunta la seconde. Comme elle l’espérait, sa duègne l’attendait dans le couloir, le visage sévère.
-J’ai fait installer le baron dans l’antichambre, comme madame l’a demandé, chuchota la duègne à toute vitesse, et j’y ait rapproché deux sièges de la cheminée. Du mien, sur le pallier, je verrais tout.
-Merci, ma bonne amie.
-C’est dans la pièce que je devrais être, avec vous. L’on cause déjà, en cuisine.
-Qu’ils causent, tant que leurs causeries ne sortent pas d’ici. Je sais que pour ma part je n’ai rien à me reprocher.
La duègne serra ses mains avec ferveur.
-Oh non, bien sûr ! Je sais que votre cœur est à la bonne place, et je pourrais en témoigner devant Dieu. Il n’y a pas de mal de votre côté, mais voilà un baron qui devrait bien méditer sur la carte de Tendre ! Voilà un comportement de fâcheux ou je m’y connais pas. Mais pour les serviteurs, quand même, si je pouvais leur confirmer que je n’ai rien entendu de vilain, il serait bon que…
-Nous causerons seuls, l’interrompit sévèrement Roxane.
-Bien sûr, madame, s’empressa de répondre la duègne.
-Qui a-t-il encore ?, décelant une hésitation dans sa voix.
-C’est que madame a reçu une lettre pendant qu’elle était dans sa chambre, et qu’elle est signée du baron.
Roxane s’empara vivement de la lettre. Elle lui brûla le bout des doigts. Christian l’avait forcément écrite avant de venir, mais savait-il qu’il l’avait précédée en ces lieux ? Cela expliquerait l’esclandre, s’il pensait par cette lettre se faire ouvrir des portes que Roxane n’avait encore songé à lui ouvrir.
-Faut-il la lire avant que de lui parler ?, demanda la duègne sans cacher sa curiosité.
-Oui. Non. Je ne sais. Peut être… mais entendons d’abord le baron.
Elle glissa dans sa manche la lettre comme elle y avait glissé son poignard improvisé. Son humour naturel lui revenant, elle se demanda combien de choses elle pouvait encore y mettre avant que le tissu ne cède sous ce poids imprévu, déversant ses secrets et ses émois au vu de tous. L’anecdote amuserait Cyrano, peut être assez pour qu’il en fasse quelque épigramme. Roxane se dépêcherait de la lui raconter, une fois qu’elle arriverait à trouver de l’humour dans cette scène que lui faisait Christian.
Cyrano. Rien que de penser à lui, l’inquiétude de Roxane au sujet de son cousin revint au galop. Était-il dans un danger dont elle seule pouvait le sortir ? Roxane savait qu’il aurait préféré se tuer devant elle plutôt que de confesser le moindre souci financier. Christian, en bon ami, pouvait être venu plaider pour lui. Oui, avec un peu de chance, ce ne serait que ça. Roxane inspira profondément et se dirigea d’un pas décidé vers la porte de l’antichambre, sa duègne sur les talons.
Christian se leva aussitôt qu’elle passa le seuil. Il ôta à nouveau son chapeau, le remit, se rassit et se leva à nouveau, remit son chapeau, l’ôta à nouveau, puis resta debout sans paraître savoir quoi faire de lui-même. Son émoi eut été amusant, en d’autres circonstances. En l’occurrence, il ne faisait qu’attiser l’inquiétude de Roxane.
-Asseyez-vous, baron, l’invita-t-elle en vérifiant du coin de l’œil que sa duègne était bien en vue mais trop loin pour écouter. Je vous écoute, mais sachez que vous m’avez mit fort en colère avec votre comportement de tantôt. Surgir ainsi chez les gens ! Causer un tel esclandre ! A-t-on idée d’agir de la sorte quand on est un gentilhomme ?
Christian, qui avait remis son chapeau, baissa à nouveau la tête.
-Pardon, Roxane, murmura-il presque trop bas pour qu’elle l’entende.
-Je ne sais, monsieur, quel genre d’insecte vous a piqué, mais j’espère l’entendre de votre bouche sans plus que vous vous dérobiez. Asseyez-vous.
Cette fois, Christian s’exécuta. Il se laissa tomber sur son siège plus qu’il ne s’y assit, puis ouvrit la bouche et la referma trois fois de suite. Roxane le laissa faire, même si son agacement montait à nouveau, afin d’avoir le temps de l’examiner. La fièvre avait quitté ses yeux, remplacé par un abattement qui lui semblait plus terrible encore. Il faisait peine à voir. Le cœur de Roxane, déjà bien prit par la beauté et l’âme de poète de Christian, s’émut un peu plus. Il n’avait qu’un mot à dire, qu’un soupir à pousser, et même qu’un regard à lui rendre et la colère de Roxane se dissiperait comme un nuage d’été. Elle s’assit sur la chaise placée face au tabouret de Christian et lui prit la main avec pitié, incapable de trouver en elle la force de blinder son cœur contre lui. Au lieu de serrer cette main tendue comme un pardon silencieux, Christian la lui arracha aussitôt comme si elle le brûlait.
-Enfin, supplia Roxane, me direz-vous, monsieur ?
Ses mots firent sursauter Christian. Il tourna la tête vers elle, mais refusa encore de croiser son regard.
-Est-ce Cyrano ?, insista-t-elle. Est-il en danger ?
-Quoi ? Non, Cyrano va bien. Il est chez les cadets, retenu par monsieur Carbon de Castel-Jaloux qui voulait le tancer pour… Mais ça n’a pas d’importance. Oui, il est seulement occupé et j’en ai profité pour…
Roxane renifla d’une manière fort peu précieuse.
-Profiter, c’est le mot.
-Je n’ai pas pensé… Pardon, Roxane.
-Ah mais c’est assez à la fin ! Cessez de vous excusez, et justifiez-vous. Je vous croyais plus brave que ça.
-Je le croyais aussi, confessa Christian d’une voix sourde.
Roxane tressaillit. Des idées horribles lui vinrent à l’esprit, des idées auxquelles elle s’était efforcée de ne pas penser trop fort tandis qu’elle reprenait ses esprits dans sa chambre. Christian se mourrait, Christian se mariait. Il en épousait une autre, une plus riche que Roxane. Sa famille n’était pas pauvre a proprement parler, pas comme un Cyrano, mais sa dot était fort peu de choses aux yeux d’un baron désireux de faire son ascension dans le monde. Elle refusait de croire son esprit bassement matérialiste. Christian était un noble esprit et une grande âme.
Et pourtant… Quelle autre raison aurait-il eu de forcer sa porte pour lui parler sans que Cyrano n’en soit informé, quand on ne voyait pas l’un sans l’autre en ville depuis huit jours ? Son cousin était pour eux, comme il en avait apporté la preuve plusieurs fois à Roxane. Il s’offusquerait pour elle si Christian l’abandonnait ainsi après l’avoir laissée penser qu’il pouvait y avoir quelque attachement pour eux. Il défierait probablement Christian en duel pour elle, si jamais le besoin s’en faisait sentir. Brave Cyrano ! Combien Roxane l’aimait, et combien elle souhaitait qu’il soit là pour l’aider à arracher les vers du beau nez de Christian !
-Vous vous excusez et puis vous vous taisez, souffla-t-elle d’une voix tremblante. Je vais finir par croire que vous ne m’aimez plus.
Ses mots firent sursauter Christian. On aurait dit qu’elle l’avait souffleté. Il se leva, traversa en trois pas la pièce d’un air agité, puis revint vers elle pour se tenir debout devant elle au lieu de se rasseoir.
-Ne plus vous aimer, moi, Roxane !, hoqueta-t-il. Ne plus vous aimer !
-Il faut croire que c’est le cas pourtant puisque les mots vous manquent pour me le dire, le défia Roxane.
Roxane attendit une déclaration enflammée à l’image des mots qui la faisaient se consumer d’amour pour lui en réponse à cette demi-injure. Christian se contenta de secouer la tête.
-Ne plus vous aimer..., répéta-t-il avant de s’interrompre.
Roxane lui laissa le temps de retrouver ses esprits et de former enfin une phrase complète et une explication claire, mais le silence s’éternisa sans qu’elle n’obtienne l’un ou l’autre. Elle finit par tirer la lettre de Christian de sa poche.
-Tenez, monsieur, reprit-elle d’un ton faussement joyeux pour conjurer le fantôme du malheur qui s’était introduit chez elle. Voilà pourtant une lettre de vous qui a failli vous précéder. La lirons-nous ensemble pour vous rafraîchir la mémoire ?
Christian bondit et lui arracha la lettre des mains. Il eut un mouvement pour la jeter dans la cheminée, avant de réaliser qu’aucun feu n’y brûlait. Profitant de son trouble, Roxane reprit vivement la lettre et s’éloigna de trois pas pour la mettre hors de portée de son auteur. Ses doigts frôlèrent le cachet tandis qu’elle jouait avec l’idée de l’ouvrir. Christian la regarda faire en se mordant les lèvres. Roxane aurait pu reporter son expression sur un morceau de papier et l’étudier pendant des heures, elle n’était pas sûre de pouvoir la décrypter.
-Une lettre de moi…, balbutia finalement Christian. Vous en voulez une ?
Sans attendre de réponse, il ouvrit nerveusement son pourpoint pour en sortir une lettre, non cachetée celle-là. Roxane hésita un instant à la prendre, mais la curiosité fut plus forte que le reste. Elle ouvrit la lettre et commença à lire à voix haute.
« Mère, je suis content de vous savoir en bonne santé, je le suis aussi et je suis d’accord avec vous, il faut vendre une partie des moutons et parler à Pierre des limites de son champ... »
Roxane chercha Christian du regard. Il s’était déplacé vers la fenêtre et lui tournait à présent le dos. Elle reporta son attention sur la lettre, fronça les sourcils et la posa sur sa chaise, uniquement pour décacheter celle qui Christian lui avait envoyé.
« Roxane, s’il me fallait épeler le mot amour je ne saurais que répéter les lettres de votre nom. »
Son sang se glaça dans ses veines. Une boule se forma dans sa gorge et dans son ventre.
-Monsieur, qu’est-ce à dire ? Une de ces lettres est forcément fausse. Le style littéraire, et même les pleins et déliés de l’écriture diffèrent trop pour qu’il en aille autrement !
Le regard de Christian croisa enfin le sien. Roxane aurait préféré qu’il ne le fasse pas.
-C’est vrai, madame, et je vous en demande encore pardon. Vous savez, je crois, lesquels de ces mots sont de moi.
Les genoux de Roxane cédèrent sous son poids. Anéantie par l’effroi, elle se laissa tomber sur la chaise, écrasant la véritable lettre de Christian, celle au style si lapidaire, tout en s’accrochant à l’autre, celle où chaque mot brillait du souffle divin de l’inspiration et de l’amour entremêles, comme une noyée au tronc qui pourrait la sauver. Roxane voulait que ce soit la vraie, mais ses yeux se dessillaient enfin.
-Une telle tromperie… Pourquoi ?
-Parce que je suis un lâche, et un sot.
-Un sot ?
Christian désigna la belle lettre du doigt.
-Je comprends tous ces mots et je sais qu’ils sont beaux, mais je suis incapable de former de telles pensées dans ma tête, et encore moins sur une feuille. Je voudrais, mais je ne sais pas. Mon précepteur s’est arraché les cheveux à essayer de me faire comprendre les anciens avant de renoncer. Toi… Vous savez, vous, Roxane, le faire. Vous dites les choses si joliment, et vous avez un si joli sourire et de si jolis yeux, et quand on m’a dit que vous étiez précieuse, moi j’ai su que je n’avais aucune chance. Même si je savais parler comme ça, devant les femmes même les mots les plus simples m’échappent.
-Vous parvenez cependant très bien à me faire connaître votre pensée en cet instant.
-Parce qu’il fallait que j’avoue !
Roxane froissa la lettre qu’elle tenait.
-Que vous me trompiez ?, demanda-t-elle pour clarification.
-Oui, avoua sourdement Christian.
-Que vous avez volé les mots d’un autre pour les coucher à l’écrit la journée et me les chuchoter à l’oreille le soir ?
Christian secoua farouchement la tête.
-Non ! Je suis un lâche, d’accord, un sot, pas de doute, mais pas un voleur. Ces mots m’ont été donnés.
-Donnés ? Savez-vous que cela m’étonne plus encore ? Quand on sait dire les choses de la sorte, on ne donne pas ses mots, pas même à un frère, on les garde pour soi jusqu’au jour où l’on peut enfin les léguer à la bonne personne. Donnés ? Par qui ?
La bouche de Christian s’ouvrit puis se referma.
-Je ne sais pas si je dois… Ce n’est pas mon secret.
-Vous me donnerez ce nom, monsieur, s’exclama Roxane d’une voix impérieuse, que je sache qui est capable d’une telle félonie envers le cœur fragile d’une femme. Ne croyez pas que je ne puisse découvrir…
Roxane s’interrompit. Son cœur oublia presque de battre quand elle finit de percevoir le tableau dans son ensemble. Elle comprenait maintenant l’urgence dans la voix de Christian, pourquoi il voulait absolument lui parler à un moment où Cyrano était occupé. À l’aune des dernières révélations, tout s’éclairait. La lettre lui échappa des mains.
-Cyrano, murmura-t-elle.
Christian revint s’asseoir sur le tabouret en face d’elle et lui saisit les mains. Roxane ne réussit pas à réunir suffisamment de ses forces pour penser seulement à les lui arracher. Les mains de Christian étaient brûlantes. Celles de Roxane, glacées.
-Pardon pour lui, Roxane, pardon au moins pour lui !
Roxane entendait à peine sa voix.
-Cyrano, mon cousin, participer à une telle vilenie ?
-Il n’a voulu que me rendre service. Je suis coupable d’avoir accepté, et c’est moi seul que vous devez haïr pour ce stratagème. Moi seul, vous m’entendez ?
-Je ne comprends pas, poursuivit Roxane, toujours sans lui prêter d’attention. Cyrano a toujours été mon ami.
Christian serra férocement ses mains dans les siennes. Roxane sursauta en se rappelant qu’il était toujours là. Cette fois, elle tenta de se libérer de son emprise, mais il ne serra que plus fort ses mains. Il tremblait de tout son être. Roxane parvint à s’empêcher de faire de même, mais seulement parce que l’idée que sa duègne intervienne maintenant dans la conversation lui faisait horreur.
-Écoutez-moi, Roxane, je vous en supplie, écoutez-moi jusqu’au bout ! Après, si vous voulez que je quitte à jamais cette maison ou même que j’aille me jeter dans la Seine, je vous jure, je le fais de ce pas, mais il faut que je parle, pour Cyrano.
-Pour Cyrano ?
Un rire de dénigrement échappa à Christian.
-Moi il n’y a rien à dire qui puisse me sauver à vos yeux. Je le sais. Ce n’est pas grave. Mais Cyrano… Je vous l’ai dit, je suis sot. Il m’a proposé d’être ma plume, de m’aider à vous toucher, et j’ai accepté. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre, et il vous avait déjà envoyé dix lettres.
-Dix lettres ?
Roxane en avait reçu entre le double et le triple, jusqu’à trois fois par jour. Christian fronça les sourcils.
-Dix, oui, avec celle là. Ça fait une par jour. Je sais, dix lettres, dix jours, c’est long pour comprendre, mais tout à l’heure, je lisais par-dessus son épaule, et il écrivait tellement vite… J’ai fini par comprendre. Roxane, il vous aime.
-Cyrano ?
-Bien sûr ! Même moi je peux voir que ce n’est pas des mots dans le vent ces lettres qu’il vous écrit. Je le sais parce que je vous aime et que je vois bien que ses mots sont ceux que j’aimerais être capable d’employer. Relisez-les, ces mots. Je vous en supplie, relisez-les. Vous verrez qu’ils sont sincères, tout comme Cyrano lui-même.
-Et nos conversations, le soir, sur le banc ?
-Cyrano encore, qui vous demandait de quoi vous comptiez me parler, puis qui m’instruisait sur la manière de répondre. Je suis peut être sot, mais j’ai une bonne mémoire.
-Je suppose que cela pouvait marcher, si vous étiez bon élève, mais pourquoi ce mensonge ? Je le comprends pour vous, mais pourquoi me mentait-il ainsi, lui ?
Christian hésita et détourna le regard.
-Madame, c’est qu’il se croit laid.
Roxane releva la tête.
-Que voulez dire en disant qu’il se croit laid ? Ne l’est-il pas ?
La main de Christian se leva vers son appendice nasal.
-Je sais, il a son… vous voyez. Et c’est sûr, c’est triste pour lui, d’avoir ce nez qui lui mange le visage, mais même drôle comme il est, un nez n’est qu’un nez, et l’âme de Cyrano est comme son esprit, trop belle pour rester enfermée.
Roxane réussit à conjurer sur ces lèvres quelque chose comme un sourire.
-Savez-vous, Christian, que c’est presque poétique ce que vous venez de dire ?
Christian écarquilla les yeux. Le spectacle était presque comique.
-Ah bon ? Je dis juste les choses comme je le pense. Non, vous n’avez pas besoin d’être gentille comme ça avec moi. Je sais bien que je suis stupide, et que Cyrano vaut vingt fois mieux que moi.
-Alors vous avez parlé.
Maintenant qu’elle avait eu le temps d’avaler l’incroyable révélation, Roxane ne ressentait plus rien de la colère qui la portait quand elle était entrée dans la pièce. Celle-ci c’était envolée, remplacée par une étrange tristesse. Christian haussa les épaules, un air fataliste affiché sur le visage.
-Bien sûr. Je devais le faire. Ça n’aurait pas été bien, me taire et recevoir les honneurs mérités par un autre. Je me serais tu, j’aurais été pire qu’un lâche.
Le silence s’installa dans la pièce. Roxane détourna le regard et se mit à contempler l’écran placé devant la cheminée, en traçant mentalement chaque motif tandis qu’elle réfléchissait à tout ce qu’elle venait d’apprendre. Subrepticement, elle jeta un coup d’œil en direction du couloir où la duègne était occupée à un ouvrage de broderie, tout en tendant très clairement l’oreille pour surprendre des bribes de la conversation. Roxane pria pour qu’elle n’ait même pas pu saisir le sens global de leur échange. Elle était suffisamment mortifiée comme ça.
Son regard se posa sur la lettre tombée au sol. Presque malgré elle, Roxane se pencha pour la récupérer. À présent, elle arrivait à reconnaître l’écriture de Cyrano. Il l’avait déguisée, mais Roxane aurait quand même du la reconnaître bien plus tôt. Son amour pour les mots écrits sur ces lettres l’avait aveuglé, mais cela ne suffisait pas à tout expliqué. Cyrano avait aussi changé son style pour la tromper. Aucun mot n’aurait en ce moment pu décrire ce que Roxane ressentait, ce sentiment de terrible trahison, venant de ceux-là même en qui elle croyait pouvoir avoir le plus confiance.
Et pourtant… Ces mots qu’elle dévorait du regard, ces mots qui brûlaient le papier, ces mots qui témoignaient de la maladie d’amour ressentie par leur auteur, ces mots la touchaient comme jamais. C’était toute l’âme de Cyrano reportée sur le papier, tout un tas de choses qu’elle avait deviné en lui et qu’elle attendait patiemment qu’il lui dise un jour s’il voulait d’une confidente, et d’autres qu’il lui avait si bien caché qu’elle n’aurait jamais soupçonné leur existence.
-Vous devez me croire, Roxane, reprit Christian en se méprenant sur les raisons de son silence. Je vous aime, mais il vous aime plus et mieux, c’est évident. Vous devez voir quel homme est vraiment Cyrano.
Il y avait de tels accents désespérés dans sa voix que Roxane se retourna vers lui pour l’étudier plus attentivement. Sa poitrine se soulevait, comme si des sanglots tentaient de sortir. Des larmes brillaient dans ses yeux, et Roxane sentit en écho deux petites larmes perler au coin des siens.
-Je le vois, répondit-elle d’une voix très douce, monsieur, je le vois enfin. Cependant, je dois vous demander, se peut-il que vous l’aimiez autant que moi ?
Christian la regarda avec un air de totale incompréhension. Roxane n’insista pas. Elle même n’avait pas les pensées très claires en cet instant. Elle soupira, fatiguée comme elle ne l’avait jamais été, puis replia soigneusement la lettre comme elle l’avait fait avec les autres qu’elle avait reçu puis se leva. Christian l’imita aussitôt.
-Merci, monsieur, d’avoir confessé votre odieuse machination. Vous vous traitiez de lâche, mais c’est un courage que Cyrano n’a pas eu.
-C’est gentil de le dire, mais c’était mon devoir. Cyrano est mon ami. Il vous aime, Roxane. Lui pardonnerez-vous ?
Le regard de Roxane se posa à nouveau brièvement sur la lettre de Cyrano, puis se reporta sur Christian. Son insistance à témoigner en la faveur de Cyrano était tout à son honneur.
-Que je lui pardonne ou non ne concerne que lui et moi, à présent, répondit-elle en cherchant ses mots.
-Et moi, me pardonnerez-vous ?
Son regard implorant ému Roxane. Cyrano l’avait autant trompé lui qu’ils l’avaient trompé elle, après tout, et visiblement même cette trahison n’empêchait pas son cœur de battre à toute vitesse. Roxane comprit qu’elle aimait toujours Christian. Sa trahison était odieuse, et la déception de Roxane immense de l’entendre manquer à ce point d’esprit, mais il était toujours aussi beau, et plus touchant que jamais dans sa détresse. Certes, la sottise avait toujours offusquée Roxane, même quand elle était enfant, mais Christian était-il sot ? Depuis tout ce temps, se méprenait-elle sur ce qui constituait la bêtise ?
-Cela je ne ne le sais pas Christian, avoua-t-elle d’une voix très douce pour ne pas le faire attendre.
Un sourire timide s’étala sur le beau visage de Christian.
-Vous devez au moins me pardonner un peu, si vous m’appelez à nouveau par mon prénom. Je suis content.
Roxane ne put s’empêcher de lui sourire à son tour.
-Peut être, mais ne laissez pas votre cœur s’embraser trop vite, de peur d’y perdre vos ailes comme Icare, déclara-t-elle avant de s’arrêter en voyant le regard vide de Christian. Laissez-moi le temps. On vous tiendra informé de l’évolution de mes sentiments.
Christian saisit ses mains et les baisa à trois reprises.
-Merci. Merci Roxane. Peut être au moins serons nous amis ? J’aimerais être votre ami si je ne peux pas être autre chose. Mais je vous retient, et vous aviez des choses à faire. Je m’en vais. Ne soyez pas trop dure avec Cyrano.
-J’en irais avec lui comme il en a été avec moi.
La sévérité de ses propos échappa à Christian. Il la salua encore une fois bien bas, puis s’enfuit presque de la pièce. Son fantôme, lui, s’attarda dans la pièce.
Roxane resta seule avec la confession enflammée écrite par Cyrano mais prononcée au nom d’un autre. Il lui sembla que sa seule présence faisait monter la température de la pièce comme si un feu flamboyait dans la cheminée. Roxane voulait déjà la relire et tâcher d’apporter un éclairage nouveau à la révélation qui venait de lui être faite mais le retour de sa duègne dans la pièce lui en ôta l’occasion.
-Et bien ?
Roxane lissa sa jupe pour se redonner une contenance. Ses mains étaient moites, mais elle réussit à ravaler ses larmes pour ne pas montrer à quel point elle était touchée par la scène qui venait de se produire. Une part d’elle aurait souhaitée ne jamais avoir rencontré Christian, ou au moins ne jamais avoir accepté cet entretien, mais l’ignorance ne devait jamais être préférée à la sagesse, fut-elle plus douce à l’oreille.
-Qu’as tu entendu ?
-Rien, répondit la duègne sur un tel ton de déception que Roxane ne put que la croire. Monsieur de Neuvilette vous a mis en colère. Sommes-nous très déçues de lui ?
-Cela reste à voir. Je vais y réfléchir, seule. Qu’on ne me dérange pas.
-Mais vos amies qui viennent pour parler des derniers poèmes d’Alcandre ?
-Alcandre attendra. Ses vers se répètent trop de toute façon depuis quelques mois.
Sa duègne prit un air offusqué. Les dits poèmes lui plaisaient beaucoup. À Roxane aussi, du reste, avant qu’elle ne réalise enfin la tromperie qui pouvait se dissimuler dans les plus beaux poèmes. Il fallait qu’elle y réfléchisse.
-Et monsieur Cyrano, que doit-on lui dire s’il vient ? Vous savez que tous les jours c’est son habitude…
-Ma porte est fermée pour tous. Trouvez un prétexte, duègne, et laissez-moi. Qu’on leur dise que j’ai la variole s’il le faut, mais qu’on me laisse seule.
-Soit, mais vous devriez m’expliquer, madame. C’est évident que cela vous n’allez pas bien.
-Nous en discuterons quand je l’aurais décidé. Allez ! Et si Cyrano vient, que nul ne lui parle de Christian. Je chasserais le premier qui osera dire un mot de sa venue à mon cousin, faites-le bien comprendre en bas !
Roxane n’attendit pas la réponse de sa duègne. Elle s’engouffra dans sa chambre et en ferma la porte à clé. Elle étouffait. Avec des gestes secs, elle ôta son corsage, souhaitant avoir un couteau pour aller plus vite, laissa tomber ses jupes au sol, et, une fois en chemise, se laissa enfin tomber parmi ses vêtements abandonnés pour laisser libre cours aux gros sanglots qui menaçaient depuis longtemps de surgir.
no subject
Date: 2025-08-09 12:11 pm (UTC)Dis donc, tu es d’une productivité impressionnante ! Et tes textes sont toujours d’une qualité exquise. Si tu écris la confrontation avec Cyrano, je serai ravi de la lire.
Bravo pour cette fic, elle est tout aussi belle que les autres, et Christian est très touchant, très humain. Roxane aussi fait de la peine, bien sûr, tout son monde s’écroule.
J’espère que Christian finira par apprendre qu’il n’a pas besoin d’avoir de l’esprit pour être aimé. Il sait que Cyrano est sublimé par son esprit et que rien ne saurait l’enlaidir, c’est maintenant à lui de réaliser qu’il peut être aimé pour plus que sa beauté. Roxane va l’aider à apprendre, je l’espère.
J’aime beaucoup que Christian ne parvienne pas à dire frontalement la vérité mais la fasse comprendre à Roxane grâce à une lettre qu’il a véritablement écrite ! Tu me surprends toujours avec des idées merveilleuses.
C’est adorable de voir que Christian ne comprend pas du tout quand Roxane lui parle par figures de style et je ne l’en aime que plus.
Sur un dernier bravo, je vais essayer, moi aussi, d’écrire pour cet échange.
Garlic
no subject
Date: 2025-08-23 10:38 pm (UTC)