Titre : Aimer une ombre
Auteur : Garlic (Participant.e 2)
Pour : Le petit tricheur (Participant.e 3)
Fandom : Cyrano de Bergerac
Persos/Couple : Christian/Cyrano
Rating : K
Disclaimer : Cyrano est une pièce d’Edmond Rostand, qui fait maintenant partie du domaine public
Prompt : Après la scène du balcon, Christian réalise que Roxane ne l'aime pas pour ce qu'il est. Désilusionné de cet amour, il se surprend à tomber sous le charme de Cyrano.
Notes : Alors… tout d’abord merci de m’avoir fait écrire sur ce fandom pour la première fois, c’est peut-être un peu rapide, je pense écrire une suite si ça peut te consoler, tu vas probablement rester un peu sur ta faim. Mais Cyrano aura sa fin heureuse, c’est promis !
Le baiser qu’il avait pris à Roxane avait été bien amer. Bien loin du goût de cœur, du bruit d’abeille, de l’instant d’infini qu’avait promis Cyrano. C’était Christian qui avait voulu ce baiser, c’étaient ses lèvres qui avaient embrassées Roxane et cette victoire inespérée aurait dû le réjouir. Mais ce n’est pas lui que Roxane avait embrassé. Elle avait caressé de sa bouche l’âme de Cyrano, pas la sienne. Christian n’était qu’une enveloppe vide, ce baiser n’était pas pour lui. Mais il l’avait réclamé, il l’avait volé.
Il avait voulu ce baiser que Roxane lui refusait pour son manque d’esprit. Et elle avait fini par le demander, mais ce n’était pas lui qu’elle désirait, non, c’était Cyrano, même si elle l’ignorait. Il me semble à présent que c’est mal, avait dit Christian, et ça l’était. Il était sot, lâche, menteur, et rajoutait à présent le vol de baiser à ses crimes.
Roxane ne l’aimait pas. Elle aimait Cyrano, l’esprit de Cyrano, l’âme du poète qui comprenait la sienne. Christian était bien trop simple, bien trop banal pour qu’elle se soit intéressée à lui s’il avait parlé avec ses mots. Il en avait d’ailleurs eu la preuve avant cet acte sous son balcon. Que savait-il dire de plus que « Je vous aime » ? Rien de beau. Son cœur était battant mais son esprit lui avait toujours fait défaut. Face à quelqu’un qu’il admirait, Christian ne savait que se taire et écouter. Il avait cru mourir en la voyant partir, mais il s’était trompé. La mort c’était les lèvres de Roxane embrassant la bouche de Cyrano sur son visage. La mort c’était la voir croire la mascarade et tomber amoureuse d’une ombre.
Caché sous le balcon, le soupir de Cyrano était monté jusqu’à lui, douloureux, et Christian avait voulu tout avouer. Il aurait voulu dire à Roxane qu’il était un imposteur, un idiot, qu’elle ne l’aimait pas et avait bien raison. Il aurait voulu dire à Cyrano de monter à sa place, que c’était au tour de Christian de se cacher et d’avoir honte.
Roxane ne l’aimait pas. Et elle en ignorait tout. Cyrano aussi. Ou il préférait croire que sa cousine était réellement amoureuse, pour piétiner son cœur un peu plus et peut-être essayer de le convaincre d’arrêter de soupirer après elle. Non, Christian devait leur parler, leur avouer la vérité. Il devait dire à Roxane que ce n’était pas par lui qu’elle avait été séduite. Il devait dire à Cyrano que leur accord avait pris fin avec ce baiser.
Roxane ne l’aimait pas. Elle aimait Cyrano. Comment lui en vouloir ? Les mots que le mousquetaire avait prononcés pour lui résonnaient encore dans la nuit, comme si l’homme continuait de lui parler. Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté ! J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure que, comme lorsque l’on a trop longtemps fixé le soleil, on voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes, mon regard ébloui pose des taches blondes ! Voilà des vers capables de bouleverser un cœur. Celui de Roxane n’avait pas été le seul à frémir, mais Christian n’avait pas eu le temps de s’appesantir sur ses sentiments. Tout ce qui comptait alors était Roxane, son pardon, son amour, son baiser. Il avait eu tout cela, mais n’en méritait aucun.
Roxane ne l’aimait pas, il n’avait pas d’esprit. Il était beau, peut-être, mais ces choses-là passaient. L’esprit en revanche ! L’esprit était éternel, mais Christian n’en avait pas une goutte. Roxane ne l’aimait pas et ne l’aimerait jamais. Que pouvait-il faire ? Continuer de lui mentir jusqu’à l’épouser, puis toute sa vie garder Cyrano à ses côtés pour lui souffler les mots qu’il devrait dire ? Ou cesser tout bonnement de parler et voir la déception grandir dans les yeux de Roxane ? Non, Roxane ne l’aimait pas et Christian devrait l’accepter. Les sots souffrent moins que les poètes lorsqu’on leur brise le cœur, ils n’ont pas assez d’imagination pour souffrir éternellement, pas assez de mots pour se souvenir de la douleur, et ils finissent par oublier leur mal.
Roxane ne l’aimait pas. Christian ne l’aimerait plus. Combien de fois s’étaient-ils vus ? Assez peu en vérité, et parlé encore moins. D’ici quelques mois, Roxane l’aurait oublié pour quelqu’un qui aurait la beauté et l’esprit, et Christian… Peut-être aurait-il trouvé quelqu’un qui l’aimerait pour lui-même en dépit de son manque d’esprit. Quand à Cyrano, jamais il n’avouerait à sa cousine ses sentiments sans Christian pour prétendre que ces mots étaient les siens. L’homme l’avait aidé, pris sous son aile, c’était à son tour de lui apporter son soutien.
Roxane ne l’aimait pas, mais elle aimait Cyrano. Et Cyrano aimait Roxane. Rien ne s’opposait à leur amour, si ce n’était la maudite fierté du poète et Christian lui-même. Mais si Christian se retirait de l’équation et s’arrangeait pour que Roxane n’ignore plus de qui venaient les mots qui l’avaient enivrée, alors eux pourraient être heureux. Ils le méritaient bien, après toute la douleur que Christian avait et allait encore causer. Il allait devoir briser le cœur de sa bien-aimée, mais il ne pouvait pas continuer de lui mentir. Christian saisit une plume et commença à écrire.
Roxane, vous aviez raison l’autre soir. Je parle trop mal, je suis sot, et je vous déplaît. C’est heureux, car tous les jolis mots que j’ai prononcé sous votre balcon ne sont pas les miens. Je n’aurais même pas pu prononcer une phrase complète en votre présence, alors une aussi belle ! Vous avez vu toute mon éloquence lorsque nous étions sur ce banc, je n’ai rien de plus à vous offrir. Les lèvres qui ont effleuré votre main étaient bien plus dignes que celles qui ont embrassées les vôtres. Je ne vous prendrai pas d’autre baisers, je sais qu’ils sont pour un autre. Je vous aime, pas vous, tant pis pour moi et tant mieux pour vous.
Christian.
Voilà. Il n’avait plus qu’à poster cette lettre et convaincre Cyrano d’enfin parler pour lui-même. Ce qui n’allait pas être une mince affaire. Le gascon était si fier, il allait déjà être difficile de lui faire entendre que Christian n’aimait plus sa cousine. Qu’il ne pouvait plus l’aimer. Qu’il serait égoïste de continuer à la courtiser sans la mériter, et que continuer sur ce chemin les rendrait malheureux tous les trois.
Étrangement, parler à Cyrano était plus effrayant que d’avouer à Roxane la vérité. Certes, il avait choisi la facilité en lui écrivant au lieu de la rencontrer en personne, mais il n’aurait pas pu supporter de voir dans ses yeux tout l’amour qu’elle croyait avoir pour lui.
Cyrano incarnait tout ce qu’il y avait d’admirable en ce monde : le courage, l’esprit, le talent, et, ce qu’il y avait chez lui de plus agaçant mais de plus charmant, le panache. Ses décisions n’étaient pas toujours les meilleures, il était fier, trop sans doute, mais plein d’audace, de poésie et de style. Il était assez incroyable que l’homme ne semble pas s’apercevoir du nombre faramineux de ses admirateurs, trop persuadé que son nez rendait ses multiples qualités insignifiantes.
Lorsqu’il regardait le mousquetaire, Christian ne voyait plus son nez, ni son front fier ou la courbe mélancolique de son sourire. Il ne voyait plus rien. Il entendait seulement tous ces mots magnifiques qui ne pourraient jamais sortir de sa propre bouche. Tous ces mots qu’il aurait voulu connaître et recevoir sans être l’intermédiaire entre deux cœurs.
Comme il aurait voulu, lui aussi, être un artiste des mots ! S’il avait été un poète peut-être Roxane l’aurait-elle aimé, même s’il aurait été incapable d’imiter le style si délicat de Cyrano. Peut-être… mais c’était dans une autre vie. Dans celle-ci, comme dans toutes, Cyrano était le poète et méritait d’être une clarté. Le mousquetaire avait été son ombre sous ce balcon, il était temps d’inverser les rôles.
Christian retrouva l’autre homme chez Raguenau écrivant furieusement une lettre qu’il destinait sans doute à Roxane. Le cadet s’assit en face de lui, attendant que le poète s’interrompe de lui-même. Cyrano, perdu dans ses phrases qu’on devinait sublimes au seul pétillement de ses yeux, ne s’aperçut pas de sa présence. Christian garda le silence, l’instant était sacré. Refusant d’un signe de tête les petits choux que lui proposait le maître des lieux, il regarda la plume courir sur le papier. Il ne savait pas lire à l’envers mais il n’en avait pas besoin pour deviner que les mots qu’elle inscrivait avait chacun plus d’esprit qu’il n’en aurait jamais. Christian n’eut pas le cœur de lui dire que cette lettre était inutile. Elle ne finirait jamais entre les mains de Roxane.
Il pouvait voir sous ses yeux toute la passion que Cyrano mettait dans chaque phrase, et pouvait presque apercevoir la poésie s’écouler sur la page au lieu de l’encre. Mais ce n’était qu’une impression, car après tout, il n’était pas poète, comment pourrait-il reconnaître la poésie ? La poésie c’était de jolis mots qui s’emmêlaient dans sa bouche dès que Christian cherchait à les prononcer. C’était un miracle d’ailleurs qu’il ait pu répéter les vers de Cyrano l’autre soir.
Pour le mousquetaire c’était facile, il n’avait qu’à ouvrir la bouche pour commencer à déclamer. Il avait composé une balade entière lors d’un duel, un instant glorieux auquel Christian n’avait pu assister, mais qu’il imaginait parfois. Il voyait Cyrano se dresser fièrement, l’épée à la main, prêt à pourfendre d’une rime un adversaire sans visage. Christian n’avait pas la moindre idée des vers qu’il avait pu composer ce soir-là. Quelque chose de grandiose sans doute, de gracieux comme lui, plein d’esprit assurément, et teinté de l’impertinence si charmante qui le caractérisait.
Cyrano reposa sa plume, satisfait, et laissa de côté sa lettre en attendant que l’encre sèche.
« Roxane ne m’aime pas. » Les mots étaient sortis brutalement, avant même que Christian soit vraiment décidé à les prononcer, et il était trop tard pour les reprendre à présent. Cyrano le dévisageait, incrédule. « Elle ne t’aime pas. Que voulait donc dire ce baiser hier, ce baiser qu’elle t’a offert, et tous ces mots qu’elle a prononcé pour toi, tout cela n’était-il pas de l’amour ? Bien sûr qu’elle t’aime, tu es beau, tu as de l’esprit, pourquoi ne t’aimerait-elle pas ? » « Tu oublies que tu es mon esprit et que je ne suis qu’un sot. Non, ce sont tes mots qu’elle aime, je ne sais que l’ennuyer. Va donc toi essayer de la conquérir, puisque tu le désires. Toi au moins on n’aura pas à te souffler des vers. »
Cyrano secoua la tête, buté. « Regarde-moi, pauvre ami, aucun vers ne saurait égaler cette laideur dont je suis défiguré. Qu’importent les mots que je prononce, ils sont toujours couverts de l’ombre de cette excroissance dont j’ai honte. » Son nez, encore. Cet appendice ridicule qui prenait bien plus de place dans l’esprit du poète que dans celui de Christian. Lorsqu’on parlait comme le faisait Cyrano, rien ne pouvait vous enlaidir. Mais il ne voulait rien entendre, et de toute façon Christian ne connaissait pas le langage de la beauté. Il aurait voulu faire des comparaisons sublimes, orner ce nez de vers pour le faire aimer de son maître, mais son esprit restait vide. « Je ne te trouve pas laid moi. C’est un nez. Un peu plus voyant que les autres peut-être, mais il te va très bien. Je suis toujours heureux de le voir puisque je sais que tu y es rattaché. »
Sentant que ses paroles étaient ridicules, il avait de nouveau démontré sa sottise, Christian se saisit de la lettre pour échapper au regard incrédule du mousquetaire. Les jolis mots flottaient devant ses yeux sans qu’il n’arrive à en comprendre le sens. Il était bien trop conscient que Cyrano n’avait pas cessé de le dévisager. « Christian… Tu es un bon ami, mais s’il y a une chose que tu fais mal, c’est mentir. Tu as su reconnaître la beauté en Roxane, tu ne peux ignorer ma laideur. »
Christian reposa la lettre. C’était incroyable de refuser à ce point qu’on puisse le trouver attirant ! « C’est à Roxane que j’ai menti, pas à toi. Jamais à toi. Tu veux que je sois sincère ? Je te trouve magnifique. Tu n’as même pas besoin de parler et de laisser ta poésie s’écouler pour me charmer, Cyrano. Il te suffit d’être, tout simplement. Tu te tiens fier, avec ton panache, avec tes yeux qui sont aussi beaux que ceux de ta cousine, et tu veux que je te trouve laid ? Ne sois pas ridicule, j’aime ton nez autant que tes yeux, autant que ton panache, autant que ta fierté de Gascon. » Poussé par un élan d’audace qui le surprit lui-même, Christian se pencha par-dessus la table pour déposer ses lèvres sur le nez de Cyrano. « Voilà. L’aurais-je embrassé s’il me déplaisait ? »
Pour la première fois de sa vie, Cyrano ne trouvait pas ses mots. Lui qui n’était jamais à court d’esprit, Christian avait rendu muet son esprit en une seule action. Ils étaient nombreux à avoir essayé de le faire taire, mais ce jeune cadet était le seul à avoir jamais réussi. Il avait beau déplorer sa sottise, Christian était très loin d’être stupide. Ses mots n’avaient pas de délicatesse, ils étaient francs, bruts, et désarmaient bien plus facilement qu’une phrase pleine d’esprit. Roxane l’aimait déjà en le pensant poète, elle l’aimerait encore plus en le découvrant honnête. Et lui les observerait depuis l’ombre, chérissant secrètement le souvenir des lèvres de Christian sur son nez.
Auteur : Garlic (Participant.e 2)
Pour : Le petit tricheur (Participant.e 3)
Fandom : Cyrano de Bergerac
Persos/Couple : Christian/Cyrano
Rating : K
Disclaimer : Cyrano est une pièce d’Edmond Rostand, qui fait maintenant partie du domaine public
Prompt : Après la scène du balcon, Christian réalise que Roxane ne l'aime pas pour ce qu'il est. Désilusionné de cet amour, il se surprend à tomber sous le charme de Cyrano.
Notes : Alors… tout d’abord merci de m’avoir fait écrire sur ce fandom pour la première fois, c’est peut-être un peu rapide, je pense écrire une suite si ça peut te consoler, tu vas probablement rester un peu sur ta faim. Mais Cyrano aura sa fin heureuse, c’est promis !
Le baiser qu’il avait pris à Roxane avait été bien amer. Bien loin du goût de cœur, du bruit d’abeille, de l’instant d’infini qu’avait promis Cyrano. C’était Christian qui avait voulu ce baiser, c’étaient ses lèvres qui avaient embrassées Roxane et cette victoire inespérée aurait dû le réjouir. Mais ce n’est pas lui que Roxane avait embrassé. Elle avait caressé de sa bouche l’âme de Cyrano, pas la sienne. Christian n’était qu’une enveloppe vide, ce baiser n’était pas pour lui. Mais il l’avait réclamé, il l’avait volé.
Il avait voulu ce baiser que Roxane lui refusait pour son manque d’esprit. Et elle avait fini par le demander, mais ce n’était pas lui qu’elle désirait, non, c’était Cyrano, même si elle l’ignorait. Il me semble à présent que c’est mal, avait dit Christian, et ça l’était. Il était sot, lâche, menteur, et rajoutait à présent le vol de baiser à ses crimes.
Roxane ne l’aimait pas. Elle aimait Cyrano, l’esprit de Cyrano, l’âme du poète qui comprenait la sienne. Christian était bien trop simple, bien trop banal pour qu’elle se soit intéressée à lui s’il avait parlé avec ses mots. Il en avait d’ailleurs eu la preuve avant cet acte sous son balcon. Que savait-il dire de plus que « Je vous aime » ? Rien de beau. Son cœur était battant mais son esprit lui avait toujours fait défaut. Face à quelqu’un qu’il admirait, Christian ne savait que se taire et écouter. Il avait cru mourir en la voyant partir, mais il s’était trompé. La mort c’était les lèvres de Roxane embrassant la bouche de Cyrano sur son visage. La mort c’était la voir croire la mascarade et tomber amoureuse d’une ombre.
Caché sous le balcon, le soupir de Cyrano était monté jusqu’à lui, douloureux, et Christian avait voulu tout avouer. Il aurait voulu dire à Roxane qu’il était un imposteur, un idiot, qu’elle ne l’aimait pas et avait bien raison. Il aurait voulu dire à Cyrano de monter à sa place, que c’était au tour de Christian de se cacher et d’avoir honte.
Roxane ne l’aimait pas. Et elle en ignorait tout. Cyrano aussi. Ou il préférait croire que sa cousine était réellement amoureuse, pour piétiner son cœur un peu plus et peut-être essayer de le convaincre d’arrêter de soupirer après elle. Non, Christian devait leur parler, leur avouer la vérité. Il devait dire à Roxane que ce n’était pas par lui qu’elle avait été séduite. Il devait dire à Cyrano que leur accord avait pris fin avec ce baiser.
Roxane ne l’aimait pas. Elle aimait Cyrano. Comment lui en vouloir ? Les mots que le mousquetaire avait prononcés pour lui résonnaient encore dans la nuit, comme si l’homme continuait de lui parler. Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté ! J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure que, comme lorsque l’on a trop longtemps fixé le soleil, on voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes, mon regard ébloui pose des taches blondes ! Voilà des vers capables de bouleverser un cœur. Celui de Roxane n’avait pas été le seul à frémir, mais Christian n’avait pas eu le temps de s’appesantir sur ses sentiments. Tout ce qui comptait alors était Roxane, son pardon, son amour, son baiser. Il avait eu tout cela, mais n’en méritait aucun.
Roxane ne l’aimait pas, il n’avait pas d’esprit. Il était beau, peut-être, mais ces choses-là passaient. L’esprit en revanche ! L’esprit était éternel, mais Christian n’en avait pas une goutte. Roxane ne l’aimait pas et ne l’aimerait jamais. Que pouvait-il faire ? Continuer de lui mentir jusqu’à l’épouser, puis toute sa vie garder Cyrano à ses côtés pour lui souffler les mots qu’il devrait dire ? Ou cesser tout bonnement de parler et voir la déception grandir dans les yeux de Roxane ? Non, Roxane ne l’aimait pas et Christian devrait l’accepter. Les sots souffrent moins que les poètes lorsqu’on leur brise le cœur, ils n’ont pas assez d’imagination pour souffrir éternellement, pas assez de mots pour se souvenir de la douleur, et ils finissent par oublier leur mal.
Roxane ne l’aimait pas. Christian ne l’aimerait plus. Combien de fois s’étaient-ils vus ? Assez peu en vérité, et parlé encore moins. D’ici quelques mois, Roxane l’aurait oublié pour quelqu’un qui aurait la beauté et l’esprit, et Christian… Peut-être aurait-il trouvé quelqu’un qui l’aimerait pour lui-même en dépit de son manque d’esprit. Quand à Cyrano, jamais il n’avouerait à sa cousine ses sentiments sans Christian pour prétendre que ces mots étaient les siens. L’homme l’avait aidé, pris sous son aile, c’était à son tour de lui apporter son soutien.
Roxane ne l’aimait pas, mais elle aimait Cyrano. Et Cyrano aimait Roxane. Rien ne s’opposait à leur amour, si ce n’était la maudite fierté du poète et Christian lui-même. Mais si Christian se retirait de l’équation et s’arrangeait pour que Roxane n’ignore plus de qui venaient les mots qui l’avaient enivrée, alors eux pourraient être heureux. Ils le méritaient bien, après toute la douleur que Christian avait et allait encore causer. Il allait devoir briser le cœur de sa bien-aimée, mais il ne pouvait pas continuer de lui mentir. Christian saisit une plume et commença à écrire.
Roxane, vous aviez raison l’autre soir. Je parle trop mal, je suis sot, et je vous déplaît. C’est heureux, car tous les jolis mots que j’ai prononcé sous votre balcon ne sont pas les miens. Je n’aurais même pas pu prononcer une phrase complète en votre présence, alors une aussi belle ! Vous avez vu toute mon éloquence lorsque nous étions sur ce banc, je n’ai rien de plus à vous offrir. Les lèvres qui ont effleuré votre main étaient bien plus dignes que celles qui ont embrassées les vôtres. Je ne vous prendrai pas d’autre baisers, je sais qu’ils sont pour un autre. Je vous aime, pas vous, tant pis pour moi et tant mieux pour vous.
Christian.
Voilà. Il n’avait plus qu’à poster cette lettre et convaincre Cyrano d’enfin parler pour lui-même. Ce qui n’allait pas être une mince affaire. Le gascon était si fier, il allait déjà être difficile de lui faire entendre que Christian n’aimait plus sa cousine. Qu’il ne pouvait plus l’aimer. Qu’il serait égoïste de continuer à la courtiser sans la mériter, et que continuer sur ce chemin les rendrait malheureux tous les trois.
Étrangement, parler à Cyrano était plus effrayant que d’avouer à Roxane la vérité. Certes, il avait choisi la facilité en lui écrivant au lieu de la rencontrer en personne, mais il n’aurait pas pu supporter de voir dans ses yeux tout l’amour qu’elle croyait avoir pour lui.
Cyrano incarnait tout ce qu’il y avait d’admirable en ce monde : le courage, l’esprit, le talent, et, ce qu’il y avait chez lui de plus agaçant mais de plus charmant, le panache. Ses décisions n’étaient pas toujours les meilleures, il était fier, trop sans doute, mais plein d’audace, de poésie et de style. Il était assez incroyable que l’homme ne semble pas s’apercevoir du nombre faramineux de ses admirateurs, trop persuadé que son nez rendait ses multiples qualités insignifiantes.
Lorsqu’il regardait le mousquetaire, Christian ne voyait plus son nez, ni son front fier ou la courbe mélancolique de son sourire. Il ne voyait plus rien. Il entendait seulement tous ces mots magnifiques qui ne pourraient jamais sortir de sa propre bouche. Tous ces mots qu’il aurait voulu connaître et recevoir sans être l’intermédiaire entre deux cœurs.
Comme il aurait voulu, lui aussi, être un artiste des mots ! S’il avait été un poète peut-être Roxane l’aurait-elle aimé, même s’il aurait été incapable d’imiter le style si délicat de Cyrano. Peut-être… mais c’était dans une autre vie. Dans celle-ci, comme dans toutes, Cyrano était le poète et méritait d’être une clarté. Le mousquetaire avait été son ombre sous ce balcon, il était temps d’inverser les rôles.
Christian retrouva l’autre homme chez Raguenau écrivant furieusement une lettre qu’il destinait sans doute à Roxane. Le cadet s’assit en face de lui, attendant que le poète s’interrompe de lui-même. Cyrano, perdu dans ses phrases qu’on devinait sublimes au seul pétillement de ses yeux, ne s’aperçut pas de sa présence. Christian garda le silence, l’instant était sacré. Refusant d’un signe de tête les petits choux que lui proposait le maître des lieux, il regarda la plume courir sur le papier. Il ne savait pas lire à l’envers mais il n’en avait pas besoin pour deviner que les mots qu’elle inscrivait avait chacun plus d’esprit qu’il n’en aurait jamais. Christian n’eut pas le cœur de lui dire que cette lettre était inutile. Elle ne finirait jamais entre les mains de Roxane.
Il pouvait voir sous ses yeux toute la passion que Cyrano mettait dans chaque phrase, et pouvait presque apercevoir la poésie s’écouler sur la page au lieu de l’encre. Mais ce n’était qu’une impression, car après tout, il n’était pas poète, comment pourrait-il reconnaître la poésie ? La poésie c’était de jolis mots qui s’emmêlaient dans sa bouche dès que Christian cherchait à les prononcer. C’était un miracle d’ailleurs qu’il ait pu répéter les vers de Cyrano l’autre soir.
Pour le mousquetaire c’était facile, il n’avait qu’à ouvrir la bouche pour commencer à déclamer. Il avait composé une balade entière lors d’un duel, un instant glorieux auquel Christian n’avait pu assister, mais qu’il imaginait parfois. Il voyait Cyrano se dresser fièrement, l’épée à la main, prêt à pourfendre d’une rime un adversaire sans visage. Christian n’avait pas la moindre idée des vers qu’il avait pu composer ce soir-là. Quelque chose de grandiose sans doute, de gracieux comme lui, plein d’esprit assurément, et teinté de l’impertinence si charmante qui le caractérisait.
Cyrano reposa sa plume, satisfait, et laissa de côté sa lettre en attendant que l’encre sèche.
« Roxane ne m’aime pas. » Les mots étaient sortis brutalement, avant même que Christian soit vraiment décidé à les prononcer, et il était trop tard pour les reprendre à présent. Cyrano le dévisageait, incrédule. « Elle ne t’aime pas. Que voulait donc dire ce baiser hier, ce baiser qu’elle t’a offert, et tous ces mots qu’elle a prononcé pour toi, tout cela n’était-il pas de l’amour ? Bien sûr qu’elle t’aime, tu es beau, tu as de l’esprit, pourquoi ne t’aimerait-elle pas ? » « Tu oublies que tu es mon esprit et que je ne suis qu’un sot. Non, ce sont tes mots qu’elle aime, je ne sais que l’ennuyer. Va donc toi essayer de la conquérir, puisque tu le désires. Toi au moins on n’aura pas à te souffler des vers. »
Cyrano secoua la tête, buté. « Regarde-moi, pauvre ami, aucun vers ne saurait égaler cette laideur dont je suis défiguré. Qu’importent les mots que je prononce, ils sont toujours couverts de l’ombre de cette excroissance dont j’ai honte. » Son nez, encore. Cet appendice ridicule qui prenait bien plus de place dans l’esprit du poète que dans celui de Christian. Lorsqu’on parlait comme le faisait Cyrano, rien ne pouvait vous enlaidir. Mais il ne voulait rien entendre, et de toute façon Christian ne connaissait pas le langage de la beauté. Il aurait voulu faire des comparaisons sublimes, orner ce nez de vers pour le faire aimer de son maître, mais son esprit restait vide. « Je ne te trouve pas laid moi. C’est un nez. Un peu plus voyant que les autres peut-être, mais il te va très bien. Je suis toujours heureux de le voir puisque je sais que tu y es rattaché. »
Sentant que ses paroles étaient ridicules, il avait de nouveau démontré sa sottise, Christian se saisit de la lettre pour échapper au regard incrédule du mousquetaire. Les jolis mots flottaient devant ses yeux sans qu’il n’arrive à en comprendre le sens. Il était bien trop conscient que Cyrano n’avait pas cessé de le dévisager. « Christian… Tu es un bon ami, mais s’il y a une chose que tu fais mal, c’est mentir. Tu as su reconnaître la beauté en Roxane, tu ne peux ignorer ma laideur. »
Christian reposa la lettre. C’était incroyable de refuser à ce point qu’on puisse le trouver attirant ! « C’est à Roxane que j’ai menti, pas à toi. Jamais à toi. Tu veux que je sois sincère ? Je te trouve magnifique. Tu n’as même pas besoin de parler et de laisser ta poésie s’écouler pour me charmer, Cyrano. Il te suffit d’être, tout simplement. Tu te tiens fier, avec ton panache, avec tes yeux qui sont aussi beaux que ceux de ta cousine, et tu veux que je te trouve laid ? Ne sois pas ridicule, j’aime ton nez autant que tes yeux, autant que ton panache, autant que ta fierté de Gascon. » Poussé par un élan d’audace qui le surprit lui-même, Christian se pencha par-dessus la table pour déposer ses lèvres sur le nez de Cyrano. « Voilà. L’aurais-je embrassé s’il me déplaisait ? »
Pour la première fois de sa vie, Cyrano ne trouvait pas ses mots. Lui qui n’était jamais à court d’esprit, Christian avait rendu muet son esprit en une seule action. Ils étaient nombreux à avoir essayé de le faire taire, mais ce jeune cadet était le seul à avoir jamais réussi. Il avait beau déplorer sa sottise, Christian était très loin d’être stupide. Ses mots n’avaient pas de délicatesse, ils étaient francs, bruts, et désarmaient bien plus facilement qu’une phrase pleine d’esprit. Roxane l’aimait déjà en le pensant poète, elle l’aimerait encore plus en le découvrant honnête. Et lui les observerait depuis l’ombre, chérissant secrètement le souvenir des lèvres de Christian sur son nez.
no subject
Date: 2025-08-24 09:01 am (UTC)Gèis