Titre : La croisée des chemins
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Drachen (Participant.e 12)
Fandom : Star Wars Rebels
Persos/Couple : Kallus, le Ghost crew
Rating : K
Disclaimer : Star Wars Rebels appartient à Dave Filonni et ses autres créateurs
PromptNotes : J’adore l’agent Kallus et son chemin vers le bon côté de la Force, merci de m’avoir donné une occasion d’écrire sur lui. Je n’exclue pas de prolonger un jour ce prompt, parce qu’il y a trop à dire sur ce personnage et son revirement pour faire tout ça en un texte !
Kallus n’avait jamais pensé être un lâche. D’accord, il avait parfois tremblé avant ou même pendant une opération, mais seuls les imbéciles n’avaient pas peur de mourir, et Kallus n’était pas un imbécile non plus. Le BSI ne recrutait que les meilleurs, des hommes et des femmes capables de supporter la pression terrible de leur dur métier. Kallus était conscient qu’il pouvait se faire tuer à n’importe quel moment, surtout avec les actions des rebelles qui devenaient de plus en plus problématiques sur la bordure extérieur, et jusqu’au cœur de l’espace impérial. Kallus pouvait vivre avec ce risque. Mieux, c’était lui qui le maintenait en vie. D’ailleurs, s’il mourrait tué dans une embuscade de rebelles ou en pourchassant un groupe séditieux comme les Spectres, au moins il pourrait fièrement dire qu’il était mort au service de l’Empire.
Mais quand il regarda Garazeb Orelios lui tourner le dos pour rejoindre ses amis rebelles, il eut un instant d’hésitation. Mourir au service de l’Empire, c’était une chose. Mourir geler sur une lune déserte, c’en était une autre. Jusqu’ici, il s’était accroché à l’idée que l’Empire arriverait le premier sur cette lune, arrêterait Garazeb et lui adresserait ses félicitations pour avoir tenu le dangereux rebelle en respect, mais à présent que le Fantôme était là et pas l’Empire, une pensée insidieuse faisait son chemin dans son esprit. L’Empire ne gaspillait pas la vie d’hommes et de femmes qui pouvaient lui être utile, mais il ne gaspillait pas non plus de ressources inutiles pour eux. Kallus approuvait ce raisonnement de tout son cœur. Donnez trop à un homme et il demandera toujours davantage au lieu de tout donner en retour. Cependant… Bien des fois, Kallus avait vu des hommes et des femmes se considérant comme importants se faire abandonner ou utiliser et jeter parce qu’ils étaient des outils facilement remplaçables alors qu’ils avaient cru être des rouages indispensables à l’Empire.
Alexsandr Kallus en était-il un ?
Oui, voulait-il croire. Sans lui pour épauler la gouverneure Pryce, le secteur de Lothal aurait pu tomber plus profondément dans les mains avides de la Rébellion. Cependant, il devait avouer quelques échecs retentissants face à l’équipage du Ghost. Jusqu’ici, ses supérieurs avaient gardé leur confiance en lui. Ils savaient qu’il pouvait encore leur être utile. Mais, comparé au prix en hommes et en carburant d’une expédition, l’utilité de Kallus pèserait-elle suffisamment lourdement ? Était-il prêt à parier sa vie là-dessus ?
Une rafale de vent s’engouffra sous l’abri dans lequel le Lasat et lui avaient passé la nuit. Le froid le tétanisa au point qu’il faillit laisser tomber la météorite qu’il tenait dans ses doigts gourds. C’est à peine s’il sentait ses pieds.
-Garazeb !
Le nom qui sortit de sa bouche presque malgré lui ressemblait plus à un coassement qu’autre chose, mais le Lasat se retourna quand même. Kallus se mordit à nouveau les lèvres. Il regrettait déjà son instant de faiblesse, mais il vit passer devant ses yeux la vision de son corps lentement recouvert de neige, disparaissant à tout jamais. Pire, ses restes pouvaient se faire disputer par des bêtes comme celles auxquelles ils avaient échappé de justesse la veille. Seule la chaleur émanant du corps du Lasat en plus de celle de la météorite lui avait permis de survivre à la nuit passée. Il ne tiendrait pas un jour de plus. Si l’Empire n’arrivait pas dans les prochaines heures… Kallus se hérissa intérieurement. Finir congelé sur une lune inhabitée, c’était trop bête. Finir dépecer par des animaux sauvages, c’était pire. Non, il ne voulait pas finir comme ça.
-Tu as quelque chose à demander, Kallus ?, demanda le Lasat d’une voix presque goguenarde.
Kallus se crispa à nouveau. Il ne voulait pas mourir de froid, ni mourir pour rien. Il voulait que sa mort ait une signification pour l’Empire, même si c’était stupide de vouloir quelque chose pareil. Cependant, l’idée de devoir sa vie à des rebelles, et en particulier à ces rebelles là était presque aussi insupportable. Même à moitié mort de froid, Kallus avait sa fierté.
La fierté en question fut immédiatement remise en question par une nouvelle rafale de vent qui le plaqua contre le mur. Surpris, Kallus laissa tomber la météorite. Il se pencha pour la ramasser et tomba, déstabilisé par son attelle.
-Kallus ?, demanda le Lasat d’une voix d’où la moquerie avait disparu.
« Je vais bien », essaya de répondre Kallus, mais ses dents claquaient trop fort pour former des mots compréhensibles. Derrière Karazeb, il pouvait entendre les voix des Spectres qui l’appelaient d’un air inquiet. Il ferma les yeux et les poings, cherchant la force de se relever, ne fut-ce que pour mourir debout.
La main qui le redressa de force le prit par surprise.
-Je n’ai pas besoin d’aide, réussit-il à proférer entre ses dents serrées.
-Ça ne ressemble pas à ça de là où je suis. Arrête de faire le con, et accepte l’aide qu’on te propose quand elle t’est librement donnée.
Kallus ouvrit la bouche pour protester à nouveau, certain d’être capable d’apparaître plus ferme cette fois, mais le Lasat le jeta sur son épaule comme s’il ne pesait rien. L’outrage lui arracha les mots de la bouche, tout comme la sensation délicieuse de chaleur qui s’échappait de sa fourrure.
-C’est si difficile que ça de dire « Est-ce que je peux monter me réchauffer à bord de votre si confortable vaisseau spatial, Zeb » ?, demanda Karazeb en accentuant outrageusement son accent impérial. « Mais non, agent Kallus, c’est un honneur pour nous d’accepter votre agréable présence ». Voilà, ça c’est réglé, alors allons-y.
Il fit un pas vers le vaisseau dont on pouvait vaguement deviner la silhouette entre deux rafales de neige.
-Attends !
Le Lasat grogna avec agacement.
-Karabast, qu’est-ce qu’il y a encore ? Je te préviens, je ne peux pas de sang froid laisser quelqu’un mourir de froid dans la neige, même quelqu’un comme toi.
Pour toute réponse, Kallus pointa une main tremblante vers la météorite tombée sur le sol et déjà à moitié recouverte de neige. Le Lasat émit un bruit qui ressemblait vaguement à un rire.
-Je ne t’aurais jamais prit pour un sentimental, Agent.
Il se pencha pour ramasser la météorite et essaya de la passer à Kallus, mais il ne sentait plus ses mains après être tombé dans la neige, aussi glissa-t-il à la place la météorite dans sa ceinture avant de reprendre sa route vers le Ghost.
Kallus ferma les yeux, honteux de sa faiblesse, mais trop fatigué pour réfléchir. Il ne voulait qu’une chose, dormir.
On ne lui en laissa pas l’opportunité. Il avait à peine fermé les yeux qu’un cri retenti à une faible distance.
-Zeb ! Tu es vivant !
-On allait partir à ta recherche, on craignait que tu ne soit pas en état de bouger, comme tu n’arrivait pas.
-Vous vous êtes inquiétés pour rien. Les Lasats ont la tête dure, contrairement à vous autres Humains.
-Bon, on est content de te voir, maintenant filons, il fait tellement froid que je crois que j’ai déjà perdu un orteil.
-Heureusement que nous autres Lasats supportons mieux le froid aussi que les garçons pleurnichards de Lothal. Mais avant de monter à bord, j’ai une… surprise.
-Qui est ton invité ?
Le ton calme, mais prudent de Jarrus fit se tendre à nouveau Kallus et le força à se concentrer sur ce qui se passait autour de lui. Les grandes gueules de Lasat, les gamins des rues de Lothal et les Mandaloriennes ayant un problème avec l’autorité, il en faisait son affaire, même dans son état. Il pouvait les prendre par surprise et... À peine cette idée fut-elle formée dans sa tête que son ridicule lui apparut clairement. Vraiment, il croyait pouvoir vaincre un seul des Spectres dans son état ? Pourquoi pas les cinq, plus leur droïde ? Si au moins ils étaient venus les récupérer avec la navette du Ghost en gardant le vaisseau en orbite, Kallus aurait pu espérer leur reprendre les commandes pour dérouter la navette vers un poste impérial, mais là...
Quelque chose le toucha au visage. Un doigt, trop petit pour être celui du jedi.
-Mais c’est l’agent Kallus ! Zeb, tu as capturé l’agent Kallus ?
-Capturé, c’est un bien grand mot, grommela le Lasat. Un enfant de trois ans aurait été capable de le capturer dans son état.
Kallus essaya de protester, mais il ne réussit qu’à claquer des dents.
-Nous verrons ça à l’intérieur, décréta Syndulla d’une voix aussi calme que celle du Jedi. Pour l’instant, la priorité est de vous réchauffer, et de quitter le système avant qu’il ne grouille d’impériaux. Zeb, tu peux monter tout seul à bord ?
-Moi, oui. C’est notre agent préféré qui a un petit problème de verticalité contrariée.
-Tu es sûr qu’on le veut à bord ?, demanda Bridger d’une voix dubitative.
-Le laisser là serait un meurtre de sang froid, rétorqua le jedi d’une voix ferme. Nous valons mieux que ça.
-Nous, oui, mais lui ?
-Plus tard les débats philosophiques, grogna Karazeb. Je rêve d’avoir les pieds secs depuis hier soir.
Au bruit de métal sous leurs pieds, ils s’étaient enfin déplacés sur la passerelle. D’un coup, un courant d’air chaud souffla sur le visage de Kallus. Le contraste avec sa peau glacée lui fit l’effet d’une morsure. Il retint à peine un cri de surprise, mais le mouvement que fit Karazeb pour le poser à terre lui en arracha un.
-Désolé, s’excusa le Lasat.
Kallus réussit à hocher la tête pour indiquer qu’il n’y avait pas de mal, mais ne trouva pas la force d’ouvrir les yeux. Pour la première fois depuis… cinq ? six heures ? combien de temps étaient-ils restés coincés sur cette damnée lune ? Peu importait. Toujours était-il qu’il avait enfin chaud et que c’était une sensation divine. La chaleur augmenta encore d’un coup. Les vibrations du plancher de métal indiquèrent que le Ghost décollait.
-Pas trop tôt, grommela Karazeb. Si je revoit jamais cette lune, ce sera toujours trop tôt.
Kallus était d’accord, mais le soulagement de laisser le froid glacial de cette lune était en partie étouffée par l’inquiétude qui grandissait en lui. Chaque mètre parcouru par le Ghost rendait son destin un peu plus inéluctable. Il devait réfléchir à un moyen de s’échapper, mais penser devenait de plus en plus difficile, et le double ronronnement des moteurs et des voix des Spectres avait un effet terrible sur lui.
Non. C’était dangereux. Il ne fallait pas qu’il...
Une brûlure sur sa joue le réveilla en sursaut et lui fit ouvrir les yeux pour voir Garazeb et Jarrus faire les gros yeux à Bridger.
-Quoi ? Il est réveillé maintenant !
-Ce n’est pas une façon de traiter...
-Quoi ? Un prisonnier ? C’est ce qu’il est, non ? Et après tout ce qu’il nous a fait…
Jarrus passa une main sur son visage et laissa échapper un bruit de frustration.
-Je comprends ce que tu ressent, Ezra. Je comprends vraiment, mais cela ne veut pas dire que tu as raison. Il y a…
-Je peux savoir ce que vous faites encore ici ? Nous sommes déjà dans l’hyperespace, je pensais vous trouver tous là haut, à réchauffer ces deux là.
Tous, y comprit Kallus, tournèrent la tête pour regarder Syndulla. La capitaine du Ghost les fixait d’un air sévère, les mains sur les hanches, ses sourcils dessinés sur sa tête formant une grimace de colère.
-Pardon, s’excusa Wren. Nous nous demandions juste...
-Où était passé le chemin vers le pont du Fantôme ? Je comprends, il disparaît souvent, persifla la Twi’lek.
-Mais on ne peut pas le monter là haut, protesta Ezra avec véhémence. Quoi, pour qu’il regarde comment fonctionne le Ghost et qu’il rapporte tout à l’Empire à la première occasion ?
Cinq têtes méfiantes, plus le droïde, se tournèrent vers Kallus. Celui-ci leva les yeux au ciel.
-Ghost, cargo léger VCX-100, conception de la Corporation Technique Corellienne, modifié par sa propriétaire Hera Syndula, quarante trois mètres cinquante de long pour trente quatre mètres de large, hauteur de quatorze mètres cinquante. Points forts : maniabilité, capacités de furtivité, capacité de fret, longue autonomie, force de la coque, existence d’une tourelle laser plus quatre canons rotatifs avants et arrière capables de s’attaquer à des chasseurs TIE, mais aussi d’une navette, le Phantom pour une plus grande flexibilité dans les missions et offrir un renfort armé en cas d’attaque. Points faibles : âge qui rend difficile les réparations, difficulté à fonctionner avec un équipage réduit, absence d’une infirmerie rendant l’équipage dépendant de l’existence de bases arrières et d’alliés en cas d’attaque puissante… Je continue ?
Intérieurement, Kallus supplia qu’ils ne lui demandent pas de continuer. Il avait du mal à se concentrer et buttait sur les mots compliqués. S’il ne connaissait pas ces détails par cœur, il aurait été incapable de finir la première phrase. De quoi discutaient-ils au juste ? Qu’ils le laissent là. Kallus voulait juste qu’on le laisse se rendormir.
Une autre claque assénée sur son visage avec moins de brutalité le fit à nouveau se redresser. Cette fois, Jarrus se tenait devant lui. Son front se creusait d’une ride d’inquiétude.
-Hera, quelle est la température au sol sur Bahryn ?
-Autour de moins trente degrés.
-Il faut le monter là haut. Sabine, va récupérer des couvertures dans toutes les cabines.
-Non pas que je veuille jouer aux paranoïaques quand Ezra le fait si bien, mais il n’y a pas que les schématiques du Ghost qu’il pourrait récupérer à bord.
Kallus ouvrit la bouche et la referma, incapable de formuler une réponse. Quelque chose n’allait pas chez lui. Son cerveau tournait au ralenti.
-Il connaît déjà tous de nous, ou presque, répondit Garazeb à sa place, même mon nom complet que je n’utilise jamais. Je ne vois pas ce qu’il pourrait apprendre de plus.
-Je ne sais pas si Jarrus et Syndulla couchent ensemble, mais je suppose que je pourrais le déduire à l’organisation des cabines, intervint Kallus pour se montrer utile.
Quelqu’un manqua de s’étrangler dans la pièce, mais Kallus n’aurait pas su dire à la direction du bruit si c’était Karazeb, Bridger ou Wren. La personne qui murmura « bonne chance avec ça », par contre, était forcément Wren. Le manque de réaction de Jarrus et Syndula, par contre, était révélateur. Kallus pouvait s’auto-congratuler. De toute évidence, cette information suffirait à le rétablir aux yeux de l’Empire après la débâcle de sa capture. Parce qu’il avait été capturé, n’est-ce pas ? Les détails étaient flous dans son esprit, mais cela ressemblait à une capture.
-Assez discuté, à ce stade d’hypothermie, chaque minute compte. Je ne suis même pas sûr qu’il se rendre tout à fait compte de ce qui se passe.
-Si c’est le cas, il donne bien le change.
-Sabine, je crois que Kanan t’a demandé quelque chose, intervint à nouveau Syndulla. Agent Kallus, vous pensez être capable de vous lever ?
Il fallut quelques secondes à Kallus pour comprendre que c’était à lui qu’on s’adressait. Il essaya d’expliquer qu’il s’appelait Alexsandr, pas Kallus, mais sa bouche était pâteuse. Quand il comprit enfin qu’on lui demandait de se lever, il essaya d’obtempérer, mais ses membres semblaient faits en coton.
-Dis, Zeb, tu lui as tapé très fort sur la tête pendant votre petite virée, ou il est tout simplement cassé ?
-Je ne crois pas avoir tapé si fort, mais nous nous sommes bel et bien écrasés dans une capsule de sauvetage. Il s’est cassé la jambe, et je l’ai lancé hors d’une crevasse, mais il avait l’air d’aller bien. Il grelottait et il buttait parfois sur ses mots, mais il allait bien sinon, jusqu’à il y a cinq minutes.
-Tu as peut être sous-estimé notre résistance physique. L’hypothermie peut s’accélérer très vite, chez les Humains, et vous êtes restés coincés presque huit heures sur cette lune.
-La première chose à faire c’est de lui enlever ses vêtements mouillés, non ? Vous autres Humains, vous êtes tellement sensible au froid.
-Je n’arrive même pas à lui ôter ses gants, c’est inquiétant. Et j’ai bien peur que son armure lui ait donné des engelures.
-Quoi, à travers le tissu ?
-Vu la température extérieure en bas, c’est possible. Montons-le pour y voir plus clair. Ezra, tu peux sortir la trousse de premiers soins ? Et sans maugréer ?
Le bruit qui sortit de la bouche du garçon ressemblait quand même beaucoup à des récriminations, mais Kallus n’arrivait plus à se concentrer sur ce qui se racontait autour de lui. Ce n’était plus qu’un brouhaha inaudible.
On dut l’aider à se lever, parce qu’il ressentit soudain un pic de douleur dans sa jambe. Comment les autres réussirent à lui faire grimper l’échelle, il aurait été incapable de le dire, mais à un moment il regarda autour de lui et il était assis sur la banquette de la salle de repos du Ghost. Quelqu’un lui avait ôté le haut de son uniforme. Trois couvertures avaient prit sa place, et à présent Syndulla s’attaquait à ses gants avec des ciseaux.
Kallus se raidit immédiatement. La dernière demi-heure lui revint plus nettement en tête, l’instant de peur qui l’avait poussé à demander de l’aide à Garazeb, parce qu’il avait appelle à l’aide, même s’il avait finalement réussit à garder les mots prisonniers de sa bouche, la montée à bord du Ghost, son inexcusable faiblesse devant ses vieux ennemis, tout.
Ses yeux tombèrent sur le haut de son uniforme, par terre. Sa bouche s’entrouvrit sur un « o » silencieux quand il réalisa qu’il n’en restait plus que des lambeaux. Impossible d’espérer le remettre un jour, tout comme sa chemise. Kallus reconnut immédiatement à quoi il avait affaire : une tentative basique de déstabilisation de prisonnier. Malgré les quatre couvertures sur ses épaules, le fait que son torse et son ventre soit en partie visibles par ses vieux ennemis le mettait aussitôt en position de faiblesse. Il avait beau reconnaître la méthode, et l’avoir utilisée plusieurs fois sur des prisonniers récalcitrants, il devait admettre que cela marchait sur lui aussi. La honte le fit aussitôt rougir.
-Ah ! Tu reprends des couleurs ! s’exclama Garazeb en lui envoyant ce qui devait passer chez le Lasat pour un coup de coude amical dans les côtes.
Kallus ne prit même pas la peine de répondre. Il avait peut être succombé à un instant de faiblesse, mais il pouvait encore se racheter à ses propres yeux et à ceux de l’Empire, si, et seulement si il faisait les choses comme il fallait. Maintenant qu’il était en état de réfléchir, quelques secondes lui suffirent pour bâtir l’ébauche d’un plan. Feindre d’accepter un état de fait insupportable et d’avoir perdu toute combativité, puis, dès la première occasion, neutraliser l’équipage et alerter l’Empire, ou au moins s’évader. Peut être que sa lâcheté temporaire pouvait encore être transformée en l’élément clé d’une victoire écrasante de l’Empire contre un des plus dangereux groupe de rebelles en activité de la bordure extérieure. Peut être….
-Agent Kallus, est-ce que vous pouvez me dire si vous sentez les doigts que je touche ?
La question de Syndulla arracha Kallus à ses réflexions. Il reporta toute son attention sur la Twi’lek qui frôlait son pouce avec son doigt, et opina de la tête.
-Dix sur dix, agent Kallus, lui sourit la Twi’lek d’une manière quand même un peu forcée. On dirait que vous allez garder l’usage de vos doigts, mais gardez-les bien sous la couverture, je les trouve encore bien bleus.
-Fantastique, ça veut dire qu’il pourra encore nous tirer dessus à la première occasion ?, grogna Bridger depuis le couloir qui menait au cockpit.
Le gamin, heureusement, semblait avoir été obligé de rester en-dehors de la pièce, tout comme Wren. Au moins, l’humiliation de Kallus n’avait pas pour témoins des enfants de moins de seize ans. C’était déjà ça. Kallus rentra ses doigts sous les couvertures et resserra celles-ci sur sa poitrine pour essayer d’endiguer la sensation de gêne. Il n’était pas plus pudique qu’un autre, pourtant, mais la méthode d’intimidation était diablement efficace.
-Bien, poursuivit Syndulla. Puisque nous sommes rassurés sur l’état de vos mains, enlevons vos bottes et voyons si les pieds ont eut la même chance.
-Je peux le faire moi-même, annonça Kallus d’une voix presque ferme.
-Je crains que vos doigts ne soient encore un peu engourdis pour ça, et ces bottes trop étroites ne facilitent pas la tâche.
-Tiens, d’ailleurs ça a toujours été ma question, fit Bridger depuis le couloir, vous les enfilez comment, en mettant de l’huile de coude à l’intérieur ?
-Ce n’est pas le moment, Ezra. Agent, il faut vraiment vous enlever ces chaussures.
-Laisse-moi faire, décréta Karazeb.
La tension dans les épaules de Kallus se relâcha légèrement. Si quelqu’un devait le manipuler comme s’il était un bébé lothcat incapable de faire sa toilette tout seul, il préférait que ce soit Garazeb. C’était idiot, mais le Lasat l’ayant déjà vu dans cet état de faiblesse sur cette maudite lune, la chose lui semblait plus acceptable, ou en tout cas moins pire.
Garazeb, au moins, lui ôta ses bottes en un tour de main. Kallus poussa un petit soupire de soulagement. Non, il n’était pas obligé d’utiliser du lubrifiant pour les enfiler, contrairement à ce que Bridger semblait penser, mais les ôter le soir demandait quand même des abysses de force et de détermination.
-Les orteils sont bleus, mais semblent aussi intacts, annonça Jarrus après les avoir effleurés de la pointe d’une fourchette. Je vais vous chercher des chaussettes sèches, mais d’abord, je crains qu’il faille en passer par là… Agent Kallus, il va falloir ôter votre pantalon.
Deux ricanements humains leur parvinrent depuis le couloir, tout comme un atroce son métallique qui ressemblait à un rire de droïde. L’esprit de Kallus eut un blanc. Juste au moment où il commençait à être un minimum confortable avec sa situation présente, il fallait qu’elle se dégrade encore. Au moins, il pourrait témoigner auprès de sa hiérarchie de l’efficacité de cette technique d’interrogatoire, mais c’était une faible consolation.
Ça suffit tous les trois, s’énerva Hera. Allez, tous dans le cockpit ! Vous allez m’aider à calculer notre prochain saut puisque vous tenez tant que ça à vous amuser.
Trois grognements contrariés lui répondirent.
Kallus resta seul avec Jarrus et Garazeb, ce qui rendait la situation moins pire, mais pas de beaucoup. Il se demanda si Syndulla avait fait exprès de s’éclipser pour lui laisser le peu d’intimité qu’il pouvait encore conserver ou pour baisser sa garde et le rendre plus docile quand ils commenceraient l’interrogatoire. Si c’était le cas, il leur monterait rapidement à quel point ils se trompaient. Kallus était entraîné à résister à toute sorte de mesures d’interrogatoire, et maintenant qu’il était averti et que son cerveau dégelait, il était paré à toutes les éventualités.
Ils n’obtiendraient rien de lui.
Rien.
Kallus puisa dans cette certitude la force dont il avait besoin pour survivre à ce qui allait suivre. Il garda les yeux fixés sur le mur en face pendant que Karazeb lui enlevait son attelle, que Jarrus coupait son pantalon aux ciseaux, sous prétexte que ce serait moins douloureux pour lui, mais surtout pour l’empêcher de fuir facilement. D’autres couvertures furent aussitôt placées sur lui, puis Jarrus sortit en le laissant sous la seule garde de Karazeb.
Le premier instinct de Kallus fut de relâcher à nouveau sa garde, mais il se reprit aussitôt et resta le regard fixé droit devant lui. Karazeb s’était conduit honorablement sur la lune de Géonosis, Barhyn s’il avait bien entendu, mais c’était dans des circonstances spéciales, où ils étaient obligés de compter l’un sur l’autre pour s’en sortir. Les circonstances avaient changées. Ils étaient des deux côtés de la barrière à présent, impérial et rebelle, prisonnier et geôlier. Kallus ne pouvait compter que sur lui même. Il n’avait aucun allié à bord, humain, droïde ou Lasat.
-Tu n’es pas un prisonnier, tu sais, fit ce dernier.
Kallus leva un sourcil sarcastique.
-Vraiment ? Que suis-je alors, un invité d’honneur ? Un pauvre naufragé des étoiles que vous allez gentiment déposer sur la première planète un peu fréquentée pour lui permettre de contacter les siens ? Je reste béat devant votre bonté.
-Tu sais ce que je veux dire.
-Apparemment non. Sois tu es moins clair que tu ne le crois, soit mon cerveau tourne toujours au ralenti après ce petit séjour glacé.
Cette fois, c’est le Lasat qui leva les yeux au ciel, pour la plus grande satisfaction de Kallus.
-Disons que tu n’es pas un prisonnier pour l’instant. Là, tu es juste un blessé qui as besoin d’aide. Tu peux arrêter d’être tout tendu comme ça. Quand tu seras notre prisonnier, tu le sauras.
-Et cette phrase n’a rien d’inquiétant du tout, rétorqua Kallus en réprimant un frisson.
C’était le froid, juste le froid qui n’avait pas quitté ses veines. Kallus n’avait pas peur des rebelles ni de leurs interrogatoires.
-La Rébellion ne maltraite pas ses prisonniers.
L’absurdité de cette remarque le fit renifler d’un air amusé. À quoi Garazeb espérait-il aboutir au juste ? Kallus était du BSI. Il était informé de la manière dont les rebelles traitait leurs prisonniers. Il avait plus d’une fois été appelé sur les lieux pour constater une découverte macabre, celle d’un honnête soldat frappé à mort pour obtenir des réponses, en général juste avant que les rebelles ne commettent un attentat mortel. Et il y avait les autres, ces prisonniers qui disparaissaient à tout jamais ou qui réapparaissaient des mois plus tard au côté des rebelles, convertis à leur cause. Personne ne savait quelle méthode d’interrogation était utilisée pour les faire craquer à ce point, mais elle était efficace.
Et à présent, c’était Kallus qui allait en faire les frais.
-Permets-moi d’avoir mes doutes, et de les garder, répondit-il quand il réalisa que Karazeb semblait attendre une réponse.
-Formulons ça différemment : nous ne sommes pas Saw Gerrera et ses Partisans.
Malgré lui, Kallus sursauta. C’était un coup bas. Karazeb utilisait déjà ce que Kallus lui avait inconsidérément révélé contre lui. Kallus n’était même pas déçu. Si leurs circonstances étaient inversées, si l’Empire était arrivé en premier pour les sauver, Karazeb serait à cette heure-ci dans une cellule, et Kallus en train de se changer pour mener son interrogatoire. Le traitement de ses blessures attendrait. Les besoins de l’Empire étaient prioritaires sur ceux du corps.
-Ta jambe ne va pas trop mal, tout bien considéré, reprit Karazeb comme si de rien n’était. On va te mettre du bacta sur ces engelures et te refaire une attelle, un peu plus pratique celle-là. Tu as raison de dire que le Ghost manque d’une vraie infirmerie, et on n’a pas ce qu’il faut pour scanner ta jambe, encore moins pour la remettre en place si nécessaire, mais on va s’en occuper au plus vite. Donc oui, pour les prochaines heures au moins, tu n’es pas un prisonnier et personne ne va te poser de questions. Tu peux relâcher un peu cette tension dans tes épaules et te contenter de prendre l’aide qu’on te propose. Ça ne va pas te déchirer le cul, même si on pourrait le croire à voire ta tête.
Le retour du reste des Spectres, plus le vieux clone qu’ils avaient récupéré quelques temps plus tôt, épargna à Kallus le soin de trouver une réponse. Jarrus portait une pile de vêtements, avec une paire de chaussettes posées dessus. Il déposa le tout sur la table, pendant que Rex et les deux jeunes filaient vers la cambuse.
-Cela devrait faire l’affaire, même si nous ne sommes pas tout à fait de même taille, commenta-t-il. Je vous conseille d’attendre un peu pour les enfiler. Les couvertures sont plus efficaces que des vêtements pour permettre à la chaleur corporelle de se rediffuser uniformément dans le corps, mais je pense qu’il n’y a pas de problème à mettre tout de suite une paire de chaussette.
Une main de Kallus jaillit aussitôt de sous les couvertures pour s’en emparer. Il dut se trémousser d’une manière un peu ridicule pour les enfiler, mais ses doigts s’étaient suffisamment réchauffés pour qu’il puisse les enfiler sans problème, même s’il réveilla au passage la douleur dans sa jambe.
-Ezra et Sabine se sont portés volontaires pour préparer une soupe, ajouta Hera en s’asseyant en face de lui. Et rassurez-vous, Rex s’est porté volontaire pour s’assurer qu’ils ne tentent pas de l’empoisonner. Voilà qui devrait finir de vous réchauffer.
Kallus marmonna un vague merci, puis fit semblant de fermer les yeux et de s’endormir en quelques secondes, en prenant bien soin de ralentir sa respiration, mais aussi ses pensées, comme il avait un Jedi à tromper dans le lot. De toute façon, ce n’était pas difficile à feindre, dans l’état où il était. Kallus était effectivement épuisé. Les heures passées à attendre du secours coincé entre une paroi glaciale et Garazeb n’avaient pas été reposantes, entre les questions que ce maudit Lasat avait fait naître dans sa tête et le besoin de rester éveillé pour éviter l’hypothermie, chose à laquelle il n’était de toute évidence pas parvenu.
-Agent Kallus ?
La clé, quand on voulait tromper quelqu’un en prétendant dormir, c’était de ne pas oublier que personne ne s’endormait comme une pierre, ni ne restait immobile dans son sommeil. Kallus émit un bruit de bouche, à mi-chemin entre la protestation et le ronflement, et se retourna à moitié dans ses couvertures.
-Pas étonnant qu’il dorme, s’amusa Garazeb. Les Humains sont déjà fragiles en temps normal, mais il a fallu que celui-là s’agite dans tous les sens pour empirer son cas ! Vous êtes sûr qu’il n’y a pas de risque qu’il perde sa jambe ?
-Les Humains sont peut être fragiles, mais pas à ce point-là, s’amusa Kanan. Par contre, il risque de perdre un peu de mobilité, ou au minimum de sentir les changements de temps très à l’avance.
Calme. Rester très calme. Ne pas penser, ne pas paniquer, ne pas penser au crédit que l’Empire pourrait lui laisser s’il croyait que Kallus était moins efficace. Toute son utilité ne tenait pas dans sa forme physique, loin de là. Même réduit à un travail de bureau, Kallus pouvait être utile à la réussite des projets de l’Empire, mais de toute façon, c’était peut être juste le Jedi qui vérifiait qu’il dormait bien. Rester calme. Penser plus tard, quand il serait à l’abri d’une cellule, loin des regards méfiants des Spectres.
-Que c’est-il passé au juste ?, demanda Jarrus au bout d’un moment.
-Oui, je ne t’aurais pas cru capable de le sauver après ce qu’il a fait sur Lasat.
Garazeb poussa un profond soupir.
-Lasat… C’est compliqué. Plus que je ne pensait. Et cet impérial… Disons qu’il m’a montré qu’il avait de l’honneur. Peut être que…
-Nous en parlerons plus tard, décréta le Jedi d’une voix ferme.
De toute évidence, Kallus n’avait pas réussi à le tromper. Tant pis. Il devrait essayer autre chose pour tenter d’en apprendre plus sur leurs plans. Il écouta les Spectres s’éloigner de l’autre côté de la cabine, mais le peu qu’il entendait de leur conversation n’avait plus rien à voir ni avec lui, ni avec leurs plans. Kallus entrouvrit les yeux, juste assez pour voir sans être repéré. Leur attitude était plus détendue, mais Syndulla et Jarrus étaient armés, et leur main ne traînait jamais très loin de leur arme, sans compter qu’ils lui lançaient régulièrement des regards méfiants.
Même en se sachant repéré, Kallus n’arrêta pas de prétendre dormir. Même si tout le monde savait que ce n’était qu’une ruse, ça lui évitait au moins d’avoir à prétendre qu’il avalait cette idée qu’il n’était pas encore prisonnier. D’ailleurs, ça lui donnait un peu de temps pour organiser ses pensées et se préparer à l’interrogatoire à venir. Garazeb et son comportement insensé l’avaient par trop déstabilisé. Il était temps qu’il se reprenne.
Mentir serait essentiel, pendant son interrogatoire, mais s’il voulait que l’attention des Spectres se relâche, il faudrait qu’il lâche du lest sur quelques points, ce qui voulait dire qu’il devait sélectionner les secrets de l’Empire qu’il pouvait lâcher sans compromettre les opérations en cours, et sur quelles fausses pistes il pouvait les envoyer. Il devrait être prudent. S’il se contredisait, tous ses efforts n’auraient servi à rien.
À un moment, il entendit le mot ravitaillement prononcé entre les trois rebelles. Kallus fit un rapide calcul mental. Géonosis et sa lune étaient proches de la Voie Corelienne, laquelle permettait de rejoindre la Route Permeliane, et, de là, de remonter jusqu’à Mon Cala et Lothal. C’était une route rapide, mais le Ghost pouvait manquer de carburant, si le dernier ravitaillement remontait un peu. Auquel cas, ils seraient rapidement à Lothal. Cependant, ces deux routes étaient contrôlées par l’Empire. Un vaisseau, même aussi furtif que le Ghost, pouvait y être repéré, particulièrement lors d’un arrêt de ravitaillement. Les Spectres pouvaient à la place emprunter les routes hyperspatiales secondaires de la Bordure Extérieure, contourner l’espace Hutt, puis remonter par tous petits sauts vers Lothal. C’était un voyage plus long, plus dangereux, et qui nécessiterait forcément des arrêts ravitaillement. Mais allaient-ils seulement à Lothal, ou dans une des bases secrètes que l’Empire soupçonnait la Rébellion de mettre en place ?
Kallus aurait aimé savoir leur destination finale, ne fut-ce que pour avoir une estimation du temps qu’il avait pour tromper les Spectre et s’évader. S’ils prenaient la route rapide, il n’avait pas beaucoup de temps pour s’organiser. Chaque seconde comptait, ou presque, mais, malheureusement, le discours de Garazeb sur Barhyn ne cessait de lui revenir en mémoire, perturbant sa concentration. Y avait-il du vrai dans ce qu’il racontait ? L’Empire pouvait-il avoir anéanti la population de Géonosis, mais pourquoi ? Kallus compta mentalement le nombre d’opérations de pacification auxquelles il avait participé. C’était, de toutes les tâches d’un agent du BSI, celle qu’il aimait le moins. Non, pour être honnête, cela lui répugnait, depuis Lasat et peut être même avant. Il aurait voulu qu’il soit possible de convaincre les peuples de la galaxie de la nécessité de rentrer dans le rang pour réaliser l’idéal de paix et d’ordre de l’Empire, mais hélas, ce n’était pas toujours possible. Il fallait être intraitable face à la rébellion pour éviter qu’elle ne se propage, même si parfois les gens avaient de légitimes raisons d’être en colère. Il était malheureux qu’ils ne comprennent pas qu’une fois en paix, l’Empire serait plus enclin à écouter leurs doléances. Tant que les sujets de l’Empire ne l’auraient pas compris, il faudrait faire des exemples.
N’est-ce pas ?
Maudit Garazeb avec les questions qu’il avait fourré dans son crâne ! Kallus ne s’était pas demandé pourquoi il était si important d’emmener autant d’hommes sur Lasat avant d’être obligé de tirer sur des civils. Il n’avait pas été informé de ce qui se passait sur Géonosis. Il avait entendu des rumeurs sur Ghorman auquel il n’avait pas prêté attention, les mettant sur le compte de la propagande rebelle. Y avait-il d’autres affaires auxquelles il n’avait pas prêté attention ? Quelles raisons aurait l’Empire de faire taire une population tout entière, au lieu de la forcer à rentrer dans le rang et à servir la gloire de l’Empire ?
-C’est prêt !
À nouveau, la voix d’un des Spectres l’arracha à ses pensées. De la cambuse, dont la porte était à nouveau ouverte, surgissait une odeur d’épices qui fit monter l’eau à la bouche de Kallus. Depuis combien d’heures n’avait-il pas mangé ?
Une main se posa sur son épaule.
-Il est temps de vous rhabiller à présent, dit Jarrus.
-Je peux m’en charger seul.
-Pour le haut, sans doute, mais avec cette attelle, un peu d’aide sera nécessaire pour le pantalon. Hera ?
-Compris, je vais aider à mettre la table.
La porte se referma derrière elle, emportant ces odeurs alléchantes qui ne devaient pas amadouer Kallus. Celui-ci se voyait cependant mal refuser ce repas. Rien ne disait qu’ils ne l’affameraient pas après pour faire tomber ses défenses, et, quand on était prisonnier et qu’on projetait de s’évader, un bon repas ne se refusait pas. Restait l’épreuve de l’habillement. Bon an, mal an, il s’habilla avec l’aide des deux rebelles, puis clopina jusqu’à la cambuse.
Depuis des années, Kallus ne portait plus que l’uniforme du BSI, même pendant ses rares moments de repos. Cela lui avait parfois attiré quelques ricanements amusés de la part de collègues, mais ceux-ci ne réalisaient pas qu’un serviteur de l’Empire n’était jamais au repos, pas tant que la rébellion et la dissidence n’étaient pas anéantis. Si le devoir rappelait Kallus de toute urgence, il tenait à être prêt et à donner l’exemple. Par conséquent, il avait un peu oublié ce que c’était que d’être habillé en civil. Il se sentait vaguement ridicule. Lui et Jarrus faisaient approximativement la même taille, mais le Jedi était bâti comme un coton-tige, et Kanan faisait bien dix kilos de plus que lui, tandis que Rex n’avait pas de vêtement de rechange à bord. Kallus était sans cesse obligé de baisser le haut qui semblait déterminé à remonter au-dessus de son nombril. Jarrus lui avait bien prêté une veste à passer par dessus, mais elle était trop étroite pour que Kallus la ferme. Autant dire que le ricanement de Bridger quand Kallus entra dans la cambuse était justifié, mais le ridicule n’était pas ce qui gênait le plus Kallus. Non, habillé dans ces vêtements de rebelle, en chaussettes et s’installant à une table de rebelles qui se bousculaient et parlaient les uns sur les autres au lieu d’expédier leur repas le plus vite possible pour retourner à des tâches plus importantes que des besoins bassement matériels, Kallus avait l’air de…
… l’un des leurs.
C’était hautement déstabilisant, tout comme le regard de Karazeb qui semblait approuver au plus haut point sa nouvelle tenue. L’envie de renfiler son uniforme démangeait Kallus, mais ledit uniforme était resté roulé en boule dans la pièce voisine et n’était de toute façon plus que de la charpie, même pas bonne à faire des bandages. Si l’intention de ces rebelles était de le mettre sur la défensive pour l’interroger plus à leur aise, il devait reconnaître que c’était réussi. Un uniforme de prisonnier l’aurait moins déstabilisé. Un tel uniforme aurait pu être un rempart contre ses geôliers, en lui rappelant qu’il y avait lui, et qu’il y avait lieu. Cette abolition des distances était redoutable. Kallus devrait s’en rappeler le jour où il serait à nouveau chargé de faire craquer un prisonnier, mais en attendant, il n’aimait pas être de l’autre côté de la barrière.
Pour autant, il refusait de montrer son trouble et de leur donner plus d’armes contre lui. Kallus s’assit donc à table comme si tout était normal et accepta le bol de soupe que Wren lui tendit avec méfiance, comme si elle s’attendait à ce qu’il l’utilise comme une arme. Ridicule. À part l’effet de surprise et le recul momentané de celui qu’il aspergerait du liquide bouillant, Kallus n’aboutirait à rien. S’il voulait s’armer, c’était plutôt d’une fourchette qu’il devait s’équiper. Malheureusement, les Spectres étaient assez intelligents pour ne pas laisser d’objets contondants, tranchants ou perçants à sa portée.
De toute façon, on ne se battait et réfléchissait bien que l’estomac plein. Kallus refusa de manifester son malaise même par un clignement d’yeux et se contenta de manger sa soupe en silence. Les autres l’imitèrent. La table était trop petite pour accueillir autant de monde en même temps. Le clone resta debout, accoudé aux blocs tiroirs pour en barrer l’accès à Kallus. Garazeb s’installa sur une caisse qu’il déplaça à l’entrée. L’unique passage vers la cabine ou la navette était barré. Renonçant à tout projet de fuite pour le moment, Kallus mangea donc serré contre le mur par le Jedi qui semblait prêt à dégainer pour peu que Kallus éternue dans sa direction, avec les deux jeunes et Syndula assis en face. Eux aussi lui lançaient des airs plus méfiants que curieux, même s’il lui semblait aussi voir une lueur calculatrice dans le regard de la pilote.
Pas pour la première fois, il se demanda qui, d’elle ou du Jedi, menait véritablement leur opération. Les inquisiteurs étaient persuadés que c’était Jarrus, parce qu’ils étaient incapable d’imaginer un monde où ce n’étaient pas les manipulateurs de la Force qui dominaient le monde. Tarkin pensait aussi que c’était Jarrus, parce qu’il était incapable d’imaginer une femme prenant ce rôle, et encore moins des hommes le lui laissant. Le BSI était partagé sur le sujet, mais Kallus aurait mis son argent sur Syndulla, s’il était du genre à parier.
Comme pour lui donner raison, c’est la Twilek qui reprit la parole la première.
-Il nous faut discuter de la suite.
Kallus leva un sourcil moqueur.
-Qui a-t-il à discuter ? Je suis votre prisonnier, j’obéis.
Son « pour l’instant » silencieux sembla flotter dans la pièce. Bridger lui envoya un regard noir que n’aurait pas renié Darth Vader, mais Syndulla se contenta de soupirer, l’air de ne pas savoir ce qu’elle allait, ou devait dire. Kallus eut pitié d’elle.
-Inutile de vous fatiguer, capitaine. Nous savons tous ici de quoi la suite est faite pour moi, alors ne comptez pas sur moi pour vous remercier de m’avoir sauvé de l’hypothermie. Ne nous perdons pas en ronds de jambe. Mettre la main sur un agent du BSI avec autant d’informations que moi est un miracle inespéré pour votre petite rébellion. Ce que je sais pourrait faire basculer les choses à votre avantage dans le secteur de Lothal, surtout compte tenu du fait que l’Empire ne sait pas encore que je suis votre prisonnier. Bien sûr, si il découvre sur Barhyn la capsule de sauvetage abandonnée et aucun cadavre à proximité, il pourra déduire ma capture et votre avantage sera perdu. Il vous faut agir vite, ce qui signifie que vous allez me conduire à un poste de la rébellion où je serais interrogé exhaustivement pour m’arracher tout ce que je sais sur les opérations de l’Empire. Évidemment, en temps qu’agent actif du BSI dans une zone en proie à la sédition, je suis formé à résister à toute forme de torture, aussi je crains que vous ne perdiez votre temps et le mien. Que nous reste-t-il donc à discuter, je me le demande.
Le silence dans la pièce se fit d’un coup. On aurait pu entendre une mouche voler. Surpris, Kallus regarda les rebelles les uns avec les autres. Bridger avait l’air à deux doigts de vomir, et il n’était pas le seul. Syndulla et Jarrus, par contre, se contentèrent d’échanger un regard impénétrable même à l’oeil exercé de Jarrus.
-La rébellion ne torture pas ses prisonniers, finit par déclarer Jarrus d’une voix calme.
-Saw Gererra le ferait, nota Garazeb avec un hochement de tête à Kallus signifiant qu’il se souvenait de leur conversation.
-Mais nous ne sommes pas Saw Gererra, répliqua Syndulla avec véhémence. Informations vitales ou pas, je peux vous garantir que vous ne serez pas torturé pour celles-ci, Agent Kallus, dussé-je être dans la pièce moi-même.
Kallus s’interdit de réagir. Ils semblaient sincères, mais il n’était pas prêt à leur faire confiance là-dessus. Mieux valait se préparer au pire, et être heureusement surpris si ses craintes se révélaient fausses. Ce qui l’intéressait plus, c’était que Syndulla venait de se trahir. Sa dernière phrase sous-entendait qu’elle avait le pouvoir d’exiger d’être présente à un interrogatoire, donc qu’elle était de plus haut rang dans la rébellion que lui et ses chefs ne l’avaient supposé jusque là. Kallus savait que les Inquisiteurs avaient tort de s’acharner à capturer Jarrus et son padawan au détriment des autres. Hera Syndula était la clé qui ferait tomber les autres.
Au lieu de le satisfaire, cette idée lui retourna l’estomac. Garazeb lui avait sauvé la vie. Pouvait-il décemment le remercier en livrant l’une des siens à la vindicte du BSI et des Inquisiteurs, qui serait trop pressés de la torturer jusqu’à lui arracher le moindre souvenir d’enfance ?
Oui, dictait le devoir. L’installation de la paix et de l’ordre dans la galaxie avait un prix. Tout bon serviteur de l’Empire était prêt à le payer, et Kallus était un bon serviteur de l’Empire.
Non, répondait la part de lui qui donnait trop d’importance à son honneur personnel, pour ne pas dire son orgueil. Hélas, Kallus n’était jamais arrivé à totalement éteindre cette voix, et la discussion qu’il avait eu avec Garazeb sur Barhyn n’avait fait qu’aggraver les choses.
-Je vois que je ne vous convainc pas, soupira Syndulla, mais vous finirez pas comprendre que j’ai dit la vérité. Vous avez visiblement bien réfléchi à la situation, mais il me semble que vous n’avez pas pensé à tous les tenants et aboutissants de celle-ci. L’Empire vous a déjà, ou va vous déclarer mort. Même si vous parveniez à vous échapper, et je suis sûr que vous y pensez, vous serez immédiatement soupçonné d’être passé de l’autre côté et de revenir uniquement pour nous servir d’informateur. Votre seule issue, à présent, est de travailler avec nous.
Syndulla se trompait. Kallus pouvait être réintégré à son poste, voire obtenir une promotion, si les informations qu’il ramenait étaient suffisamment importantes, et s’il portait sur lui les marques de ce que les rebelles lui avaient fait subir, mais il garda cette pensée pour lui. Les rebelles devaient sous-estimer le danger qu’il représentait.
-Je vois, soupira à nouveau Syndulla. Alors tout ce dont il nous reste à discuter, en effet, ce sont vos quartiers jusqu’à notre arrivée à la base. Zeb, tu te sens de le garder sous surveillance dans ta cabine, ou tu préfères qu’un autre s’en charge ?
-Il a droit à une cabine ?, s’offusqua Bridger.
-Que veut-tu faire d’autre ?, demanda Jarrus. Ce n’est pas comme si le Ghost était doté d’une cellule pour les prisonniers.
-Tout ce que je dis, c’est que moi vous m’avez enfermé dans le module de stockage cinq minutes après mon arrivée à bord.
Kallus leva un sourcil amusé. Apparemment, les Spectres était capables d’un peu de bon sens une fois de temps en temps. Il demanderait qu’on lui raconte l’histoire en détail, s’il ne pensait pas qu’on la lui refuserait.
-Module de stockage dont tu t’es échappé en moins de cinq minutes, si je me souviens bien, sourit Jarrus. L’agent Kallus est peut être trop gros pour passer par les grilles d’aération, mais ce module est surtout trop étroit pour lui, et il va avoir besoin d’étendre sa jambe. La seule solution est de le mettre dans une des cabines. Sabine ayant déjà prêté la sienne à Rex, tu dormiras avec moi, à moins que Zeb ne préfère que je me charge de surveiller l’agent ?
-C’est bon pour moi, répondit le Lasat.
-Au moins ça m’épargnera tes ronflements, ricana Bridger. Hé, ça ne compte pas comme de la torture ses ronflements ? Parce que si oui, j’exige des dommages et intérêts !
-Très drôle, fit Garazeb. Je vais vider ma cabine de tout ce qui peut poser problème.
-Je t’accompagne, déclara Rex. Deux regards valent parfois mieux qu’un.
-Attendez-moi !, protesta Bridger. Hors de question qu’il me vole mes affaires, et je veux garder mon oreiller.
Resté seul avec les quatre autres Spectres, auquel s’ajouta le droïde pour plus de sécurité, Kallus finit de vider son bol en silence. Personne ne tenta de relancer la conversation. Tant mieux, car Kallus avait de plus en plus de mal à rester attentif à ce qui l’entourait. Maintenant que son sort était réglé et qu’il était réchauffé à l’intérieur comme à l’extérieur, Kallus n’aspirait plus qu’à une chose : dormir et finir de récupérer, tant pis pour lesdits ronflements. Vu qu’il n’en avait pas entendu sur Barhyn, soit Bridger exagérait, soit il était de toute façon trop épuisé pour que ça l’empêche de dormir.
Il n’y eut pas longtemps à attendre avant que Garazeb ne revienne pour annoncer que sa cellule était prête. Kallus se leva en grimaçant et le suivit jusqu’aux cabines. Syndula et Jarrus les suivirent par précaution.
Kallus examina ses nouveaux quartiers avec curiosité quand il mit le pied à l’intérieur. L’odeur de Lasat était… prenante, pour dire les choses poliment, mais il s’y habituerait. À l’Académie, un de ses camarades de chambre utilisait un cirage pour ses bottes qui vous prenait à la gorge et qui sentait bien pire que ça. Sur les murs, on devinait un espace laissé par des affiches que le jeune Bridger avait du mettre en sécurité avec ses couvertures. Une table, deux tabourets rivés au sol et deux lits superposés étaient les seuls occupants des lieux. La couchette du bas avait été libérée pour lui. Kallus se serait attendu à ce qu’on lui attribue celle du haut, pour l’empêcher de bouger sans aide, mais ce n’était pas le cas. À première vue, rien ne pouvait servir d’arme, à part à la limite les couvertures. S’il en faisait des bandelettes, il pouvait obtenir un garot, mais pas suffisamment solide pour étrangler un Lasat, surtout avec sa jambe folle. Les coffres de rangement le long des murs et au plafond avaient été vidés, mais Jarrus refit un tour par précaution, sans rien trouver de plus.
-Chopper ouvrira et verrouillera la cabine chaque fois que l’agent y serra, expliqua Syndulla. Entre lui et toi, Zeb, ce devrait être une sécurité suffisante jusqu’à notre destination.
-À ce propos… On peut avoir deux mots ? Avant que je m’enferme avec lui ?
Syndulla grimaça.
-Je n’aime pas l’idée de le laisser seul. Chopper ?
Garazeb se plaça entre Kallus et le droïde qui émettait un rire mécanique.
-Ce fou furieux l’électrocuterait pour le plaisir, et on essaie justement de le convaincre que nous ne sommes pas comme l’Empire. Deux mots ? Ça ne durera pas.
En signe de bonne volonté, Kallus s’assit sur l’un des deux tabourets. Après un échange silencieux avec son compagnon, la Twi’lek céda, et la porte se referma, laissant Kallus enfermé dans quelques mètres carrés.
Quand la porte fut refermée sur lui, il s’autorisa un sourire narquois. Comme toujours, les Spectres étaient trop confiants en eux, et le sous-estimaient. Un jour, ce serait leur perte. Kallus étudiait les Spectres depuis plus d’un an. Il avait réfléchi à dix manières différentes de les stopper. Elles avaient peut être toutes échouées, mais il en avait quand même retiré à chaque fois de nouvelles idées. L’une d’entre elle était d’un jour pouvoir planter un émetteur à bord du Ghost pour pouvoir suivre le vaisseau à la trace et écouter les conversations de ses occupants après récupération. Il n’était jamais parvenu à mettre ce plan là à exécution, mais il avait pour se faire tout appris sur les caractéristiques techniques du vaisseau, et en avait même visité un sous prétexte de l’acheter à un vieux contrebandier. Trop heureux de le revendre et de mettre sa dangereuse carrière derrière lui, l’homme lui avait tout révélé des points forts de son vaisseau, même insoupçonnés, comme la possibilité d’écouter les conversations dans le couloir en déplaçant légèrement une plaque sa tête contre un tuyau bien précis. Si le Ghost était organisé de la même manière…
Kallus se leva et se posta de la manière indiquée par le contrebandier, qui l’utilisait pour s’assurer que son équipage ne parlait pas de le trahir. Heureusement pour lui, la plaque était placée sur un rail et pas rivée à la paroi par des vis, et il entendit aussitôt la voix grave de Jarrus, étouffée, mais clairement audible.
-Tu y crois vraiment ?, demandait le Jedi d’un ton dubitatif.
-Je sais que c’est fou, et que ça peut nous revenir en plein dans la figure, mais… oui. Oui, je crois que Kallus peut être convaincu de changer de camp.
-Quand on connaît le personnage comme nous en avons le malheur, cela paraît difficile à croire. Jusqu’ici, on ne peut pas dire qu’il ait donné des signes de remise en cause du credo impérial. Qu’est-ce qui te donne cette impression ?
-Lasat. Il a menti en disant avoir donné l’ordre de tuer mon peuple et d’utiliser ces maudites armes. C’est quelqu’un d’autre qui a donné les ordres, et lui a été obligé de les exécuter. Cela n’excuse pas ce qu’il a fait, mais il regrette Lasat, et il commence à se poser de question.
-Seulement maintenant, des années après ?
-C’est difficile de se poser ces questions, intervint Rex. Vous ne pouvez pas vous imaginer le niveau d’endoctrinement qu’il y a dans l’Empire. Vous en avez une connaissance théorique, vous en voyez les résultats, mais vous ne pouvez pas imaginer. Sabine peut le comprendre, pour avoir été à l’Académie, et moi aussi, puisque l’endoctrinement de la Grande Armée de la République a servi de base à celui des stormtroopers et de toute la bureaucratie impériale. Se poser des questions, c’est déjà trahir son entraînement, ses mentors et tous ses frères d’arme. Sortir d’un tel mode de pensée est compliqué. Certains de mes frères n’y sont jamais parvenus.
-Un ancien agent du BSI serait un atout formidable pour la rébellion, reprit Syndulla en réfléchissant à voix haute. Nous avons besoin d’hommes et de femmes issus de l’Empire et habitué à sa manière de penser.
-Nous avons déjà des déserteurs, rétorqua Jarrus, plus nombreux chaque jour.
-Oui, mais la plupart sont issus du rang, et désertent après avoir assisté aux première loges aux crimes de l’Empire, ou des diplomates peu au fait des choses militaires. Zeb, tu dis que Kallus a commencé à s’interroger sur les crimes de l’Empire ?
-Sur Géonosis, oui. Et il a vu Lasat de ses yeux. Il sait jusqu’où l’Empire est prêt à aller, et comme les autres il s’est forcé à ignorer la vérité autour de lui, mais il peut ouvrir les yeux. L’Empire a exterminé toute vie sur Géonosis. Si on peut le lui prouver, peut être que cela suffira à lui faire comprendre à quel point l’Empire se fiche de l’ordre et de la paix. Qu’il ne vise que le contrôle et la destruction de tout ce qui n’est pas sa manière de penser.
-Si c’est vraiment un convaincu, est-ce que ce sera suffisant ? Impossible de retourner sur Géonosis pour l’instant. Après notre passage, l’Empire est prévenu. Il faudra attendre que son attention soit relâchée, et cela peut prendre des mois.
-Ce n’est pas comme si on manquait de charniers impériaux à lui montrer. Nous sommes dans le bon camp. Montrons-lui. Quelque chose me dit que c’est tout ce qu’il lui faut pour le faire basculer.
-La vérité peut être une arme terrible, intervint Jarrus. Mais est-ce une arme que nous sommes prêts à utiliser, dans ce cas précis ? Nous ne pouvons risquer une tentative de fuite.
-Qu’avons nous à perdre ? Il ne parlera pas à l’interrogatoire, et ce n’est pas derrière les murs d’une cellule qu’on le convaincra de nous rejoindre. Il y a un homme honorable qui se cache derrière sa sale tête d’agent impérial. Le tout, c’est de faire appel à cet homme là, et pas à l’agent Kallus, serviteur de l’Empire.
Le silence se fit, puis Hera soupira.
-Le trajet va nous prendre un certain temps. Je suppose que ça nous laisse le temps de réfléchir, et d’en discuter avec Sato et Fulcrum.
Sato. Fulcrum. Deux noms que Kallus s’empressa d’enregistrer, avant de tout remettre en place, d’ôter une partie de ses vêtements trop serrés et de s’allonger sur la couchette. Il n’eut pas longtemps à attendre avant que Garazeb revienne. Il se redressa aussitôt sur un coude.
-Alors, qu’avez-vous décidé sur mon sort ?
Garazeb se frotta nerveusement le derrière de la tête.
-Rien… Pour l’instant. Tu devrais dormir. Il y aura bien le temps de parler demain.
Kallus hocha la tête et se recoucha. Il n’était pas sûr de dormir beaucoup, avec toutes les questions qu’il se posait, mais il n’y avait pas de mal à essayer. À peine avait-il fermé les yeux que quelque chose tomba à côté de lui. Rouvrant les yeux, il découvrit le morceau de météorite qui l’avait gardé en vie.
-Au cas où tu ai encore froid, expliqua le Lasat en montant dans sa couchette.
-Attends ! Et toi ? Tu n’as pas besoin de te réchauffer ?
-Un Lasat est plus résistant qu’un Humain. Une bonne nuit de sommeil et il n’y paraîtra plus. Dors.
Kallus ne protesta pas. Il se roula dans la couverture qu’on avait placé pour lui et ferma les yeux. Presque aussitôt, les ronflements de Karazeb se mirent à résonner dans l’étroite cabine. Ils étaient presque aussi abominables que son odeur, mais ce n’était pas ça qui empêcherait Kallus de dormir, mais bien la conversation qu’il venait d’écouter. Ces rebelles étaient convaincus de ce qu’ils disaient, et de l’existence d’autres horreurs comme celle commise sur Lasat. Disaient-ils vrai, ou n’était-ce que de la propagande rebelle à laquelle ils adhéraient aveuglément ? Mais Karazeb l’avait accusé d’exactement la même chose, d’écouter sans chercher à comprendre, d’obéir sans protester. Où était le vrai, et où était le faux ? Et s’ils disaient vrai, était-il capable de faire ce que disait Karazeb, d’agir en homme honorable et de changer de camp ?
Un homme honorable…Est-ce que Kallus en était un ? Qu’est-ce que c’était seulement, d’agir en homme honorable, au-delà de ce que lui avait inculqué l’Empire ?
Malgré cette tempête de question qui l’assaillaient, Kallus s’endormit en quelques minutes, la météorite à ses côtés diffusant une douce chaleur alentour.
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Drachen (Participant.e 12)
Fandom : Star Wars Rebels
Persos/Couple : Kallus, le Ghost crew
Rating : K
Disclaimer : Star Wars Rebels appartient à Dave Filonni et ses autres créateurs
PromptNotes : J’adore l’agent Kallus et son chemin vers le bon côté de la Force, merci de m’avoir donné une occasion d’écrire sur lui. Je n’exclue pas de prolonger un jour ce prompt, parce qu’il y a trop à dire sur ce personnage et son revirement pour faire tout ça en un texte !
Kallus n’avait jamais pensé être un lâche. D’accord, il avait parfois tremblé avant ou même pendant une opération, mais seuls les imbéciles n’avaient pas peur de mourir, et Kallus n’était pas un imbécile non plus. Le BSI ne recrutait que les meilleurs, des hommes et des femmes capables de supporter la pression terrible de leur dur métier. Kallus était conscient qu’il pouvait se faire tuer à n’importe quel moment, surtout avec les actions des rebelles qui devenaient de plus en plus problématiques sur la bordure extérieur, et jusqu’au cœur de l’espace impérial. Kallus pouvait vivre avec ce risque. Mieux, c’était lui qui le maintenait en vie. D’ailleurs, s’il mourrait tué dans une embuscade de rebelles ou en pourchassant un groupe séditieux comme les Spectres, au moins il pourrait fièrement dire qu’il était mort au service de l’Empire.
Mais quand il regarda Garazeb Orelios lui tourner le dos pour rejoindre ses amis rebelles, il eut un instant d’hésitation. Mourir au service de l’Empire, c’était une chose. Mourir geler sur une lune déserte, c’en était une autre. Jusqu’ici, il s’était accroché à l’idée que l’Empire arriverait le premier sur cette lune, arrêterait Garazeb et lui adresserait ses félicitations pour avoir tenu le dangereux rebelle en respect, mais à présent que le Fantôme était là et pas l’Empire, une pensée insidieuse faisait son chemin dans son esprit. L’Empire ne gaspillait pas la vie d’hommes et de femmes qui pouvaient lui être utile, mais il ne gaspillait pas non plus de ressources inutiles pour eux. Kallus approuvait ce raisonnement de tout son cœur. Donnez trop à un homme et il demandera toujours davantage au lieu de tout donner en retour. Cependant… Bien des fois, Kallus avait vu des hommes et des femmes se considérant comme importants se faire abandonner ou utiliser et jeter parce qu’ils étaient des outils facilement remplaçables alors qu’ils avaient cru être des rouages indispensables à l’Empire.
Alexsandr Kallus en était-il un ?
Oui, voulait-il croire. Sans lui pour épauler la gouverneure Pryce, le secteur de Lothal aurait pu tomber plus profondément dans les mains avides de la Rébellion. Cependant, il devait avouer quelques échecs retentissants face à l’équipage du Ghost. Jusqu’ici, ses supérieurs avaient gardé leur confiance en lui. Ils savaient qu’il pouvait encore leur être utile. Mais, comparé au prix en hommes et en carburant d’une expédition, l’utilité de Kallus pèserait-elle suffisamment lourdement ? Était-il prêt à parier sa vie là-dessus ?
Une rafale de vent s’engouffra sous l’abri dans lequel le Lasat et lui avaient passé la nuit. Le froid le tétanisa au point qu’il faillit laisser tomber la météorite qu’il tenait dans ses doigts gourds. C’est à peine s’il sentait ses pieds.
-Garazeb !
Le nom qui sortit de sa bouche presque malgré lui ressemblait plus à un coassement qu’autre chose, mais le Lasat se retourna quand même. Kallus se mordit à nouveau les lèvres. Il regrettait déjà son instant de faiblesse, mais il vit passer devant ses yeux la vision de son corps lentement recouvert de neige, disparaissant à tout jamais. Pire, ses restes pouvaient se faire disputer par des bêtes comme celles auxquelles ils avaient échappé de justesse la veille. Seule la chaleur émanant du corps du Lasat en plus de celle de la météorite lui avait permis de survivre à la nuit passée. Il ne tiendrait pas un jour de plus. Si l’Empire n’arrivait pas dans les prochaines heures… Kallus se hérissa intérieurement. Finir congelé sur une lune inhabitée, c’était trop bête. Finir dépecer par des animaux sauvages, c’était pire. Non, il ne voulait pas finir comme ça.
-Tu as quelque chose à demander, Kallus ?, demanda le Lasat d’une voix presque goguenarde.
Kallus se crispa à nouveau. Il ne voulait pas mourir de froid, ni mourir pour rien. Il voulait que sa mort ait une signification pour l’Empire, même si c’était stupide de vouloir quelque chose pareil. Cependant, l’idée de devoir sa vie à des rebelles, et en particulier à ces rebelles là était presque aussi insupportable. Même à moitié mort de froid, Kallus avait sa fierté.
La fierté en question fut immédiatement remise en question par une nouvelle rafale de vent qui le plaqua contre le mur. Surpris, Kallus laissa tomber la météorite. Il se pencha pour la ramasser et tomba, déstabilisé par son attelle.
-Kallus ?, demanda le Lasat d’une voix d’où la moquerie avait disparu.
« Je vais bien », essaya de répondre Kallus, mais ses dents claquaient trop fort pour former des mots compréhensibles. Derrière Karazeb, il pouvait entendre les voix des Spectres qui l’appelaient d’un air inquiet. Il ferma les yeux et les poings, cherchant la force de se relever, ne fut-ce que pour mourir debout.
La main qui le redressa de force le prit par surprise.
-Je n’ai pas besoin d’aide, réussit-il à proférer entre ses dents serrées.
-Ça ne ressemble pas à ça de là où je suis. Arrête de faire le con, et accepte l’aide qu’on te propose quand elle t’est librement donnée.
Kallus ouvrit la bouche pour protester à nouveau, certain d’être capable d’apparaître plus ferme cette fois, mais le Lasat le jeta sur son épaule comme s’il ne pesait rien. L’outrage lui arracha les mots de la bouche, tout comme la sensation délicieuse de chaleur qui s’échappait de sa fourrure.
-C’est si difficile que ça de dire « Est-ce que je peux monter me réchauffer à bord de votre si confortable vaisseau spatial, Zeb » ?, demanda Karazeb en accentuant outrageusement son accent impérial. « Mais non, agent Kallus, c’est un honneur pour nous d’accepter votre agréable présence ». Voilà, ça c’est réglé, alors allons-y.
Il fit un pas vers le vaisseau dont on pouvait vaguement deviner la silhouette entre deux rafales de neige.
-Attends !
Le Lasat grogna avec agacement.
-Karabast, qu’est-ce qu’il y a encore ? Je te préviens, je ne peux pas de sang froid laisser quelqu’un mourir de froid dans la neige, même quelqu’un comme toi.
Pour toute réponse, Kallus pointa une main tremblante vers la météorite tombée sur le sol et déjà à moitié recouverte de neige. Le Lasat émit un bruit qui ressemblait vaguement à un rire.
-Je ne t’aurais jamais prit pour un sentimental, Agent.
Il se pencha pour ramasser la météorite et essaya de la passer à Kallus, mais il ne sentait plus ses mains après être tombé dans la neige, aussi glissa-t-il à la place la météorite dans sa ceinture avant de reprendre sa route vers le Ghost.
Kallus ferma les yeux, honteux de sa faiblesse, mais trop fatigué pour réfléchir. Il ne voulait qu’une chose, dormir.
On ne lui en laissa pas l’opportunité. Il avait à peine fermé les yeux qu’un cri retenti à une faible distance.
-Zeb ! Tu es vivant !
-On allait partir à ta recherche, on craignait que tu ne soit pas en état de bouger, comme tu n’arrivait pas.
-Vous vous êtes inquiétés pour rien. Les Lasats ont la tête dure, contrairement à vous autres Humains.
-Bon, on est content de te voir, maintenant filons, il fait tellement froid que je crois que j’ai déjà perdu un orteil.
-Heureusement que nous autres Lasats supportons mieux le froid aussi que les garçons pleurnichards de Lothal. Mais avant de monter à bord, j’ai une… surprise.
-Qui est ton invité ?
Le ton calme, mais prudent de Jarrus fit se tendre à nouveau Kallus et le força à se concentrer sur ce qui se passait autour de lui. Les grandes gueules de Lasat, les gamins des rues de Lothal et les Mandaloriennes ayant un problème avec l’autorité, il en faisait son affaire, même dans son état. Il pouvait les prendre par surprise et... À peine cette idée fut-elle formée dans sa tête que son ridicule lui apparut clairement. Vraiment, il croyait pouvoir vaincre un seul des Spectres dans son état ? Pourquoi pas les cinq, plus leur droïde ? Si au moins ils étaient venus les récupérer avec la navette du Ghost en gardant le vaisseau en orbite, Kallus aurait pu espérer leur reprendre les commandes pour dérouter la navette vers un poste impérial, mais là...
Quelque chose le toucha au visage. Un doigt, trop petit pour être celui du jedi.
-Mais c’est l’agent Kallus ! Zeb, tu as capturé l’agent Kallus ?
-Capturé, c’est un bien grand mot, grommela le Lasat. Un enfant de trois ans aurait été capable de le capturer dans son état.
Kallus essaya de protester, mais il ne réussit qu’à claquer des dents.
-Nous verrons ça à l’intérieur, décréta Syndulla d’une voix aussi calme que celle du Jedi. Pour l’instant, la priorité est de vous réchauffer, et de quitter le système avant qu’il ne grouille d’impériaux. Zeb, tu peux monter tout seul à bord ?
-Moi, oui. C’est notre agent préféré qui a un petit problème de verticalité contrariée.
-Tu es sûr qu’on le veut à bord ?, demanda Bridger d’une voix dubitative.
-Le laisser là serait un meurtre de sang froid, rétorqua le jedi d’une voix ferme. Nous valons mieux que ça.
-Nous, oui, mais lui ?
-Plus tard les débats philosophiques, grogna Karazeb. Je rêve d’avoir les pieds secs depuis hier soir.
Au bruit de métal sous leurs pieds, ils s’étaient enfin déplacés sur la passerelle. D’un coup, un courant d’air chaud souffla sur le visage de Kallus. Le contraste avec sa peau glacée lui fit l’effet d’une morsure. Il retint à peine un cri de surprise, mais le mouvement que fit Karazeb pour le poser à terre lui en arracha un.
-Désolé, s’excusa le Lasat.
Kallus réussit à hocher la tête pour indiquer qu’il n’y avait pas de mal, mais ne trouva pas la force d’ouvrir les yeux. Pour la première fois depuis… cinq ? six heures ? combien de temps étaient-ils restés coincés sur cette damnée lune ? Peu importait. Toujours était-il qu’il avait enfin chaud et que c’était une sensation divine. La chaleur augmenta encore d’un coup. Les vibrations du plancher de métal indiquèrent que le Ghost décollait.
-Pas trop tôt, grommela Karazeb. Si je revoit jamais cette lune, ce sera toujours trop tôt.
Kallus était d’accord, mais le soulagement de laisser le froid glacial de cette lune était en partie étouffée par l’inquiétude qui grandissait en lui. Chaque mètre parcouru par le Ghost rendait son destin un peu plus inéluctable. Il devait réfléchir à un moyen de s’échapper, mais penser devenait de plus en plus difficile, et le double ronronnement des moteurs et des voix des Spectres avait un effet terrible sur lui.
Non. C’était dangereux. Il ne fallait pas qu’il...
Une brûlure sur sa joue le réveilla en sursaut et lui fit ouvrir les yeux pour voir Garazeb et Jarrus faire les gros yeux à Bridger.
-Quoi ? Il est réveillé maintenant !
-Ce n’est pas une façon de traiter...
-Quoi ? Un prisonnier ? C’est ce qu’il est, non ? Et après tout ce qu’il nous a fait…
Jarrus passa une main sur son visage et laissa échapper un bruit de frustration.
-Je comprends ce que tu ressent, Ezra. Je comprends vraiment, mais cela ne veut pas dire que tu as raison. Il y a…
-Je peux savoir ce que vous faites encore ici ? Nous sommes déjà dans l’hyperespace, je pensais vous trouver tous là haut, à réchauffer ces deux là.
Tous, y comprit Kallus, tournèrent la tête pour regarder Syndulla. La capitaine du Ghost les fixait d’un air sévère, les mains sur les hanches, ses sourcils dessinés sur sa tête formant une grimace de colère.
-Pardon, s’excusa Wren. Nous nous demandions juste...
-Où était passé le chemin vers le pont du Fantôme ? Je comprends, il disparaît souvent, persifla la Twi’lek.
-Mais on ne peut pas le monter là haut, protesta Ezra avec véhémence. Quoi, pour qu’il regarde comment fonctionne le Ghost et qu’il rapporte tout à l’Empire à la première occasion ?
Cinq têtes méfiantes, plus le droïde, se tournèrent vers Kallus. Celui-ci leva les yeux au ciel.
-Ghost, cargo léger VCX-100, conception de la Corporation Technique Corellienne, modifié par sa propriétaire Hera Syndula, quarante trois mètres cinquante de long pour trente quatre mètres de large, hauteur de quatorze mètres cinquante. Points forts : maniabilité, capacités de furtivité, capacité de fret, longue autonomie, force de la coque, existence d’une tourelle laser plus quatre canons rotatifs avants et arrière capables de s’attaquer à des chasseurs TIE, mais aussi d’une navette, le Phantom pour une plus grande flexibilité dans les missions et offrir un renfort armé en cas d’attaque. Points faibles : âge qui rend difficile les réparations, difficulté à fonctionner avec un équipage réduit, absence d’une infirmerie rendant l’équipage dépendant de l’existence de bases arrières et d’alliés en cas d’attaque puissante… Je continue ?
Intérieurement, Kallus supplia qu’ils ne lui demandent pas de continuer. Il avait du mal à se concentrer et buttait sur les mots compliqués. S’il ne connaissait pas ces détails par cœur, il aurait été incapable de finir la première phrase. De quoi discutaient-ils au juste ? Qu’ils le laissent là. Kallus voulait juste qu’on le laisse se rendormir.
Une autre claque assénée sur son visage avec moins de brutalité le fit à nouveau se redresser. Cette fois, Jarrus se tenait devant lui. Son front se creusait d’une ride d’inquiétude.
-Hera, quelle est la température au sol sur Bahryn ?
-Autour de moins trente degrés.
-Il faut le monter là haut. Sabine, va récupérer des couvertures dans toutes les cabines.
-Non pas que je veuille jouer aux paranoïaques quand Ezra le fait si bien, mais il n’y a pas que les schématiques du Ghost qu’il pourrait récupérer à bord.
Kallus ouvrit la bouche et la referma, incapable de formuler une réponse. Quelque chose n’allait pas chez lui. Son cerveau tournait au ralenti.
-Il connaît déjà tous de nous, ou presque, répondit Garazeb à sa place, même mon nom complet que je n’utilise jamais. Je ne vois pas ce qu’il pourrait apprendre de plus.
-Je ne sais pas si Jarrus et Syndulla couchent ensemble, mais je suppose que je pourrais le déduire à l’organisation des cabines, intervint Kallus pour se montrer utile.
Quelqu’un manqua de s’étrangler dans la pièce, mais Kallus n’aurait pas su dire à la direction du bruit si c’était Karazeb, Bridger ou Wren. La personne qui murmura « bonne chance avec ça », par contre, était forcément Wren. Le manque de réaction de Jarrus et Syndula, par contre, était révélateur. Kallus pouvait s’auto-congratuler. De toute évidence, cette information suffirait à le rétablir aux yeux de l’Empire après la débâcle de sa capture. Parce qu’il avait été capturé, n’est-ce pas ? Les détails étaient flous dans son esprit, mais cela ressemblait à une capture.
-Assez discuté, à ce stade d’hypothermie, chaque minute compte. Je ne suis même pas sûr qu’il se rendre tout à fait compte de ce qui se passe.
-Si c’est le cas, il donne bien le change.
-Sabine, je crois que Kanan t’a demandé quelque chose, intervint à nouveau Syndulla. Agent Kallus, vous pensez être capable de vous lever ?
Il fallut quelques secondes à Kallus pour comprendre que c’était à lui qu’on s’adressait. Il essaya d’expliquer qu’il s’appelait Alexsandr, pas Kallus, mais sa bouche était pâteuse. Quand il comprit enfin qu’on lui demandait de se lever, il essaya d’obtempérer, mais ses membres semblaient faits en coton.
-Dis, Zeb, tu lui as tapé très fort sur la tête pendant votre petite virée, ou il est tout simplement cassé ?
-Je ne crois pas avoir tapé si fort, mais nous nous sommes bel et bien écrasés dans une capsule de sauvetage. Il s’est cassé la jambe, et je l’ai lancé hors d’une crevasse, mais il avait l’air d’aller bien. Il grelottait et il buttait parfois sur ses mots, mais il allait bien sinon, jusqu’à il y a cinq minutes.
-Tu as peut être sous-estimé notre résistance physique. L’hypothermie peut s’accélérer très vite, chez les Humains, et vous êtes restés coincés presque huit heures sur cette lune.
-La première chose à faire c’est de lui enlever ses vêtements mouillés, non ? Vous autres Humains, vous êtes tellement sensible au froid.
-Je n’arrive même pas à lui ôter ses gants, c’est inquiétant. Et j’ai bien peur que son armure lui ait donné des engelures.
-Quoi, à travers le tissu ?
-Vu la température extérieure en bas, c’est possible. Montons-le pour y voir plus clair. Ezra, tu peux sortir la trousse de premiers soins ? Et sans maugréer ?
Le bruit qui sortit de la bouche du garçon ressemblait quand même beaucoup à des récriminations, mais Kallus n’arrivait plus à se concentrer sur ce qui se racontait autour de lui. Ce n’était plus qu’un brouhaha inaudible.
On dut l’aider à se lever, parce qu’il ressentit soudain un pic de douleur dans sa jambe. Comment les autres réussirent à lui faire grimper l’échelle, il aurait été incapable de le dire, mais à un moment il regarda autour de lui et il était assis sur la banquette de la salle de repos du Ghost. Quelqu’un lui avait ôté le haut de son uniforme. Trois couvertures avaient prit sa place, et à présent Syndulla s’attaquait à ses gants avec des ciseaux.
Kallus se raidit immédiatement. La dernière demi-heure lui revint plus nettement en tête, l’instant de peur qui l’avait poussé à demander de l’aide à Garazeb, parce qu’il avait appelle à l’aide, même s’il avait finalement réussit à garder les mots prisonniers de sa bouche, la montée à bord du Ghost, son inexcusable faiblesse devant ses vieux ennemis, tout.
Ses yeux tombèrent sur le haut de son uniforme, par terre. Sa bouche s’entrouvrit sur un « o » silencieux quand il réalisa qu’il n’en restait plus que des lambeaux. Impossible d’espérer le remettre un jour, tout comme sa chemise. Kallus reconnut immédiatement à quoi il avait affaire : une tentative basique de déstabilisation de prisonnier. Malgré les quatre couvertures sur ses épaules, le fait que son torse et son ventre soit en partie visibles par ses vieux ennemis le mettait aussitôt en position de faiblesse. Il avait beau reconnaître la méthode, et l’avoir utilisée plusieurs fois sur des prisonniers récalcitrants, il devait admettre que cela marchait sur lui aussi. La honte le fit aussitôt rougir.
-Ah ! Tu reprends des couleurs ! s’exclama Garazeb en lui envoyant ce qui devait passer chez le Lasat pour un coup de coude amical dans les côtes.
Kallus ne prit même pas la peine de répondre. Il avait peut être succombé à un instant de faiblesse, mais il pouvait encore se racheter à ses propres yeux et à ceux de l’Empire, si, et seulement si il faisait les choses comme il fallait. Maintenant qu’il était en état de réfléchir, quelques secondes lui suffirent pour bâtir l’ébauche d’un plan. Feindre d’accepter un état de fait insupportable et d’avoir perdu toute combativité, puis, dès la première occasion, neutraliser l’équipage et alerter l’Empire, ou au moins s’évader. Peut être que sa lâcheté temporaire pouvait encore être transformée en l’élément clé d’une victoire écrasante de l’Empire contre un des plus dangereux groupe de rebelles en activité de la bordure extérieure. Peut être….
-Agent Kallus, est-ce que vous pouvez me dire si vous sentez les doigts que je touche ?
La question de Syndulla arracha Kallus à ses réflexions. Il reporta toute son attention sur la Twi’lek qui frôlait son pouce avec son doigt, et opina de la tête.
-Dix sur dix, agent Kallus, lui sourit la Twi’lek d’une manière quand même un peu forcée. On dirait que vous allez garder l’usage de vos doigts, mais gardez-les bien sous la couverture, je les trouve encore bien bleus.
-Fantastique, ça veut dire qu’il pourra encore nous tirer dessus à la première occasion ?, grogna Bridger depuis le couloir qui menait au cockpit.
Le gamin, heureusement, semblait avoir été obligé de rester en-dehors de la pièce, tout comme Wren. Au moins, l’humiliation de Kallus n’avait pas pour témoins des enfants de moins de seize ans. C’était déjà ça. Kallus rentra ses doigts sous les couvertures et resserra celles-ci sur sa poitrine pour essayer d’endiguer la sensation de gêne. Il n’était pas plus pudique qu’un autre, pourtant, mais la méthode d’intimidation était diablement efficace.
-Bien, poursuivit Syndulla. Puisque nous sommes rassurés sur l’état de vos mains, enlevons vos bottes et voyons si les pieds ont eut la même chance.
-Je peux le faire moi-même, annonça Kallus d’une voix presque ferme.
-Je crains que vos doigts ne soient encore un peu engourdis pour ça, et ces bottes trop étroites ne facilitent pas la tâche.
-Tiens, d’ailleurs ça a toujours été ma question, fit Bridger depuis le couloir, vous les enfilez comment, en mettant de l’huile de coude à l’intérieur ?
-Ce n’est pas le moment, Ezra. Agent, il faut vraiment vous enlever ces chaussures.
-Laisse-moi faire, décréta Karazeb.
La tension dans les épaules de Kallus se relâcha légèrement. Si quelqu’un devait le manipuler comme s’il était un bébé lothcat incapable de faire sa toilette tout seul, il préférait que ce soit Garazeb. C’était idiot, mais le Lasat l’ayant déjà vu dans cet état de faiblesse sur cette maudite lune, la chose lui semblait plus acceptable, ou en tout cas moins pire.
Garazeb, au moins, lui ôta ses bottes en un tour de main. Kallus poussa un petit soupire de soulagement. Non, il n’était pas obligé d’utiliser du lubrifiant pour les enfiler, contrairement à ce que Bridger semblait penser, mais les ôter le soir demandait quand même des abysses de force et de détermination.
-Les orteils sont bleus, mais semblent aussi intacts, annonça Jarrus après les avoir effleurés de la pointe d’une fourchette. Je vais vous chercher des chaussettes sèches, mais d’abord, je crains qu’il faille en passer par là… Agent Kallus, il va falloir ôter votre pantalon.
Deux ricanements humains leur parvinrent depuis le couloir, tout comme un atroce son métallique qui ressemblait à un rire de droïde. L’esprit de Kallus eut un blanc. Juste au moment où il commençait à être un minimum confortable avec sa situation présente, il fallait qu’elle se dégrade encore. Au moins, il pourrait témoigner auprès de sa hiérarchie de l’efficacité de cette technique d’interrogatoire, mais c’était une faible consolation.
Ça suffit tous les trois, s’énerva Hera. Allez, tous dans le cockpit ! Vous allez m’aider à calculer notre prochain saut puisque vous tenez tant que ça à vous amuser.
Trois grognements contrariés lui répondirent.
Kallus resta seul avec Jarrus et Garazeb, ce qui rendait la situation moins pire, mais pas de beaucoup. Il se demanda si Syndulla avait fait exprès de s’éclipser pour lui laisser le peu d’intimité qu’il pouvait encore conserver ou pour baisser sa garde et le rendre plus docile quand ils commenceraient l’interrogatoire. Si c’était le cas, il leur monterait rapidement à quel point ils se trompaient. Kallus était entraîné à résister à toute sorte de mesures d’interrogatoire, et maintenant qu’il était averti et que son cerveau dégelait, il était paré à toutes les éventualités.
Ils n’obtiendraient rien de lui.
Rien.
Kallus puisa dans cette certitude la force dont il avait besoin pour survivre à ce qui allait suivre. Il garda les yeux fixés sur le mur en face pendant que Karazeb lui enlevait son attelle, que Jarrus coupait son pantalon aux ciseaux, sous prétexte que ce serait moins douloureux pour lui, mais surtout pour l’empêcher de fuir facilement. D’autres couvertures furent aussitôt placées sur lui, puis Jarrus sortit en le laissant sous la seule garde de Karazeb.
Le premier instinct de Kallus fut de relâcher à nouveau sa garde, mais il se reprit aussitôt et resta le regard fixé droit devant lui. Karazeb s’était conduit honorablement sur la lune de Géonosis, Barhyn s’il avait bien entendu, mais c’était dans des circonstances spéciales, où ils étaient obligés de compter l’un sur l’autre pour s’en sortir. Les circonstances avaient changées. Ils étaient des deux côtés de la barrière à présent, impérial et rebelle, prisonnier et geôlier. Kallus ne pouvait compter que sur lui même. Il n’avait aucun allié à bord, humain, droïde ou Lasat.
-Tu n’es pas un prisonnier, tu sais, fit ce dernier.
Kallus leva un sourcil sarcastique.
-Vraiment ? Que suis-je alors, un invité d’honneur ? Un pauvre naufragé des étoiles que vous allez gentiment déposer sur la première planète un peu fréquentée pour lui permettre de contacter les siens ? Je reste béat devant votre bonté.
-Tu sais ce que je veux dire.
-Apparemment non. Sois tu es moins clair que tu ne le crois, soit mon cerveau tourne toujours au ralenti après ce petit séjour glacé.
Cette fois, c’est le Lasat qui leva les yeux au ciel, pour la plus grande satisfaction de Kallus.
-Disons que tu n’es pas un prisonnier pour l’instant. Là, tu es juste un blessé qui as besoin d’aide. Tu peux arrêter d’être tout tendu comme ça. Quand tu seras notre prisonnier, tu le sauras.
-Et cette phrase n’a rien d’inquiétant du tout, rétorqua Kallus en réprimant un frisson.
C’était le froid, juste le froid qui n’avait pas quitté ses veines. Kallus n’avait pas peur des rebelles ni de leurs interrogatoires.
-La Rébellion ne maltraite pas ses prisonniers.
L’absurdité de cette remarque le fit renifler d’un air amusé. À quoi Garazeb espérait-il aboutir au juste ? Kallus était du BSI. Il était informé de la manière dont les rebelles traitait leurs prisonniers. Il avait plus d’une fois été appelé sur les lieux pour constater une découverte macabre, celle d’un honnête soldat frappé à mort pour obtenir des réponses, en général juste avant que les rebelles ne commettent un attentat mortel. Et il y avait les autres, ces prisonniers qui disparaissaient à tout jamais ou qui réapparaissaient des mois plus tard au côté des rebelles, convertis à leur cause. Personne ne savait quelle méthode d’interrogation était utilisée pour les faire craquer à ce point, mais elle était efficace.
Et à présent, c’était Kallus qui allait en faire les frais.
-Permets-moi d’avoir mes doutes, et de les garder, répondit-il quand il réalisa que Karazeb semblait attendre une réponse.
-Formulons ça différemment : nous ne sommes pas Saw Gerrera et ses Partisans.
Malgré lui, Kallus sursauta. C’était un coup bas. Karazeb utilisait déjà ce que Kallus lui avait inconsidérément révélé contre lui. Kallus n’était même pas déçu. Si leurs circonstances étaient inversées, si l’Empire était arrivé en premier pour les sauver, Karazeb serait à cette heure-ci dans une cellule, et Kallus en train de se changer pour mener son interrogatoire. Le traitement de ses blessures attendrait. Les besoins de l’Empire étaient prioritaires sur ceux du corps.
-Ta jambe ne va pas trop mal, tout bien considéré, reprit Karazeb comme si de rien n’était. On va te mettre du bacta sur ces engelures et te refaire une attelle, un peu plus pratique celle-là. Tu as raison de dire que le Ghost manque d’une vraie infirmerie, et on n’a pas ce qu’il faut pour scanner ta jambe, encore moins pour la remettre en place si nécessaire, mais on va s’en occuper au plus vite. Donc oui, pour les prochaines heures au moins, tu n’es pas un prisonnier et personne ne va te poser de questions. Tu peux relâcher un peu cette tension dans tes épaules et te contenter de prendre l’aide qu’on te propose. Ça ne va pas te déchirer le cul, même si on pourrait le croire à voire ta tête.
Le retour du reste des Spectres, plus le vieux clone qu’ils avaient récupéré quelques temps plus tôt, épargna à Kallus le soin de trouver une réponse. Jarrus portait une pile de vêtements, avec une paire de chaussettes posées dessus. Il déposa le tout sur la table, pendant que Rex et les deux jeunes filaient vers la cambuse.
-Cela devrait faire l’affaire, même si nous ne sommes pas tout à fait de même taille, commenta-t-il. Je vous conseille d’attendre un peu pour les enfiler. Les couvertures sont plus efficaces que des vêtements pour permettre à la chaleur corporelle de se rediffuser uniformément dans le corps, mais je pense qu’il n’y a pas de problème à mettre tout de suite une paire de chaussette.
Une main de Kallus jaillit aussitôt de sous les couvertures pour s’en emparer. Il dut se trémousser d’une manière un peu ridicule pour les enfiler, mais ses doigts s’étaient suffisamment réchauffés pour qu’il puisse les enfiler sans problème, même s’il réveilla au passage la douleur dans sa jambe.
-Ezra et Sabine se sont portés volontaires pour préparer une soupe, ajouta Hera en s’asseyant en face de lui. Et rassurez-vous, Rex s’est porté volontaire pour s’assurer qu’ils ne tentent pas de l’empoisonner. Voilà qui devrait finir de vous réchauffer.
Kallus marmonna un vague merci, puis fit semblant de fermer les yeux et de s’endormir en quelques secondes, en prenant bien soin de ralentir sa respiration, mais aussi ses pensées, comme il avait un Jedi à tromper dans le lot. De toute façon, ce n’était pas difficile à feindre, dans l’état où il était. Kallus était effectivement épuisé. Les heures passées à attendre du secours coincé entre une paroi glaciale et Garazeb n’avaient pas été reposantes, entre les questions que ce maudit Lasat avait fait naître dans sa tête et le besoin de rester éveillé pour éviter l’hypothermie, chose à laquelle il n’était de toute évidence pas parvenu.
-Agent Kallus ?
La clé, quand on voulait tromper quelqu’un en prétendant dormir, c’était de ne pas oublier que personne ne s’endormait comme une pierre, ni ne restait immobile dans son sommeil. Kallus émit un bruit de bouche, à mi-chemin entre la protestation et le ronflement, et se retourna à moitié dans ses couvertures.
-Pas étonnant qu’il dorme, s’amusa Garazeb. Les Humains sont déjà fragiles en temps normal, mais il a fallu que celui-là s’agite dans tous les sens pour empirer son cas ! Vous êtes sûr qu’il n’y a pas de risque qu’il perde sa jambe ?
-Les Humains sont peut être fragiles, mais pas à ce point-là, s’amusa Kanan. Par contre, il risque de perdre un peu de mobilité, ou au minimum de sentir les changements de temps très à l’avance.
Calme. Rester très calme. Ne pas penser, ne pas paniquer, ne pas penser au crédit que l’Empire pourrait lui laisser s’il croyait que Kallus était moins efficace. Toute son utilité ne tenait pas dans sa forme physique, loin de là. Même réduit à un travail de bureau, Kallus pouvait être utile à la réussite des projets de l’Empire, mais de toute façon, c’était peut être juste le Jedi qui vérifiait qu’il dormait bien. Rester calme. Penser plus tard, quand il serait à l’abri d’une cellule, loin des regards méfiants des Spectres.
-Que c’est-il passé au juste ?, demanda Jarrus au bout d’un moment.
-Oui, je ne t’aurais pas cru capable de le sauver après ce qu’il a fait sur Lasat.
Garazeb poussa un profond soupir.
-Lasat… C’est compliqué. Plus que je ne pensait. Et cet impérial… Disons qu’il m’a montré qu’il avait de l’honneur. Peut être que…
-Nous en parlerons plus tard, décréta le Jedi d’une voix ferme.
De toute évidence, Kallus n’avait pas réussi à le tromper. Tant pis. Il devrait essayer autre chose pour tenter d’en apprendre plus sur leurs plans. Il écouta les Spectres s’éloigner de l’autre côté de la cabine, mais le peu qu’il entendait de leur conversation n’avait plus rien à voir ni avec lui, ni avec leurs plans. Kallus entrouvrit les yeux, juste assez pour voir sans être repéré. Leur attitude était plus détendue, mais Syndulla et Jarrus étaient armés, et leur main ne traînait jamais très loin de leur arme, sans compter qu’ils lui lançaient régulièrement des regards méfiants.
Même en se sachant repéré, Kallus n’arrêta pas de prétendre dormir. Même si tout le monde savait que ce n’était qu’une ruse, ça lui évitait au moins d’avoir à prétendre qu’il avalait cette idée qu’il n’était pas encore prisonnier. D’ailleurs, ça lui donnait un peu de temps pour organiser ses pensées et se préparer à l’interrogatoire à venir. Garazeb et son comportement insensé l’avaient par trop déstabilisé. Il était temps qu’il se reprenne.
Mentir serait essentiel, pendant son interrogatoire, mais s’il voulait que l’attention des Spectres se relâche, il faudrait qu’il lâche du lest sur quelques points, ce qui voulait dire qu’il devait sélectionner les secrets de l’Empire qu’il pouvait lâcher sans compromettre les opérations en cours, et sur quelles fausses pistes il pouvait les envoyer. Il devrait être prudent. S’il se contredisait, tous ses efforts n’auraient servi à rien.
À un moment, il entendit le mot ravitaillement prononcé entre les trois rebelles. Kallus fit un rapide calcul mental. Géonosis et sa lune étaient proches de la Voie Corelienne, laquelle permettait de rejoindre la Route Permeliane, et, de là, de remonter jusqu’à Mon Cala et Lothal. C’était une route rapide, mais le Ghost pouvait manquer de carburant, si le dernier ravitaillement remontait un peu. Auquel cas, ils seraient rapidement à Lothal. Cependant, ces deux routes étaient contrôlées par l’Empire. Un vaisseau, même aussi furtif que le Ghost, pouvait y être repéré, particulièrement lors d’un arrêt de ravitaillement. Les Spectres pouvaient à la place emprunter les routes hyperspatiales secondaires de la Bordure Extérieure, contourner l’espace Hutt, puis remonter par tous petits sauts vers Lothal. C’était un voyage plus long, plus dangereux, et qui nécessiterait forcément des arrêts ravitaillement. Mais allaient-ils seulement à Lothal, ou dans une des bases secrètes que l’Empire soupçonnait la Rébellion de mettre en place ?
Kallus aurait aimé savoir leur destination finale, ne fut-ce que pour avoir une estimation du temps qu’il avait pour tromper les Spectre et s’évader. S’ils prenaient la route rapide, il n’avait pas beaucoup de temps pour s’organiser. Chaque seconde comptait, ou presque, mais, malheureusement, le discours de Garazeb sur Barhyn ne cessait de lui revenir en mémoire, perturbant sa concentration. Y avait-il du vrai dans ce qu’il racontait ? L’Empire pouvait-il avoir anéanti la population de Géonosis, mais pourquoi ? Kallus compta mentalement le nombre d’opérations de pacification auxquelles il avait participé. C’était, de toutes les tâches d’un agent du BSI, celle qu’il aimait le moins. Non, pour être honnête, cela lui répugnait, depuis Lasat et peut être même avant. Il aurait voulu qu’il soit possible de convaincre les peuples de la galaxie de la nécessité de rentrer dans le rang pour réaliser l’idéal de paix et d’ordre de l’Empire, mais hélas, ce n’était pas toujours possible. Il fallait être intraitable face à la rébellion pour éviter qu’elle ne se propage, même si parfois les gens avaient de légitimes raisons d’être en colère. Il était malheureux qu’ils ne comprennent pas qu’une fois en paix, l’Empire serait plus enclin à écouter leurs doléances. Tant que les sujets de l’Empire ne l’auraient pas compris, il faudrait faire des exemples.
N’est-ce pas ?
Maudit Garazeb avec les questions qu’il avait fourré dans son crâne ! Kallus ne s’était pas demandé pourquoi il était si important d’emmener autant d’hommes sur Lasat avant d’être obligé de tirer sur des civils. Il n’avait pas été informé de ce qui se passait sur Géonosis. Il avait entendu des rumeurs sur Ghorman auquel il n’avait pas prêté attention, les mettant sur le compte de la propagande rebelle. Y avait-il d’autres affaires auxquelles il n’avait pas prêté attention ? Quelles raisons aurait l’Empire de faire taire une population tout entière, au lieu de la forcer à rentrer dans le rang et à servir la gloire de l’Empire ?
-C’est prêt !
À nouveau, la voix d’un des Spectres l’arracha à ses pensées. De la cambuse, dont la porte était à nouveau ouverte, surgissait une odeur d’épices qui fit monter l’eau à la bouche de Kallus. Depuis combien d’heures n’avait-il pas mangé ?
Une main se posa sur son épaule.
-Il est temps de vous rhabiller à présent, dit Jarrus.
-Je peux m’en charger seul.
-Pour le haut, sans doute, mais avec cette attelle, un peu d’aide sera nécessaire pour le pantalon. Hera ?
-Compris, je vais aider à mettre la table.
La porte se referma derrière elle, emportant ces odeurs alléchantes qui ne devaient pas amadouer Kallus. Celui-ci se voyait cependant mal refuser ce repas. Rien ne disait qu’ils ne l’affameraient pas après pour faire tomber ses défenses, et, quand on était prisonnier et qu’on projetait de s’évader, un bon repas ne se refusait pas. Restait l’épreuve de l’habillement. Bon an, mal an, il s’habilla avec l’aide des deux rebelles, puis clopina jusqu’à la cambuse.
Depuis des années, Kallus ne portait plus que l’uniforme du BSI, même pendant ses rares moments de repos. Cela lui avait parfois attiré quelques ricanements amusés de la part de collègues, mais ceux-ci ne réalisaient pas qu’un serviteur de l’Empire n’était jamais au repos, pas tant que la rébellion et la dissidence n’étaient pas anéantis. Si le devoir rappelait Kallus de toute urgence, il tenait à être prêt et à donner l’exemple. Par conséquent, il avait un peu oublié ce que c’était que d’être habillé en civil. Il se sentait vaguement ridicule. Lui et Jarrus faisaient approximativement la même taille, mais le Jedi était bâti comme un coton-tige, et Kanan faisait bien dix kilos de plus que lui, tandis que Rex n’avait pas de vêtement de rechange à bord. Kallus était sans cesse obligé de baisser le haut qui semblait déterminé à remonter au-dessus de son nombril. Jarrus lui avait bien prêté une veste à passer par dessus, mais elle était trop étroite pour que Kallus la ferme. Autant dire que le ricanement de Bridger quand Kallus entra dans la cambuse était justifié, mais le ridicule n’était pas ce qui gênait le plus Kallus. Non, habillé dans ces vêtements de rebelle, en chaussettes et s’installant à une table de rebelles qui se bousculaient et parlaient les uns sur les autres au lieu d’expédier leur repas le plus vite possible pour retourner à des tâches plus importantes que des besoins bassement matériels, Kallus avait l’air de…
… l’un des leurs.
C’était hautement déstabilisant, tout comme le regard de Karazeb qui semblait approuver au plus haut point sa nouvelle tenue. L’envie de renfiler son uniforme démangeait Kallus, mais ledit uniforme était resté roulé en boule dans la pièce voisine et n’était de toute façon plus que de la charpie, même pas bonne à faire des bandages. Si l’intention de ces rebelles était de le mettre sur la défensive pour l’interroger plus à leur aise, il devait reconnaître que c’était réussi. Un uniforme de prisonnier l’aurait moins déstabilisé. Un tel uniforme aurait pu être un rempart contre ses geôliers, en lui rappelant qu’il y avait lui, et qu’il y avait lieu. Cette abolition des distances était redoutable. Kallus devrait s’en rappeler le jour où il serait à nouveau chargé de faire craquer un prisonnier, mais en attendant, il n’aimait pas être de l’autre côté de la barrière.
Pour autant, il refusait de montrer son trouble et de leur donner plus d’armes contre lui. Kallus s’assit donc à table comme si tout était normal et accepta le bol de soupe que Wren lui tendit avec méfiance, comme si elle s’attendait à ce qu’il l’utilise comme une arme. Ridicule. À part l’effet de surprise et le recul momentané de celui qu’il aspergerait du liquide bouillant, Kallus n’aboutirait à rien. S’il voulait s’armer, c’était plutôt d’une fourchette qu’il devait s’équiper. Malheureusement, les Spectres étaient assez intelligents pour ne pas laisser d’objets contondants, tranchants ou perçants à sa portée.
De toute façon, on ne se battait et réfléchissait bien que l’estomac plein. Kallus refusa de manifester son malaise même par un clignement d’yeux et se contenta de manger sa soupe en silence. Les autres l’imitèrent. La table était trop petite pour accueillir autant de monde en même temps. Le clone resta debout, accoudé aux blocs tiroirs pour en barrer l’accès à Kallus. Garazeb s’installa sur une caisse qu’il déplaça à l’entrée. L’unique passage vers la cabine ou la navette était barré. Renonçant à tout projet de fuite pour le moment, Kallus mangea donc serré contre le mur par le Jedi qui semblait prêt à dégainer pour peu que Kallus éternue dans sa direction, avec les deux jeunes et Syndula assis en face. Eux aussi lui lançaient des airs plus méfiants que curieux, même s’il lui semblait aussi voir une lueur calculatrice dans le regard de la pilote.
Pas pour la première fois, il se demanda qui, d’elle ou du Jedi, menait véritablement leur opération. Les inquisiteurs étaient persuadés que c’était Jarrus, parce qu’ils étaient incapable d’imaginer un monde où ce n’étaient pas les manipulateurs de la Force qui dominaient le monde. Tarkin pensait aussi que c’était Jarrus, parce qu’il était incapable d’imaginer une femme prenant ce rôle, et encore moins des hommes le lui laissant. Le BSI était partagé sur le sujet, mais Kallus aurait mis son argent sur Syndulla, s’il était du genre à parier.
Comme pour lui donner raison, c’est la Twilek qui reprit la parole la première.
-Il nous faut discuter de la suite.
Kallus leva un sourcil moqueur.
-Qui a-t-il à discuter ? Je suis votre prisonnier, j’obéis.
Son « pour l’instant » silencieux sembla flotter dans la pièce. Bridger lui envoya un regard noir que n’aurait pas renié Darth Vader, mais Syndulla se contenta de soupirer, l’air de ne pas savoir ce qu’elle allait, ou devait dire. Kallus eut pitié d’elle.
-Inutile de vous fatiguer, capitaine. Nous savons tous ici de quoi la suite est faite pour moi, alors ne comptez pas sur moi pour vous remercier de m’avoir sauvé de l’hypothermie. Ne nous perdons pas en ronds de jambe. Mettre la main sur un agent du BSI avec autant d’informations que moi est un miracle inespéré pour votre petite rébellion. Ce que je sais pourrait faire basculer les choses à votre avantage dans le secteur de Lothal, surtout compte tenu du fait que l’Empire ne sait pas encore que je suis votre prisonnier. Bien sûr, si il découvre sur Barhyn la capsule de sauvetage abandonnée et aucun cadavre à proximité, il pourra déduire ma capture et votre avantage sera perdu. Il vous faut agir vite, ce qui signifie que vous allez me conduire à un poste de la rébellion où je serais interrogé exhaustivement pour m’arracher tout ce que je sais sur les opérations de l’Empire. Évidemment, en temps qu’agent actif du BSI dans une zone en proie à la sédition, je suis formé à résister à toute forme de torture, aussi je crains que vous ne perdiez votre temps et le mien. Que nous reste-t-il donc à discuter, je me le demande.
Le silence dans la pièce se fit d’un coup. On aurait pu entendre une mouche voler. Surpris, Kallus regarda les rebelles les uns avec les autres. Bridger avait l’air à deux doigts de vomir, et il n’était pas le seul. Syndulla et Jarrus, par contre, se contentèrent d’échanger un regard impénétrable même à l’oeil exercé de Jarrus.
-La rébellion ne torture pas ses prisonniers, finit par déclarer Jarrus d’une voix calme.
-Saw Gererra le ferait, nota Garazeb avec un hochement de tête à Kallus signifiant qu’il se souvenait de leur conversation.
-Mais nous ne sommes pas Saw Gererra, répliqua Syndulla avec véhémence. Informations vitales ou pas, je peux vous garantir que vous ne serez pas torturé pour celles-ci, Agent Kallus, dussé-je être dans la pièce moi-même.
Kallus s’interdit de réagir. Ils semblaient sincères, mais il n’était pas prêt à leur faire confiance là-dessus. Mieux valait se préparer au pire, et être heureusement surpris si ses craintes se révélaient fausses. Ce qui l’intéressait plus, c’était que Syndulla venait de se trahir. Sa dernière phrase sous-entendait qu’elle avait le pouvoir d’exiger d’être présente à un interrogatoire, donc qu’elle était de plus haut rang dans la rébellion que lui et ses chefs ne l’avaient supposé jusque là. Kallus savait que les Inquisiteurs avaient tort de s’acharner à capturer Jarrus et son padawan au détriment des autres. Hera Syndula était la clé qui ferait tomber les autres.
Au lieu de le satisfaire, cette idée lui retourna l’estomac. Garazeb lui avait sauvé la vie. Pouvait-il décemment le remercier en livrant l’une des siens à la vindicte du BSI et des Inquisiteurs, qui serait trop pressés de la torturer jusqu’à lui arracher le moindre souvenir d’enfance ?
Oui, dictait le devoir. L’installation de la paix et de l’ordre dans la galaxie avait un prix. Tout bon serviteur de l’Empire était prêt à le payer, et Kallus était un bon serviteur de l’Empire.
Non, répondait la part de lui qui donnait trop d’importance à son honneur personnel, pour ne pas dire son orgueil. Hélas, Kallus n’était jamais arrivé à totalement éteindre cette voix, et la discussion qu’il avait eu avec Garazeb sur Barhyn n’avait fait qu’aggraver les choses.
-Je vois que je ne vous convainc pas, soupira Syndulla, mais vous finirez pas comprendre que j’ai dit la vérité. Vous avez visiblement bien réfléchi à la situation, mais il me semble que vous n’avez pas pensé à tous les tenants et aboutissants de celle-ci. L’Empire vous a déjà, ou va vous déclarer mort. Même si vous parveniez à vous échapper, et je suis sûr que vous y pensez, vous serez immédiatement soupçonné d’être passé de l’autre côté et de revenir uniquement pour nous servir d’informateur. Votre seule issue, à présent, est de travailler avec nous.
Syndulla se trompait. Kallus pouvait être réintégré à son poste, voire obtenir une promotion, si les informations qu’il ramenait étaient suffisamment importantes, et s’il portait sur lui les marques de ce que les rebelles lui avaient fait subir, mais il garda cette pensée pour lui. Les rebelles devaient sous-estimer le danger qu’il représentait.
-Je vois, soupira à nouveau Syndulla. Alors tout ce dont il nous reste à discuter, en effet, ce sont vos quartiers jusqu’à notre arrivée à la base. Zeb, tu te sens de le garder sous surveillance dans ta cabine, ou tu préfères qu’un autre s’en charge ?
-Il a droit à une cabine ?, s’offusqua Bridger.
-Que veut-tu faire d’autre ?, demanda Jarrus. Ce n’est pas comme si le Ghost était doté d’une cellule pour les prisonniers.
-Tout ce que je dis, c’est que moi vous m’avez enfermé dans le module de stockage cinq minutes après mon arrivée à bord.
Kallus leva un sourcil amusé. Apparemment, les Spectres était capables d’un peu de bon sens une fois de temps en temps. Il demanderait qu’on lui raconte l’histoire en détail, s’il ne pensait pas qu’on la lui refuserait.
-Module de stockage dont tu t’es échappé en moins de cinq minutes, si je me souviens bien, sourit Jarrus. L’agent Kallus est peut être trop gros pour passer par les grilles d’aération, mais ce module est surtout trop étroit pour lui, et il va avoir besoin d’étendre sa jambe. La seule solution est de le mettre dans une des cabines. Sabine ayant déjà prêté la sienne à Rex, tu dormiras avec moi, à moins que Zeb ne préfère que je me charge de surveiller l’agent ?
-C’est bon pour moi, répondit le Lasat.
-Au moins ça m’épargnera tes ronflements, ricana Bridger. Hé, ça ne compte pas comme de la torture ses ronflements ? Parce que si oui, j’exige des dommages et intérêts !
-Très drôle, fit Garazeb. Je vais vider ma cabine de tout ce qui peut poser problème.
-Je t’accompagne, déclara Rex. Deux regards valent parfois mieux qu’un.
-Attendez-moi !, protesta Bridger. Hors de question qu’il me vole mes affaires, et je veux garder mon oreiller.
Resté seul avec les quatre autres Spectres, auquel s’ajouta le droïde pour plus de sécurité, Kallus finit de vider son bol en silence. Personne ne tenta de relancer la conversation. Tant mieux, car Kallus avait de plus en plus de mal à rester attentif à ce qui l’entourait. Maintenant que son sort était réglé et qu’il était réchauffé à l’intérieur comme à l’extérieur, Kallus n’aspirait plus qu’à une chose : dormir et finir de récupérer, tant pis pour lesdits ronflements. Vu qu’il n’en avait pas entendu sur Barhyn, soit Bridger exagérait, soit il était de toute façon trop épuisé pour que ça l’empêche de dormir.
Il n’y eut pas longtemps à attendre avant que Garazeb ne revienne pour annoncer que sa cellule était prête. Kallus se leva en grimaçant et le suivit jusqu’aux cabines. Syndula et Jarrus les suivirent par précaution.
Kallus examina ses nouveaux quartiers avec curiosité quand il mit le pied à l’intérieur. L’odeur de Lasat était… prenante, pour dire les choses poliment, mais il s’y habituerait. À l’Académie, un de ses camarades de chambre utilisait un cirage pour ses bottes qui vous prenait à la gorge et qui sentait bien pire que ça. Sur les murs, on devinait un espace laissé par des affiches que le jeune Bridger avait du mettre en sécurité avec ses couvertures. Une table, deux tabourets rivés au sol et deux lits superposés étaient les seuls occupants des lieux. La couchette du bas avait été libérée pour lui. Kallus se serait attendu à ce qu’on lui attribue celle du haut, pour l’empêcher de bouger sans aide, mais ce n’était pas le cas. À première vue, rien ne pouvait servir d’arme, à part à la limite les couvertures. S’il en faisait des bandelettes, il pouvait obtenir un garot, mais pas suffisamment solide pour étrangler un Lasat, surtout avec sa jambe folle. Les coffres de rangement le long des murs et au plafond avaient été vidés, mais Jarrus refit un tour par précaution, sans rien trouver de plus.
-Chopper ouvrira et verrouillera la cabine chaque fois que l’agent y serra, expliqua Syndulla. Entre lui et toi, Zeb, ce devrait être une sécurité suffisante jusqu’à notre destination.
-À ce propos… On peut avoir deux mots ? Avant que je m’enferme avec lui ?
Syndulla grimaça.
-Je n’aime pas l’idée de le laisser seul. Chopper ?
Garazeb se plaça entre Kallus et le droïde qui émettait un rire mécanique.
-Ce fou furieux l’électrocuterait pour le plaisir, et on essaie justement de le convaincre que nous ne sommes pas comme l’Empire. Deux mots ? Ça ne durera pas.
En signe de bonne volonté, Kallus s’assit sur l’un des deux tabourets. Après un échange silencieux avec son compagnon, la Twi’lek céda, et la porte se referma, laissant Kallus enfermé dans quelques mètres carrés.
Quand la porte fut refermée sur lui, il s’autorisa un sourire narquois. Comme toujours, les Spectres étaient trop confiants en eux, et le sous-estimaient. Un jour, ce serait leur perte. Kallus étudiait les Spectres depuis plus d’un an. Il avait réfléchi à dix manières différentes de les stopper. Elles avaient peut être toutes échouées, mais il en avait quand même retiré à chaque fois de nouvelles idées. L’une d’entre elle était d’un jour pouvoir planter un émetteur à bord du Ghost pour pouvoir suivre le vaisseau à la trace et écouter les conversations de ses occupants après récupération. Il n’était jamais parvenu à mettre ce plan là à exécution, mais il avait pour se faire tout appris sur les caractéristiques techniques du vaisseau, et en avait même visité un sous prétexte de l’acheter à un vieux contrebandier. Trop heureux de le revendre et de mettre sa dangereuse carrière derrière lui, l’homme lui avait tout révélé des points forts de son vaisseau, même insoupçonnés, comme la possibilité d’écouter les conversations dans le couloir en déplaçant légèrement une plaque sa tête contre un tuyau bien précis. Si le Ghost était organisé de la même manière…
Kallus se leva et se posta de la manière indiquée par le contrebandier, qui l’utilisait pour s’assurer que son équipage ne parlait pas de le trahir. Heureusement pour lui, la plaque était placée sur un rail et pas rivée à la paroi par des vis, et il entendit aussitôt la voix grave de Jarrus, étouffée, mais clairement audible.
-Tu y crois vraiment ?, demandait le Jedi d’un ton dubitatif.
-Je sais que c’est fou, et que ça peut nous revenir en plein dans la figure, mais… oui. Oui, je crois que Kallus peut être convaincu de changer de camp.
-Quand on connaît le personnage comme nous en avons le malheur, cela paraît difficile à croire. Jusqu’ici, on ne peut pas dire qu’il ait donné des signes de remise en cause du credo impérial. Qu’est-ce qui te donne cette impression ?
-Lasat. Il a menti en disant avoir donné l’ordre de tuer mon peuple et d’utiliser ces maudites armes. C’est quelqu’un d’autre qui a donné les ordres, et lui a été obligé de les exécuter. Cela n’excuse pas ce qu’il a fait, mais il regrette Lasat, et il commence à se poser de question.
-Seulement maintenant, des années après ?
-C’est difficile de se poser ces questions, intervint Rex. Vous ne pouvez pas vous imaginer le niveau d’endoctrinement qu’il y a dans l’Empire. Vous en avez une connaissance théorique, vous en voyez les résultats, mais vous ne pouvez pas imaginer. Sabine peut le comprendre, pour avoir été à l’Académie, et moi aussi, puisque l’endoctrinement de la Grande Armée de la République a servi de base à celui des stormtroopers et de toute la bureaucratie impériale. Se poser des questions, c’est déjà trahir son entraînement, ses mentors et tous ses frères d’arme. Sortir d’un tel mode de pensée est compliqué. Certains de mes frères n’y sont jamais parvenus.
-Un ancien agent du BSI serait un atout formidable pour la rébellion, reprit Syndulla en réfléchissant à voix haute. Nous avons besoin d’hommes et de femmes issus de l’Empire et habitué à sa manière de penser.
-Nous avons déjà des déserteurs, rétorqua Jarrus, plus nombreux chaque jour.
-Oui, mais la plupart sont issus du rang, et désertent après avoir assisté aux première loges aux crimes de l’Empire, ou des diplomates peu au fait des choses militaires. Zeb, tu dis que Kallus a commencé à s’interroger sur les crimes de l’Empire ?
-Sur Géonosis, oui. Et il a vu Lasat de ses yeux. Il sait jusqu’où l’Empire est prêt à aller, et comme les autres il s’est forcé à ignorer la vérité autour de lui, mais il peut ouvrir les yeux. L’Empire a exterminé toute vie sur Géonosis. Si on peut le lui prouver, peut être que cela suffira à lui faire comprendre à quel point l’Empire se fiche de l’ordre et de la paix. Qu’il ne vise que le contrôle et la destruction de tout ce qui n’est pas sa manière de penser.
-Si c’est vraiment un convaincu, est-ce que ce sera suffisant ? Impossible de retourner sur Géonosis pour l’instant. Après notre passage, l’Empire est prévenu. Il faudra attendre que son attention soit relâchée, et cela peut prendre des mois.
-Ce n’est pas comme si on manquait de charniers impériaux à lui montrer. Nous sommes dans le bon camp. Montrons-lui. Quelque chose me dit que c’est tout ce qu’il lui faut pour le faire basculer.
-La vérité peut être une arme terrible, intervint Jarrus. Mais est-ce une arme que nous sommes prêts à utiliser, dans ce cas précis ? Nous ne pouvons risquer une tentative de fuite.
-Qu’avons nous à perdre ? Il ne parlera pas à l’interrogatoire, et ce n’est pas derrière les murs d’une cellule qu’on le convaincra de nous rejoindre. Il y a un homme honorable qui se cache derrière sa sale tête d’agent impérial. Le tout, c’est de faire appel à cet homme là, et pas à l’agent Kallus, serviteur de l’Empire.
Le silence se fit, puis Hera soupira.
-Le trajet va nous prendre un certain temps. Je suppose que ça nous laisse le temps de réfléchir, et d’en discuter avec Sato et Fulcrum.
Sato. Fulcrum. Deux noms que Kallus s’empressa d’enregistrer, avant de tout remettre en place, d’ôter une partie de ses vêtements trop serrés et de s’allonger sur la couchette. Il n’eut pas longtemps à attendre avant que Garazeb revienne. Il se redressa aussitôt sur un coude.
-Alors, qu’avez-vous décidé sur mon sort ?
Garazeb se frotta nerveusement le derrière de la tête.
-Rien… Pour l’instant. Tu devrais dormir. Il y aura bien le temps de parler demain.
Kallus hocha la tête et se recoucha. Il n’était pas sûr de dormir beaucoup, avec toutes les questions qu’il se posait, mais il n’y avait pas de mal à essayer. À peine avait-il fermé les yeux que quelque chose tomba à côté de lui. Rouvrant les yeux, il découvrit le morceau de météorite qui l’avait gardé en vie.
-Au cas où tu ai encore froid, expliqua le Lasat en montant dans sa couchette.
-Attends ! Et toi ? Tu n’as pas besoin de te réchauffer ?
-Un Lasat est plus résistant qu’un Humain. Une bonne nuit de sommeil et il n’y paraîtra plus. Dors.
Kallus ne protesta pas. Il se roula dans la couverture qu’on avait placé pour lui et ferma les yeux. Presque aussitôt, les ronflements de Karazeb se mirent à résonner dans l’étroite cabine. Ils étaient presque aussi abominables que son odeur, mais ce n’était pas ça qui empêcherait Kallus de dormir, mais bien la conversation qu’il venait d’écouter. Ces rebelles étaient convaincus de ce qu’ils disaient, et de l’existence d’autres horreurs comme celle commise sur Lasat. Disaient-ils vrai, ou n’était-ce que de la propagande rebelle à laquelle ils adhéraient aveuglément ? Mais Karazeb l’avait accusé d’exactement la même chose, d’écouter sans chercher à comprendre, d’obéir sans protester. Où était le vrai, et où était le faux ? Et s’ils disaient vrai, était-il capable de faire ce que disait Karazeb, d’agir en homme honorable et de changer de camp ?
Un homme honorable…Est-ce que Kallus en était un ? Qu’est-ce que c’était seulement, d’agir en homme honorable, au-delà de ce que lui avait inculqué l’Empire ?
Malgré cette tempête de question qui l’assaillaient, Kallus s’endormit en quelques minutes, la météorite à ses côtés diffusant une douce chaleur alentour.
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Date: 2025-08-12 08:58 pm (UTC)Drachen
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Date: 2025-08-23 10:40 pm (UTC)