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Titre : À petits pas
Auteur : Géis (Participant.e 4)
Pour : Drachen (Participant.e 12)
Fandom : Elantris
Persos/Couple : Sarène/Raoden
Rating : K
Disclaimer : Elantris appartient à Brandon Sanderson
Prompt : Post-canon, découverte de l’autre. Mariage et découverte de l'autre après s'être imaginés à travers des lettres, puis rencontrés à Elantris sans que Sarène sache à qui elle avait à faire. Préférence pour le point de vue de Sarène, mais les deux me vont !
Notes : Il était hors de question que je finisse l’Échange sans goûter à l’opportunité d’écrire enfin pour le Cosmere. J’espère que la réponse te paraîtra satisfaisante.


Pour la deuxième fois en l’espace de quatre mois, Sarène quitta le Téod à bord d’un des vaisseaux de son père pour épouser Raoden d’Arélon. Les circonstances au départ n’auraient pu être plus différentes. Celles à l’arrivée non plus. Cette fois, Sarène ne se découvrirait pas veuve à l’arrivée, pas à moins que Raoden ne trébuche et se noie durant les trois jours de traversée qui séparaient le Téod de l’Arélon, ce qu’elle lui avait déjà formellement interdit en ne plaisantant qu’à moitié. Et, cette fois, l’exil de Sarène n’était pas définitif. Elle pourrait revenir quand elle le voulait, ou du moins elle le pourrait dès qu’elle se serait faite à son nouveau rôle de reine et que la situation politique serait plus sûre. Avant le départ de Sarène et des Elantriens, son nouveau mari avait tenu à s’asseoir face à Évantéo pour négocier un nouveau contrat de mariage. Sans Iadon pour exiger des conditions insoutenables, Sarène entrerait dans l’état de femme mariée avec un avenir beaucoup plus rassurant devant elle, au cas très improbable où Raoden mourrait avant elle. Non, la situation pour ce second départ vers l’Arélon n’aurait pu être plus différente.
Alors pourquoi éprouvait-elle un tel pincement au cœur en voyant le port s’éloigner peu à peu et ses parents se réduire à des silhouettes indiscernables du reste de la foule ?
-Sarène ?
La main de Raoden se posa sur son épaule. Sarène se demandait parfois si elle avait toujours été aussi fraîche ou si c’était un des changements liés à son incroyable transformation. Elle n’avait pas osé lui demander, et n’était pas sûre de le faire un jour, de crainte de lui rappeler l’état où il était encore quelques semaines auparavant.
-Tout va bien, sourit-elle pour rassurer celui qui n’était encore que son fiancé. C’est juste…
-Qu’une nouvelle vie commence ?, demanda-t-il de sa voix douce et rassura.
Une bouffée d’amour monta en Sarène. Un autre aurait pu prendre sa mélancolie pour des doutes, mais pas Raoden. Il savait qu’elle ne regrettait pas de partir, ni de l’épouser, mais que cela n’empêchait pas ses sentiments face à ce nouveau départ d’être complexes.
-Mon premier départ était censé être définitif, mais quitter mes parents pour la deuxième fois en quelques mois m’a paru plus dur encore. Étrange, non ?
-Tu pourras revenir quand tu le souhaiteras.
-Je sais. Mais si ce qui m’attendait à mon arrivée en Arélon était nimbé de mystère la dernière fois, je ne m’inquiétait ni pour mes parents, ni pour le Téod. Cette fois, je sais ce qui m’attend, mais c’est pour ceux que je laisse en arrière que je m’inquiète.
-C’est tout naturel. Mais notre alliance est plus forte que jamais, et le Wryn hésitera cette fois à deux fois avant de s’attaquer à un de nos deux pays. Nous avons le temps de reconstruire, et de préparer la suite.
-De toute façon, il n’a pas intérêt à se manifester avant que nous soyons dûment mariés devant Domu dans l’église d’Elantris, ou je détruirais le Fjorden morceau par morceau, dussé-je le faire à mains nues.
Raoden éclata de rire, mais Sarène n’avait pas tout à fait le cœur à l’imiter. En l’espace de trois mois, elle avait été fiancée trois fois et avait à chaque fois perdu le fiancé en question, dont deux fois le même, ce qui était quand même le comble du ridicule. Ces trois pertes l’avaient habitué à l’idée qu’elle serait toujours seule, et puis le destin qui l’avait envoyé baladé pendant des semaines lui avait renvoyé l’homme même qu’elle avait perdu deux fois sans le connaître, Raodon, non pas sous sa forme pathétique d’Esprit l’Elantrien maudit, mais comme le roi Raoden l’Elantrien béni.
Il fallait croire que Domu avait un sens de l’humour particulièrement tordu, mais Sarène avait décidé de se montrer miséricordieuse et de lui pardonner. Par contre, si le Wryn tentait le moindre coup fourré avant leurs noces ou même après, il n’aurait pas droit à la même indulgence de sa part.
-Assez regardé vers le passé, décréta finalement Sarène en se détournant volontairement des côtes de son pays natal. Pour l’instant, c’est l’avenir qui m’intéresse.
Raoden rit à nouveau et l’entraîna vers la proue du navire pour contempler la petite flottille qui repartait vers l’Arélon, sous le regard amusé des marins du Téod. Le père de Sarène avait gardé sa flotte mobilisée en cas de nouvelle offensive du Fjorden, mais leur avait confié quelques bateaux pour les ramener en toute sécurité en Arélon, les Elantriens nouvellement formés à l’usage de l’AonDor n’étant pas capables de les transporter sur une si grande distance en toute sécurité. Chacun des dix bateaux contenait une partie des deux cent Elantriens venus assister le Téod, mais le navire amiral sur lequel se trouvaient Sarène et Raoden ne comportaient guère d’autres passagers qu’eux, en dehors de Galladon, lequel avait immédiatement déclaré être un fermier, pas un marin, et s’était enfermé dans sa cabine en suppliant qu’on ne l’en sorte qu’une fois les côtes en vue. C’était un cadeau du père de Sarène, en remplacement du voyage de noces que le roi et une reine d’un pays en guerre ne pouvaient se permettre de faire comme un prince et une princesse l’auraient pu.
Sarène n’aurait su dire si ce cadeau l’enchantait ou la terrifiait. Quatre mois plus tôt, elle était partie à l’avance justement pour bénéficier de ces quelques jours pour apprendre à connaître son futur époux avant de se tenir devant l’autel avec lui. Maintenant qu’elle le connaissait, cette perspective était plus enthousiasmante et terrifiante en même temps.
-Je n’avais jamais voyagé en mer, déclara Raoden, l’arrachant à ses pensées.
Sarène leva un sourcil incrédule.
-Vraiment ? Un fils de roi, et avant de marchand ?
-En pleine mer, devrais-je préciser. Je suis souvent monté sur les vaisseaux de commerce de mon père, ou sur des barques de pêcheurs mais sans jamais quitter la côte de vue. Enfant, j’étais la proie d’un mal de mer terrible, et quand il a été clair que je n’avais ni goût ni talent pour le métier de marchand, mon père m’a laissé tranquille. Juste après, le Réod arriva, et l’unique héritier du nouveau roi se devait de rester en sécurité sur terre. Je me suis laissé dire que c’était infiniment moins dangereux.
-Mon père a adopté une vision diamétralement opposée. La fille d’Evantéo devait être capable de comprendre la manœuvre d’un navire de guerre et de s’échapper d’un bateau en plongeant dans la mer glacée en cas d’attaque de pirate ou de naufrage. Une fois adulte, j’ai souvent pris la mer dans le cadre de missions diplomatiques. Le Téod est montagneux et les chutes de neige y sont précoces, nous naviguons pour aller d’un endroit à l’autre bien plus souvent que nous ne montons à cheval.
-Un sport que j’ai beaucoup plus pratiqué que la navigation. J’ai souvent été visiter les plantations de mes amis en leur compagnie, pour tâcher de mieux comprendre leur fonctionnement et ce que nous pouvions mettre en place pour sauver le royaume. J’ai toujours éprouvé beaucoup de plaisir à passer du temps sur un cheval.
-Pas moi, grimaça Sarène. C’est difficile de trouver des chevaux qui conviennent à ma taille.
-Certaines parties de l’Arélon sont célèbres pour leurs élevages. Je suis certain que nous te trouverons une monture digne d’une reine. Mais, si tu n’es pas à l’aise, il te resteras toujours la possibilité de te déplacer en carrosse. C’est un moyen de transport plus digne d’une reine, d’après ce que j’ai entendu dire à la cour, et probablement plus sûr, avec le Fjorden sur le sentier de la guerre.
À contrecœur, Sarène hocha la tête. Elle détestait ne pas être douée pour quelque chose, et même si elle n’était pas mauvaise cavalière, elle se sentait toujours stupide en montant à cheval, et la dernière chose qu’elle souhaitait ressentir devant son futur mari, c’était le ridicule. C’était déjà difficile de se regarder dans un miroir pour voir le duvet qui commençait à peine à repousser sur son crâne avant de se retrouver face à l’Elantrien rayonnant qu’elle allait épouser. Sarène ne s’était jamais sentie très belle, et côtoyer des Elantriens n’aidait pas.
Non pas qu’elle soit jalouse de ce qu’ils étaient. Outre qu’elle vivrait toute sa vie avec la peur de voir un jour Raoden redevenir un Hoëd marmonnant son mantra dans son désespoir, et que celui qu’elle lui avait entendu prononcer restait gravé dans sa tête pour se rappeler à elle dans les pires moments, Sarène préférait garder un pas dans le monde réel et était contente de ne pas avoir à tenter de faire fonctionner un Aon de sa vie. Elle était ravie que ce sujet passionne autant Raoden, qui s’était déjà plaint deux fois de ne pas avoir emporté de livre à étudier pendant le voyage, même si Evantéo lui avait ouvert la bibliothèque royale, mais elle préférait s’occuper de choses plus concrétés. Sarène aurait détesté être une Elantrienne, même maintenant que le Dor était réparé.
-C’est dommage, soupira Raoden en s’accoudant au bastingage, le regard toujours fixé vers l’horizon. Maintenant que je ne ressent plus le mal de mer, je ne peux même pas en profiter pour voyager, comme j’en rêvait quand j’étais enfant. Il va y avoir beaucoup trop de travail à notre arrivée à Kaë.
Sarène cligna des yeux.
-Plus le mal de mer ? C’est à cause de ta transformation ?
-Je suppose. Je ne suis pas remonté sur un bateau depuis avant le Réod.
-Mais alors, si la transformation protège du mal de mer… Pourquoi Galladon s’est-il enfermé dans sa cabine ?
Apparemment, les Elantriens aussi étaient capables de rougir. Sarène trouvait l’effet très joli sur le visage changé de Raoden. Elle commençait même à s’habituer à ce visage et à l’idée de passer sa vie à ses côtés.
-Avant de quitter le port, il a dit quelque chose à propos d’une ambiance trop pesante dans la bibliothèque d’Elantris et de nous laisser de l’espace. Il a ajouté quelque chose sur les futurs mariés qui se rendent insupportable au reste du monde et d’un choix difficile entre sauter hors du navire et nager jusqu’en Arélon, ou s’enfermer jusqu’à l’arrivée, puis il a disparu.
Sarène rougit à son tour, juste à l’idée du mariage prochain.
-Nerveuse ?, s’amusa Raoden.
-Non ! Pourquoi le serais-je ? C’est juste ma quatrième tentative de mariage, je suis plus que préparée à cet évènement !
À son grand soulagement, Raoden, ne se moqua pas de sa soudaine fébrilité. Il n’y avait d’ailleurs pas de raison qu’il se moque. De son côté, il en était à sa troisième tentative de l’épouser.
-Au moins, nous pouvons nous parler directement et non plus par lettres et séons cette fois.
-Ni en nous faisant passer pour quelqu’un d’autre, « maître Esprit ».
Ils échangèrent un regard presque timide puis Raoden se mit à rire.
-Nous n’arrêtons pas de nous rater, pas vrai ?
-De nous mentir, aussi.
Cette fois, Raoden baissa la tête. Si l’un d’eux avait menti à l’autre, c’était Raoden, pas Sarène. Cela ne voulait pas dire qu’elle n’était pas dépourvue de torts. Elle avait ses défauts, et ils avaient gênés Raoden, auraient pu conduire la Nouvelle-Elantris à sa perte, mais elle ne lui avait jamais menti, à partir du moment où elle avait compris qu’elle pouvait lui faire confiance et qu’il n’était pas un vulgaire chef de bande assoiffé de pouvoir. Le contraire n’était pas vrai, par contre.
-J’aurais du te dire la vérité dès la fin de ton deuxième jour à la Nouvelle-Elantris.
-Dès le deuxième jour des distributions de nourriture, rétorqua Sarène. Tu croyais que je n’étais pas assez forte pour supporter l’idée que mon mari mort avait en fait été pris par le Shaod ?
-Pas assez forte ? Sarène, j’ai lu tes lettres ! La seule chose que je craignais avant notre mariage, c’est de ne pas réussir à te suivre.
Sarène se retint de dire que parfois, elle se posait la même question, parce qu’elle avait déjà déterminé que ce n’était pas grave. Si elle ne pouvait le suivre au-delà de la théorie la plus basique quand il parlait philosophie et aeons, elle le laissait elle-même derrière en matière de politique et d’économie. Heureusement pour lui qu’elle était venue à la rescousse, car ses idées politiques avaient du mal à décoller de la vision idéale du monde pour se questionner sur les manières concrètes de les mettre en application et sur les inévitables problèmes rencontrés. Ils se complétaient bien, lui un peu trop idéaliste, elle un peu trop cartésienne. Non, ce n’était pas ça qui la dérangeait.
-Pourquoi ne pas m’avoir tout dit plus tôt alors ?
Elle essaya de contenir la brisure dans sa voix sans y parvenir. Raoden baissa la tête d’un air honteux.
-Ce n’est pas que je ne te faisais pas confiance. La Sarène que j’ai rencontré à Elantris est exactement la femme que j’espérais épouser. Mais tu étais veuve, et moi condamné. T’apprendre que ton époux avait survécu juste pour le voir devenir un Hoëd… Je ne pouvait pas t’infliger ça.
-Tu n’avais pas le droit non plus de le décider à ma place.
-Non, reconnut Raoden. Et je te promet que je ne te mentirais plus, même par omission.
-Tu ne peux pas promettre ça.
-À ma femme ? Bien sûr !
Sarène secoua la tête.
-Un roi est souvent amené à mentir, parfois même à son épouse, voire surtout à elle, quand elle est comme moi originaire d’une nation étrangère. Notre mariage ne sera pas celui qu’il aurait été si tu n’étais que le prince héritier.
-Le Téod et l’Arélon sont amis et alliés, aujourd’hui plus que jamais, je n’aurais donc aucune raison de te mentir, et même si c’était le cas, je ne le ferais pas. Je ne compte pas diriger seul l’Arélon, mais le faire avec ma femme, qui sera mon égale.
Sa voix sonnait tellement outragée que Sarène faillit rire. Son futur époux était d’un indécrottable optimisme. La réalité de la politique allait bien assez vite se rappeler à lui, mais en attendant, Sarène était heureuse de faire semblant de le croire. Une pensée soudaine lui fit par contre froncer les sourcils.
-Ai-je raison de penser que mon premier contrat de mariage aurait pu être bien pire ?
-J’ai fait ce que j’ai pu, mais mon père est… était un paranoïaque de première envergure, et il n’aimait guère les femmes. La proposition de mariage était à ses yeux trop belle pour être honnête.
-Du Iadon tout craché, quoi.
Raoden hocha tristement la tête. Sarène eut soudain honte d’avoir amené le sujet. Iadon était un sujet sensible pour lui, le père qui ne lui avait pas donné la moindre affection à partir du moment où Raoden s’était révélé ne pas être d’accord avec ses opinions, le roi qui avait faillit conduire l’Arélon à la ruine, et l’homme qui avait commis des sacrifices humains dans l’espoir de détruire ses ennemis et de conserver son pouvoir. Il n’aurait jamais d’explications sur ce qui avait amené Iadon à changer de la sorte, et avait du simplement accepter les faits. Sarène n’était pas la seule à avoir vu son univers bouleversé en quelques mois. Elle était incapable de regretter Iadon après ce qu’elle l’avait vu faire, mais elle pouvait comprendre que Raoden ait plus de mal à accepter ce changement.
-Je préfère nettement ce nouveau contrat, reprit-elle. Je déteste l’idée d’obéir à quiconque.
-Ça, je l’avais remarqué.
Son ton trahissait son amusement retrouvé, mais Sarène leva quand même la tête, sur la défensive.
-Mieux vaut le savoir maintenant que de le découvrir avant le mariage, je trouve.
-Je savais déjà que tu étais comme ça avec nos conversations à distance.
-Je crains d’être pire. Je me suis contenue dans mes lettres.
-J’ai vu ça. Je te rappelle que je t’ai vu avec nos amis communs.
-Et ?, demanda Sarène, à nouveau sur la défensive.
D’avance, elle se blinda mentalement pour faire face à la réponse. Sarène avait été suffisamment souvent rejetée par des hommes pour s’y croire préparée, et en proposant à Raoden de l’épouser elle avait fait un choix essentiellement politique, celui d’une alliance entre deux nations. En la faisant, elle avait cru pouvoir tomber amoureuse de Raoden, mais elle aurait fait ce choix même sans ça et se serait largement contentée d’une relation d’égal à égale. Ce n’était plus possible à présent.
C’était stupide. Elle était une princesse et une diplomate. À son âge canonique de vingt-cinq ans, quand la plupart des autres femmes de son âge étaient déjà mères de famille, elle aurait du être capable de se satisfaire du peu qu’on lui laissait, mais elle voulait plus que des miettes à présent. Sarène aimait Raoden, son optimisme et sa passion. Elle voulait être aimée en retour. En fait, elle ne saurait plus se contenter de moins.
-J’aime ce que je vois, répondit Raoden. Je n’ai pas dit toute la vérité. Il y a une autre raison pour laquelle je ne t’ai pas dit qui j’étais, quand tu nous as rejoint à la Nouvelle Elantris. J’espérais apprendre si tu pouvais m’aimer en temps qu’Esprit.
Sarène cligna des yeux.
-C’était stupide.
-Je suppose.
Il semblait un peu vexé. Sarène se mordit les lèvres et chercha un moyen de le dire de manière moins abrupte. Blesser Raoden était son dernier souhait.
-J’étais perdue au milieu d’un pays étranger, enfermée comme une pestiférée à la veille d’un remariage qui devait sauver mon pays d’adoption qui ne m’avait pas tout à fait adoptée en retour et apparemment maudite à jamais et obligée de cohabiter avec un homme que je soupçonnais d’être un tyran. Rien que la peur que j’éprouvais pour l’Arélon m’aurait empêché de penser à toi comme à un homme à cette époque là. Et pourtant… je n’étais pas indifférente à ton esprit. Mais même si mon séjour s’était prolongé, je doute que cela aurait suffit.
-Tu es quelqu’un de méfiante.
-Une fille de roi doit l’être.
-Pas comme ça.
Sarène ouvrit la bouche et la referma, incertaine de l’attitude à adopter. Confesser à son père à quel point elle n’avait jamais réussi à trouver sa place ni à la cour ni au Téod en général avait été suffisamment douloureux. L’expliquer au fiancé qu’elle s’était choisie pour échapper à une vie passée à se morfondre en vieille fille l’était encore d’avantage.
Elle n’avait aucune idée de la manière dont il allait réagir à son histoire, ni de la réaction qu’elle préférerait lui voir adopter. Voulait-elle sa compassion ? Une simple écoute attentive ? Autre chose encore ? Sarène aurait été bien en peine de le dire.
Avant son départ pour l’Arélon, son premier départ, sa mère l’avait prise à part pour lui parler longuement de son mariage à venir. Elles avaient abordé des sujets techniques terriblement génants à aborder ensemble, mais sa mère avait aussi tenu à lui parler de ce que c’était qu’être l’épouse d’un roi, la place qu’elle pouvait se voir attribuer ou refuser à côté du trône, les tracasseries d’une reine, mais aussi de ce que c’était que d’être mariée, en oubliant le trône et tout ce qui allait avec. Sarène avait écouté attentivement, mais tous les détails de la conversation avaient fini par se mélanger entre eux, puis elle en avait jeté le souvenir aux orties en arrivant en Arélon pour se découvrir veuve.
Elle aurait voulu continuer cette conversation une deuxième fois, maintenant qu’elle avait une meilleure idée du caractère de son époux et de ce qui l’attendait, mais quand elle avait suggéré de la reprendre, sa mère s’était contentée de l’embrasser sur la joue et de lui dire qu’elle n’avait aucune inquiétude pour elle à présent et que tout irait bien.
Sarène aurait voulu avoir la même confiance en son avenir. Un détail cependant avait marqué son esprit. Sa mère avait déclaré que le secret pour une union politique réussie était de délimiter très vite les secteurs d’activité que chacun se réservait, mais que le secret d’une union maritale réussie était au contraire d’ignorer ces limites invisibles et de se parler. « Ne fais jamais confiance à l’autre pour qu’il comprenne ce que tu ne lui dis pas », avait-elle déclaré d’un ton mortellement sérieux, « vous n’arriveriez qu’à vous en vouloir mutuellement de ne pas être capable de lire dans vos pensées ».
Raoden pouvait-il lire les siennes ? Sarène comprenait à peine l’étendue des capacités des Elantriens, mais elle le soupçonnait d’en être capable, s’il s’en donnait seulement la peine. Par contre, elle était certaine qu’il n’utiliserait jamais cet hypothétique don contre elle. Raoden n’était pas ce genre d’homme. Certains rois y verraient un outil trop puissant pour s’en passer, lui y verrait un pouvoir abusif à n’utiliser qu’en dernier recours. Sarène ne l’aimait pas sans raisons.
L’espace d’un instant, elle souhaita qu’il lise quand même dans sa tête tous les secrets et toutes les incertitudes qu’elle cachait derrière une façade soigneusement forgée au fil des ans. Ce serait finalement plus simple que de se dévoiler à lui au risque de montrer des faiblesses qu’elle n’avait jamais voulu dévoiler à quiconque.
Mais au final, n’en allait-il pas de même pour lui ? Raoden était passé du statut de fils de marchand à celui de prince héritier d’une nation en déliquescence en à peine quelques semaines. Il avait appris la compassion et l’amour de ses sujets en dépit d’un père déterminé à briser son peuple. Sarène savait qu’il avait eu une mère puis une belle-mère, mais elle ignorait tout de ses relations avec les deux. Lui aussi s’était forgé un masque, bien avant qu’il devienne maître Esprit. Peut être ne serait-ce pas si difficile de se dévoiler à lui, si elle pouvait apprendre à mieux le connaître en retour.
Leurs échanges épistolaires lui avaient dévoilé une partie des pensées de Raoden. Leurs affrontements, puis leur alliance lui en avaient révélé d’autres. Jusqu’ici, Sarène avait aimé tout ce qu’elle avait découvert, et visiblement, c’était réciproque. Une princesse ou une reine ne pouvait montrer de faiblesse à ses sujets. Elle devait être au-dessus, conduire et ordonner. C’était une position difficile, bien loin des rêves des petites filles qui n’avaient pas grandi avec un père comme roi. Sarène l’avait compris très vite. Une fille de roi n’avait pas d’amies à qui elle pouvait faire totalement confiance. Elle devait toujours prendre l’ascendant sur ses paires, de peur que certaines n’essaient de lui marcher dessus plus tard. Elle ne pouvait pas leur révéler ses secrets, de peur qu’ils ne soient utilisés contre elle.
Mais un époux… Peut être que Sarène pouvait faire confiance à un époux et déposer son masque, surtout si son époux était Raoden. Sarène voulait pouvoir parler de tout avec lui, de l’avenir du royaume et des mesures à prendre contre le Fjoden à ses rêves d’une famille ressemblant à celle de son oncle Kiin. Voulait-il des enfants ? Désirait-il partager une chambre ou que chacun garde son espace à lui ? Aimerait-il faire des passes d’escrime avec elle ? Quel genre de père et d’époux serait-il, quand les exigences de l’État lui en laisseraient l’occasion ? Sarène voulait tout connaître de lui, du plus important au plus trivial, et elle était consciente que déjà bien plus que la plupart des fiancés pouvaient en dire au sein de la noblesse.
La réalité de la situation lui apparut d’un coup. Elle n’en avait pas eu l’opportunité avec tout ce qui lui était tombé dessus en quelques jours, mais elle allait vraiment obtenir tout ce qu’elle n’avait pas osé rêvé en se fiançant à Raoden, un mariage d’amour, basé sur une affection et une admiration mutuelle. Elle n’avait pas osé y rêver trop fort pendant son premier voyage vers l’Arélon, puis ce rêve lui avait été brutalement arraché. Le Raoden qui se tenait devant elle avait une peau d’argent qui semblait issue des contes de son enfance, mais il était réel, bien plus que l’homme qu’elle s’était imaginée à partir de ses lettres. Même Esprit n’était qu’une pâle imitation de cet homme là.
Tout ce que Sarène avait à faire, c’était d’ouvrir la bouche et de lui parler de son enfance, de ses fiançailles avortées, de tout ce qui avait fait d’elle la femme qui se tenait aujourd’hui aux côtés de Raoden, et leur amour naissant s’épanouirait durablement.
Alors pourquoi était-ce aussi difficile ?
Raoden n’aidait pas, en attendant patiemment qu’elle lui parle, une main posée sur la sienne et le regard plein de compréhension. Sarène s’en voulait de le faire attendre, mais les mots continuaient de ne pas venir. Elle finit par trouver la force de sourire et de serrer sa main en retour.
-Peut être vaut-il mieux commencer par des sujets moins sérieux ?, demanda-t-elle. Après tout, nous avons trois jours de voyages et toute une vie pour aborder le reste…
-Bien sûr !, répondit Raoden avec quelque chose qui ressemblait à du soulagement. Je doute qu’une vie passée à parler me suffira, mais il faut bien commencer quelque part. Voyons… peut être pourrais-je te raconter cette fois où Lukel et moi avons « accidentellement » bouleversé les plans culinaires de Kiin ?
Sarène s’accouda au bastingage pour être plus confortable.
-Ça c’est une histoire que je me dois de connaître dans le moindre détail !
Elle ferma les yeux pour profiter du vent marin sur sa peau, et se mit à écouter Raoden. Il avait de véritables talents de conteur quand il s’en donnait la peine, et rien qu’à l’écouter, Sarène pouvait s’imaginer la scène. Très vite, son esprit se mit à vagabonder de la maison de son oncle Kiin au palais de Kaë et à la Nouvelle Elantris. C’était si facile de s’imaginer assise dans le palais rénové d’Elantris, dans des appartements aux murs brillants d’une douce lumière et meublés à son goût, pour discuter avec son époux après une longue journée passée à remédier aux problèmes de l’Arélon. Et à présent, cet avenir rêvé était à sa portée. Jamais Sarène n’avait eu si hâte d’être mariée, mais elle était prête à patienter, si elle pouvait profiter pendant ces trois jours de l’homme qu’elle allait épouser avant de se tenir à ses côtés quand on lui poserait une couronne sur la tête.

Date: 2025-08-25 07:16 am (UTC)
From: (Anonymous)
C'était parfait, je les adore 🥰 C'est exactement ce que j'avais en tête, et tu as parfaitement retranscrit le caractère de chacun. Le pdv de Sarène est génial aussi ✨ (j'ai presque envie d'avoir la même scène du pdv de Raoden maintenant 😂 je crois que j'aime juste trop le domestic fluff avec ces deux là 😅) En tout cas merci beaucoup pour cette fic! Promis j'écrirai bientôt sur le Cosmere aussi 😉

Date: 2025-08-25 09:02 am (UTC)
From: (Anonymous)
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