Titre : L’autre Graal
Auteur : Foehn (Participant.e 11)
Pour : Crocotta (Participant.e 6)
Fandom : Légende arthurienne
Persos/Couple : Galahad(/)Mordred
Rating : K
Disclaimer : La légende arthurienne appartient au domaine public
Prompt : Galahad trouve le Graal mais, au lieu de mourir et de monter directement au paradis, il remonte dans le temps, bien avant la chute de Camelot. En effet, pour montrer qu’il le mérite bien, il doit remplir une dernière mission : sauver le royaume de sa chute programmée. Il se retrouve ainsi bloqué dans une boucle temporelle dans laquelle, à chacun de ses échecs, il retourne dans le temps, en conservant toujours ses souvenirs. S’il comprend vite que Mordred est sans doute une clé pour sa mission, encore lui faut-il déterminer comment… Et s’il décidait de se rapprocher de lui pour tenter de l'influencer et faire de lui un allié, cette fois ?
- Sans doute a-t-il déjà essayé de le tuer, et réussi, mais le résultat est resté le même, à quelques nuances près : après tout, sa mort n’efface pas ceux qui désirent voir Arthur chuter voire prendre sa place, ni le désir d'invasion des Saxons et autres.
- Pas besoin de traiter les boucles temporelles précédentes, mais possible mention, notamment sur ses réflexions quant à la stratégie à adopter, la leçon à tirer de ses échecs...
- Comment se sent-il à la suite de ces divers échecs ? A-t-il été un peu changé par ces derniers ? Comment cela l’affecte-t-il ?
- Je suis plutôt pour un Mordred nuancé, qui a pu accumuler progressivement des griefs contre Arthur et autres (d’où son action assez tardive, aussi), ainsi que la société en général (des injustices laissées dans l'ombre, des identités opprimées ou méprisées…). Influence de tiers (famille, amis…) partielle ou totale possible. Galahad peut s'apercevoir de tous ces détails dans les boucles temporelles antérieures et/ou dans celle-ci, pendant qu’il se rapproche de lui.
- Réactions et ressentis de Mordred face à ce changement d'attitude à son égard ? Et, possiblement, les changements qu'ont pu provoquer ces différentes boucles chez lui ?
- Relation platonique possible, mais j'admets adorer ce ship avec une mise en place progressive, et ce que cela peut impliquer : les éventuelles remises en question de Galahad sur lui-même, ses croyances et les mentalités actuelles ; la crainte de voir son jugement obscurci par ses sentiments naissants pour Mordred, et des impacts que cela pourrait avoir sur la suite… et, s'il s'éloigne, ne risque-t-il pas encore de provoquer leur fin ou, du moins, de ne pas être en mesure de l'empêcher ? (car il doit toujours garder son objectif en tête !)
Notes : C’était un super prompt et j’espère lui avoir rendu justice !
L’espace d’un instant, Galahad les vit, les anges, dix êtres fait de lumière, de joie et de bonté, descendant du Ciel à sa rencontre, et il pleura de joie à l’idée de mourir. Déjà, son âme s’élevait à leur recontre. Il sentit son corps s’affaisser dans les bras de Perceval et Bohort qui pleuraient à chaudes larmes de le perdre. Galahad rouvrit à moitié les yeux et essaya de leur dire de ne pas pleurer et de se réjouir plus tôt pour lui avant qu’ils ne se retrouvent un jour dans ce Paradis dont il sentait déjà les effluves, mais sa bouche était déjà pâteuse. Tout ce qu’il put faire, ce fut de sourire, à la fois pour les réconforter et parce qu’il pouvait voir sa vie défiler devant lui, et il sourit en voyant qu’il avait mené une vie sans péché. Il était méritant, et le Paradis lui ouvrait ses portes.
Pas encore.
La lumière l’aveugla. Galahad leva une main pour s’en protéger et…
Il se retrouva debout au lieu d’être écroulé dans les bras de ses frères, l’œil sec plutôt qu’en pleurs et une coupe de vin à la main au lieu de lever les bras vers le ciel en suppliant que les anges l’emmènent. Des cris joyeux s’élevaient autour de lui, ceux de ses compagnons d’armes. Galahad était à la table ronde, entouré de la fine fleur des chevaliers du royaume, et il reconnaissait le jour et l’heure exacte. Ils étaient à la Pentecôte et le roi Arthur adoubait les nouveaux chevaliers qui partiraient juste après en quête du Graal, de renommée et de bonne fortune. Galahad n’était pas parmi ces chevaliers, mais au rang des visiteurs. Il se souvenait de ce jour où il avait eu les yeux écarquillés devant tant de gloire et de richesses. Tellement de jeunes gens avaient été adoubés par Arthur ce jour-là qu’il avait plaisanté en disant qu’Excalibur devenait trop lourde à porter à la fin de la journée et qu’il aimerait bien savoir qui avait remplacé son épée pendant qu’il avait le dos tourné. Galahad avait rit avec les autres. Plus d’un écuyer était vert de jalousie ce jour-là de voir tant d’autres obtenir la récompense espérée qui leur échappait encore.
Galahad, lui, n’avait ressenti aucune jalousie. Son heure viendrait, il le sentait confusément, et il voulait rencontrer son père avant que de devenir chevalier. De plus, on lui avait toujours enseigné que la patience était une vertu et l’impatience un péché. La suite lui avait prouvé qu’il avait eu raison d’être patient, son heure était bel et bien venue, l’heure de partir en quête du Graal, l’heure de trouver celui-ci, et l’heure de partir. Mais alors, pourquoi était-il là ? Pourquoi les Anges et le Ciel lui faisaient-ils voir cette vision entre tous les autres moments de sa vie qu’ils auraient pu lui montrer au moment de quitter ce monde ?
Il est là. Celui par qui la fin arrive.
-Quelle fin ?
La fin d’Arthur. La fin de la Table Ronde. La fin du royaume de Logres, la chute de Camelot, la chute de la Bretagne, le délitement de la chevalerie, la destruction du royaume. Il est là.
-Ce n’est donc pas une vision ? Je suis vraiment retourné où j’étais jadis ? Mais pourquoi, Seigneur ? Qu’attends-tu de moi ?
Camelot ne doit pas tomber. Le royaume de Logres doit subsister. Arthur ne doit pas mourir. Le Bien doit triompher du Mal.
Galahad tomba à genou, tira son épée et la planta en terre.
-Ainsi soit-il, Seigneur. Je serais ton bras armé, et je ne faillirais pas. Dis-moi seulement ce que je dois faire.
Celui par qui la fin arrive est là. Arrête-le.
-Ainsi sera-t-il fait puisque telle est ta volonté. Puisse la foudre tomber sur moi et le chemin du Paradis m’être fermé si je flanchais.
Autour de lui, le silence se fit soudain. Galahad releva la tête pour réaliser que tout le monde le regardait, y compris le roi Arthur et le dernier chevalier qu’il venait d’adouber et qui avait toujours un genou en terre, son neveu Mordred.
-Quel est ton nom, jeune homme ?, demanda le roi Arthur.
-Galahad, seigneur, fils d’Elaine de Corbénic.
Il avait répondu sans réfléchir. Rien ne se passait comme la première fois. À sa première venue à Camelot, Galahad s’était contenté de regarder tout autour de lui avec de grands yeux brillants, mais comme son père Lancelot n’était pas là, il ne s’était pas dévoilé. Il voulait se faire connaître d’abord de son père et après seulement chercher à se faire un nom. Se nommer le fils d’Elaine était la seule réponse possible à l’absence de son père, dut-elle le désigner comme bâtard.
-Et pourquoi mets-tu un genou en terre à ma cour et sors-tu ton épée, Galahad, fils d’Elaine de Corbénic, toi qui ne comptes ni parmi mes chevaliers, ni parmi les écuyers que j’adoube en ce jour de Pentecôte ?
Galahad hésita un instant, mais il haïssait le mensonge.
-Je vous demande pardon, noble roi Arthur. Manquer de respect à vous ou cette cour est bien la dernière chose que je souhaite, mais j’ai entendu une voix divine me demander d’arrêter la destruction qui va frapper Camelot et je…
Un éclat de rire lui répondit, venu des rangs des chevaliers et des écuyers. Même Mordred, toujours à genou au pied du roi, pouffa d’un ton vaguement méprisant. Le rouge monta aux joues de Galahad, mais le roi Arthur, lui, ne rit pas. Un sourire se dessina sur ses lèvres, mais il était plus amical que moqueur.
-Je me flatte d’être bon juge du caractère d’autrui et je lis sur ton visage ta sincérité et ta bonté. Il ne sera pas dit que le roi Arthur ne reconnaîtra pas un envoyé du Seigneur. Prends ta place derrière Mordred, Galahad. Excalibur commence à devenir bien lourde, mais je puis trouver la force d’adouber un chevalier de plus aujourd’hui. Et si quelqu’un sait qui a remplacé mon épée pendant que j’avais avait le dos tourné, je lui saurais gré de parler.
Cette fois, personne ne rit à la plaisanterie du roi. Mordred était blême, et Galahad vit plusieurs nouveaux chevaliers froncer les sourcils ou maugréer. Il voulut protester, tant de sa bonne foi que pour refuser un adoubement qui aurait dû être réalisé par son père, mais on ne refusait pas un tel présent royal sans insulter celui qui l’avait offert, et la place de Galahad était à Camelot, d’après l’édit divin. Galahad se releva et se plaça derrière Mordred qui se relevait. Un sifflement résonnait dans ses oreilles qui n’avait plus rien à voir avec la musique angélique qu’il avait entendu un peu plus tôt.
Tout allait trop vite. Il n’avait pas eu le temps de comprendre ce qui se passait et ce que le Ciel attendait de lui qu’il était déjà chevalier, deux ans plus tôt que prévu. L’épée d’Arthur frôla ses épaules et Galahad se redressa, étourdit. Il était censé observer la foule, trouver le traître qui détruirait le rêve d’Arthur, mais on se pressait déjà autour de lui. Galahad se retrouva pris dans une farandole de félicitations et de questions sur son ascendance et ses faits d’arme. Chaque fois qu’il essayait de s’échapper, quelqu’un le ramenait au centre de la masse. Au bout d’un moment, quelqu’un lui mis d’autorité un verre et une tranche de pain couverte de lard dans les mains.
-Mieux vaut manger maintenant que de partir à l’aventure le ventre vide, lui sourit Mordred. Et même si d’autres ont dû déjà le dire, mes félicitations au plus jeune chevalier du royaume de Logres ! Je n’aurais tenu le record que moins d’une minute, mais je sens que mon successeur sera à la hauteur du titre. Chevalier à quinze ans ! Je sens que tu vas faire de grandes choses, sire Galahad. Avec un tel commencement, on peut se demander quel âge tu auras quand tu trouveras le Graal !
-Vingt-trois ans, répondit machinalement Galahad. Excuse-moi, sire Mordred, nous parlerons plus tard.
Galahad avait besoin de réfléchir. Il s’arracha cette fois à la foule qui le pressait de toutes parts pour chercher un point en hauteur. Arthur avait fait cinquante hommes chevaliers en ce jour, le plus grand nombre de nouveaux chevaliers faits en un seul jour de mémoire d’homme. Qui parmi eux pouvait tramer quelque chose contre le roi Arthur ? Ou bien était-ce l’un des convives le coupable, ou un de ces invités de marque venu prétendre tendre la joue à Arthur au nom de son roi mais planifiant soigneusement le meurtre du rêve d’Arthur ? Deux Saxons étaient là à discuter dans l’ombre. Le roi Pellinore était-il capable de trahir la vieille alliance ? Perceval en mourrait. Surtout, qui que soit le traître, depuis combien de temps préparait-il son coup et combien de temps ses plans mettraient à porter leurs fruits, quand Galahad aurait pu jurer que sept ans plus tard nul nuage ne menaçait Arthur et Camelot ? La noirceur de son âme devait en tout cas se lire sur son visage. Galahad le trouverait et lui ferait payer sa trahison au prix cher.
Perdu dans ses pensées, Galahad ne vit pas le regard noir dont le poursuivit Mordred. Et quand, cinq ans après, il fut assassiné dans un des couloirs de Camelot par un coup de poignard dans le dos donné par un homme entièrement vêtu de noir, il n’était pas plus près de découvrir l’identité du traître. Une voix l’accompagna cependant dans la tombe, et deux mots qui le réconfortèrent alors qu’il pleurait son échec et la gloire bientôt moribonde de Camelot.
Pas encore.
La deuxième fois, Galahad savait à quoi s’attendre. Il ne s’agenouilla pas pour remercier le Seigneur, il se contenta de rester dans le public et d’applaudir poliment à chaque nouveau chevalier qui se relevait, les joues rouges de plaisir et de fierté. Le traître devait forcément se trouver parmi eux. Pourquoi sinon Galahad aurait-il été ramené en ce jour-ci de préférence à nul autre ? Si le traître était un étranger à la cour, il aurait suffi que Galahad arrive le jour de son arrivée et il aurait su qui était son ennemi. Hélas, Arthur était en train de faire cinquante hommes chevaliers. Galahad bougea pour être sûr de bien voir leurs visages au moment où ils prêtaient leur serment. Il prit note de l’émotion dans la voie de Mordred, des larmes dans ceux de Girflet, mais de toute façon, il ne les aurait pas mis au rang des suspects, car ils étaient du sang d’Arthur. Dans les yeux des autres nouveaux chevaliers, Galahad vit des émotions qui n’étaient pas censées y figurer, la fierté, l’orgueil, le doute, mais rien qui lui désigne un coupable, et certainement pas la lâcheté nécessaire qu’il fallait pour assassiner un frère chevalier d’un coup de poignard dans le dos.
Du temps, réalisa-t-il. Il lui fallait du temps. C’était donc qu’il était temps de se mettre en quête de son père et d’apprendre pour la seconde fois à le connaître. Galahad bénit le ciel de cette seconde chance qu’il lui accordait de passer du temps avec Lancelot, fit ses adieux à Camelot en lui promettant en silence de ne la quitter que pour mieux lui revenir, et se mit en route.
La première fois que Galahad avait rencontré Lancelot, il avait seize ans et était terriblement nerveux à l’idée de décevoir son père ou d’être déçu par lui. Galahad avait toujours seize ans, mais il en avait aussi vingt-huit et c’était étrange de rencontrer Lancelot à la fois en étranger et en presque égal. Son père lui paraissait plus jeune, ou bien c’est lui qui avait mûri, mais leur relation de père à fils fut d’un coup plus profonde qu’elle l’avait jamais été du temps de sa première vie. Galahad avait eu droit dès le début à l’amour de son père, mais désormais il avait le droit à son respect en prime.
Galahad avait à présent la chose qui lui manquait à son premier retour dans le passé. Il avait un plan. Avec son père à ses côtés pour l’informer sur les défauts des chevaliers d’Arthur et pour lui désigner qui avait changé avec le temps, il était sûr de trouver le traître en un rien de temps. Cette fois, Galahad ne partirait pas en quête du Graal. Il laisserait à d’autres la chance de faire leurs preuves aux yeux du Seigneur. Lui resterait à la cour et observerait, et son père protégerait ses arrières. Après tout, s’il avait été tué la dernière fois, c’était qu’il était bien près de découvrir la vérité, mais avec Lancelot à ses côtés, on s’y prendrait à deux fois avant de tenter de l’assassiner.
Pas encore.
La troisième fois, Galahad faillit s’écrouler sur le sol et pleurer, les mains crispées sur sa poitrine. Mourir était une sensation abominable, quand les anges ne proposaient pas de venir vous emporter. Il n’avait pas été tué dans le dos cette fois, mais par-devant, par les neveux d’Arthur proclamant que la reine Guenièvre était dans la chambre de son père occupée à des choses auxquelles Galahad se refusait de penser à voix haute. Galahad s’était interposé par loyauté filiale et parce qu’en ralentissant les neveux d’Arthur il espérait trouver les mots pour leur convaincre d’être raisonnables et de voir le complot qui se tramait autour d’eux au lieu de croire à ces viles rumeurs.
Hélas. À un contre quatre et quelle que soit sa dextérité, Galahad avait été vaincu. Il n’était pas sûr de savoir quelle épée l’avait tué, celle de Gaheris ou celle de Mordred, mais il lui pardonnait bien volontiers. Décidément, son adversaire était retors et il maniait les mots aussi bien que le poignard pour arriver à ses fins. Galahad avait été prudent, mais il n’avait rien pu empêcher cette fois non plus. Cette fois, il préviendrait d’entrée de jeu son père des ignobles rumeurs colportées sur lui. Lancelot ne prêterait plus le flanc à la critique en étant l’ami très proche de la reine, et les chevaliers ne se déchireraient plus au nom de l’honneur d’Arthur.
Pas encore.
La quatrième fois, Galahad vacilla et regarda cette cour familière avec un œil neuf, et surtout suspicieux. Comment se faisait-il que cette Cour qui semblait si paisible succombe si vite à la violence et à la haine ? Jamais de son temps Galahad n’avait vu la calomnie y galoper à une telle vitesse, mais ce devait être le cas, et lui avait tout simplement été trop naïf pour le croire.
Lancelot avait pourtant suivi les conseils de Galahad. Il avait mis fin à son amitié avec la reine afin que nul ne puisse la calomnier, mais la calomnie était quand même venue. Cette fois, Arthur se tenait aux côtés de ses neveux quand ils étaient venus s’en prendre à Guenièvre, dans sa chambre à elle, toujours en pensant la trouver avec Lancelot. Galahad n’avait pas trouvé son père à temps pour l’aider à servir de bouclier à la reine. Cette fois, il en était sûr, c’était Mordred qui l’avait tué.
Le traître était là, dans cette assemblée, et Galahad n’était toujours pas plus proche de comprendre qui il était. Il ne s’y prenait pas correctement, et il était temps de corriger cette erreur. Galahad n’attendit pas la fin de la cérémonie. Il fit volte face, mais cette fois ce ne fut pas pour se porter à la rencontre de son père. Cette fois, ce fut pour se faire ermite et laisser la rumeur des évènements l’atteindre. Il était temps qu’il apprenne comment Camelot était censée tomber quand il ne s’en mêlait pas.
Pas encore.
La cinquième fois, Galahad faillit s’écrouler sur le sol et pleurer, mais pas pour les mêmes raisons que la dernière fois. Le problème n’était pas de savoir qui était le traître à Camelot, mais qui n’avait pas trahi Arthur et Camelot au moins une fois. Méléagant et Lot foulaient allègrement aux pieds le concept même de chevalerie, Guenièvre trompait son mari, Mordred et Agravain n’hésitaient pas à la jeter en pâture à la foule, et Lancelot…
Le père de Galahad était parjure et commettait l’adultère envers son roi sans cligner des yeux. Comment pouvait-il se regarder en face ? Comment pouvait-il regarder Galahad en face ? Il avait prété des vœux en devenant chevalier, et il n’en avait que faire.
Galahad ne parvenait pas à croire qu’il ait pu être aussi aveugle sur ce qui se tramait sous son nez à Camelot. Il avait dit à Lancelot de ne pas prêter le flanc aux commérages avec son amitié avec Guenièvre, et son père l’avait remercié avec le plus grand sérieux de son avertissement. Galahad avait cru que Lancelot avait sacrifié son amitié avec Guenièvre pour sauver sa réputation, mais ils avaient juste continué plus discrètement leur relation adultère. Des traîtres, des menteurs et des parjures, où qu’il regarde !
Galahad se frotta le flanc. Mordred l’avait tué d’un coup d’épée cette fois, quand Galahad s’était porté à sa rencontre pour venger Arthur, Camelot, Logres, Guenièvre et Lancelot d’un même geste. Malheureusement, Galahad avait eu beau continuer à s’entraîner dans la forêt où il avait installé son ermitage, il s’était rouillé. Mordred l’avait désarmé et égorgé si vite que Galahad avait à peine eu le temps de suer un peu avant de succomber, et pourtant Mordred était visiblement à deux doigts de succomber aux blessures que lui avait infligé Arthur.
Un an. C’était le temps que le royaume de Logres avait mis pour sombrer après la date anniversaire du jour où Galahad avait tenu le Graal dans sa première vie. Aurait-il agi de même s’il avait su que l’âge de la chevalerie ne survivrait pas à la découverte du Graal et à sa mort ? Là encore, il était temps de le découvrir. Cette fois, Galahad vivrait sa vie exactement comme il l’avait menée la première fois, et il verrait si cela faisait une différence s’il survivait à la quête du Graal. Le plus dur, ce ne serait pas de voir Logres partir en flammes, mais de regarder Lancelot, Guenièvre et Mordred en face sans montrer à quel point ils le répugnaient.
Pas encore.
La sixième fois, Galahad s’éclipsa dans un coin et pleura bel et bien sur Camelot, sur Arthur, sur Logres et son innocence perdue. Trois ans. C’était le temps que le royaume de Logres mettait à sombrer si Galahad ne renonçait pas au monde et à la vie après avoir retrouvé le Graal. La même violence, la même haine, les mêmes trahisons petites et grandes, celles de Mordred envers son oncle, de Guenièvre envers son mari, de Lancelot envers son roi…
Cette fois, Galahad avait participé à la bataille de Camlaan. Jusqu’au bout il avait lutté pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Il était le premier à être tombé après Arthur, de la main de Mordred comme lui, et en voulant le venger. Il avait essayé d’atteindre les combattants à temps pour arrêter Mordred, mais il n’avait pas été assez rapide. La prochaine fois…
Une grimace se dessina sur le beau visage de Galahad. Quelle prochaine fois ? Au moment de la bataille de Camlann, n’était-il pas déjà trop tard pour sauver Camelot ? Qu’est-ce qu’il y avait à sauver exactement ? Galahad ne voyait que petitesse et mesquinerie autour de lui. Mais Dieu l’avait chargé d’une mission et il avait juré de ne pas faillir. Il n’avait peut être pas trouvé le Graal cette vie-ci, mais peut-être que la prochaine… Non la prochaine fois, il laisserait encore l’histoire se dérouler comme elle était censée le faire, pour voir ce qu’il était censé sauver exactement avec Camelot.
Pas encore.
La septième fois, Galahad s’éclipsa à nouveau dans un coin pour pleurer sur Camelot et sur Logres. Il avait vu ce qui se passerait s’il laissait ces gens qui lui étaient à présent étrangers agir comme ils l’entendaient. Lancelot s’était fait ermite par dépit, tout comme Guenièvre s’était faite nonne par amertume. Où était la foi là-dedans ? Galahad ne voyait que de la lâcheté. Le royaume de Logres réduit progressivement à peau de chagrin parce que les successeurs d’Arthur étaient trop faibles pour garder le pouvoir, la Bretagne dépecée par les Angles et les Saxons, les nobles traditions bretonnes bafouées, les fermes brûlées, les femmes violées, la vraie religion menacée de toutes parts… Certains avaient survécu pourtant, Perceval, Bohort, Bedivere, Girflet, d’autres encore, mais aucun de ces preux chevaliers qui s’étaient fait un nom pour leur courage, leur abnégation ou leur sagesse n’avait su s’imposer comme une figure d’autorité capable de réunir autour de lui assez d’hommes pour résister à l’envahisseur. Aucun n’était Arthur.
Arthur. La bouche de Galahad se plissa en une grimace amère. Arthur était un grand roi, qui avait tour à tour pardonné et condamné sa reine, qui avait laissé les serpents lui siffler dans les oreilles et qui n’avait su construire un royaume assez solide pour lui survivre. Galahad n’était plus si sûr qu’il était un bon roi. Il ne savait plus combien de fois il avait essayé de convaincre Arthur de préparer son peuple et son royaume à l’arrivée des Saxons. Mais Arthur, aussi grand roi qu’il soit, était trop confiant en ses chevaliers, en Lancelot surtout. Il était persuadé qu’à l’heure du danger, ils sauraient s’élever contre lui, même si Arthur lui-même n’était plus là pour les unir. Galahad n’y croyait plus, lui. Les nobles chevaliers de Bretagne étaient un mensonge de plus.
Et pourtant, le Ciel ordonnait qu’il réussisse à sauver le roi, le royaume et l’île de Bretagne toute entière, quelles que soient leurs failles, et elles étaient nombreuses. C’était donc qu’il y avait quelque chose à sauver. Galahad retourna son regard vers la cour du château de Camelot décorée de fleurs, vers les bardes et troubadours chantant aux pieds des nobles dames vêtues de brocart, aux tables surchargées de nourritures et aux portes ouvertes aux pauvres et aux nécessiteux. Personne ne connaîtrait la fin ce soir à des lieux de Camelot. Les nobles dames pourraient rentrer chez elles à pied sans craindre d’être agressées. Les bardes ne seraient pas obligés cet hiver de brûler leur viole pour se chauffer. Oui, c’était pour tout ça que le Ciel lui avait demandé de se battre, pour ces danses, ses chants, et la certitude de tout ce peuple de pouvoir vivre une vie épanouie dans un royaume en paix que les chevaliers d’Arthur défendaient en son nom.
La Bretagne, Logres, Camelot, c’était eux, pas Arthur, pas Lancelot, pas Guenièvre, pas Mordred.
-C’est saisissant, n’est-ce pas ?, s’enquit une voix derrière lui.
Dans un premier temps, Galahad se figea, puis il se retourna en se forçant à ne pas poser la main sur son épée ou pire encore à la brandir pour décapiter son interlocuteur.
-Tout à fait saisissant, sire chevalier.
-Sire Mordred, rétorqua ce dernier en se rengorgeant. Je suis le neveu du roi Arthur.
Il croyait l’impressionner, mais Galahad avait vu la procession du Graal et mangé avec le Roi Pêcheur.
-Tout à fait saisissant, répéta-t-il en essayant de garder son amertume sous le tapis.
Mordred se rapprocha de lui pour lui offrir un sourire de connivence.
-Je vais vous dire, la première fois que je suis venu, j’ai failli me ridiculiser en rentrant dans le dos de mon frère tellement j’étais ébloui par cette vision. Il m’a fallu du temps avant de ressembler à autre chose qu’à un paysan à peine sorti de sa basse-cour. C’est pour cela que je me permets de vous conseiller de fermer la bouche, avant qu’une de ces dames ne ressente l’envie de se moquer. Vous vous traîneriez comme moi un vilain petit surnom pendant au moins un mois, ou jusqu’à ce qu’arrive le prochain pécore. Demandez à tout le monde ici, ils se gaussent encore de la première apparition de Perceval le Gallois. A-t-on jamais vu pareille naïf ?
Mordred lui fit un clin d’oeil. Son sourire était un mensonge. Il n’atteignait pas ses yeux. Mordred cherchait au choix une méchante plaisanterie à lui faire ou un moyen de l’utiliser à son profit comme Galahad l’avait vu faire tant de fois au cours de ses deux dernières vies avec ses frères et les autres chevaliers.
C’était lui, réalisa soudain Galahad. Le soleil s’était voilé d’un coup comme pour offrir une auréole sinistre au soi-disant preux chevalier. Quatre fois Mordred l’avait tué depuis qu’il était coincé dans cette boucle, quatre fois sur les six vies que Dieu lui avait octroyées pour sauver Camelot. Si on oubliait la dernière boucle durant laquelle il avait été tué par un énorme guerrier saxon en tentant de donner aux derniers habitants de Camelot le temps qu’il fallait pour en fuir les ruines fumantes, seule sa mort lors de la première boucle n’avait rien à voir avec Mordred.
Non. Même là, Galahad se trompait. C’était Mordred aussi qui l’avait assassiné d’un coup de poignard dans le dos en pleine nuit, et personne d’autre. Dès qu’Arthur avait arrêté la cérémonie de son adoubement pour s’adresser à Galahad, il l’avait jalousé. Ses sourires cachaient des mensonges, des complots, et la chute de Camelot. Celui par qui la fin arrivait, c’était lui.
-Sire Perceval est un meilleur chevalier que vous ne le serez jamais, répliqua sèchement Galahad à la remarque de Mordred qui attendait toujours une réponse. On se souviendra de lui pour sa bravoure bien après que vos ossements seront tombés au fond de l’océan. Mordred le traître on vous appellera, Mordred le bâtard, et sa naïveté vaut mille fois votre duplicité. Méfiez-vous des naïfs, Mordred, ils pourraient vous surprendre et vous faire payer pour vos crimes.
Mordred fit un pas en arrière, soudain blême.
-Comment…
-Ne vous demandez pas comment, demandez-vous pourquoi un jeune homme à peine sorti de l’étable qui l’a vu grandir en sait autant sur vous et qui lui a donné tant d’informations. Mais ne vous posez pas cette question trop longtemps, ou il sera déjà trop tard pour vous.
Galahad fit volte face. Cette fois, il sentit le regard de haine de Mordred le poursuivre longtemps. Hélas, le temps que sa colère se calme et qu’il ait repris ses esprits, il était trop tard. Cette fois, il reconnut sans peine le poignard qui le tua. Sa dernière pensée fut de se dire que tout était à recommencer.
Pas encore.
La huitième fois, Galahad prit grand soin de ne pas attirer le regard de Mordred sur lui. Il attendit simplement la nuit puis il sauta Mordred dans un couloir et lui ôta la vie d’un coup de poignard dans le dos, comme il était mort lui-même deux fois sous le sien. Peut-être était-il plus vindicatif qu’il ne l’aurait pensé jusqu’ici, mais il éprouva un certain plaisir à cet ouvrage. Après tout ce par quoi il était passé, Dieu lui pardonnerait le péché de colère.
Galahad fuit Camelot après son crime. Ce n’était pas qu’il craignait le châtiment logique infligé aux meurtriers, et en temps normal, il serait resté pour assumer les conséquences de ses actes. Cependant il lui fallait savoir si la survie de Camelot valait qu’il se dame en tuant un homme désarmé. Quand il l’avait tué, Mordred était innocent des crimes qu’il allait commettre. Mais si le tuer pouvait sauver d’un seul coup Arthur, Camelot, Logres et la Bretagne, Galahad sacrifierait volontiers son âme immortelle, et celle de Mordred monterait directement au Paradis, si elle n’était pas déjà noircie par le péché.
Pas encore.
La neuvième fois, Galahad sortit de la cour du château pour pousser un cri de rage. Tuer Mordred ne suffisait pas. L’infamie de Lancelot et Guenièvre avait quand même été découverte et dénoncée par des ennemis de Camelot, Arthur avait quand même condamné son épouse à mort après avoir prétendu ne rien voir, et au lieu de lui et Mordred, c’était lui et Lancelot qui s’étaient entre-tués à la bataille de Camlann. Galahad était le fils d’un régicide à présent, et il lui savait ce qu’il devait commettre dans cette boucle-ci. Galahad allait se faire parricide. Ses mains se mirent à trembler.
Puisse Dieu prendre son âme en pitié.
Pas encore.
La dixième fois, Galahad fit volte-face et quitta la cour de Camelot avant que quiconque ne voie ses larmes et le tremblement de ses mains. Jadis, on l’appelait Galahad le pur. On vantait ses qualités en lui disant qu’il avait toutes celles de son père. Galahad s’était demandé un jour, tout en se sentant un peu coupable de le faire, pourquoi son père n’avait jamais trouvé le Graal s’il avait tant de qualités et ce que Galahad lui-même avait de plus que lui. Quatre vies plus tôt, Galahad avait enfin compris pourquoi. Le démon de la luxure avait mis ses griffes dans le cœur de son père et ne le lâcherait plus jamais. Quels que soient ses efforts, conscients ou inconscients, Lancelot allait vers Guenièvre et Guenièvre vers Lancelot. Galahad ne comprenait pas ces désirs qui les habitaient, mais pour avoir Guenièvre, Lancelot n’avait pas hésité à attaquer son propre fils. Galahad aimerait pouvoir dire que cela le rendait moins coupable du parricide qu’il avait commis, mais ce serait faux. Galahad n’avait plus rien de pur. Un jour il avait été capable de s’asseoir sur le siège périlleux. À présent, il était sûr que son contact le brûlerait, comme tous les autres.
Le parricide n’avait même pas suffi. Guenièvre n’avait peut-être pas trompé Arthur, mais Mordred avait colporté les mêmes rumeurs infâmes sur elle. Cette fois, c’était Maléagant le coupable, ou Bedivere, ou la moitié des chevaliers de la Table Ronde, et les chevaliers s’étaient entre-déchirés pour décider de sa pureté ou de sa culpabilité. Mordred l’avait finalement enlevée en absence de son oncle, ou plutôt de son père. Galahad les avait poursuivis et Mordred l’avait tué, encore.
Il était à bout. Tuer Guenièvre cette fois ne servirait à rien. Il connaissait d’avance le résultat. Lancelot le poursuivrait et le tuerait ou Galahad le tuerait à nouveau, deux issues inacceptables. Écrasé par le chagrin, Arthur cesserait de se préoccuper de son royaume, laissant libre cours aux complots de Mordred, et le vainqueur final ne serait autre que le Saxon impie. La seule consolation de Galahad était de savoir que Mordred ne survivait jamais assez longtemps à Arthur pour profiter du pouvoir, mais cette satisfaction ne durait jamais longtemps parce que Galahad était obligé de se rappeler que les Saxons s’asseyaient inévitablement sur le trône qu’Arthur avait occupé et que Mordred avait tenté de conquérir.
Horrifié par ce qu’il était en train de devenir, autant que par ce qu’il allait advenir de tous ces gens à Camelot, Galahad abandonna tout derrière lui pour essayer de partir en quête de l’homme bon et brave qu’il savait avoir été un jour. Il partit en quête de l’épée de Salomon, et en quête du Graal. Il ne trouva ni l’un, ni l’autre. Galahad n’était plus pur, l’épée fut conquise par un autre et le château du Graal refusa de se dévoiler à lui.
La dixième fois, Galahad prit sa propre vie, et se condamna à l’Enfer.
Pas encore.
La onzième fois, Galahad se retira du monde, encore. C’était cela ou sombrer dans la folie. Il ne comprenait pas pourquoi Dieu l’avait choisi pour sauver Camelot, Logres, la Bretagne et Arthur quand tout ce à quoi Galahad était arrivé, c’était de ne plus croire ni à l’une ni aux autres. Dieu était omniscient et omnipotent mais cela ne l’avait pas empêché de bien mal choisir le serviteur qui devait lui servir d’instrument. Si rien de ce que tentait Galahad pour sauver le futur de la Bretagne ne marchait, était-ce parce que qu’elle ne pouvait pas être sauvée, ou parce que Galahad lui-même n’était pas assez pur pour y parvenir ? Avait-il jamais été l’homme qu’il croyait être ? En guise de quête donnée par Dieu, était-il pris à la place dans un piège envoyé par le Diable pour ternir son âme et l’empêcher d’être digne du Graal ?
Des années de méditation ne suffirent à lui apporter la réponse dont il avait besoin. Dieu et les Anges ne lui parlaient plus que pour lui signifier qu’il avait échoué, encore, et ses échecs semblaient le rattraper où qu’il aille. Parfois, il lui semblait entrapercevoir un signe entre les arbres, du genre qui se présentait parfois à Camelot au temps de sa gloire, comme un cerf blanc, mais il détournait le regard. Il se savait trop impur pour que le cerf l’approche de toute façon. Galahad fuyait plus profondément au fond des bois à chaque fois que la rumeur d’un évènement à Camelot faisait mine de le frôler. Il se sentait vieux.
Un jour, il lui sembla entendre la clameur de combats portée par le vent. Galahad se força à l’ignorer comme le reste. Il n’était pas digne, ni du Graal, ni de voir Camelot triompher. À la place, il continua de cultiver son carré de légumes jusqu’à s’en faire mal aux épaules, et ne s’arrêta que quand il fit trop noir pour y voir encore quoi que ce soit. Il aurait continué, s’il l’avait pu. À défaut d’autre chose, la fatigue l’aidait à dormir.
Galahad ferma sa porte et s’agenouillait comme chaque soir pour prier jusqu’à l’épuisement ou une illumination, quand il entendit un bruit contre sa porte. Il fut tenté de l’ignorer comme il ignorait tout le reste, mais il crut entendre une espèce de sanglot ou de râle, et Galahad n’était pas capable de fermer son cœur à la souffrance d’autrui, pas quand elle arrivait à sa porte. Il rouvrit celle-ci et dû baisser les yeux pour voir le corps recroquevillé sur son seuil. L’homme avait perdu la plupart des morceaux de son armure, ou les avait jetés pour ne pas succomber sous leurs poids. C’était un miracle qu’il soit parvenu jusqu’ici avec sa blessure au ventre. Le sang sur son visage devait l’aveugler.
Doucement, pour ne pas l’effrayer, Galahad s’agenouilla pour lui toucher l’épaule. L’homme poussa un gémissement pathétique, mais il n’avait plus la force de bouger ou d’ouvrir les yeux. Il souleva la tunique de l’homme qui collait à sa peau à cause du sang de la boue et de la sueur entremelée. Ce qu’il vit le fit grimacer. Galahad était un chevalier, il s’y connaissait en blessures. L’homme ne passerait pas la nuit. Avec un luxe de précautions, il souleva le blessé en passant son bras par-dessus son épaule. L’homme geignit à nouveau et essaya à moitié de se débattre.
-Du calme, je vais vous amener à l’intérieur et vous soigner.
Cette assurance calma aussitôt le blessé, même si c’était un mensonge. Galahad détestait mentir, aujourd’hui plus que jamais, mais l’apaisement des douleurs d’un blessé valait bien un accroc à ses règles habituelles. Son code de l’honneur ne valait de toute façon plus grand-chose après les crimes qu’il avait commis. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était prier le Ciel qu’il lui pardonne pour ses échecs et qu’il confie la tâche à une plus noble âme que lui, comme Perceval. Il terminerait cette vie comme ermite, et espérerait ne pas se réveiller dans la cour du roi Arthur un jour de Pentecôte. Et en attendant, Galahad pouvait bien aider un pauvre chevalier en détresse et espérer que cela rééquilibre au moins un peu les comptes en sa faveur à l’heure du jugement dernier.
Il plaça le blessé sur sa couche et commença à nettoyer et bander sa blessure du mieux qu’il put. Même si l’homme allait mourir, Galahad pouvait l’empêcher de souffrir à chaque mouvement. Le blessé réagit à peine pendant qu’il s’occupait de lui. Galahad commençait à douter qu’il reprenne conscience un jour, mais il finit par gémir faiblement et réclamer de l’eau. Cependant, quand le gobelet de Galahad toucha ses lèvres, il parvint à peine à boire trois gorgées avant que sa tête retombe sur l’oreiller. Galahad plongea un morceau de tissu dans le gobelet et utilisa l’eau pour nettoyer son visage et essayer de rafraîchir son front brûlant de fièvre. Les traits du blessé apparurent alors clairement à la lueur du feu.
Le gobelet s’échappa des mains de Galahad quand il reconnut à qui il avait affaire et qu’il comprit quel jour ils étaient.
-Mordred !, s’exclama-t-il. Le traître !
Un bruit entre le rire et le râle échappa au blessé.
-Mordred roi de Bretagne, rectifia-t-il.
-D’ici une heure, tu ne seras plus roi de rien du tout, cracha Galahad. Si j’avais su qui tu étais, je t’aurais laissé mourir sur le pas de ma porte.
-Où est passée ta compassion chrétienne, ermite ?
-Elle s’est envolée quand tu as tué ce royaume, chien, traître, régicide !
Un pâle sourire se dessina sur les lèvres de Mordred.
-Oui, je suis tout ça, murmura-t-il d’une voix de plus en plus faible. Mais Arthur le méritait.
-Arthur était un grand roi, rétorqua Galahad d’une voix ou perçait le doute.
-Arthur était un imbécile, trop confiant en lui et dans les autres. De toute façon, tout cela me revenait de droit, le royaume, le trône… Il n’avait pas le droit de m’empêcher de l’obtenir.
-Gauvain était l’héritier d’Arthur, pas toi, et ton frère est mort par ta faute. Aux dernières nouvelles, quand un roi meurt sans enfant, c’est l’aîné de ses neveux qui hérite, pas le dernier.
-Mais un fils hérite de son père, et il m’a dénié ça comme le reste.
Galahad s’arrêta net.
-Que veux-tu dire ?
-À boire, gémit Mordred.
Galahad s’empressa de le servir, mais à nouveau, Mordred ne parvint qu’à boire quelques gorgées avant de s’écrouler à nouveau. Le voile de la mort s’étendait déjà sur ses yeux.
-Toujours été trop tard, murmura-t-il. La destinée n’épargne personne et les maudits restent maudits. Mais je n’étais pas responsable, pas responsable. Ce n’est pas moi qui ai couché avec ma sœur mais Arthur, alors pourquoi devrais-je en payer le prix et pas lui ? Pourquoi devrait-il avoir la gloire et Excalibur et pourquoi devrais-je rester dans les ombres ? Je n’ai pas demandé à naître, pas demandé à naître !
La suite de son discours n’était plus qu’un gémissement inaudible. Galahad se pencha quand même pour essayer de recueillir des renseignements supplémentaires, mais du délire de Mordred il ne parvint qu’à récolter quelques mots. « Injustice » revenait en boucle, tout comme « légitime » et « bâtard ». Finalement, il se mit à répéter en boucle le nom de ses frères. Parfois, il appelait aussi sa mère. Pendant tout le temps que dura son agonie, Galahad ne put que lui tenir la main et prier pour son âme.
Quand Mordred trépassa, Galahad l’enveloppa dans son unique couverture et l’enterra derrière le potager, à l’ombre des arbres. Une fois qu’il eut planté dessus une croix et prononcé une dernière prière, il reprit le chemin du monde et défendit le royaume moribond de Camelot jusqu’à ce qu’une lance saxonne le traverse. Pour la première fois, il était impatient d’en être à la suite.
Pas encore.
La douzième fois, Galahad se fia à des chemins qu’il connaissait bien. Il quitta la cour de Camelot sitôt qu’il eut assisté à l’adoubement de Mordred puis partit en quête de son père. Galahad le vainquit, presque comme à chaque fois, puis se fit adouber par lui. Il était difficile de croire qu’un jour il ait pu être fier d’être fait chevalier par son propre père, mais il resta quand même à ses côtés pour tenter de le convaincre de renoncer à la reine. Pour y parvenir, Galahad lui révéla même le sort qui attendait Camelot s’il s’obstinait. Son discours sembla toucher son père, qui promit de s’amender, mais quand ils rentrèrent à Camelot et que Galahad vit le regard qu’échangèrent Lancelot et Guenièvre, il comprit qu’il était vain d’espérer que l’un ou l’autre renonce au péché dans lequel ils vivaient depuis tant d’années.
Galahad détourna le regard de cette scène difficile à supporter et chercha Mordred dans la foule. Il le découvrit au milieu de ses frères jaugeant l’assemblée du regard. Pour la première fois, Galahad réalisa à quel point Mordred ressemblait à Arthur, malgré ses cheveux noirs. Même Gauvain, dont on disait qu’il était le vivant portrait de son oncle, lui ressemblait moins, à moins que la nouvelle que venait d’apprendre Galahad n’ait changé son regard sur Mordred.
Il comprenait sa faute à présent. Durant ses précédentes vies, Galahad avait tenté de corriger les défauts de Lancelot, Arthur et Guenièvre qui avaient conduit à la chute de Camelot. L’idée de tenter de faire de même avec Mordred ne lui avait jamais traversé l’esprit. Un chevalier ne devait-il pas aider ses compagnons d’armes en toutes circonstances, et surtout quand il n’arrivait pas seul à se débarrasser du mal qui rôde à l’intérieur de chaque homme ?
Quand il avait touché le Graal, Galahad avait su qu’il était pur et avait su se préserver du mal. Il comprenait maintenant que c’était mal qu’il ait ressenti de la fierté en cet instant. Sa pureté n’avait pas duré. À quelle vitesse s’était-il débarrassé d’elle en passant au meurtre et au parricide ! Galahad ne valait pas mieux que Mordred.
Avec cette réflexion, sa décision fut prise. Il se mit à observer Mordred, de loin, cherchant sur son visage les premiers signes de la trahison, mais sans jamais les trouver. Mordred était très doué pour camoufler ses pensées, même si l’esprit en alerte de Galahad lui permettait sans peine de déceler en lui l’ambition, la jalousie et l’envie. Par contre, il était incapable de dire si Mordred savait à ce stade de sa vie qu’il était le fils d’Arthur ou ce qu’il pensait de ce dernier et en agissant trop vite il craignait de parvenir seulement à accélérer les évènements, aussi se contenta-t-il d’observer et d’attendre. Apparemment, il n’avait pas tout à fait oublié l’art de la patience. Il était même possible qu’il réapprenne certaines des vertus dont il s’était écarté.
Quand Arthur lança pour la treizième fois la quête du Graal, Galahad s’arrangea pour se tenir tout près de Mordred et l’attrapa par l’épaule avant que Perceval et Bohort ne lui proposent qu’ils partent tous les trois ensemble.
-Bravo, roi Arthur !, cria-t-il. Qu’en dis-tu, sire Mordred, partirons-nous ensemble ?
Mordred lui lança un regard interloqué.
--Pardonne-moi, sire Galahad, mais je crois que nous n’avons pas échangé vingt mots des deux dernières années écoulés. Pourquoi diable voudrais-je partir en quête avec toi ?
-Penses-tu pouvoir trouver le Graal seul ?
-Je ne pense pas le trouver du tout, renifla Mordred avec un sourire d’auto-dérision. S’il y a un chevalier assez pur pour mettre la main sur le Graal, ce n’est pas moi. Si quelqu’un le trouve, ce sera toi, oh Galahad le Pur, Galahad le Beau, Galahad le Sage, Galahad le Brave.
Galahad recula légèrement, tant sous le fiel de la voix de Mordred que sous l’assaut d’épithètes.
-Je ne suis rien de tout ça, et si nous échouons à trouver le Graal, ce sera à deux. Qu’as-tu à perdre à partir avec moi ? Quand j’échouerais, tu seras aux premières loges pour assister au spectacle.
-Ce sont les premiers mots un tant soit peu censés que j’entends sortir de ta bouche. Pourquoi pas ? Cela change mes plans, mais je peux faire avec.
-Et quels sont ces plans ?
Mordred ne lui répondit pas. Galahad comprit que ce n’était pas dans cette vie qu’il gagnerait sa confiance. C’était trop peu, trop tard, et Mordred était méfiant de nature. Malheureusement, l’observer ne suffisait plus, il fallait le faire parler, mais Mordred ne décrocha pas un mot pendant l’année qu’ils passèrent ensemble à chercher le Graal. Un soir, au coin du feu, il s’énerva sur Galahad, Arthur le Graal et le monde, disant que tout cela était vain, que Galahad ne trouverait jamais le Graal en compagnie d’un homme maudit comme lui. Galahad le suplia de se calmer et de s’expliquer, mais Mordred disparut dans les bois sans un mot. Au matin, ses affaires étaient toujours là, mais Galahad eut beau attendre des jours, il ne revint pas. Galahad renonça. Il repartit en quête, mais il ne rapporta pas le Graal à Camelot, pas plus que Perceval ou Bohort. Il ne s’en étonna pas. Ce n’était plus sa quête, il n’était plus digne du Graal et il ne pouvait que prier qu’elle devienne celle de quelqu’un d’autre afin que le Graal ne reste pas perdu pour les hommes.
La seule fois où Mordred condescendit à apporter des explications à Galahad, ce fut en se tenant au-dessus de lui pour remuer l’épée plongée dans ses entrailles sur la plaine de Camlann. Il lui offrit un rictus qui lui donnait plus l’allure d’un démon que d’un homme et un rire de fou qui glaça Galahad jusqu’à l’âme.
-Tu voulais savoir mes plans ? Les voici, tuer Arthur de mes mains et cracher sur son cadavre. C’est tout ce que j’ai jamais voulu.
-Je ne te crois pas.
La dernière chose que vit Galahad avant de fermer les yeux fut le regard surpris de Mordred, et, peut-être, aussi une espèce de regret.
Pas encore.
La treizième fois, Galahad resta jusqu’au bout pour applaudir les cinquante nouveaux chevaliers qui se relevaient les uns après les autres, les joues rouges de fierté d’avoir été ainsi singularisés par le Roi Arthur. Mordred n’était pas différent des autres. Galahad pouvait le voir, maintenant qu’il n’était pas submergé par la fatigue et la colère. À l’exception de cette funeste première seconde fois où Galahad s’était fait remarquer au point d’être adoubé juste après Mordred, jamais il n’avait vu quelque chose singulariser Mordred parmi les nouveaux chevaliers ce jour-là. Ils étaient tous fiers, avides de trouver la gloire et de montrer leur valeur. C’était ce qui faisait leur force. C’était la raison pour laquelle ils n’avaient jamais trouvé le Graal.
Voir Galahad le Bâtard, comme on l’avait nommé dans cette vie-là, être fait chevalier sans avoir eu besoin de présenter le moindre lignage ou fait d’arme avait offusqué Mordred au plus haut point. Il avait fallu du temps à Galahad pour se faire accepter des autres. Mordred était seulement celui qui ne lui avait jamais pardonné, ni son adoubement, ni qu’il se vante de trouver le Graal avant d’avoir vingt-cinq auns. C’était un de ses défauts majeurs, si on oubliait la trahison et le parricide. Mordred s’offusquait facilement et, une fois son opinion changée en mal, il refusait de revenir dessus.
Galahad continua d’observer Mordred. Sa joie était sincère, mais son sourire restait faux et n’atteignait pas ses yeux. Ils s’illuminèrent quand ses frères aînés vinrent taper cordialement sur son épaule pour le féliciter, mais ceux-ci retournèrent très vite auprès d’Arthur, oubliant d’entraîner Mordred à leur suite. Le visage de Mordred perdit aussitôt de ses couleurs. Ses yeux se mirent à scruter la foule comme s’il cherchait quelqu’un sur qui jouer un mauvais tour. C’était comme ça qu’il était venu parler à Galahad cette fois où il allait si mal. Galahad avait peut être des décennies d’expérience à présent, mais un jeune homme de quinze ans reste un jeune homme de quinze ans. Il l’avait insulté, parce qu’il avait besoin de quelqu’un sur qui laisser tomber toutes les déconvenues qu’il venait de traverser, et Mordred l’avait assassiné d’entrée de jeu. Le potentiel de faire le mal était donc en lui dès le début.
Cette fois, Galahad alla à lui le premier, profitant que Mordred rôdait à la périphérie de la cour. Peut de gens l’interpellaient. Il était trop jeune et trop récemment arrivé à la Cour pour y avoir beaucoup d’amis, contrairement à bon nombre des nouveaux chevaliers, entourés par leurs amis et leurs familles. Lot et Morgause n’avaient pas fait le déplacement pour voir leur fils se faire adouber, réalisa Galahad. Il se demanda s’ils avaient fait le déplacement pour leurs aînés, si Mordred savait dès le début, et si ses frères savaient aussi l’infamie qui marquait sa naissance.
Il était temps d’obtenir des réponses. Galahad ébouriffa ses cheveux pour se donner l’air encore plus jeune, afficha un sourire sur son visage et alla droit à Mordred. S’il avait appris une chose dans ses douze dernières vies, à part la vitesse à laquelle il pouvait choir, c’était bien l’art de la duplicité. Il l’avait appris de Lancelot, et de Mordred.
-C’était saisissant !, s’exclama-t-il avec tout l’enthousiasme de ses quinze ans. Absolument saisissant ! Le plus jeune chevalier jamais fait de mémoire d’homme ! Vous devez être fier, Mordred, pardon, sire Mordred !
Les joues du jeune chevalier rosirent de fierté.
-Chevalier à dix-sept ans, se rengorgea-t-il.
Galahad avait mis longtemps à apprendre l’art de décrypter les pensées des autres. Il avait été si prompt à juger ses pareils pour ne pas être aussi droit et loyal que lui, Mordred le premier. Ses inombrabres échecs lui avaient appris ce que la quête du Graal ne lui avait pas enseigné : l’indulgence envers les torts d’autrui, et l’humilité. Aujourd’hui, il entendait les doutes dans la voix de Mordred. Le jeune chevalier se demandait s’il était à la hauteur de son nouveau titre, et s’il ne le devait qu’à son statut de neveu du roi Arthur, voire de fils caché.
-Un chevalier a besoin d’un écuyer.
Le sourire de Mordred était sincèrement amusé cette fois.
-Et tu crois pouvoir être cette personne ?
-Pourquoi pas ?
-Et quel est ton nom ?
-Galahad.
Mordred leva un sourcil.
-Pas de nom de père ? Pas de haut lignage auquel te référer pour maximiser tes chances de de devenir l’écuyer du neveu du roi ?
-Il faut un père pour ça.
Galahad espérait à moitié que Mordred réponde quelque chose du style « un bâtard fera un parfait écuyer pour un autre bâtard », prouvant irréfutablement qu’il savait dès le début qu’il était le bâtard d’Arthur, mais il n’en fit rien. Mordred se contenta de hocher la tête et de lui ordonner de se présenter aux écuries le lendemain dès l’aurore pour qu’il lui apprenne à s’occuper de son cheval, puis il le congédia d’un geste de la main. Galahad soupira et partit chercher un endroit où dormir. Il n’avait jamais été écuyer, mais il en savait assez pour savoir que les prochaines semaines seraient rudes et que Mordred allait le pousser dans ses retranchements.
Les semaines et les années qui suivirent lui prouvèrent qu’il avait vu juste, et qu’il avait eu totalement faux. Galahad découvrit un Mordred qu’il ne connaissait pas, mais qui était là depuis le début. Mordred était colérique et vindicatif, mais surtout envers les chevaliers et les nobles de la cour. Il ne levait jamais la voix ou le poing sur un écuyer, ni sur un serviteur, et ce n’était pas vrai de bien des chevaliers que Galahad avait jadis considéré au plus haut point. Les dames, pareillement, n’avaient rien à redire sur ses manières. Au contraire, elles vantaient sa courtoisie et les servantes que Galahad interrogea sur son compte clamèrent qu’elles se seraient senties plus en sécurité enfermées seules avec Mordred dans un des coins les plus isolées du château qu’avec n’importe lequel de ses frères dans une salle du trône vide et ouvert à tous vents. Une telle affirmation avait de quoi laisser pantois.
Mordred n’épuisa pas physiquement Galahad, mais il le poussa dans ses derniers retranchements pour tout le reste, parce que dès le premier jour il avait réalisé que Galahad lui mentait sur quelque chose d’important. Galahad fut vite contraint de lui avouer que Lancelot était son père, et de là ils purent commencer à être amis. Mordred pouvait être amusant, et ses piques sur tel ou tel chevalier étaient rarement décernées sans raison, sauf quand sa jalousie prenait le dessus. Mordred jalousait tout chevalier qui obtenait d’Arthur un mot d’encouragement ou une récompense pour ses exploits. Une part de lui estimait que tous ces honneurs auraient du lui être réservés, et rien de ce que pouvait lui dire Galahad à ce sujet ne parvenait à lui faire réaliser le problème. Sa jalousie s’étendait jusqu’à ses frères, et notamment à Gauvain, l’héritier putatif du roi Arthur. Les fils de Lot étaient tous très proches les uns des autres, sauf avec Mordred. Parfois, c’était comme s’ils ignoraient son existence, et Arthur, à voir tous ses neveux avancer comme un seul bloc mais sans Mordred, oubliait aussi fréquemment qu’il avait ce dernier neveu à la Cour.
C’était cruel, et Mordred réagissait à la cruauté en se déchaînant sur la personne qui lui avait porté tort, sauf quand il s’agissait de sa propre famille. Les chevaliers le craignaient, car les serviteurs qui l’appréciaient n’hésiter pas à lui donner de quoi les faire chanter. Dans le meilleur des cas, il organisait une humiliante plaisanterie. Dans les pires… Galahad savait à quel point Mordred était doué pour manier la dague dans le noir. Il aimait à croire qu’il parvenait à contenir certains de ses pires penchants, mais même après six ans passés côte à côte, Mordred ne se fiait jamais à lui. Des fois, il disparaissait des heures et lui aboyait dessus quand Galahad lui demandait où il était passé, en disant qu’un écuyer n’était pas un garde du corps. Ce que Galahad avait appris sur lui, c’était seulement par l’observation. Mordred continuait de se méfier de lui et ce fut pire quand il proposa à Galahad de l’adouber.
-Merci, fit Galahad en mettant sa main sur sa poitrine, mais je suis heureux là où je suis, comme ton écuyer.
Les yeux de Mordred flamboyèrent de colère.
-À d’autres ! Tu es meilleur que moi à l’épée et à la lance, tu es tout ce que devrait être un chevalier, loyal, brave, courtois, pieux… Tu conjugues toutes ces vertus dont on nous bassine à longueur de journée à l’église et à la Table Ronde ! Quand je propose quelque chose, tout le monde plisse des lèvres comme si de la merde sortait de ma bouche, simplement parce que je me réfère à la loi et pas au bon droit qu’à un chevalier pense avoir le droit de s’arroger. Quand c’est toi qui les sermonnes, ils baissent la tête, à défaut de s’amender. Arthur parle de relancer la quête du Graal, et si une personne peut l’atteindre, c’est toi ! Pieux comme tu es, je parie que tu serais même capable de t’asseoir sur le siège périlleux, et de brandir Excalibur mieux qu’Arthur ! Je voudrais bien voir ça, tiens !
-Je suis bien là où je suis.
Mordred lui lança un regard suspicieux.
-Menteur. Tu veux quelque chose de moi depuis le début. Ce n’est pas mon corps, parce que tu serais manifesté bien plus tôt Tu me surveilles, tu m’observes, tu te prétends mon ami, mais ce ne sont que mensonges ! Que veux-tu de moi ? Pour le compte de qui me surveilles-tu ? Pour celui de ma mère ? De mon père ?
-Je n’ai jamais parlé avec Lot.
La grimace de Mordred le défigura presque.
-Lot. Ne me fais pas rire. C’est mon père qui t’envoie, pour s’assurer que je ne menace pas son pouvoir en prouvant à tous qu’il ne vaut pas mieux que les autres. Hé bien, puisqu’il veut tant le découvrir, je vais lui montrer de quoi je suis capable, mais toi, tu ne verras pas !
-Mordred, attends !
Galahad leva les bras pour se protéger, mais Mordred était vif comme l’éclair. On disait parfois que Galahad était le meilleur chevalier qu’il y ait jamais eu dans le royaume, et il est vrai qu’un jour il avait eu toutes les vertus dont on le parlait, mais une dizaine de chevaliers étaient meilleurs que lui une arme à la main, et Mordred en faisait partie, ou il ne l’aurait pas tué aussi facilement. À nouveau, la dernière chose que Galahad vit avant de mourir fut le regard de Mordred. S’y mêlaient à présent la folie, la peur, et toujours le regret.
Pas encore.
La quatorzième fois, Galahad prit une profonde inspiration. Il était sûr qu’il allait quelque part. Il était capable de corriger en partie les défauts de Mordred alors qu’il en était tout à fait incapable avec son père. Ce qu’il fallait, c’était gagner sa confiance. Mordred était paranoïaque et en colère. Un mélange dangereux chez n’importe quel homme, mais mortel chez lui. Par contre, Galahad décelait en lui un immense besoin de reconnaissance. S’il ne désirait pas son amitié, Mordred l’aurait renvoyé depuis longtemps, ou tué comme il venait de le faire. Ce n’était qu’en se sentant blessé qu’il avait agi, parce qu’il préférait détruire quelque chose plutôt que de le perdre. Il y avait bien longtemps que Galahad ne le haïssait plus, mais à présent, il commençait à le plaindre.
Bien conscient que Mordred n’accepterait pas sa pitié, Galahad décida de se faire son ami. Mordred n’avait pas tellement tort, Galahad s’était comporté en espion dans sa précédente vie. Cette fois, il repartit à l’aventure durant les deux ans qui le séparaient de son retour à Camelot durant sa première existence. Il avait besoin de prendre ce temps pour lui. Même s’il n’avait plus l’impression de devenir fou, tous ces échecs pesaient lourdement sur son âme. Se battre pour la veuve et l’orphelin et non pas pour le Graal lui fit du bien. Il ne partit pas non plus en quête de son père. L’idée d’être fait chevalier par lui avait depuis longtemps perdu tout attrait. Au bout de deux ans, il fut temps de reprendre le chemin de Camelot. Galahad avait une tâche à accomplir, et une idée de comment y parvenir.
C’était jour de fête à Camelot, encore, et un tournoi était proposé aux chevaliers et à ceux qui souhaitaient le devenir. Galahad gagna haut la main le second et Arthur lui fit signe de s’avancer. Le roi souriait avec bonté.
-Ainsi c’est toi le Galahad dont mes sujets chantent les louanges. Tu as sauvé bien des vies ces deux dernières années, et rarement j’ai eu la chance d’adouber un chevalier si méritant.
Galahad s’agenouilla et baissa humblement la tête.
-Je te remercie, roi Arthur, de ce compliment, mais si tu le permets, je souhaiterais qu’un autre me fasse chevalier. Je ne l’ai jamais rencontré, mais ce qu’on m’a raconté sur lui m’emplis d’espoir sur l’avenir de Camelot, car il y a ici un chevalier empli d’un profond respect pour les lois. Il me semble qu’il ne peut y avoir de chevalerie sans respect pour les lois du royaume et un véritable désir de protéger les habitants de ce royaume.
N’était-il pas révélateur que les chevaliers d’Arthur se regardent les uns les autres à la recherche du paragon de vertu que décrivait Galahad, et que même Arthur n’ait pas l’air certain de savoir quoi faire ou dire ? Mais Galahad ne mentait pas, quand il pouvait l’éviter. Il n’avait jamais rencontré un chevalier aussi soucieux des lois que Mordred. Ils en avaient débattu plusieurs fois ensemble durant sa précédente vie, les rares fois où Mordred était suffisamment en confiance pour lui parler de lui. Il croyait aussi fermement à la lettre de la loi qu’à son esprit et personne ne connaissait mieux que lui les lois de Camelot. Galahad aurait juste voulu qu’il associe cette croyance à celle plus chrétienne de pardon et de rédemption. Il l’avait constaté, chaque fois que Mordred prenait le pouvoir, les têtes étaient promptes à tomber. Les crimes étaient réels, mais autant de sang sur un billot ne pouvait être une bonne manière de commencer un règne. Mordred était un homme difficile à comprendre, et difficile à aimer.
-Je laisserais un tel homme t’adouber, s’il est ici à la Cour, finit par répondre Arthur d’une voix dubitative.
-Il l’est, oh roi Arthur, car il s’agit de ton neveu Mordred.
Le visage interloqué de Mordred aurait pu faire rire Galahad, si les enjeux n’étaient si mortellement sérieux et si une série de ricanements ne sortit pas de la bouche des fils de Lot. Mordred s’avança à l’invitation d’Arthur et dégaina son épée.
-Si c’est une plaisanterie…, siffla-t-il entre ses dents serrées.
-Je te jure que non, sire Mordred. Je souhaite simplement rendre hommage à un homme de bien, et quitte à succéder au plus jeune chevalier qu’il y ait jamais eu à Camelot, autant en profiter pour lui demander des astuces pour survivre à la Cour, non ? Je n’aspire qu’à être ton ami, sire Mordred, et rien d’autre.
Sa sincérité désarma suffisamment Mordred pour que sa méfiance naturelle soit émoussée, et il n’était pas difficile de flatter son ego. Mordred aspirait à être reconnu, par Arthur, par ses frères et par la Table Ronde. Galahad lui en offrait l’occasion, et, pour l’instant au moins, cela faisait d’eux les meilleurs amis du monde. À Galahad de capitaliser sur cette réussite. S’il se fiait au demi-sourire de Mordred, il était en bonne voie.
Pour la première fois depuis plus longtemps qu’il n’osait y penser, la suite lui donna raison. Mordred avait été bon pour son écuyer, quand il oubliait de le soupçonner. En tant qu’ami, il était caustique, parfois brutal avec ses mots et les excuses ne lui venaient pas facilement, mais Galahad aimait sa présence à ses côtés, même si cela voulait dire passer plus de temps à Camelot. Le Mordred qui avait eu un écuyer était souvent parti en quête pour l’entraîner, même s’il s’était exclamé d’un ton mi-amusé, mi-jaloux qu’il se demandait bien pourquoi il se donnait tant de mal pour un écuyer qui dépassait déjà la moitié des chevaliers en valeur et en dextérité, pour ne rien dire de la prestance. À chaque fois, Galahad souriait sans rien dire. Mordred aimait avoir une excuse pour profiter du grand air, et comme il était aussi exigeant avec les autres qu’envers lui-même, il n’avait déclaré Galahad apte à devenir chevalier que quand il avait été sûr qu’il serait au moins aux rangs des dix premiers chevaliers de la Table Ronde. Galahad avait effectivement appris des choses auprès de lui. Il doutait cependant que ce soit suffisant pour arrêter le prochain coup de poignard. Mordred était d’une vitesse fulgurante quand il le désirait, et presque indolent dans ses gestes le reste du temps. Il cherchait clairement à être sous-estimé.
Ce Mordred-ci, comme les autres qu’avait fréquenté Galahad, passait la majeure partie de son temps à Camelot. Galahad le soupçonnait de vivre dans l’espoir de se faire remarquer d’Arthur, mais Mordred avait aussi clairement conscience que ses compétences d’administrateur étaient au moins aussi utiles à Camelot que son épée. Sacrifier l’aventure pour le devoir était une vertu rare chez un chevalier. Malheureusement pour lui, cela lui valait le qualificatif de lâche dans de nombreuses bouches, y compris celles de ses frères.
Il ne s’en offusquait pas. Quand Galahad le faisait à sa place, il haussait les épaules et lui disait de laisser tomber, lui qui cherchait noise à tous ceux qui lui faisaient une offense, réelle ou imaginaire. Galahad ne le comprenait pas. Il doutait de jamais y parvenir.
Mordred le fascinait, et Galahad aimait passer du temps avec lui. Il portait peut-être un regard cynique sur le monde, mais il le compensait par un humour mordant. Galahad, à qui on avait inculqué le respect, réalisait à présent que celui-ci n’était pas forcément un du, et appréciait de voir quelqu’un dire ses quatre vérités à des chevaliers qui ne méritaient pas toujours ce nom. Lui en aurait été incapable. En retour, il était presque sûr que Mordred appréciait d’avoir quelqu’un près de lui qui ne considérait pas que tous ses travers étaient des défauts. Parfois, il en oubliait même d’être en colère, notamment quand Galahad lui demandait quel futur il envisageait pour Camelot.
Et pourtant, Galahad n’arrivait toujours pas à atteindre Mordred. Une part de lui continuait de se méfier, peut-être plus par habitude qu’autre chose, mais s’il écoutait attentivement Galahad lui raconter sa difficulté à renouer avec son père, il ne lui dit jamais rien du sien, ou de ses problèmes avec ses frères. Des fois, Mordred lui lançait un long regard pensif en pleine conversation puis changeait la direction de celle-ci ou bien Galahad le retrouvait au matin avec d’énormes cernes sous les yeux. Dans ces moments, Galahad avait envie de le secouer et de le forcer à lui révéler ses pensées.
Une nuit, Galahad fut révélée en pleine nuit par des cris dans le couloir. Son sang se figea dans ses veines. Il savait quelle nuit ils étaient, mais Mordred avait agi avec presque trois ans d’avance. Son épée à la main, il jaillit dans le couloir, et s’interposa entre un Lancelot en fuite à moitié nu et la meute des fils de Lot dirigée par Mordred. Pourquoi le seul moment où ceux-ci se ralliaient derrière leur frère était cette nuit terrible ? Mordred en était-il aussi frustré que lui ?
-Arrête, Mordred, cria-t-il en se mettant entre Mordred et sa proie. Épargne-le !
-Pourquoi ? Tu sais toi-même qu’il bafoue la dignité de chevalier, qu’il a renié tous ses vœux les plus sacrés ! Et il n’a aucun scrupule à se faire aduler et applaudir comme s’il était aussi preux… aussi preux que toi ! Je dis, que cela cesse !
-Si Arthur n’a pas le courage de nettoyer le pas de sa porte, alors ce sont à ses neveux de le faire pour lui, approuva Agravain.
Galahad l’ignora, et garda toute son attention sur Mordred.
-Que tu veuilles parler à Arthur s’entend, et que tu souhaites que la Cour d’Arthur ressemble à ce qu’elle était censée être quand Arthur en a édité les règles, je le comprends. Mais ne commence pas cette réforme par un meurtre.
-Tu le soutiens ?, s’étrangla Mordred. Après ce qu’il a fait ?
-Je ne le soutiens pas, je demande juste pour lui, pour elle, une chance de s’amender. Il reste mon père.
En prononçant cette dernière phrase, Galahad comprit qu’il avait perdu. Mordred avait commencé à baisser son arme, il la darda droit vers sa gorge.
-Non. Il est trop tard pour reculer.
-Il n’est jamais trop tard, Mordred ! Pourquoi ne le vois-tu pas ? Nous ne sommes pas nos père. Nous faisons nos propres erreurs et…
La lame d’Agravain se planta droit entre ses côtes, lui coupant le souffle.
-Nous perdons du temps, le traître s’enfuit. En avant, mes frères !
L’épée sortit du corps de Galahad avec un bruit horrible. Peu importait combien de fois il mourrait, cela restait toujours aussi douloureux. Il glissa contre le mur en mettant sa main sur la blessure dans un geste vain pour arrêter le sang.
-Non !, cria Mordred. Non !
Galahad sentit les bras de Mordred se refermer autour de lui et une bouche couvrir frénétiquement son front de baisers. Entre deux sanglots, Mordred le suppliait de ne pas le quitter. Galahad essaya d’ouvrir la bouche, de lui demander… Mais il n’avait plus la force de rien, et il sombra dans l’obscurité.
Pas encore.
La quinzième fois, Galahad se découvrit incapable de parler à Mordred et même de penser à lui. Il reporta son attention sur Lancelot et Arthur avec l’énergie du désespoir. Il supplia le premier de renoncer à Guenièvre, au péché et au déshonneur. Il supplia le second de préparer le royaume à l’arrivée des Saxons et de penser à sa succession. Dans les deux cas, ce fut en vain. Lancelot promit, comme à chaque fois, et comme à chaque fois Galahad lut dans ses yeux que c’était en vain. Si Lancelot aimait véritablement Guenièvre, cet amour aurait dû rester chaste, mais le désir l’empêchait de penser rationnellement, et il en allait de même pour Guenièvre. Quant à Arthur, les années de paix qu’avait connu le royaume de Logres avait émoussé son intelligence militaire. La menace représentée par Horgist et Horsa n’était plus qu’un souvenir. Arthur était persuadé que les Saxons étaient trop terrifiés par les défaites successives que leur avaient infligé Uther et lui tant que son souvenir survivrait en Bretagne, tout comme il était persuadé que ses chevaliers étaient à la hauteur des vœux qu’ils avaient prêtés.
Mordred avait raison. Un idéal n’était rien sans un panel de sanctions sévères pour forcer les chevaliers à s’y conformer. Lancelot continuait vie après vie à rejoindre Guenièvre parce qu’il ne croyait pas sincèrement que le désastre pouvait s’effondrer sur leurs têtes. Parce qu’il était l’ami d’Arthur, il croyait pouvoir le cocufier impunément, et il ne croyait pas que ses pairs s’offusqueraient plus que ça. Il avait en partie raison. Aucun chevalier ou presque ne voulait pointer du doigt ses crimes, de peur qu’on leur rappelle les leurs. C’étaient les ennemis d’Arthur, Mordred ou d’autres, qui dénonçaient Lancelot, jamais le reste de la Table Ronde. Les idéaux de la chevalerie avaient depuis longtemps été jetés aux orties.
Galahad en restait atterré, mais les faits étaient là, la génération d’Arthur ne pouvait pas, ne pouvait plus, sauver Camelot et Logres. Autre chose devait être tenté, mais Galahad n’était pas l’homme qu’il fallait à Logres. Il n’avait pas d’appétit pour le pouvoir, ne savait pas prendre la décision qui s’imposait au risque de fâcher autrui, et n’avait pas l’instinct nécessaire pour comprendre les hommes. Il n’y avait qu’à voir le temps qu’il avait mis à comprendre le rôle pivôt de Mordred dans la chute de Camelot et son salut ! Ce dont le royaume avait besoin, c’était d’un visionnaire, doté d’un esprit assuré et d’une main de fer, mais aussi capable de compassion pour les petites gens que de sévérité pour les puissants.
Logres avait besoin de Mordred. En l’évitant durant toute cette vie, Galahad avait gâché sa chance. Il allait devoir recommencer. Heureusement, s’il y avait une chose sur laquelle il pouvait compter, c’était sur la haine de Mordred quand il l’ignorait trop longtemps. Cette fois, quand le poignard de Mordred rencontra ses côtes, Galahad manqua d’éclater de rire.
Pas encore.
La seizième fois, il répéta mot pour mot le scénario de la quatorzième fois, puisque c’était celle où il avait le mieux réussit à se faire un ami de Mordred, jusqu’à cette fatidique nuit. Tout en renouant cette amitié, il chercha sur le visage de Mordred le moindre signe révélant les sentiments que Mordred ressentait apparemment pour lui, en vain. Ce fut un soulagement. Voir qu’il n’était pas meilleur qu’un autre homme avait appris Galahad à plus de tolérance envers la capacité d’autrui à pécher, mais l’idée de deux corps entremêlés, poisseux de sueur et d’autres fluides, continuait de lui soulever le coeur. À ses yeux, le vœu de chasteté était le plus simple du monde à respecter, mais seize vies d’observation continuelle de ses frères chevaliers indiquait qu’il était bien le seul à penser de la sorte. Rassuré de ce côté-là, Galahad introduisit un changement dans le scénario. Cette fois, c’est lui qui alla voir Mordred.
-J’ai découvert que mon père commet un péché mortel avec la reine. Mordred, que dois-je faire ?
Une expression d’intense soulagement se dessina sur le visage de Mordred. Oui, il faut agir. C’est une honte de voir ainsi souillés les idéaux et l’honneur d’Arthur.
Le Mordred qui était l’ami de Galahad était plus facile à lire que les autres, et cachait moins ses sentiments avec lui. Il était aussi plus raisonnable et moins souvent en proie à des bouffées paranoïaques. Galahad su qu’il était sincère quand il disait ça. Mordred croyait à ces idéaux, ou voulait y croire, et c’était déjà plus que ce que fournissaient la plupart des chevaliers. Galahad s’était toujours demandé si Mordred avait dès le début l’ambition de succéder à Arthur. Pour la première fois, il était sûr que ce n’était pas le cas.
-Que ferais-tu à ma place ? Dois-je aller voir Arthur ?
-Non. Il ne te croirait pas. Quand quelque chose ne plaît pas à Arthur, il refuse de croire tout ce qui n’est pas l’évidence placée sous ses yeux, publiquement, afin qu’il ne puisse le nier plus tard. Même une lettre ou une faveur offerte par Guenièvre à Lancelot ne suffirait pas à le convaincre.
-Tu parles d’expérience, on dirait.
-Il a rejeté mes preuves, comme tout ce qui sort de ma bouche, répondit Mordred d’un ton amer. Gauvain pourrait le convaincre, mais comme Arthur, Gauvain ne croit que ce qu’il voit. Il faut les prendre sur le fait.
-N’as-tu pas peur de ce qui arrivera à Guenièvre ? Les femmes sont toujours plus sévèrement punies que les hommes dans pareil cas.
-D’après mes recherches, cette histoire dure depuis plus de vingt ans. Si elle avait des remords ou des regrets, elle avait ample occasion de renoncer à Lancelot. Elle pouvait même s’enfermer dans un couvent et demander l’annulation de son mariage pour permettre à Arthur d’obtenir un fils légitime. L’a-t-elle fait ? Non. Alors elle peut payer comme lui le prix de ses actes. Personne ne les a forcés que je sache.
Galahad repensa à sa naissance, à l’enchantement qui avait permis à sa mère de prendre l’apparence de Guenièvre pour le concevoir avec Lancelot. Il avait longtemps cru que Lancelot était conscient de la tromperie et qu’il avait consenti pour assouvir un désir qu’il ne se serait jamais permis de réaliser avec la vraie Guenièvre. Il avait eu tort.
-Dis-moi ce qu’il faut faire, et je te suivrais. Mais qu’il n’y ait pas de sang versé cette nuit, pas si nous pouvons l’éviter.
Il allait souvent dire ces mots durant les années suivantes. Cette fois, il fit partie de la meute qui poursuivit Lancelot, même si Mordred refusa qu’il l’accompagne quand il alla parler à ses frères. Avec le bras de Galahad pour appuyer les leurs, Lancelot fut capturé et pas tué. Gauvain survécut même si les autres fils de Lot mourirent. Acculé, Lancelot se battait comme un forcené.
Trois jours plus tard, il s’échappait, aidé par Guenièvre et ses servantes que Arthur avait refusées de tenir enfermées avant le procès. Sans surprise, la suite adopta un tour familier. Lancelot fuit en Bretagne et leva des armées contre Arthur, déterminer à récupérer Guenièvre. Galahad avait beau se répéter que le pardon était une vertu chrétienne, il avait honte d’être le fils d’un tel père. Mordred ressentait-il la même chose à propos d’Arthur ? Même maintenant, il n’abordait jamais le sujet avec Gahahad, et comme ce dernier était lassé de recevoir un coup de poignard dans les côtes, il n’osa pas le faire de lui-même.
Arthur partit à la poursuite de Lancelot. Là encore, ce ne fut pas une surprise. Mordred ayant été blessé dans le combat, comme à chaque fois, et Gauvain vivant et atteint d’une blessure moins grave, Arthur somma Gauvain de venir avec lui. Celui-ci ne se fit pas prier. Il avait des frères à venger. Cela laissait Mordred, le dernier survivant de ses neveux, en charge du royaume. Il se tourna aussitôt vers Galahad et lui demanda s’il resterait avec lui, ou s’il tenterait d’arrêter son père, une fois de plus. « Je te l’ai dit », répondit Galahad, « Je suis avec toi ». Mordred lui lança un de ces étranges regards que Galahad n’arrivait toujours pas à déchiffrer.
Il resta à Camelot et attendit l’inévitable trahison de Mordred, mais Mordred semblait plus occupé à déchirer frénétiquement toutes les lois que Arthur avait écrites pour les remplacer par les siennes. Quand Galahad lui demandait de se justifier, il apparaissait clairement que certaines de ces lois étaient obsolètes ou si peu respectées qu’elles devaient partir, mais d’autres fois c’était sa haine d’Arthur qui parlait et elle seule. Dans ces cas-là, Galahad avait toujours un mal fou à le convaincre d’un peu plus de mesure, mais Mordred finissait presque toujours par céder. Il allait finir par devenir un homme bien, et, sans que Galahad ait besoin de trop le pousser dans la bonne direction il préparait le royaume à l’attaque des Saxons.
Quand la trahison vint, Galahad ne l’attendait plus, et il ne pensait pas que Mordred l’assassinerait avant de déclarer la guerre à Arthur.
-Pourquoi ?, eut-il le temps de demander. Ne sommes-nous pas amis ?
-Parce que je ne peux pas te faire confiance pour ne pas trahir à Arthur, cracha Mordred entre deux sanglots. Parce que tu me caches tant de choses et tu ne me dis même pas pourquoi. Parce qu’après tout ce temps tu sais tout sur moi, ne le nie pas ! Moi, j’ignore toujours qui tu es, et ce que tu me veux. Je ne peux pas te faire confiance, Galahad, je ne peux pas !
Mordred tomba à genou. Il pleurait en le regardant mourir et demandait pardon entre deux sanglots tout en lui disant qu’il l’aimait. Galahad essaya de lever une main vers lui et de lui demander pardon en retour, mais si on pouvait applaudir Mordred pour une chose, c’était pour être capable de toujours infliger une blessure qui tuait vite, et Galahad n’avait déjà plus assez de forces aussi se contenta-t-il de lui offrir un faible sourire, puis il mourut, en sentant des lèvres se poser sur son front.
Pas encore.
La dix-septième fois, Galahad se força à rester jusqu’à la fin de l’adoubement de Mordred. Il lutta tout du long contre les larmes qui menaçaient de sortir. Quand Mordred se redressa, il parcourut la foule du regard. Son regard était le même qu’à chaque fois, empreint d’une fierté à laquelle se mêlait une lueur de défi. Malheur à quiconque lui renierait le droit d’être là, voilà ce que disait ce regard. Galahad fut forcé de détourner le sien. C’était trop. À nouveau, c’était trop. Il sortit et courut vers les bois pour pousser le hurlement de frustration qu’il retenait depuis plusieurs existences, puis il se mit à hacher de son épée de pauvres plantes qui n’avait rien demandé.
-J’espère que ce n’est pas moi qui te fais réagir comme ça, l’interpella Mordred dans son dos.
Galahad ferma les yeux et soupira.
-Attends au moins demain pour m’assassiner, Mordred. Je suis revenu il y a moins d’une heure et je ne voudrais pas avoir à revivre cette matinée trop vite.
-Que dis-tu là ? Cela n’a aucun sens.
Galahad se retourna vers Mordred. Il avait l’air si jeune. Il avait toujours l’air si jeune quand il le rencontrait pour la première fois. Lui-même l’était aussi, mais cela faisait mal de voir à chaque fois sur le visage de Mordred cette méfiance dans laquelle il s’enveloppait comme d’un masque, même à un si jeune âge.
Ses yeux s’écarquillèrent tout d’un coup. Il avait raison. Galahad ne lui avait donné aucune raison de lui faire confiance. Depuis combien de vies demandait-il l’aide de Mordred en le trompant pour obtenir son amitié, tout en attendant un coup de poignard de plus de sa part ? Il demandait beaucoup, et ne donnait pas assez. Jamais personne n’avait fait confiance à Mordred. Son oncle qui était aussi son père l’ignorait chaque fois qu’il en avait l’occasion. Mordred l’avait dit, il ignorait les problèmes qu’il ne voulait pas connaître jusqu’à ce qu’il n’ait plus le choix. Ses frères le maintenaient à distance pour ne pas être mêlés à cette histoire le jour où la vérité surgirait au grand jour. C’était tout ce que demandait Mordred, de la confiance et personne ne la lui avait jamais donnée.
Galahad inspira profondément.
-J’ai trouvé le Graal. Je l’ai tenu entre mes mains, et j’ai réalisé que rien n’aurait plus jamais la moindre saveur après ça. J’ai demandé à Dieu de m’emporter. Ma requête… J’ai cru qu’elle avait été exhaussée, mais à la place je me suis retrouvé ce matin, chargé d’une mission, celle d’empêcher la chute de Camelot et du royaume de Logres. J’ai beau essayer, j’ai beau recommencer, encore et encore, je n’y arrive pas.
-Combien de fois ?
-Cela n’a pas d’importance. Je n’y arrive pas.
-J’imagine que tu as essayé tous les soutiens possibles et imaginables, fit Mordred avec cet insupportable sourire d’auto-dérision, mais il reste moi.
Ses mots firent mal au cœur de Galahad. Il ne s’était tourné vers Mordred qu’en dernier recours, et maintenant il n’envisageait pas de terminer l’aventure sans lui. Mordred le complétait avec son cynisme, il le complétait avec sa foi en la rédemption.
-C’est toi. Depuis le début, ça a toujours été toi. La voix céleste me l’a dit, tu es celui qui par qui la fin arrive. C’est toi qui as précipité Camelot vers sa chute, c’est toi qui peux la sauver.
-Comment ?
Le teint de Mordred était blême.
-Je sais ce qui va se passer, mais je ne sais pas l’empêcher. Tu dis toujours que je suis un meilleur chevalier que toi, mais c’est faux. D’abord, tu ne m’aurais pas tué si souvent si ce n’était pas le cas, et ensuite, tu es bien plus doué que moi pour penser au long terme. Camelot n’est pas prête pour faire face aux Saxons qui vont débarquer. Arthur ne voit pas et ne veut pas voir le danger. Laissés seuls, les chevaliers se contenteront de se protéger eux et les leurs. La Bretagne deviendra terre saxonne, pièce par pièce.
-Tuons Arthur alors, que Gauvain prenne sa place. Il fera un piètre roi, mais Gauvain sait que quand j’ai une idée mieux vaux l’écouter
-Non ! Arthur doit vivre. Il doit vivre, Camelot ne doit pas tomber, Logres doit subsister, le Bien doit triompher du Mal.
Mordred plissa les yeux.
-C’est ce qui t’a été dit ? Mot pour mot ?
-Oui.
-On peut travailler avec ça. Et c’est moi qui dois t’aider à résoudre le problème ?
-Tu es celui qui comprend le danger que représentent les Saxons. Tu es capable d’anticiper les lois qu’il faut écrire, le nombre d’hommes qu’il faut réquisitionner. Je t’ai vu prévoir qui risquait de trahir et où les lignes allaient céder. La seule chose que je n’arrive pas à faire, c’est te convaincre de me faire confiance. Je sais que tu es le fils d’Arthur, même si tu te refuses à me le dire et que je te soupçonne de m’avoir assassiné deux ou trois fois parce que tu craignais que j’aie découvert ton secret. Mordred, je n’en ai rien à faire. Ma mère a usé d’un enchantement pour me concevoir avec mon père. Lancelot n’a de la vertu que l’apparence. Tous ces chevaliers, Arthur lui-même n’ont que faire des serments qu’ils prêtent et s’arrangent avec la vérité. Arthur ne pense pas au futur, car il croit que la découverte du Graal lui voudra l’éternité dans la mémoire des Bretons quel que soit le reste de son héritage. La lâcheté s’est installée à Camelot, et je ne vaux pas mieux que les autres, quoi que tu en penses, parce que j’ai aussi fui le devoir que m’a assigné le Seigneur et parce que j’ai cédé à la facilité en te tuant et en tuant mon père pour tenter de résoudre le problème. La seule question c’est de savoir comment je dois m’y prendre pour que tu me fasses confiance ?
Il s’arrêta pour reprendre son souffle et se laissa tomber sur une pierre. Mordred, lui, se mit à parcourir la clairière, l’air songeur.
-Combien de fois ai-je tué Arthur ?, demanda-t-il au bout d’un moment.
-Trop, soupira Galahad. C’est vraiment ta première question ?
-Oh, ne t’inquiète pas, j’en ai plein d’autres. T’es tu demandé si tu étais mort et si tout ceci était une épreuve envoyée par Dieu pour voir si tu mérites bien le Paradis, peut-être en sauvant l’âme d’un homme qui aurait été sinon condamné à l’Enfer ?
Galahad renifla avec amusement.
-Je dois dire que non, je n’ai jamais pensé à ça. Mais je doute que ce soit le cas. Parricide moi aussi, l’entrée du Paradis m’est à présent fermée. Je n’ai plus jamais trouvé le Graal.
-Et visiblement moi, je ne tuerais pas Arthur. C’est certain ça, qu’il doive vivre ?
-Oui. Pourquoi…
-Je veux le tuer ? Je n’avais même pas un an qu’Arthur avait déjà décidé de ma mort. Savais-tu qu’il a ordonné la mort de tous les enfants nés en même temps que moi en Orcanie et en Bretagne ? Je serais mort, si ma mère ne m’avait fait passer pour mon frère aîné mort-né juste avant ma conception en plaidant que la maladie m’avait rendu si faible que je ressemblais à un nouveau-né. Combien de mères ont pleuré leur enfant à cause d’Arthur ? Combien de morts qu’ils voudraient placer sur mes épaules ? J’avais six ans quand ma mère nous a révélé la vérité, à mes frères et moi. Elle leur a fait jurer qu’ils empêcheraient Lot et Arthur de découvrir la vérité et de me tuer. Protégez ce secret, nous dit-elle, ou la Bretagne flambera. Ma mère a toujours eu des pressentiments que nous avons appris à ne pas ignorer. Tu vois, il y a des années que je sais que je serais peut-être la raison de la chute d’Arthur et de Camelot. Ce que j’ai appris de cette conversation, c’est qu’il ne tenait qu’à moi de décider de l’être, à moins qu’Arthur ne décide de me prendre de vitesse le jour où il comprendrait qui j’étais. Ce que mes frères ont compris eux, c’est que je n’étais pas leur vrai frère, et que la révélation de mon ascendance compromettait l’accession éventuelle de l’un d’entre eux au trône de Bretagne. Ils ne protègent pas leur petit frère, ils se demandent si je serais prêt à prendre le risque de révéler le mensonge contre une chance plus élevée qu’eux de récupérer le trône, et à combien ils estiment mon silence. Saurais-je me contenter de la Cornouailles, ou des Gales ? Si oui, autant me laisser vivre et profiter de mes idées en les faisant passer pour les leurs auprès d’Arthur. Voilà toute la noblesse de leur cœur. Ah oui, nous formons une belle famille… Ils me révulsent, mes frères, Arthur, tous les autres qui se vendent comme des parangons de vertu et qui détruisent les idéaux qu’ils ont juré de protéger. L’enfant de l’inceste est coupable, mais pas le père incestueux ? Pas le chevalier qui s’est servi au passage sur une paysanne ? Non, c’est le bâtard qui doit payer, pas le faiseur de bâtard. Et la loi qu’a écrite Arthur, qu’elle est sa valeur, quand le roi qui a juré de défendre les innocents se transforme en tueur d’enfants pour que son crime ne soit jamais découvert ?
À son tour, Mordred se tue et essaya de récupérer son souffle. Galahad cligna des yeux. Les bouffées de peur de Mordred, l’épée qu’il sentait sur son cou en permanence, sa rage de vivre et sa peur de mourir, sa volonté de revanche, son sentiment d’isolation, sa rigidité concernant l’application des lois du royaume de Logres, tout faisait sens, enfin. .
-J’ignorais tout ça, souffla Galahad.
-Évidemment. Arthur mérite la mort pour ces centaines d’enfants qui n’ont pas vécu la vie qu’ils auraient dû avoir. Ettu n’as pas vu comment il me regardait au moment où il me faisait chevalier. Il sait, même s’il prétendra le contraire jusque sur son lit de mort. Peut-être même qu’il pense déjà à m’assassiner.
-Il ne le fera pas. Il préférera ignorer le problème jusqu’au bout.
-Jusqu’à ce que ce soit moi qui le tue donc, ma haine grandissant chaque jour qu’il passe à s’aveugler pendant que je souffre en silence. Et c’est ce roi-là qu’on voudrait nous faire passer pour le plus grand des rois, à jamais identifié à l’âge d’or de la Bretagne, comme le chantent déjà ses bardes ? Enfin, puisque Dieu le veut, qui sommes-nous pour nous opposer à ça ? Arthur vivra donc. D’autres personnes à protéger tant que nous y sommes ?
-J’aimerais que mon père vive, quels que soient ses péchés. Peut-être que cette fois le repentir le touchera.
-Lancelot est trop fier pour se laisser toucher par quoi que ce soit, sauf les sourires de Guenièvre, mais soit. Finalement tout cela paraît très simple. Sauver Camelot, sauver la Bretagne, sauver Arthur et Lancelot. Un jeu d’enfant.
-Cela fait des vies que j’essaie mais…
Mordred lui lança un regard mi-amusé, ni condescendant.
-Tu as peut-être réussi à naître plus beau encore que Lancelot, mais il paraît évident que je suis le cerveau de ce groupe que nous formons.
-Je… ne peux le nier. Tout cela vole au-dessus de ma tête.
-C’est une évidence. Combien de temps avant l’arrivée des Saxons ?
-Dix ans, tout au plus. À l’heure qu’il est, ils se préparent déjà en secret.
Mordred prit un air songeur.
-Dix ans. Je puis me débrouiller avec ça. Donne-m’en six. Hé bien, tu ne réagis pas ?
-C’est que, six ans, c’est court, répondit Galahad en essayant modérer les doutes dans sa voix.
-J’orchestre la chute de Camelot dans ma tête depuis mes dix ans, s’amusa Mordred. Je dois bien pouvoir trouver une ou deux solutions pour la sauver. Alors, ai-je ta confiance ?
Il tendit une main à Galahad qui la regarda un instant avec incrédulité. Il avait toujours su Mordred aussi intelligent que dangereux. Ce qu’il ne savait pas, c’était s’il avait sous-estimé son intelligence ou sa dangerosité. Au moins, il ne voyait plus de folie dans le regard. S’être livré semblait avoir libéré cette rage et n’avoir laissé en Mordred qu’une intense détermination.
-Tu l’as, finit-il par dire avant que Mordred n’interprète son silence de la mauvaise manière. Dis-moi quoi faire, je te suivrais.
Un sourire matois se dessina sur les lèvres de Mordred tandis qu’il lui expliquait l’ébauche de son plan. Ils finirent par s’asseoir sur l’herbe de la clairière et parler autant de leurs vies et de leurs doutes que des enjeux qu’ils avaient à surmonter. Des nœuds que Galahad avait dans l’estomac depuis plusieurs vies sans même s’en rendre compte se dénouèrent. Comment se faisait-il qu’avec Mordred à ses côtés il ne doutait pas de la victoire finale ? Il ne le savait pas, mais il remercia le Ciel de lui avoir permis de vivre pour le rencontrer de la bonne manière, enfin. Mordred était sa meilleure, et sa pire moitié, et il n’envisageait plus d’avancer sans lui. Il n’y avait plus de méfiance entre eux, plus de non-dit, juste la vraie amitié qu’il devait y avoir entre deux chevaliers unis dans un même but, et en Galahad, l’espoir, le vrai, celui qui l’avait porté vers le Graal, renaissait, plus puissant que jamais.
Six ans après, quand Arthur se dressa sa bannière à la main au-dessus d’une plaine de Camlann remplie de cadavres de Saxons trompés par Mordred au point d’attaquer trop tôt, Galahad lui resta le dos courbé vers la terre où reposait Mordred, les yeux vides tournés vers le Ciel, un demi-sourire moqueur figé sur les lèvres.
-Tu préparais ce coup-là depuis le début, pas vrai ?, chuchota Galahad en tâchant d’essuyer le sang sur son front pâle. Quand tu as décidé que la solution était de passer du côté saxon pour qu’ils suivent tes plans au lieu de fomenter les leurs, tu savais déjà que tu ne survivrais pas. Ne pouvant tuer Arthur, tu l’as forcé à te tuer. C’est pour cela que tu m’as si souvent demandé de te répéter les termes de la voix divine, pour être sûr que ta survie à toi ne faisait pas partie des termes du contrat. Mais tu n’avais pas le droit de me tromper comme ça, Mordred, pas le droit…
Il faisait toujours gris sur la plaine de Camlaan le jour où Arthur y mourrait, quelle que soit la date et la saison, mais un rayon de lumière perça cette fois les nuages et auréola de lumière la tête blanchissante d’Arthur avant de se poser sur Galahad.
C’est fait. Arthur vit. Le royaume de Logres est sauvé. Camelot se dressera pour des siècles en Bretagne. La chevalerie survivra autrement que par des romans. Tu as réussi, Galahad.
-Vraiment ? J’ignorais que la victoire avait ce goût-là.
Tu ne t’es pas montré seulement chaste et loyal, tu fus aussi tenace et compatissant. Les portes du Paradis te sont ouvertes, Galahad le pur.
Comme la première fois, Galahad vit apparaître dans le ciel dix anges, dix êtres fait de lumière, de joie et de bonté. Ils se mirent à lui sourire et descendirent vers lui en tenant le Graal qu’il avait tant voulu trouver, puis retrouver. Était-il censé avoir retrouvé sa pureté ? Était-ce seulement possible ?
Il secoua la tête.
-Non, décréta-t-il. Je refuse. Je ne veux pas du Graal, je ne veux pas de cette victoire. Pas sans lui, pas sans Mordred. Il est tout ce dont j’ai besoin. Je l’aime. Ne me demandez pas de sauver tout le reste si je ne peux pas le sauver lui. Il est faillible, colérique, jaloux, ambitieux, mais il est unique. J’ai trop longtemps nié ce que je ressentais et l’ai trop souvent forcé à nier ce qu’il ressentait. Ne me le prenez pas.
Si tel est ton choix.
Pas encore.
La dix-huitième fois, Galahad faillit pleurer de soulagement en entendant cette voix, puis en voyant Mordred se redresser, les joues rouges de fierté. Il vit cette fois le regard plein d’espoir de Mordred, espérant voir dans les yeux de son père une lueur de regret, et ces mêmes yeux se détourner avec froideur, mais il n’en avait déjà plus cure. Galahad traversa la foule, arracha à moitié Mordred au roi, et l’entraîna dans un coin désert de la cour de Camelot.
-Ne me fais plus jamais ça, siffla-t-il sans desserrer les dents. Ne me force plus jamais à continuer tout seul.
-Combien de fois, Galahad ?
Il fallut quelques secondes pour que la signification de ses paroles atteint le cerveau de Galahad, et encore quelques autres pour qu’il voie la peine sur le visage de Mordred.
-Tu te souviens, souffla-t-il.
-Pas de tout. De fragments. Je suis mort, n’est-ce pas ? Combien de fois t’ai-je tué ? Combien de fois es-tu revenu ?
-J’ai cessé de compter.
-Menteur. Comment se fait-il que nous soyons de retour ? Est-ce qu’Arthur a été assez stupide pour se faire tuer cinq minutes après moi ? N’étais-tu pas censé atteindre le Paradis en réussissant ?
Galahad rougit malgré lui.
-Disons que j’ai changé les termes du contrat.
-Avec le Ciel ?, s’étouffa Mordred.
-Je lui fais comprendre que ta survie était aussi non-négociable que celle d’Arthur.
-Mais le Graal, ta place au Paradis…
-Ma place est ici, avec toi. Je n’ai pas besoin du Graal, juste de cette vie, mais pour cela il faut…
-Que Camelot vive, que Logres vive, qu’Arthur vive, et apparemment, que moi aussi.
-C’est non négociable pour toi aussi, répéta Galahad.
Les joues pâles de Mordred rosirent légèrement. Galahad se força d’oublier à quel point elles étaient blêmes quelques minutes plus tôt. Il se força à relâcher son emprise sur l’épaule de Mordred, tout en voulant l’attirer plus près encore de lui
-Je vois, dit Mordred d’un ton pensif. Tu crois que cette fois ce serait possible de contraindre Arthur à me céder volontairement son trône ? J’aime un défi.
-Contraindre et volontairement sont deux termes contradictoires.
-Je n’ai jamais dit qu’Arthur réaliserait qu’il n’avait pas le choix.
Maintenant que le choc avait diminué, son habituel petit sourire narquois se dessina à nouveau sur les lèvres de Mordred. Galahad ne l’avait que trop vu au cours de ses dernières vies. I s’empara de ces lèvres pour le faire disparaître d’un chaste baiser. Un murmure choqué s’éleva derrière eux, mais Galahad ne trouvait pas en lui l’énergie de s’en inquiéter. Mordred vivait. Rien d’autre ne comptait.
-Je ne sais pas, je crois que c’est raté pour cette vie-ci, reprit Galahad en s’écartant, mais je connais de très sympathiques endroits où se faire ermite.
-Je préfère encore mourir qu’adopter cette vie-là. Tu as conscience que si la chance est gaspillée je vais tout faire pour tuer Arthur, que j’ai moins ce souvenir-là pour m’accompagner dans la prochaine ? Tu ferais mieux de prier Dieu qu’il nous accorde une chance de plus.
Galahad fit une chose qu’il n’était pas parvenu à faire depuis plus d’une dizaine de vies, il rit. Peu lui importait le regard des autres, l’opinion de l’Église et même l’avenir de Camelot. Il avait retrouvé Mordred. Camelot serait sauvé un autre jour, par eux, ou par d’autres. Pour l’instant, Galahad avait seize ans et il découvrait l’amour, le pur, celui qui n’était pas pollué par un désir égoïste comme celui de son père pour la reine. Pour l’instant, Galahad était heureux.
Auteur : Foehn (Participant.e 11)
Pour : Crocotta (Participant.e 6)
Fandom : Légende arthurienne
Persos/Couple : Galahad(/)Mordred
Rating : K
Disclaimer : La légende arthurienne appartient au domaine public
Prompt : Galahad trouve le Graal mais, au lieu de mourir et de monter directement au paradis, il remonte dans le temps, bien avant la chute de Camelot. En effet, pour montrer qu’il le mérite bien, il doit remplir une dernière mission : sauver le royaume de sa chute programmée. Il se retrouve ainsi bloqué dans une boucle temporelle dans laquelle, à chacun de ses échecs, il retourne dans le temps, en conservant toujours ses souvenirs. S’il comprend vite que Mordred est sans doute une clé pour sa mission, encore lui faut-il déterminer comment… Et s’il décidait de se rapprocher de lui pour tenter de l'influencer et faire de lui un allié, cette fois ?
- Sans doute a-t-il déjà essayé de le tuer, et réussi, mais le résultat est resté le même, à quelques nuances près : après tout, sa mort n’efface pas ceux qui désirent voir Arthur chuter voire prendre sa place, ni le désir d'invasion des Saxons et autres.
- Pas besoin de traiter les boucles temporelles précédentes, mais possible mention, notamment sur ses réflexions quant à la stratégie à adopter, la leçon à tirer de ses échecs...
- Comment se sent-il à la suite de ces divers échecs ? A-t-il été un peu changé par ces derniers ? Comment cela l’affecte-t-il ?
- Je suis plutôt pour un Mordred nuancé, qui a pu accumuler progressivement des griefs contre Arthur et autres (d’où son action assez tardive, aussi), ainsi que la société en général (des injustices laissées dans l'ombre, des identités opprimées ou méprisées…). Influence de tiers (famille, amis…) partielle ou totale possible. Galahad peut s'apercevoir de tous ces détails dans les boucles temporelles antérieures et/ou dans celle-ci, pendant qu’il se rapproche de lui.
- Réactions et ressentis de Mordred face à ce changement d'attitude à son égard ? Et, possiblement, les changements qu'ont pu provoquer ces différentes boucles chez lui ?
- Relation platonique possible, mais j'admets adorer ce ship avec une mise en place progressive, et ce que cela peut impliquer : les éventuelles remises en question de Galahad sur lui-même, ses croyances et les mentalités actuelles ; la crainte de voir son jugement obscurci par ses sentiments naissants pour Mordred, et des impacts que cela pourrait avoir sur la suite… et, s'il s'éloigne, ne risque-t-il pas encore de provoquer leur fin ou, du moins, de ne pas être en mesure de l'empêcher ? (car il doit toujours garder son objectif en tête !)
Notes : C’était un super prompt et j’espère lui avoir rendu justice !
L’espace d’un instant, Galahad les vit, les anges, dix êtres fait de lumière, de joie et de bonté, descendant du Ciel à sa rencontre, et il pleura de joie à l’idée de mourir. Déjà, son âme s’élevait à leur recontre. Il sentit son corps s’affaisser dans les bras de Perceval et Bohort qui pleuraient à chaudes larmes de le perdre. Galahad rouvrit à moitié les yeux et essaya de leur dire de ne pas pleurer et de se réjouir plus tôt pour lui avant qu’ils ne se retrouvent un jour dans ce Paradis dont il sentait déjà les effluves, mais sa bouche était déjà pâteuse. Tout ce qu’il put faire, ce fut de sourire, à la fois pour les réconforter et parce qu’il pouvait voir sa vie défiler devant lui, et il sourit en voyant qu’il avait mené une vie sans péché. Il était méritant, et le Paradis lui ouvrait ses portes.
Pas encore.
La lumière l’aveugla. Galahad leva une main pour s’en protéger et…
Il se retrouva debout au lieu d’être écroulé dans les bras de ses frères, l’œil sec plutôt qu’en pleurs et une coupe de vin à la main au lieu de lever les bras vers le ciel en suppliant que les anges l’emmènent. Des cris joyeux s’élevaient autour de lui, ceux de ses compagnons d’armes. Galahad était à la table ronde, entouré de la fine fleur des chevaliers du royaume, et il reconnaissait le jour et l’heure exacte. Ils étaient à la Pentecôte et le roi Arthur adoubait les nouveaux chevaliers qui partiraient juste après en quête du Graal, de renommée et de bonne fortune. Galahad n’était pas parmi ces chevaliers, mais au rang des visiteurs. Il se souvenait de ce jour où il avait eu les yeux écarquillés devant tant de gloire et de richesses. Tellement de jeunes gens avaient été adoubés par Arthur ce jour-là qu’il avait plaisanté en disant qu’Excalibur devenait trop lourde à porter à la fin de la journée et qu’il aimerait bien savoir qui avait remplacé son épée pendant qu’il avait le dos tourné. Galahad avait rit avec les autres. Plus d’un écuyer était vert de jalousie ce jour-là de voir tant d’autres obtenir la récompense espérée qui leur échappait encore.
Galahad, lui, n’avait ressenti aucune jalousie. Son heure viendrait, il le sentait confusément, et il voulait rencontrer son père avant que de devenir chevalier. De plus, on lui avait toujours enseigné que la patience était une vertu et l’impatience un péché. La suite lui avait prouvé qu’il avait eu raison d’être patient, son heure était bel et bien venue, l’heure de partir en quête du Graal, l’heure de trouver celui-ci, et l’heure de partir. Mais alors, pourquoi était-il là ? Pourquoi les Anges et le Ciel lui faisaient-ils voir cette vision entre tous les autres moments de sa vie qu’ils auraient pu lui montrer au moment de quitter ce monde ?
Il est là. Celui par qui la fin arrive.
-Quelle fin ?
La fin d’Arthur. La fin de la Table Ronde. La fin du royaume de Logres, la chute de Camelot, la chute de la Bretagne, le délitement de la chevalerie, la destruction du royaume. Il est là.
-Ce n’est donc pas une vision ? Je suis vraiment retourné où j’étais jadis ? Mais pourquoi, Seigneur ? Qu’attends-tu de moi ?
Camelot ne doit pas tomber. Le royaume de Logres doit subsister. Arthur ne doit pas mourir. Le Bien doit triompher du Mal.
Galahad tomba à genou, tira son épée et la planta en terre.
-Ainsi soit-il, Seigneur. Je serais ton bras armé, et je ne faillirais pas. Dis-moi seulement ce que je dois faire.
Celui par qui la fin arrive est là. Arrête-le.
-Ainsi sera-t-il fait puisque telle est ta volonté. Puisse la foudre tomber sur moi et le chemin du Paradis m’être fermé si je flanchais.
Autour de lui, le silence se fit soudain. Galahad releva la tête pour réaliser que tout le monde le regardait, y compris le roi Arthur et le dernier chevalier qu’il venait d’adouber et qui avait toujours un genou en terre, son neveu Mordred.
-Quel est ton nom, jeune homme ?, demanda le roi Arthur.
-Galahad, seigneur, fils d’Elaine de Corbénic.
Il avait répondu sans réfléchir. Rien ne se passait comme la première fois. À sa première venue à Camelot, Galahad s’était contenté de regarder tout autour de lui avec de grands yeux brillants, mais comme son père Lancelot n’était pas là, il ne s’était pas dévoilé. Il voulait se faire connaître d’abord de son père et après seulement chercher à se faire un nom. Se nommer le fils d’Elaine était la seule réponse possible à l’absence de son père, dut-elle le désigner comme bâtard.
-Et pourquoi mets-tu un genou en terre à ma cour et sors-tu ton épée, Galahad, fils d’Elaine de Corbénic, toi qui ne comptes ni parmi mes chevaliers, ni parmi les écuyers que j’adoube en ce jour de Pentecôte ?
Galahad hésita un instant, mais il haïssait le mensonge.
-Je vous demande pardon, noble roi Arthur. Manquer de respect à vous ou cette cour est bien la dernière chose que je souhaite, mais j’ai entendu une voix divine me demander d’arrêter la destruction qui va frapper Camelot et je…
Un éclat de rire lui répondit, venu des rangs des chevaliers et des écuyers. Même Mordred, toujours à genou au pied du roi, pouffa d’un ton vaguement méprisant. Le rouge monta aux joues de Galahad, mais le roi Arthur, lui, ne rit pas. Un sourire se dessina sur ses lèvres, mais il était plus amical que moqueur.
-Je me flatte d’être bon juge du caractère d’autrui et je lis sur ton visage ta sincérité et ta bonté. Il ne sera pas dit que le roi Arthur ne reconnaîtra pas un envoyé du Seigneur. Prends ta place derrière Mordred, Galahad. Excalibur commence à devenir bien lourde, mais je puis trouver la force d’adouber un chevalier de plus aujourd’hui. Et si quelqu’un sait qui a remplacé mon épée pendant que j’avais avait le dos tourné, je lui saurais gré de parler.
Cette fois, personne ne rit à la plaisanterie du roi. Mordred était blême, et Galahad vit plusieurs nouveaux chevaliers froncer les sourcils ou maugréer. Il voulut protester, tant de sa bonne foi que pour refuser un adoubement qui aurait dû être réalisé par son père, mais on ne refusait pas un tel présent royal sans insulter celui qui l’avait offert, et la place de Galahad était à Camelot, d’après l’édit divin. Galahad se releva et se plaça derrière Mordred qui se relevait. Un sifflement résonnait dans ses oreilles qui n’avait plus rien à voir avec la musique angélique qu’il avait entendu un peu plus tôt.
Tout allait trop vite. Il n’avait pas eu le temps de comprendre ce qui se passait et ce que le Ciel attendait de lui qu’il était déjà chevalier, deux ans plus tôt que prévu. L’épée d’Arthur frôla ses épaules et Galahad se redressa, étourdit. Il était censé observer la foule, trouver le traître qui détruirait le rêve d’Arthur, mais on se pressait déjà autour de lui. Galahad se retrouva pris dans une farandole de félicitations et de questions sur son ascendance et ses faits d’arme. Chaque fois qu’il essayait de s’échapper, quelqu’un le ramenait au centre de la masse. Au bout d’un moment, quelqu’un lui mis d’autorité un verre et une tranche de pain couverte de lard dans les mains.
-Mieux vaut manger maintenant que de partir à l’aventure le ventre vide, lui sourit Mordred. Et même si d’autres ont dû déjà le dire, mes félicitations au plus jeune chevalier du royaume de Logres ! Je n’aurais tenu le record que moins d’une minute, mais je sens que mon successeur sera à la hauteur du titre. Chevalier à quinze ans ! Je sens que tu vas faire de grandes choses, sire Galahad. Avec un tel commencement, on peut se demander quel âge tu auras quand tu trouveras le Graal !
-Vingt-trois ans, répondit machinalement Galahad. Excuse-moi, sire Mordred, nous parlerons plus tard.
Galahad avait besoin de réfléchir. Il s’arracha cette fois à la foule qui le pressait de toutes parts pour chercher un point en hauteur. Arthur avait fait cinquante hommes chevaliers en ce jour, le plus grand nombre de nouveaux chevaliers faits en un seul jour de mémoire d’homme. Qui parmi eux pouvait tramer quelque chose contre le roi Arthur ? Ou bien était-ce l’un des convives le coupable, ou un de ces invités de marque venu prétendre tendre la joue à Arthur au nom de son roi mais planifiant soigneusement le meurtre du rêve d’Arthur ? Deux Saxons étaient là à discuter dans l’ombre. Le roi Pellinore était-il capable de trahir la vieille alliance ? Perceval en mourrait. Surtout, qui que soit le traître, depuis combien de temps préparait-il son coup et combien de temps ses plans mettraient à porter leurs fruits, quand Galahad aurait pu jurer que sept ans plus tard nul nuage ne menaçait Arthur et Camelot ? La noirceur de son âme devait en tout cas se lire sur son visage. Galahad le trouverait et lui ferait payer sa trahison au prix cher.
Perdu dans ses pensées, Galahad ne vit pas le regard noir dont le poursuivit Mordred. Et quand, cinq ans après, il fut assassiné dans un des couloirs de Camelot par un coup de poignard dans le dos donné par un homme entièrement vêtu de noir, il n’était pas plus près de découvrir l’identité du traître. Une voix l’accompagna cependant dans la tombe, et deux mots qui le réconfortèrent alors qu’il pleurait son échec et la gloire bientôt moribonde de Camelot.
Pas encore.
La deuxième fois, Galahad savait à quoi s’attendre. Il ne s’agenouilla pas pour remercier le Seigneur, il se contenta de rester dans le public et d’applaudir poliment à chaque nouveau chevalier qui se relevait, les joues rouges de plaisir et de fierté. Le traître devait forcément se trouver parmi eux. Pourquoi sinon Galahad aurait-il été ramené en ce jour-ci de préférence à nul autre ? Si le traître était un étranger à la cour, il aurait suffi que Galahad arrive le jour de son arrivée et il aurait su qui était son ennemi. Hélas, Arthur était en train de faire cinquante hommes chevaliers. Galahad bougea pour être sûr de bien voir leurs visages au moment où ils prêtaient leur serment. Il prit note de l’émotion dans la voie de Mordred, des larmes dans ceux de Girflet, mais de toute façon, il ne les aurait pas mis au rang des suspects, car ils étaient du sang d’Arthur. Dans les yeux des autres nouveaux chevaliers, Galahad vit des émotions qui n’étaient pas censées y figurer, la fierté, l’orgueil, le doute, mais rien qui lui désigne un coupable, et certainement pas la lâcheté nécessaire qu’il fallait pour assassiner un frère chevalier d’un coup de poignard dans le dos.
Du temps, réalisa-t-il. Il lui fallait du temps. C’était donc qu’il était temps de se mettre en quête de son père et d’apprendre pour la seconde fois à le connaître. Galahad bénit le ciel de cette seconde chance qu’il lui accordait de passer du temps avec Lancelot, fit ses adieux à Camelot en lui promettant en silence de ne la quitter que pour mieux lui revenir, et se mit en route.
La première fois que Galahad avait rencontré Lancelot, il avait seize ans et était terriblement nerveux à l’idée de décevoir son père ou d’être déçu par lui. Galahad avait toujours seize ans, mais il en avait aussi vingt-huit et c’était étrange de rencontrer Lancelot à la fois en étranger et en presque égal. Son père lui paraissait plus jeune, ou bien c’est lui qui avait mûri, mais leur relation de père à fils fut d’un coup plus profonde qu’elle l’avait jamais été du temps de sa première vie. Galahad avait eu droit dès le début à l’amour de son père, mais désormais il avait le droit à son respect en prime.
Galahad avait à présent la chose qui lui manquait à son premier retour dans le passé. Il avait un plan. Avec son père à ses côtés pour l’informer sur les défauts des chevaliers d’Arthur et pour lui désigner qui avait changé avec le temps, il était sûr de trouver le traître en un rien de temps. Cette fois, Galahad ne partirait pas en quête du Graal. Il laisserait à d’autres la chance de faire leurs preuves aux yeux du Seigneur. Lui resterait à la cour et observerait, et son père protégerait ses arrières. Après tout, s’il avait été tué la dernière fois, c’était qu’il était bien près de découvrir la vérité, mais avec Lancelot à ses côtés, on s’y prendrait à deux fois avant de tenter de l’assassiner.
Pas encore.
La troisième fois, Galahad faillit s’écrouler sur le sol et pleurer, les mains crispées sur sa poitrine. Mourir était une sensation abominable, quand les anges ne proposaient pas de venir vous emporter. Il n’avait pas été tué dans le dos cette fois, mais par-devant, par les neveux d’Arthur proclamant que la reine Guenièvre était dans la chambre de son père occupée à des choses auxquelles Galahad se refusait de penser à voix haute. Galahad s’était interposé par loyauté filiale et parce qu’en ralentissant les neveux d’Arthur il espérait trouver les mots pour leur convaincre d’être raisonnables et de voir le complot qui se tramait autour d’eux au lieu de croire à ces viles rumeurs.
Hélas. À un contre quatre et quelle que soit sa dextérité, Galahad avait été vaincu. Il n’était pas sûr de savoir quelle épée l’avait tué, celle de Gaheris ou celle de Mordred, mais il lui pardonnait bien volontiers. Décidément, son adversaire était retors et il maniait les mots aussi bien que le poignard pour arriver à ses fins. Galahad avait été prudent, mais il n’avait rien pu empêcher cette fois non plus. Cette fois, il préviendrait d’entrée de jeu son père des ignobles rumeurs colportées sur lui. Lancelot ne prêterait plus le flanc à la critique en étant l’ami très proche de la reine, et les chevaliers ne se déchireraient plus au nom de l’honneur d’Arthur.
Pas encore.
La quatrième fois, Galahad vacilla et regarda cette cour familière avec un œil neuf, et surtout suspicieux. Comment se faisait-il que cette Cour qui semblait si paisible succombe si vite à la violence et à la haine ? Jamais de son temps Galahad n’avait vu la calomnie y galoper à une telle vitesse, mais ce devait être le cas, et lui avait tout simplement été trop naïf pour le croire.
Lancelot avait pourtant suivi les conseils de Galahad. Il avait mis fin à son amitié avec la reine afin que nul ne puisse la calomnier, mais la calomnie était quand même venue. Cette fois, Arthur se tenait aux côtés de ses neveux quand ils étaient venus s’en prendre à Guenièvre, dans sa chambre à elle, toujours en pensant la trouver avec Lancelot. Galahad n’avait pas trouvé son père à temps pour l’aider à servir de bouclier à la reine. Cette fois, il en était sûr, c’était Mordred qui l’avait tué.
Le traître était là, dans cette assemblée, et Galahad n’était toujours pas plus proche de comprendre qui il était. Il ne s’y prenait pas correctement, et il était temps de corriger cette erreur. Galahad n’attendit pas la fin de la cérémonie. Il fit volte face, mais cette fois ce ne fut pas pour se porter à la rencontre de son père. Cette fois, ce fut pour se faire ermite et laisser la rumeur des évènements l’atteindre. Il était temps qu’il apprenne comment Camelot était censée tomber quand il ne s’en mêlait pas.
Pas encore.
La cinquième fois, Galahad faillit s’écrouler sur le sol et pleurer, mais pas pour les mêmes raisons que la dernière fois. Le problème n’était pas de savoir qui était le traître à Camelot, mais qui n’avait pas trahi Arthur et Camelot au moins une fois. Méléagant et Lot foulaient allègrement aux pieds le concept même de chevalerie, Guenièvre trompait son mari, Mordred et Agravain n’hésitaient pas à la jeter en pâture à la foule, et Lancelot…
Le père de Galahad était parjure et commettait l’adultère envers son roi sans cligner des yeux. Comment pouvait-il se regarder en face ? Comment pouvait-il regarder Galahad en face ? Il avait prété des vœux en devenant chevalier, et il n’en avait que faire.
Galahad ne parvenait pas à croire qu’il ait pu être aussi aveugle sur ce qui se tramait sous son nez à Camelot. Il avait dit à Lancelot de ne pas prêter le flanc aux commérages avec son amitié avec Guenièvre, et son père l’avait remercié avec le plus grand sérieux de son avertissement. Galahad avait cru que Lancelot avait sacrifié son amitié avec Guenièvre pour sauver sa réputation, mais ils avaient juste continué plus discrètement leur relation adultère. Des traîtres, des menteurs et des parjures, où qu’il regarde !
Galahad se frotta le flanc. Mordred l’avait tué d’un coup d’épée cette fois, quand Galahad s’était porté à sa rencontre pour venger Arthur, Camelot, Logres, Guenièvre et Lancelot d’un même geste. Malheureusement, Galahad avait eu beau continuer à s’entraîner dans la forêt où il avait installé son ermitage, il s’était rouillé. Mordred l’avait désarmé et égorgé si vite que Galahad avait à peine eu le temps de suer un peu avant de succomber, et pourtant Mordred était visiblement à deux doigts de succomber aux blessures que lui avait infligé Arthur.
Un an. C’était le temps que le royaume de Logres avait mis pour sombrer après la date anniversaire du jour où Galahad avait tenu le Graal dans sa première vie. Aurait-il agi de même s’il avait su que l’âge de la chevalerie ne survivrait pas à la découverte du Graal et à sa mort ? Là encore, il était temps de le découvrir. Cette fois, Galahad vivrait sa vie exactement comme il l’avait menée la première fois, et il verrait si cela faisait une différence s’il survivait à la quête du Graal. Le plus dur, ce ne serait pas de voir Logres partir en flammes, mais de regarder Lancelot, Guenièvre et Mordred en face sans montrer à quel point ils le répugnaient.
Pas encore.
La sixième fois, Galahad s’éclipsa dans un coin et pleura bel et bien sur Camelot, sur Arthur, sur Logres et son innocence perdue. Trois ans. C’était le temps que le royaume de Logres mettait à sombrer si Galahad ne renonçait pas au monde et à la vie après avoir retrouvé le Graal. La même violence, la même haine, les mêmes trahisons petites et grandes, celles de Mordred envers son oncle, de Guenièvre envers son mari, de Lancelot envers son roi…
Cette fois, Galahad avait participé à la bataille de Camlaan. Jusqu’au bout il avait lutté pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Il était le premier à être tombé après Arthur, de la main de Mordred comme lui, et en voulant le venger. Il avait essayé d’atteindre les combattants à temps pour arrêter Mordred, mais il n’avait pas été assez rapide. La prochaine fois…
Une grimace se dessina sur le beau visage de Galahad. Quelle prochaine fois ? Au moment de la bataille de Camlann, n’était-il pas déjà trop tard pour sauver Camelot ? Qu’est-ce qu’il y avait à sauver exactement ? Galahad ne voyait que petitesse et mesquinerie autour de lui. Mais Dieu l’avait chargé d’une mission et il avait juré de ne pas faillir. Il n’avait peut être pas trouvé le Graal cette vie-ci, mais peut-être que la prochaine… Non la prochaine fois, il laisserait encore l’histoire se dérouler comme elle était censée le faire, pour voir ce qu’il était censé sauver exactement avec Camelot.
Pas encore.
La septième fois, Galahad s’éclipsa à nouveau dans un coin pour pleurer sur Camelot et sur Logres. Il avait vu ce qui se passerait s’il laissait ces gens qui lui étaient à présent étrangers agir comme ils l’entendaient. Lancelot s’était fait ermite par dépit, tout comme Guenièvre s’était faite nonne par amertume. Où était la foi là-dedans ? Galahad ne voyait que de la lâcheté. Le royaume de Logres réduit progressivement à peau de chagrin parce que les successeurs d’Arthur étaient trop faibles pour garder le pouvoir, la Bretagne dépecée par les Angles et les Saxons, les nobles traditions bretonnes bafouées, les fermes brûlées, les femmes violées, la vraie religion menacée de toutes parts… Certains avaient survécu pourtant, Perceval, Bohort, Bedivere, Girflet, d’autres encore, mais aucun de ces preux chevaliers qui s’étaient fait un nom pour leur courage, leur abnégation ou leur sagesse n’avait su s’imposer comme une figure d’autorité capable de réunir autour de lui assez d’hommes pour résister à l’envahisseur. Aucun n’était Arthur.
Arthur. La bouche de Galahad se plissa en une grimace amère. Arthur était un grand roi, qui avait tour à tour pardonné et condamné sa reine, qui avait laissé les serpents lui siffler dans les oreilles et qui n’avait su construire un royaume assez solide pour lui survivre. Galahad n’était plus si sûr qu’il était un bon roi. Il ne savait plus combien de fois il avait essayé de convaincre Arthur de préparer son peuple et son royaume à l’arrivée des Saxons. Mais Arthur, aussi grand roi qu’il soit, était trop confiant en ses chevaliers, en Lancelot surtout. Il était persuadé qu’à l’heure du danger, ils sauraient s’élever contre lui, même si Arthur lui-même n’était plus là pour les unir. Galahad n’y croyait plus, lui. Les nobles chevaliers de Bretagne étaient un mensonge de plus.
Et pourtant, le Ciel ordonnait qu’il réussisse à sauver le roi, le royaume et l’île de Bretagne toute entière, quelles que soient leurs failles, et elles étaient nombreuses. C’était donc qu’il y avait quelque chose à sauver. Galahad retourna son regard vers la cour du château de Camelot décorée de fleurs, vers les bardes et troubadours chantant aux pieds des nobles dames vêtues de brocart, aux tables surchargées de nourritures et aux portes ouvertes aux pauvres et aux nécessiteux. Personne ne connaîtrait la fin ce soir à des lieux de Camelot. Les nobles dames pourraient rentrer chez elles à pied sans craindre d’être agressées. Les bardes ne seraient pas obligés cet hiver de brûler leur viole pour se chauffer. Oui, c’était pour tout ça que le Ciel lui avait demandé de se battre, pour ces danses, ses chants, et la certitude de tout ce peuple de pouvoir vivre une vie épanouie dans un royaume en paix que les chevaliers d’Arthur défendaient en son nom.
La Bretagne, Logres, Camelot, c’était eux, pas Arthur, pas Lancelot, pas Guenièvre, pas Mordred.
-C’est saisissant, n’est-ce pas ?, s’enquit une voix derrière lui.
Dans un premier temps, Galahad se figea, puis il se retourna en se forçant à ne pas poser la main sur son épée ou pire encore à la brandir pour décapiter son interlocuteur.
-Tout à fait saisissant, sire chevalier.
-Sire Mordred, rétorqua ce dernier en se rengorgeant. Je suis le neveu du roi Arthur.
Il croyait l’impressionner, mais Galahad avait vu la procession du Graal et mangé avec le Roi Pêcheur.
-Tout à fait saisissant, répéta-t-il en essayant de garder son amertume sous le tapis.
Mordred se rapprocha de lui pour lui offrir un sourire de connivence.
-Je vais vous dire, la première fois que je suis venu, j’ai failli me ridiculiser en rentrant dans le dos de mon frère tellement j’étais ébloui par cette vision. Il m’a fallu du temps avant de ressembler à autre chose qu’à un paysan à peine sorti de sa basse-cour. C’est pour cela que je me permets de vous conseiller de fermer la bouche, avant qu’une de ces dames ne ressente l’envie de se moquer. Vous vous traîneriez comme moi un vilain petit surnom pendant au moins un mois, ou jusqu’à ce qu’arrive le prochain pécore. Demandez à tout le monde ici, ils se gaussent encore de la première apparition de Perceval le Gallois. A-t-on jamais vu pareille naïf ?
Mordred lui fit un clin d’oeil. Son sourire était un mensonge. Il n’atteignait pas ses yeux. Mordred cherchait au choix une méchante plaisanterie à lui faire ou un moyen de l’utiliser à son profit comme Galahad l’avait vu faire tant de fois au cours de ses deux dernières vies avec ses frères et les autres chevaliers.
C’était lui, réalisa soudain Galahad. Le soleil s’était voilé d’un coup comme pour offrir une auréole sinistre au soi-disant preux chevalier. Quatre fois Mordred l’avait tué depuis qu’il était coincé dans cette boucle, quatre fois sur les six vies que Dieu lui avait octroyées pour sauver Camelot. Si on oubliait la dernière boucle durant laquelle il avait été tué par un énorme guerrier saxon en tentant de donner aux derniers habitants de Camelot le temps qu’il fallait pour en fuir les ruines fumantes, seule sa mort lors de la première boucle n’avait rien à voir avec Mordred.
Non. Même là, Galahad se trompait. C’était Mordred aussi qui l’avait assassiné d’un coup de poignard dans le dos en pleine nuit, et personne d’autre. Dès qu’Arthur avait arrêté la cérémonie de son adoubement pour s’adresser à Galahad, il l’avait jalousé. Ses sourires cachaient des mensonges, des complots, et la chute de Camelot. Celui par qui la fin arrivait, c’était lui.
-Sire Perceval est un meilleur chevalier que vous ne le serez jamais, répliqua sèchement Galahad à la remarque de Mordred qui attendait toujours une réponse. On se souviendra de lui pour sa bravoure bien après que vos ossements seront tombés au fond de l’océan. Mordred le traître on vous appellera, Mordred le bâtard, et sa naïveté vaut mille fois votre duplicité. Méfiez-vous des naïfs, Mordred, ils pourraient vous surprendre et vous faire payer pour vos crimes.
Mordred fit un pas en arrière, soudain blême.
-Comment…
-Ne vous demandez pas comment, demandez-vous pourquoi un jeune homme à peine sorti de l’étable qui l’a vu grandir en sait autant sur vous et qui lui a donné tant d’informations. Mais ne vous posez pas cette question trop longtemps, ou il sera déjà trop tard pour vous.
Galahad fit volte face. Cette fois, il sentit le regard de haine de Mordred le poursuivre longtemps. Hélas, le temps que sa colère se calme et qu’il ait repris ses esprits, il était trop tard. Cette fois, il reconnut sans peine le poignard qui le tua. Sa dernière pensée fut de se dire que tout était à recommencer.
Pas encore.
La huitième fois, Galahad prit grand soin de ne pas attirer le regard de Mordred sur lui. Il attendit simplement la nuit puis il sauta Mordred dans un couloir et lui ôta la vie d’un coup de poignard dans le dos, comme il était mort lui-même deux fois sous le sien. Peut-être était-il plus vindicatif qu’il ne l’aurait pensé jusqu’ici, mais il éprouva un certain plaisir à cet ouvrage. Après tout ce par quoi il était passé, Dieu lui pardonnerait le péché de colère.
Galahad fuit Camelot après son crime. Ce n’était pas qu’il craignait le châtiment logique infligé aux meurtriers, et en temps normal, il serait resté pour assumer les conséquences de ses actes. Cependant il lui fallait savoir si la survie de Camelot valait qu’il se dame en tuant un homme désarmé. Quand il l’avait tué, Mordred était innocent des crimes qu’il allait commettre. Mais si le tuer pouvait sauver d’un seul coup Arthur, Camelot, Logres et la Bretagne, Galahad sacrifierait volontiers son âme immortelle, et celle de Mordred monterait directement au Paradis, si elle n’était pas déjà noircie par le péché.
Pas encore.
La neuvième fois, Galahad sortit de la cour du château pour pousser un cri de rage. Tuer Mordred ne suffisait pas. L’infamie de Lancelot et Guenièvre avait quand même été découverte et dénoncée par des ennemis de Camelot, Arthur avait quand même condamné son épouse à mort après avoir prétendu ne rien voir, et au lieu de lui et Mordred, c’était lui et Lancelot qui s’étaient entre-tués à la bataille de Camlann. Galahad était le fils d’un régicide à présent, et il lui savait ce qu’il devait commettre dans cette boucle-ci. Galahad allait se faire parricide. Ses mains se mirent à trembler.
Puisse Dieu prendre son âme en pitié.
Pas encore.
La dixième fois, Galahad fit volte-face et quitta la cour de Camelot avant que quiconque ne voie ses larmes et le tremblement de ses mains. Jadis, on l’appelait Galahad le pur. On vantait ses qualités en lui disant qu’il avait toutes celles de son père. Galahad s’était demandé un jour, tout en se sentant un peu coupable de le faire, pourquoi son père n’avait jamais trouvé le Graal s’il avait tant de qualités et ce que Galahad lui-même avait de plus que lui. Quatre vies plus tôt, Galahad avait enfin compris pourquoi. Le démon de la luxure avait mis ses griffes dans le cœur de son père et ne le lâcherait plus jamais. Quels que soient ses efforts, conscients ou inconscients, Lancelot allait vers Guenièvre et Guenièvre vers Lancelot. Galahad ne comprenait pas ces désirs qui les habitaient, mais pour avoir Guenièvre, Lancelot n’avait pas hésité à attaquer son propre fils. Galahad aimerait pouvoir dire que cela le rendait moins coupable du parricide qu’il avait commis, mais ce serait faux. Galahad n’avait plus rien de pur. Un jour il avait été capable de s’asseoir sur le siège périlleux. À présent, il était sûr que son contact le brûlerait, comme tous les autres.
Le parricide n’avait même pas suffi. Guenièvre n’avait peut-être pas trompé Arthur, mais Mordred avait colporté les mêmes rumeurs infâmes sur elle. Cette fois, c’était Maléagant le coupable, ou Bedivere, ou la moitié des chevaliers de la Table Ronde, et les chevaliers s’étaient entre-déchirés pour décider de sa pureté ou de sa culpabilité. Mordred l’avait finalement enlevée en absence de son oncle, ou plutôt de son père. Galahad les avait poursuivis et Mordred l’avait tué, encore.
Il était à bout. Tuer Guenièvre cette fois ne servirait à rien. Il connaissait d’avance le résultat. Lancelot le poursuivrait et le tuerait ou Galahad le tuerait à nouveau, deux issues inacceptables. Écrasé par le chagrin, Arthur cesserait de se préoccuper de son royaume, laissant libre cours aux complots de Mordred, et le vainqueur final ne serait autre que le Saxon impie. La seule consolation de Galahad était de savoir que Mordred ne survivait jamais assez longtemps à Arthur pour profiter du pouvoir, mais cette satisfaction ne durait jamais longtemps parce que Galahad était obligé de se rappeler que les Saxons s’asseyaient inévitablement sur le trône qu’Arthur avait occupé et que Mordred avait tenté de conquérir.
Horrifié par ce qu’il était en train de devenir, autant que par ce qu’il allait advenir de tous ces gens à Camelot, Galahad abandonna tout derrière lui pour essayer de partir en quête de l’homme bon et brave qu’il savait avoir été un jour. Il partit en quête de l’épée de Salomon, et en quête du Graal. Il ne trouva ni l’un, ni l’autre. Galahad n’était plus pur, l’épée fut conquise par un autre et le château du Graal refusa de se dévoiler à lui.
La dixième fois, Galahad prit sa propre vie, et se condamna à l’Enfer.
Pas encore.
La onzième fois, Galahad se retira du monde, encore. C’était cela ou sombrer dans la folie. Il ne comprenait pas pourquoi Dieu l’avait choisi pour sauver Camelot, Logres, la Bretagne et Arthur quand tout ce à quoi Galahad était arrivé, c’était de ne plus croire ni à l’une ni aux autres. Dieu était omniscient et omnipotent mais cela ne l’avait pas empêché de bien mal choisir le serviteur qui devait lui servir d’instrument. Si rien de ce que tentait Galahad pour sauver le futur de la Bretagne ne marchait, était-ce parce que qu’elle ne pouvait pas être sauvée, ou parce que Galahad lui-même n’était pas assez pur pour y parvenir ? Avait-il jamais été l’homme qu’il croyait être ? En guise de quête donnée par Dieu, était-il pris à la place dans un piège envoyé par le Diable pour ternir son âme et l’empêcher d’être digne du Graal ?
Des années de méditation ne suffirent à lui apporter la réponse dont il avait besoin. Dieu et les Anges ne lui parlaient plus que pour lui signifier qu’il avait échoué, encore, et ses échecs semblaient le rattraper où qu’il aille. Parfois, il lui semblait entrapercevoir un signe entre les arbres, du genre qui se présentait parfois à Camelot au temps de sa gloire, comme un cerf blanc, mais il détournait le regard. Il se savait trop impur pour que le cerf l’approche de toute façon. Galahad fuyait plus profondément au fond des bois à chaque fois que la rumeur d’un évènement à Camelot faisait mine de le frôler. Il se sentait vieux.
Un jour, il lui sembla entendre la clameur de combats portée par le vent. Galahad se força à l’ignorer comme le reste. Il n’était pas digne, ni du Graal, ni de voir Camelot triompher. À la place, il continua de cultiver son carré de légumes jusqu’à s’en faire mal aux épaules, et ne s’arrêta que quand il fit trop noir pour y voir encore quoi que ce soit. Il aurait continué, s’il l’avait pu. À défaut d’autre chose, la fatigue l’aidait à dormir.
Galahad ferma sa porte et s’agenouillait comme chaque soir pour prier jusqu’à l’épuisement ou une illumination, quand il entendit un bruit contre sa porte. Il fut tenté de l’ignorer comme il ignorait tout le reste, mais il crut entendre une espèce de sanglot ou de râle, et Galahad n’était pas capable de fermer son cœur à la souffrance d’autrui, pas quand elle arrivait à sa porte. Il rouvrit celle-ci et dû baisser les yeux pour voir le corps recroquevillé sur son seuil. L’homme avait perdu la plupart des morceaux de son armure, ou les avait jetés pour ne pas succomber sous leurs poids. C’était un miracle qu’il soit parvenu jusqu’ici avec sa blessure au ventre. Le sang sur son visage devait l’aveugler.
Doucement, pour ne pas l’effrayer, Galahad s’agenouilla pour lui toucher l’épaule. L’homme poussa un gémissement pathétique, mais il n’avait plus la force de bouger ou d’ouvrir les yeux. Il souleva la tunique de l’homme qui collait à sa peau à cause du sang de la boue et de la sueur entremelée. Ce qu’il vit le fit grimacer. Galahad était un chevalier, il s’y connaissait en blessures. L’homme ne passerait pas la nuit. Avec un luxe de précautions, il souleva le blessé en passant son bras par-dessus son épaule. L’homme geignit à nouveau et essaya à moitié de se débattre.
-Du calme, je vais vous amener à l’intérieur et vous soigner.
Cette assurance calma aussitôt le blessé, même si c’était un mensonge. Galahad détestait mentir, aujourd’hui plus que jamais, mais l’apaisement des douleurs d’un blessé valait bien un accroc à ses règles habituelles. Son code de l’honneur ne valait de toute façon plus grand-chose après les crimes qu’il avait commis. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était prier le Ciel qu’il lui pardonne pour ses échecs et qu’il confie la tâche à une plus noble âme que lui, comme Perceval. Il terminerait cette vie comme ermite, et espérerait ne pas se réveiller dans la cour du roi Arthur un jour de Pentecôte. Et en attendant, Galahad pouvait bien aider un pauvre chevalier en détresse et espérer que cela rééquilibre au moins un peu les comptes en sa faveur à l’heure du jugement dernier.
Il plaça le blessé sur sa couche et commença à nettoyer et bander sa blessure du mieux qu’il put. Même si l’homme allait mourir, Galahad pouvait l’empêcher de souffrir à chaque mouvement. Le blessé réagit à peine pendant qu’il s’occupait de lui. Galahad commençait à douter qu’il reprenne conscience un jour, mais il finit par gémir faiblement et réclamer de l’eau. Cependant, quand le gobelet de Galahad toucha ses lèvres, il parvint à peine à boire trois gorgées avant que sa tête retombe sur l’oreiller. Galahad plongea un morceau de tissu dans le gobelet et utilisa l’eau pour nettoyer son visage et essayer de rafraîchir son front brûlant de fièvre. Les traits du blessé apparurent alors clairement à la lueur du feu.
Le gobelet s’échappa des mains de Galahad quand il reconnut à qui il avait affaire et qu’il comprit quel jour ils étaient.
-Mordred !, s’exclama-t-il. Le traître !
Un bruit entre le rire et le râle échappa au blessé.
-Mordred roi de Bretagne, rectifia-t-il.
-D’ici une heure, tu ne seras plus roi de rien du tout, cracha Galahad. Si j’avais su qui tu étais, je t’aurais laissé mourir sur le pas de ma porte.
-Où est passée ta compassion chrétienne, ermite ?
-Elle s’est envolée quand tu as tué ce royaume, chien, traître, régicide !
Un pâle sourire se dessina sur les lèvres de Mordred.
-Oui, je suis tout ça, murmura-t-il d’une voix de plus en plus faible. Mais Arthur le méritait.
-Arthur était un grand roi, rétorqua Galahad d’une voix ou perçait le doute.
-Arthur était un imbécile, trop confiant en lui et dans les autres. De toute façon, tout cela me revenait de droit, le royaume, le trône… Il n’avait pas le droit de m’empêcher de l’obtenir.
-Gauvain était l’héritier d’Arthur, pas toi, et ton frère est mort par ta faute. Aux dernières nouvelles, quand un roi meurt sans enfant, c’est l’aîné de ses neveux qui hérite, pas le dernier.
-Mais un fils hérite de son père, et il m’a dénié ça comme le reste.
Galahad s’arrêta net.
-Que veux-tu dire ?
-À boire, gémit Mordred.
Galahad s’empressa de le servir, mais à nouveau, Mordred ne parvint qu’à boire quelques gorgées avant de s’écrouler à nouveau. Le voile de la mort s’étendait déjà sur ses yeux.
-Toujours été trop tard, murmura-t-il. La destinée n’épargne personne et les maudits restent maudits. Mais je n’étais pas responsable, pas responsable. Ce n’est pas moi qui ai couché avec ma sœur mais Arthur, alors pourquoi devrais-je en payer le prix et pas lui ? Pourquoi devrait-il avoir la gloire et Excalibur et pourquoi devrais-je rester dans les ombres ? Je n’ai pas demandé à naître, pas demandé à naître !
La suite de son discours n’était plus qu’un gémissement inaudible. Galahad se pencha quand même pour essayer de recueillir des renseignements supplémentaires, mais du délire de Mordred il ne parvint qu’à récolter quelques mots. « Injustice » revenait en boucle, tout comme « légitime » et « bâtard ». Finalement, il se mit à répéter en boucle le nom de ses frères. Parfois, il appelait aussi sa mère. Pendant tout le temps que dura son agonie, Galahad ne put que lui tenir la main et prier pour son âme.
Quand Mordred trépassa, Galahad l’enveloppa dans son unique couverture et l’enterra derrière le potager, à l’ombre des arbres. Une fois qu’il eut planté dessus une croix et prononcé une dernière prière, il reprit le chemin du monde et défendit le royaume moribond de Camelot jusqu’à ce qu’une lance saxonne le traverse. Pour la première fois, il était impatient d’en être à la suite.
Pas encore.
La douzième fois, Galahad se fia à des chemins qu’il connaissait bien. Il quitta la cour de Camelot sitôt qu’il eut assisté à l’adoubement de Mordred puis partit en quête de son père. Galahad le vainquit, presque comme à chaque fois, puis se fit adouber par lui. Il était difficile de croire qu’un jour il ait pu être fier d’être fait chevalier par son propre père, mais il resta quand même à ses côtés pour tenter de le convaincre de renoncer à la reine. Pour y parvenir, Galahad lui révéla même le sort qui attendait Camelot s’il s’obstinait. Son discours sembla toucher son père, qui promit de s’amender, mais quand ils rentrèrent à Camelot et que Galahad vit le regard qu’échangèrent Lancelot et Guenièvre, il comprit qu’il était vain d’espérer que l’un ou l’autre renonce au péché dans lequel ils vivaient depuis tant d’années.
Galahad détourna le regard de cette scène difficile à supporter et chercha Mordred dans la foule. Il le découvrit au milieu de ses frères jaugeant l’assemblée du regard. Pour la première fois, Galahad réalisa à quel point Mordred ressemblait à Arthur, malgré ses cheveux noirs. Même Gauvain, dont on disait qu’il était le vivant portrait de son oncle, lui ressemblait moins, à moins que la nouvelle que venait d’apprendre Galahad n’ait changé son regard sur Mordred.
Il comprenait sa faute à présent. Durant ses précédentes vies, Galahad avait tenté de corriger les défauts de Lancelot, Arthur et Guenièvre qui avaient conduit à la chute de Camelot. L’idée de tenter de faire de même avec Mordred ne lui avait jamais traversé l’esprit. Un chevalier ne devait-il pas aider ses compagnons d’armes en toutes circonstances, et surtout quand il n’arrivait pas seul à se débarrasser du mal qui rôde à l’intérieur de chaque homme ?
Quand il avait touché le Graal, Galahad avait su qu’il était pur et avait su se préserver du mal. Il comprenait maintenant que c’était mal qu’il ait ressenti de la fierté en cet instant. Sa pureté n’avait pas duré. À quelle vitesse s’était-il débarrassé d’elle en passant au meurtre et au parricide ! Galahad ne valait pas mieux que Mordred.
Avec cette réflexion, sa décision fut prise. Il se mit à observer Mordred, de loin, cherchant sur son visage les premiers signes de la trahison, mais sans jamais les trouver. Mordred était très doué pour camoufler ses pensées, même si l’esprit en alerte de Galahad lui permettait sans peine de déceler en lui l’ambition, la jalousie et l’envie. Par contre, il était incapable de dire si Mordred savait à ce stade de sa vie qu’il était le fils d’Arthur ou ce qu’il pensait de ce dernier et en agissant trop vite il craignait de parvenir seulement à accélérer les évènements, aussi se contenta-t-il d’observer et d’attendre. Apparemment, il n’avait pas tout à fait oublié l’art de la patience. Il était même possible qu’il réapprenne certaines des vertus dont il s’était écarté.
Quand Arthur lança pour la treizième fois la quête du Graal, Galahad s’arrangea pour se tenir tout près de Mordred et l’attrapa par l’épaule avant que Perceval et Bohort ne lui proposent qu’ils partent tous les trois ensemble.
-Bravo, roi Arthur !, cria-t-il. Qu’en dis-tu, sire Mordred, partirons-nous ensemble ?
Mordred lui lança un regard interloqué.
--Pardonne-moi, sire Galahad, mais je crois que nous n’avons pas échangé vingt mots des deux dernières années écoulés. Pourquoi diable voudrais-je partir en quête avec toi ?
-Penses-tu pouvoir trouver le Graal seul ?
-Je ne pense pas le trouver du tout, renifla Mordred avec un sourire d’auto-dérision. S’il y a un chevalier assez pur pour mettre la main sur le Graal, ce n’est pas moi. Si quelqu’un le trouve, ce sera toi, oh Galahad le Pur, Galahad le Beau, Galahad le Sage, Galahad le Brave.
Galahad recula légèrement, tant sous le fiel de la voix de Mordred que sous l’assaut d’épithètes.
-Je ne suis rien de tout ça, et si nous échouons à trouver le Graal, ce sera à deux. Qu’as-tu à perdre à partir avec moi ? Quand j’échouerais, tu seras aux premières loges pour assister au spectacle.
-Ce sont les premiers mots un tant soit peu censés que j’entends sortir de ta bouche. Pourquoi pas ? Cela change mes plans, mais je peux faire avec.
-Et quels sont ces plans ?
Mordred ne lui répondit pas. Galahad comprit que ce n’était pas dans cette vie qu’il gagnerait sa confiance. C’était trop peu, trop tard, et Mordred était méfiant de nature. Malheureusement, l’observer ne suffisait plus, il fallait le faire parler, mais Mordred ne décrocha pas un mot pendant l’année qu’ils passèrent ensemble à chercher le Graal. Un soir, au coin du feu, il s’énerva sur Galahad, Arthur le Graal et le monde, disant que tout cela était vain, que Galahad ne trouverait jamais le Graal en compagnie d’un homme maudit comme lui. Galahad le suplia de se calmer et de s’expliquer, mais Mordred disparut dans les bois sans un mot. Au matin, ses affaires étaient toujours là, mais Galahad eut beau attendre des jours, il ne revint pas. Galahad renonça. Il repartit en quête, mais il ne rapporta pas le Graal à Camelot, pas plus que Perceval ou Bohort. Il ne s’en étonna pas. Ce n’était plus sa quête, il n’était plus digne du Graal et il ne pouvait que prier qu’elle devienne celle de quelqu’un d’autre afin que le Graal ne reste pas perdu pour les hommes.
La seule fois où Mordred condescendit à apporter des explications à Galahad, ce fut en se tenant au-dessus de lui pour remuer l’épée plongée dans ses entrailles sur la plaine de Camlann. Il lui offrit un rictus qui lui donnait plus l’allure d’un démon que d’un homme et un rire de fou qui glaça Galahad jusqu’à l’âme.
-Tu voulais savoir mes plans ? Les voici, tuer Arthur de mes mains et cracher sur son cadavre. C’est tout ce que j’ai jamais voulu.
-Je ne te crois pas.
La dernière chose que vit Galahad avant de fermer les yeux fut le regard surpris de Mordred, et, peut-être, aussi une espèce de regret.
Pas encore.
La treizième fois, Galahad resta jusqu’au bout pour applaudir les cinquante nouveaux chevaliers qui se relevaient les uns après les autres, les joues rouges de fierté d’avoir été ainsi singularisés par le Roi Arthur. Mordred n’était pas différent des autres. Galahad pouvait le voir, maintenant qu’il n’était pas submergé par la fatigue et la colère. À l’exception de cette funeste première seconde fois où Galahad s’était fait remarquer au point d’être adoubé juste après Mordred, jamais il n’avait vu quelque chose singulariser Mordred parmi les nouveaux chevaliers ce jour-là. Ils étaient tous fiers, avides de trouver la gloire et de montrer leur valeur. C’était ce qui faisait leur force. C’était la raison pour laquelle ils n’avaient jamais trouvé le Graal.
Voir Galahad le Bâtard, comme on l’avait nommé dans cette vie-là, être fait chevalier sans avoir eu besoin de présenter le moindre lignage ou fait d’arme avait offusqué Mordred au plus haut point. Il avait fallu du temps à Galahad pour se faire accepter des autres. Mordred était seulement celui qui ne lui avait jamais pardonné, ni son adoubement, ni qu’il se vante de trouver le Graal avant d’avoir vingt-cinq auns. C’était un de ses défauts majeurs, si on oubliait la trahison et le parricide. Mordred s’offusquait facilement et, une fois son opinion changée en mal, il refusait de revenir dessus.
Galahad continua d’observer Mordred. Sa joie était sincère, mais son sourire restait faux et n’atteignait pas ses yeux. Ils s’illuminèrent quand ses frères aînés vinrent taper cordialement sur son épaule pour le féliciter, mais ceux-ci retournèrent très vite auprès d’Arthur, oubliant d’entraîner Mordred à leur suite. Le visage de Mordred perdit aussitôt de ses couleurs. Ses yeux se mirent à scruter la foule comme s’il cherchait quelqu’un sur qui jouer un mauvais tour. C’était comme ça qu’il était venu parler à Galahad cette fois où il allait si mal. Galahad avait peut être des décennies d’expérience à présent, mais un jeune homme de quinze ans reste un jeune homme de quinze ans. Il l’avait insulté, parce qu’il avait besoin de quelqu’un sur qui laisser tomber toutes les déconvenues qu’il venait de traverser, et Mordred l’avait assassiné d’entrée de jeu. Le potentiel de faire le mal était donc en lui dès le début.
Cette fois, Galahad alla à lui le premier, profitant que Mordred rôdait à la périphérie de la cour. Peut de gens l’interpellaient. Il était trop jeune et trop récemment arrivé à la Cour pour y avoir beaucoup d’amis, contrairement à bon nombre des nouveaux chevaliers, entourés par leurs amis et leurs familles. Lot et Morgause n’avaient pas fait le déplacement pour voir leur fils se faire adouber, réalisa Galahad. Il se demanda s’ils avaient fait le déplacement pour leurs aînés, si Mordred savait dès le début, et si ses frères savaient aussi l’infamie qui marquait sa naissance.
Il était temps d’obtenir des réponses. Galahad ébouriffa ses cheveux pour se donner l’air encore plus jeune, afficha un sourire sur son visage et alla droit à Mordred. S’il avait appris une chose dans ses douze dernières vies, à part la vitesse à laquelle il pouvait choir, c’était bien l’art de la duplicité. Il l’avait appris de Lancelot, et de Mordred.
-C’était saisissant !, s’exclama-t-il avec tout l’enthousiasme de ses quinze ans. Absolument saisissant ! Le plus jeune chevalier jamais fait de mémoire d’homme ! Vous devez être fier, Mordred, pardon, sire Mordred !
Les joues du jeune chevalier rosirent de fierté.
-Chevalier à dix-sept ans, se rengorgea-t-il.
Galahad avait mis longtemps à apprendre l’art de décrypter les pensées des autres. Il avait été si prompt à juger ses pareils pour ne pas être aussi droit et loyal que lui, Mordred le premier. Ses inombrabres échecs lui avaient appris ce que la quête du Graal ne lui avait pas enseigné : l’indulgence envers les torts d’autrui, et l’humilité. Aujourd’hui, il entendait les doutes dans la voix de Mordred. Le jeune chevalier se demandait s’il était à la hauteur de son nouveau titre, et s’il ne le devait qu’à son statut de neveu du roi Arthur, voire de fils caché.
-Un chevalier a besoin d’un écuyer.
Le sourire de Mordred était sincèrement amusé cette fois.
-Et tu crois pouvoir être cette personne ?
-Pourquoi pas ?
-Et quel est ton nom ?
-Galahad.
Mordred leva un sourcil.
-Pas de nom de père ? Pas de haut lignage auquel te référer pour maximiser tes chances de de devenir l’écuyer du neveu du roi ?
-Il faut un père pour ça.
Galahad espérait à moitié que Mordred réponde quelque chose du style « un bâtard fera un parfait écuyer pour un autre bâtard », prouvant irréfutablement qu’il savait dès le début qu’il était le bâtard d’Arthur, mais il n’en fit rien. Mordred se contenta de hocher la tête et de lui ordonner de se présenter aux écuries le lendemain dès l’aurore pour qu’il lui apprenne à s’occuper de son cheval, puis il le congédia d’un geste de la main. Galahad soupira et partit chercher un endroit où dormir. Il n’avait jamais été écuyer, mais il en savait assez pour savoir que les prochaines semaines seraient rudes et que Mordred allait le pousser dans ses retranchements.
Les semaines et les années qui suivirent lui prouvèrent qu’il avait vu juste, et qu’il avait eu totalement faux. Galahad découvrit un Mordred qu’il ne connaissait pas, mais qui était là depuis le début. Mordred était colérique et vindicatif, mais surtout envers les chevaliers et les nobles de la cour. Il ne levait jamais la voix ou le poing sur un écuyer, ni sur un serviteur, et ce n’était pas vrai de bien des chevaliers que Galahad avait jadis considéré au plus haut point. Les dames, pareillement, n’avaient rien à redire sur ses manières. Au contraire, elles vantaient sa courtoisie et les servantes que Galahad interrogea sur son compte clamèrent qu’elles se seraient senties plus en sécurité enfermées seules avec Mordred dans un des coins les plus isolées du château qu’avec n’importe lequel de ses frères dans une salle du trône vide et ouvert à tous vents. Une telle affirmation avait de quoi laisser pantois.
Mordred n’épuisa pas physiquement Galahad, mais il le poussa dans ses derniers retranchements pour tout le reste, parce que dès le premier jour il avait réalisé que Galahad lui mentait sur quelque chose d’important. Galahad fut vite contraint de lui avouer que Lancelot était son père, et de là ils purent commencer à être amis. Mordred pouvait être amusant, et ses piques sur tel ou tel chevalier étaient rarement décernées sans raison, sauf quand sa jalousie prenait le dessus. Mordred jalousait tout chevalier qui obtenait d’Arthur un mot d’encouragement ou une récompense pour ses exploits. Une part de lui estimait que tous ces honneurs auraient du lui être réservés, et rien de ce que pouvait lui dire Galahad à ce sujet ne parvenait à lui faire réaliser le problème. Sa jalousie s’étendait jusqu’à ses frères, et notamment à Gauvain, l’héritier putatif du roi Arthur. Les fils de Lot étaient tous très proches les uns des autres, sauf avec Mordred. Parfois, c’était comme s’ils ignoraient son existence, et Arthur, à voir tous ses neveux avancer comme un seul bloc mais sans Mordred, oubliait aussi fréquemment qu’il avait ce dernier neveu à la Cour.
C’était cruel, et Mordred réagissait à la cruauté en se déchaînant sur la personne qui lui avait porté tort, sauf quand il s’agissait de sa propre famille. Les chevaliers le craignaient, car les serviteurs qui l’appréciaient n’hésiter pas à lui donner de quoi les faire chanter. Dans le meilleur des cas, il organisait une humiliante plaisanterie. Dans les pires… Galahad savait à quel point Mordred était doué pour manier la dague dans le noir. Il aimait à croire qu’il parvenait à contenir certains de ses pires penchants, mais même après six ans passés côte à côte, Mordred ne se fiait jamais à lui. Des fois, il disparaissait des heures et lui aboyait dessus quand Galahad lui demandait où il était passé, en disant qu’un écuyer n’était pas un garde du corps. Ce que Galahad avait appris sur lui, c’était seulement par l’observation. Mordred continuait de se méfier de lui et ce fut pire quand il proposa à Galahad de l’adouber.
-Merci, fit Galahad en mettant sa main sur sa poitrine, mais je suis heureux là où je suis, comme ton écuyer.
Les yeux de Mordred flamboyèrent de colère.
-À d’autres ! Tu es meilleur que moi à l’épée et à la lance, tu es tout ce que devrait être un chevalier, loyal, brave, courtois, pieux… Tu conjugues toutes ces vertus dont on nous bassine à longueur de journée à l’église et à la Table Ronde ! Quand je propose quelque chose, tout le monde plisse des lèvres comme si de la merde sortait de ma bouche, simplement parce que je me réfère à la loi et pas au bon droit qu’à un chevalier pense avoir le droit de s’arroger. Quand c’est toi qui les sermonnes, ils baissent la tête, à défaut de s’amender. Arthur parle de relancer la quête du Graal, et si une personne peut l’atteindre, c’est toi ! Pieux comme tu es, je parie que tu serais même capable de t’asseoir sur le siège périlleux, et de brandir Excalibur mieux qu’Arthur ! Je voudrais bien voir ça, tiens !
-Je suis bien là où je suis.
Mordred lui lança un regard suspicieux.
-Menteur. Tu veux quelque chose de moi depuis le début. Ce n’est pas mon corps, parce que tu serais manifesté bien plus tôt Tu me surveilles, tu m’observes, tu te prétends mon ami, mais ce ne sont que mensonges ! Que veux-tu de moi ? Pour le compte de qui me surveilles-tu ? Pour celui de ma mère ? De mon père ?
-Je n’ai jamais parlé avec Lot.
La grimace de Mordred le défigura presque.
-Lot. Ne me fais pas rire. C’est mon père qui t’envoie, pour s’assurer que je ne menace pas son pouvoir en prouvant à tous qu’il ne vaut pas mieux que les autres. Hé bien, puisqu’il veut tant le découvrir, je vais lui montrer de quoi je suis capable, mais toi, tu ne verras pas !
-Mordred, attends !
Galahad leva les bras pour se protéger, mais Mordred était vif comme l’éclair. On disait parfois que Galahad était le meilleur chevalier qu’il y ait jamais eu dans le royaume, et il est vrai qu’un jour il avait eu toutes les vertus dont on le parlait, mais une dizaine de chevaliers étaient meilleurs que lui une arme à la main, et Mordred en faisait partie, ou il ne l’aurait pas tué aussi facilement. À nouveau, la dernière chose que Galahad vit avant de mourir fut le regard de Mordred. S’y mêlaient à présent la folie, la peur, et toujours le regret.
Pas encore.
La quatorzième fois, Galahad prit une profonde inspiration. Il était sûr qu’il allait quelque part. Il était capable de corriger en partie les défauts de Mordred alors qu’il en était tout à fait incapable avec son père. Ce qu’il fallait, c’était gagner sa confiance. Mordred était paranoïaque et en colère. Un mélange dangereux chez n’importe quel homme, mais mortel chez lui. Par contre, Galahad décelait en lui un immense besoin de reconnaissance. S’il ne désirait pas son amitié, Mordred l’aurait renvoyé depuis longtemps, ou tué comme il venait de le faire. Ce n’était qu’en se sentant blessé qu’il avait agi, parce qu’il préférait détruire quelque chose plutôt que de le perdre. Il y avait bien longtemps que Galahad ne le haïssait plus, mais à présent, il commençait à le plaindre.
Bien conscient que Mordred n’accepterait pas sa pitié, Galahad décida de se faire son ami. Mordred n’avait pas tellement tort, Galahad s’était comporté en espion dans sa précédente vie. Cette fois, il repartit à l’aventure durant les deux ans qui le séparaient de son retour à Camelot durant sa première existence. Il avait besoin de prendre ce temps pour lui. Même s’il n’avait plus l’impression de devenir fou, tous ces échecs pesaient lourdement sur son âme. Se battre pour la veuve et l’orphelin et non pas pour le Graal lui fit du bien. Il ne partit pas non plus en quête de son père. L’idée d’être fait chevalier par lui avait depuis longtemps perdu tout attrait. Au bout de deux ans, il fut temps de reprendre le chemin de Camelot. Galahad avait une tâche à accomplir, et une idée de comment y parvenir.
C’était jour de fête à Camelot, encore, et un tournoi était proposé aux chevaliers et à ceux qui souhaitaient le devenir. Galahad gagna haut la main le second et Arthur lui fit signe de s’avancer. Le roi souriait avec bonté.
-Ainsi c’est toi le Galahad dont mes sujets chantent les louanges. Tu as sauvé bien des vies ces deux dernières années, et rarement j’ai eu la chance d’adouber un chevalier si méritant.
Galahad s’agenouilla et baissa humblement la tête.
-Je te remercie, roi Arthur, de ce compliment, mais si tu le permets, je souhaiterais qu’un autre me fasse chevalier. Je ne l’ai jamais rencontré, mais ce qu’on m’a raconté sur lui m’emplis d’espoir sur l’avenir de Camelot, car il y a ici un chevalier empli d’un profond respect pour les lois. Il me semble qu’il ne peut y avoir de chevalerie sans respect pour les lois du royaume et un véritable désir de protéger les habitants de ce royaume.
N’était-il pas révélateur que les chevaliers d’Arthur se regardent les uns les autres à la recherche du paragon de vertu que décrivait Galahad, et que même Arthur n’ait pas l’air certain de savoir quoi faire ou dire ? Mais Galahad ne mentait pas, quand il pouvait l’éviter. Il n’avait jamais rencontré un chevalier aussi soucieux des lois que Mordred. Ils en avaient débattu plusieurs fois ensemble durant sa précédente vie, les rares fois où Mordred était suffisamment en confiance pour lui parler de lui. Il croyait aussi fermement à la lettre de la loi qu’à son esprit et personne ne connaissait mieux que lui les lois de Camelot. Galahad aurait juste voulu qu’il associe cette croyance à celle plus chrétienne de pardon et de rédemption. Il l’avait constaté, chaque fois que Mordred prenait le pouvoir, les têtes étaient promptes à tomber. Les crimes étaient réels, mais autant de sang sur un billot ne pouvait être une bonne manière de commencer un règne. Mordred était un homme difficile à comprendre, et difficile à aimer.
-Je laisserais un tel homme t’adouber, s’il est ici à la Cour, finit par répondre Arthur d’une voix dubitative.
-Il l’est, oh roi Arthur, car il s’agit de ton neveu Mordred.
Le visage interloqué de Mordred aurait pu faire rire Galahad, si les enjeux n’étaient si mortellement sérieux et si une série de ricanements ne sortit pas de la bouche des fils de Lot. Mordred s’avança à l’invitation d’Arthur et dégaina son épée.
-Si c’est une plaisanterie…, siffla-t-il entre ses dents serrées.
-Je te jure que non, sire Mordred. Je souhaite simplement rendre hommage à un homme de bien, et quitte à succéder au plus jeune chevalier qu’il y ait jamais eu à Camelot, autant en profiter pour lui demander des astuces pour survivre à la Cour, non ? Je n’aspire qu’à être ton ami, sire Mordred, et rien d’autre.
Sa sincérité désarma suffisamment Mordred pour que sa méfiance naturelle soit émoussée, et il n’était pas difficile de flatter son ego. Mordred aspirait à être reconnu, par Arthur, par ses frères et par la Table Ronde. Galahad lui en offrait l’occasion, et, pour l’instant au moins, cela faisait d’eux les meilleurs amis du monde. À Galahad de capitaliser sur cette réussite. S’il se fiait au demi-sourire de Mordred, il était en bonne voie.
Pour la première fois depuis plus longtemps qu’il n’osait y penser, la suite lui donna raison. Mordred avait été bon pour son écuyer, quand il oubliait de le soupçonner. En tant qu’ami, il était caustique, parfois brutal avec ses mots et les excuses ne lui venaient pas facilement, mais Galahad aimait sa présence à ses côtés, même si cela voulait dire passer plus de temps à Camelot. Le Mordred qui avait eu un écuyer était souvent parti en quête pour l’entraîner, même s’il s’était exclamé d’un ton mi-amusé, mi-jaloux qu’il se demandait bien pourquoi il se donnait tant de mal pour un écuyer qui dépassait déjà la moitié des chevaliers en valeur et en dextérité, pour ne rien dire de la prestance. À chaque fois, Galahad souriait sans rien dire. Mordred aimait avoir une excuse pour profiter du grand air, et comme il était aussi exigeant avec les autres qu’envers lui-même, il n’avait déclaré Galahad apte à devenir chevalier que quand il avait été sûr qu’il serait au moins aux rangs des dix premiers chevaliers de la Table Ronde. Galahad avait effectivement appris des choses auprès de lui. Il doutait cependant que ce soit suffisant pour arrêter le prochain coup de poignard. Mordred était d’une vitesse fulgurante quand il le désirait, et presque indolent dans ses gestes le reste du temps. Il cherchait clairement à être sous-estimé.
Ce Mordred-ci, comme les autres qu’avait fréquenté Galahad, passait la majeure partie de son temps à Camelot. Galahad le soupçonnait de vivre dans l’espoir de se faire remarquer d’Arthur, mais Mordred avait aussi clairement conscience que ses compétences d’administrateur étaient au moins aussi utiles à Camelot que son épée. Sacrifier l’aventure pour le devoir était une vertu rare chez un chevalier. Malheureusement pour lui, cela lui valait le qualificatif de lâche dans de nombreuses bouches, y compris celles de ses frères.
Il ne s’en offusquait pas. Quand Galahad le faisait à sa place, il haussait les épaules et lui disait de laisser tomber, lui qui cherchait noise à tous ceux qui lui faisaient une offense, réelle ou imaginaire. Galahad ne le comprenait pas. Il doutait de jamais y parvenir.
Mordred le fascinait, et Galahad aimait passer du temps avec lui. Il portait peut-être un regard cynique sur le monde, mais il le compensait par un humour mordant. Galahad, à qui on avait inculqué le respect, réalisait à présent que celui-ci n’était pas forcément un du, et appréciait de voir quelqu’un dire ses quatre vérités à des chevaliers qui ne méritaient pas toujours ce nom. Lui en aurait été incapable. En retour, il était presque sûr que Mordred appréciait d’avoir quelqu’un près de lui qui ne considérait pas que tous ses travers étaient des défauts. Parfois, il en oubliait même d’être en colère, notamment quand Galahad lui demandait quel futur il envisageait pour Camelot.
Et pourtant, Galahad n’arrivait toujours pas à atteindre Mordred. Une part de lui continuait de se méfier, peut-être plus par habitude qu’autre chose, mais s’il écoutait attentivement Galahad lui raconter sa difficulté à renouer avec son père, il ne lui dit jamais rien du sien, ou de ses problèmes avec ses frères. Des fois, Mordred lui lançait un long regard pensif en pleine conversation puis changeait la direction de celle-ci ou bien Galahad le retrouvait au matin avec d’énormes cernes sous les yeux. Dans ces moments, Galahad avait envie de le secouer et de le forcer à lui révéler ses pensées.
Une nuit, Galahad fut révélée en pleine nuit par des cris dans le couloir. Son sang se figea dans ses veines. Il savait quelle nuit ils étaient, mais Mordred avait agi avec presque trois ans d’avance. Son épée à la main, il jaillit dans le couloir, et s’interposa entre un Lancelot en fuite à moitié nu et la meute des fils de Lot dirigée par Mordred. Pourquoi le seul moment où ceux-ci se ralliaient derrière leur frère était cette nuit terrible ? Mordred en était-il aussi frustré que lui ?
-Arrête, Mordred, cria-t-il en se mettant entre Mordred et sa proie. Épargne-le !
-Pourquoi ? Tu sais toi-même qu’il bafoue la dignité de chevalier, qu’il a renié tous ses vœux les plus sacrés ! Et il n’a aucun scrupule à se faire aduler et applaudir comme s’il était aussi preux… aussi preux que toi ! Je dis, que cela cesse !
-Si Arthur n’a pas le courage de nettoyer le pas de sa porte, alors ce sont à ses neveux de le faire pour lui, approuva Agravain.
Galahad l’ignora, et garda toute son attention sur Mordred.
-Que tu veuilles parler à Arthur s’entend, et que tu souhaites que la Cour d’Arthur ressemble à ce qu’elle était censée être quand Arthur en a édité les règles, je le comprends. Mais ne commence pas cette réforme par un meurtre.
-Tu le soutiens ?, s’étrangla Mordred. Après ce qu’il a fait ?
-Je ne le soutiens pas, je demande juste pour lui, pour elle, une chance de s’amender. Il reste mon père.
En prononçant cette dernière phrase, Galahad comprit qu’il avait perdu. Mordred avait commencé à baisser son arme, il la darda droit vers sa gorge.
-Non. Il est trop tard pour reculer.
-Il n’est jamais trop tard, Mordred ! Pourquoi ne le vois-tu pas ? Nous ne sommes pas nos père. Nous faisons nos propres erreurs et…
La lame d’Agravain se planta droit entre ses côtes, lui coupant le souffle.
-Nous perdons du temps, le traître s’enfuit. En avant, mes frères !
L’épée sortit du corps de Galahad avec un bruit horrible. Peu importait combien de fois il mourrait, cela restait toujours aussi douloureux. Il glissa contre le mur en mettant sa main sur la blessure dans un geste vain pour arrêter le sang.
-Non !, cria Mordred. Non !
Galahad sentit les bras de Mordred se refermer autour de lui et une bouche couvrir frénétiquement son front de baisers. Entre deux sanglots, Mordred le suppliait de ne pas le quitter. Galahad essaya d’ouvrir la bouche, de lui demander… Mais il n’avait plus la force de rien, et il sombra dans l’obscurité.
Pas encore.
La quinzième fois, Galahad se découvrit incapable de parler à Mordred et même de penser à lui. Il reporta son attention sur Lancelot et Arthur avec l’énergie du désespoir. Il supplia le premier de renoncer à Guenièvre, au péché et au déshonneur. Il supplia le second de préparer le royaume à l’arrivée des Saxons et de penser à sa succession. Dans les deux cas, ce fut en vain. Lancelot promit, comme à chaque fois, et comme à chaque fois Galahad lut dans ses yeux que c’était en vain. Si Lancelot aimait véritablement Guenièvre, cet amour aurait dû rester chaste, mais le désir l’empêchait de penser rationnellement, et il en allait de même pour Guenièvre. Quant à Arthur, les années de paix qu’avait connu le royaume de Logres avait émoussé son intelligence militaire. La menace représentée par Horgist et Horsa n’était plus qu’un souvenir. Arthur était persuadé que les Saxons étaient trop terrifiés par les défaites successives que leur avaient infligé Uther et lui tant que son souvenir survivrait en Bretagne, tout comme il était persuadé que ses chevaliers étaient à la hauteur des vœux qu’ils avaient prêtés.
Mordred avait raison. Un idéal n’était rien sans un panel de sanctions sévères pour forcer les chevaliers à s’y conformer. Lancelot continuait vie après vie à rejoindre Guenièvre parce qu’il ne croyait pas sincèrement que le désastre pouvait s’effondrer sur leurs têtes. Parce qu’il était l’ami d’Arthur, il croyait pouvoir le cocufier impunément, et il ne croyait pas que ses pairs s’offusqueraient plus que ça. Il avait en partie raison. Aucun chevalier ou presque ne voulait pointer du doigt ses crimes, de peur qu’on leur rappelle les leurs. C’étaient les ennemis d’Arthur, Mordred ou d’autres, qui dénonçaient Lancelot, jamais le reste de la Table Ronde. Les idéaux de la chevalerie avaient depuis longtemps été jetés aux orties.
Galahad en restait atterré, mais les faits étaient là, la génération d’Arthur ne pouvait pas, ne pouvait plus, sauver Camelot et Logres. Autre chose devait être tenté, mais Galahad n’était pas l’homme qu’il fallait à Logres. Il n’avait pas d’appétit pour le pouvoir, ne savait pas prendre la décision qui s’imposait au risque de fâcher autrui, et n’avait pas l’instinct nécessaire pour comprendre les hommes. Il n’y avait qu’à voir le temps qu’il avait mis à comprendre le rôle pivôt de Mordred dans la chute de Camelot et son salut ! Ce dont le royaume avait besoin, c’était d’un visionnaire, doté d’un esprit assuré et d’une main de fer, mais aussi capable de compassion pour les petites gens que de sévérité pour les puissants.
Logres avait besoin de Mordred. En l’évitant durant toute cette vie, Galahad avait gâché sa chance. Il allait devoir recommencer. Heureusement, s’il y avait une chose sur laquelle il pouvait compter, c’était sur la haine de Mordred quand il l’ignorait trop longtemps. Cette fois, quand le poignard de Mordred rencontra ses côtes, Galahad manqua d’éclater de rire.
Pas encore.
La seizième fois, il répéta mot pour mot le scénario de la quatorzième fois, puisque c’était celle où il avait le mieux réussit à se faire un ami de Mordred, jusqu’à cette fatidique nuit. Tout en renouant cette amitié, il chercha sur le visage de Mordred le moindre signe révélant les sentiments que Mordred ressentait apparemment pour lui, en vain. Ce fut un soulagement. Voir qu’il n’était pas meilleur qu’un autre homme avait appris Galahad à plus de tolérance envers la capacité d’autrui à pécher, mais l’idée de deux corps entremêlés, poisseux de sueur et d’autres fluides, continuait de lui soulever le coeur. À ses yeux, le vœu de chasteté était le plus simple du monde à respecter, mais seize vies d’observation continuelle de ses frères chevaliers indiquait qu’il était bien le seul à penser de la sorte. Rassuré de ce côté-là, Galahad introduisit un changement dans le scénario. Cette fois, c’est lui qui alla voir Mordred.
-J’ai découvert que mon père commet un péché mortel avec la reine. Mordred, que dois-je faire ?
Une expression d’intense soulagement se dessina sur le visage de Mordred. Oui, il faut agir. C’est une honte de voir ainsi souillés les idéaux et l’honneur d’Arthur.
Le Mordred qui était l’ami de Galahad était plus facile à lire que les autres, et cachait moins ses sentiments avec lui. Il était aussi plus raisonnable et moins souvent en proie à des bouffées paranoïaques. Galahad su qu’il était sincère quand il disait ça. Mordred croyait à ces idéaux, ou voulait y croire, et c’était déjà plus que ce que fournissaient la plupart des chevaliers. Galahad s’était toujours demandé si Mordred avait dès le début l’ambition de succéder à Arthur. Pour la première fois, il était sûr que ce n’était pas le cas.
-Que ferais-tu à ma place ? Dois-je aller voir Arthur ?
-Non. Il ne te croirait pas. Quand quelque chose ne plaît pas à Arthur, il refuse de croire tout ce qui n’est pas l’évidence placée sous ses yeux, publiquement, afin qu’il ne puisse le nier plus tard. Même une lettre ou une faveur offerte par Guenièvre à Lancelot ne suffirait pas à le convaincre.
-Tu parles d’expérience, on dirait.
-Il a rejeté mes preuves, comme tout ce qui sort de ma bouche, répondit Mordred d’un ton amer. Gauvain pourrait le convaincre, mais comme Arthur, Gauvain ne croit que ce qu’il voit. Il faut les prendre sur le fait.
-N’as-tu pas peur de ce qui arrivera à Guenièvre ? Les femmes sont toujours plus sévèrement punies que les hommes dans pareil cas.
-D’après mes recherches, cette histoire dure depuis plus de vingt ans. Si elle avait des remords ou des regrets, elle avait ample occasion de renoncer à Lancelot. Elle pouvait même s’enfermer dans un couvent et demander l’annulation de son mariage pour permettre à Arthur d’obtenir un fils légitime. L’a-t-elle fait ? Non. Alors elle peut payer comme lui le prix de ses actes. Personne ne les a forcés que je sache.
Galahad repensa à sa naissance, à l’enchantement qui avait permis à sa mère de prendre l’apparence de Guenièvre pour le concevoir avec Lancelot. Il avait longtemps cru que Lancelot était conscient de la tromperie et qu’il avait consenti pour assouvir un désir qu’il ne se serait jamais permis de réaliser avec la vraie Guenièvre. Il avait eu tort.
-Dis-moi ce qu’il faut faire, et je te suivrais. Mais qu’il n’y ait pas de sang versé cette nuit, pas si nous pouvons l’éviter.
Il allait souvent dire ces mots durant les années suivantes. Cette fois, il fit partie de la meute qui poursuivit Lancelot, même si Mordred refusa qu’il l’accompagne quand il alla parler à ses frères. Avec le bras de Galahad pour appuyer les leurs, Lancelot fut capturé et pas tué. Gauvain survécut même si les autres fils de Lot mourirent. Acculé, Lancelot se battait comme un forcené.
Trois jours plus tard, il s’échappait, aidé par Guenièvre et ses servantes que Arthur avait refusées de tenir enfermées avant le procès. Sans surprise, la suite adopta un tour familier. Lancelot fuit en Bretagne et leva des armées contre Arthur, déterminer à récupérer Guenièvre. Galahad avait beau se répéter que le pardon était une vertu chrétienne, il avait honte d’être le fils d’un tel père. Mordred ressentait-il la même chose à propos d’Arthur ? Même maintenant, il n’abordait jamais le sujet avec Gahahad, et comme ce dernier était lassé de recevoir un coup de poignard dans les côtes, il n’osa pas le faire de lui-même.
Arthur partit à la poursuite de Lancelot. Là encore, ce ne fut pas une surprise. Mordred ayant été blessé dans le combat, comme à chaque fois, et Gauvain vivant et atteint d’une blessure moins grave, Arthur somma Gauvain de venir avec lui. Celui-ci ne se fit pas prier. Il avait des frères à venger. Cela laissait Mordred, le dernier survivant de ses neveux, en charge du royaume. Il se tourna aussitôt vers Galahad et lui demanda s’il resterait avec lui, ou s’il tenterait d’arrêter son père, une fois de plus. « Je te l’ai dit », répondit Galahad, « Je suis avec toi ». Mordred lui lança un de ces étranges regards que Galahad n’arrivait toujours pas à déchiffrer.
Il resta à Camelot et attendit l’inévitable trahison de Mordred, mais Mordred semblait plus occupé à déchirer frénétiquement toutes les lois que Arthur avait écrites pour les remplacer par les siennes. Quand Galahad lui demandait de se justifier, il apparaissait clairement que certaines de ces lois étaient obsolètes ou si peu respectées qu’elles devaient partir, mais d’autres fois c’était sa haine d’Arthur qui parlait et elle seule. Dans ces cas-là, Galahad avait toujours un mal fou à le convaincre d’un peu plus de mesure, mais Mordred finissait presque toujours par céder. Il allait finir par devenir un homme bien, et, sans que Galahad ait besoin de trop le pousser dans la bonne direction il préparait le royaume à l’attaque des Saxons.
Quand la trahison vint, Galahad ne l’attendait plus, et il ne pensait pas que Mordred l’assassinerait avant de déclarer la guerre à Arthur.
-Pourquoi ?, eut-il le temps de demander. Ne sommes-nous pas amis ?
-Parce que je ne peux pas te faire confiance pour ne pas trahir à Arthur, cracha Mordred entre deux sanglots. Parce que tu me caches tant de choses et tu ne me dis même pas pourquoi. Parce qu’après tout ce temps tu sais tout sur moi, ne le nie pas ! Moi, j’ignore toujours qui tu es, et ce que tu me veux. Je ne peux pas te faire confiance, Galahad, je ne peux pas !
Mordred tomba à genou. Il pleurait en le regardant mourir et demandait pardon entre deux sanglots tout en lui disant qu’il l’aimait. Galahad essaya de lever une main vers lui et de lui demander pardon en retour, mais si on pouvait applaudir Mordred pour une chose, c’était pour être capable de toujours infliger une blessure qui tuait vite, et Galahad n’avait déjà plus assez de forces aussi se contenta-t-il de lui offrir un faible sourire, puis il mourut, en sentant des lèvres se poser sur son front.
Pas encore.
La dix-septième fois, Galahad se força à rester jusqu’à la fin de l’adoubement de Mordred. Il lutta tout du long contre les larmes qui menaçaient de sortir. Quand Mordred se redressa, il parcourut la foule du regard. Son regard était le même qu’à chaque fois, empreint d’une fierté à laquelle se mêlait une lueur de défi. Malheur à quiconque lui renierait le droit d’être là, voilà ce que disait ce regard. Galahad fut forcé de détourner le sien. C’était trop. À nouveau, c’était trop. Il sortit et courut vers les bois pour pousser le hurlement de frustration qu’il retenait depuis plusieurs existences, puis il se mit à hacher de son épée de pauvres plantes qui n’avait rien demandé.
-J’espère que ce n’est pas moi qui te fais réagir comme ça, l’interpella Mordred dans son dos.
Galahad ferma les yeux et soupira.
-Attends au moins demain pour m’assassiner, Mordred. Je suis revenu il y a moins d’une heure et je ne voudrais pas avoir à revivre cette matinée trop vite.
-Que dis-tu là ? Cela n’a aucun sens.
Galahad se retourna vers Mordred. Il avait l’air si jeune. Il avait toujours l’air si jeune quand il le rencontrait pour la première fois. Lui-même l’était aussi, mais cela faisait mal de voir à chaque fois sur le visage de Mordred cette méfiance dans laquelle il s’enveloppait comme d’un masque, même à un si jeune âge.
Ses yeux s’écarquillèrent tout d’un coup. Il avait raison. Galahad ne lui avait donné aucune raison de lui faire confiance. Depuis combien de vies demandait-il l’aide de Mordred en le trompant pour obtenir son amitié, tout en attendant un coup de poignard de plus de sa part ? Il demandait beaucoup, et ne donnait pas assez. Jamais personne n’avait fait confiance à Mordred. Son oncle qui était aussi son père l’ignorait chaque fois qu’il en avait l’occasion. Mordred l’avait dit, il ignorait les problèmes qu’il ne voulait pas connaître jusqu’à ce qu’il n’ait plus le choix. Ses frères le maintenaient à distance pour ne pas être mêlés à cette histoire le jour où la vérité surgirait au grand jour. C’était tout ce que demandait Mordred, de la confiance et personne ne la lui avait jamais donnée.
Galahad inspira profondément.
-J’ai trouvé le Graal. Je l’ai tenu entre mes mains, et j’ai réalisé que rien n’aurait plus jamais la moindre saveur après ça. J’ai demandé à Dieu de m’emporter. Ma requête… J’ai cru qu’elle avait été exhaussée, mais à la place je me suis retrouvé ce matin, chargé d’une mission, celle d’empêcher la chute de Camelot et du royaume de Logres. J’ai beau essayer, j’ai beau recommencer, encore et encore, je n’y arrive pas.
-Combien de fois ?
-Cela n’a pas d’importance. Je n’y arrive pas.
-J’imagine que tu as essayé tous les soutiens possibles et imaginables, fit Mordred avec cet insupportable sourire d’auto-dérision, mais il reste moi.
Ses mots firent mal au cœur de Galahad. Il ne s’était tourné vers Mordred qu’en dernier recours, et maintenant il n’envisageait pas de terminer l’aventure sans lui. Mordred le complétait avec son cynisme, il le complétait avec sa foi en la rédemption.
-C’est toi. Depuis le début, ça a toujours été toi. La voix céleste me l’a dit, tu es celui qui par qui la fin arrive. C’est toi qui as précipité Camelot vers sa chute, c’est toi qui peux la sauver.
-Comment ?
Le teint de Mordred était blême.
-Je sais ce qui va se passer, mais je ne sais pas l’empêcher. Tu dis toujours que je suis un meilleur chevalier que toi, mais c’est faux. D’abord, tu ne m’aurais pas tué si souvent si ce n’était pas le cas, et ensuite, tu es bien plus doué que moi pour penser au long terme. Camelot n’est pas prête pour faire face aux Saxons qui vont débarquer. Arthur ne voit pas et ne veut pas voir le danger. Laissés seuls, les chevaliers se contenteront de se protéger eux et les leurs. La Bretagne deviendra terre saxonne, pièce par pièce.
-Tuons Arthur alors, que Gauvain prenne sa place. Il fera un piètre roi, mais Gauvain sait que quand j’ai une idée mieux vaux l’écouter
-Non ! Arthur doit vivre. Il doit vivre, Camelot ne doit pas tomber, Logres doit subsister, le Bien doit triompher du Mal.
Mordred plissa les yeux.
-C’est ce qui t’a été dit ? Mot pour mot ?
-Oui.
-On peut travailler avec ça. Et c’est moi qui dois t’aider à résoudre le problème ?
-Tu es celui qui comprend le danger que représentent les Saxons. Tu es capable d’anticiper les lois qu’il faut écrire, le nombre d’hommes qu’il faut réquisitionner. Je t’ai vu prévoir qui risquait de trahir et où les lignes allaient céder. La seule chose que je n’arrive pas à faire, c’est te convaincre de me faire confiance. Je sais que tu es le fils d’Arthur, même si tu te refuses à me le dire et que je te soupçonne de m’avoir assassiné deux ou trois fois parce que tu craignais que j’aie découvert ton secret. Mordred, je n’en ai rien à faire. Ma mère a usé d’un enchantement pour me concevoir avec mon père. Lancelot n’a de la vertu que l’apparence. Tous ces chevaliers, Arthur lui-même n’ont que faire des serments qu’ils prêtent et s’arrangent avec la vérité. Arthur ne pense pas au futur, car il croit que la découverte du Graal lui voudra l’éternité dans la mémoire des Bretons quel que soit le reste de son héritage. La lâcheté s’est installée à Camelot, et je ne vaux pas mieux que les autres, quoi que tu en penses, parce que j’ai aussi fui le devoir que m’a assigné le Seigneur et parce que j’ai cédé à la facilité en te tuant et en tuant mon père pour tenter de résoudre le problème. La seule question c’est de savoir comment je dois m’y prendre pour que tu me fasses confiance ?
Il s’arrêta pour reprendre son souffle et se laissa tomber sur une pierre. Mordred, lui, se mit à parcourir la clairière, l’air songeur.
-Combien de fois ai-je tué Arthur ?, demanda-t-il au bout d’un moment.
-Trop, soupira Galahad. C’est vraiment ta première question ?
-Oh, ne t’inquiète pas, j’en ai plein d’autres. T’es tu demandé si tu étais mort et si tout ceci était une épreuve envoyée par Dieu pour voir si tu mérites bien le Paradis, peut-être en sauvant l’âme d’un homme qui aurait été sinon condamné à l’Enfer ?
Galahad renifla avec amusement.
-Je dois dire que non, je n’ai jamais pensé à ça. Mais je doute que ce soit le cas. Parricide moi aussi, l’entrée du Paradis m’est à présent fermée. Je n’ai plus jamais trouvé le Graal.
-Et visiblement moi, je ne tuerais pas Arthur. C’est certain ça, qu’il doive vivre ?
-Oui. Pourquoi…
-Je veux le tuer ? Je n’avais même pas un an qu’Arthur avait déjà décidé de ma mort. Savais-tu qu’il a ordonné la mort de tous les enfants nés en même temps que moi en Orcanie et en Bretagne ? Je serais mort, si ma mère ne m’avait fait passer pour mon frère aîné mort-né juste avant ma conception en plaidant que la maladie m’avait rendu si faible que je ressemblais à un nouveau-né. Combien de mères ont pleuré leur enfant à cause d’Arthur ? Combien de morts qu’ils voudraient placer sur mes épaules ? J’avais six ans quand ma mère nous a révélé la vérité, à mes frères et moi. Elle leur a fait jurer qu’ils empêcheraient Lot et Arthur de découvrir la vérité et de me tuer. Protégez ce secret, nous dit-elle, ou la Bretagne flambera. Ma mère a toujours eu des pressentiments que nous avons appris à ne pas ignorer. Tu vois, il y a des années que je sais que je serais peut-être la raison de la chute d’Arthur et de Camelot. Ce que j’ai appris de cette conversation, c’est qu’il ne tenait qu’à moi de décider de l’être, à moins qu’Arthur ne décide de me prendre de vitesse le jour où il comprendrait qui j’étais. Ce que mes frères ont compris eux, c’est que je n’étais pas leur vrai frère, et que la révélation de mon ascendance compromettait l’accession éventuelle de l’un d’entre eux au trône de Bretagne. Ils ne protègent pas leur petit frère, ils se demandent si je serais prêt à prendre le risque de révéler le mensonge contre une chance plus élevée qu’eux de récupérer le trône, et à combien ils estiment mon silence. Saurais-je me contenter de la Cornouailles, ou des Gales ? Si oui, autant me laisser vivre et profiter de mes idées en les faisant passer pour les leurs auprès d’Arthur. Voilà toute la noblesse de leur cœur. Ah oui, nous formons une belle famille… Ils me révulsent, mes frères, Arthur, tous les autres qui se vendent comme des parangons de vertu et qui détruisent les idéaux qu’ils ont juré de protéger. L’enfant de l’inceste est coupable, mais pas le père incestueux ? Pas le chevalier qui s’est servi au passage sur une paysanne ? Non, c’est le bâtard qui doit payer, pas le faiseur de bâtard. Et la loi qu’a écrite Arthur, qu’elle est sa valeur, quand le roi qui a juré de défendre les innocents se transforme en tueur d’enfants pour que son crime ne soit jamais découvert ?
À son tour, Mordred se tue et essaya de récupérer son souffle. Galahad cligna des yeux. Les bouffées de peur de Mordred, l’épée qu’il sentait sur son cou en permanence, sa rage de vivre et sa peur de mourir, sa volonté de revanche, son sentiment d’isolation, sa rigidité concernant l’application des lois du royaume de Logres, tout faisait sens, enfin. .
-J’ignorais tout ça, souffla Galahad.
-Évidemment. Arthur mérite la mort pour ces centaines d’enfants qui n’ont pas vécu la vie qu’ils auraient dû avoir. Ettu n’as pas vu comment il me regardait au moment où il me faisait chevalier. Il sait, même s’il prétendra le contraire jusque sur son lit de mort. Peut-être même qu’il pense déjà à m’assassiner.
-Il ne le fera pas. Il préférera ignorer le problème jusqu’au bout.
-Jusqu’à ce que ce soit moi qui le tue donc, ma haine grandissant chaque jour qu’il passe à s’aveugler pendant que je souffre en silence. Et c’est ce roi-là qu’on voudrait nous faire passer pour le plus grand des rois, à jamais identifié à l’âge d’or de la Bretagne, comme le chantent déjà ses bardes ? Enfin, puisque Dieu le veut, qui sommes-nous pour nous opposer à ça ? Arthur vivra donc. D’autres personnes à protéger tant que nous y sommes ?
-J’aimerais que mon père vive, quels que soient ses péchés. Peut-être que cette fois le repentir le touchera.
-Lancelot est trop fier pour se laisser toucher par quoi que ce soit, sauf les sourires de Guenièvre, mais soit. Finalement tout cela paraît très simple. Sauver Camelot, sauver la Bretagne, sauver Arthur et Lancelot. Un jeu d’enfant.
-Cela fait des vies que j’essaie mais…
Mordred lui lança un regard mi-amusé, ni condescendant.
-Tu as peut-être réussi à naître plus beau encore que Lancelot, mais il paraît évident que je suis le cerveau de ce groupe que nous formons.
-Je… ne peux le nier. Tout cela vole au-dessus de ma tête.
-C’est une évidence. Combien de temps avant l’arrivée des Saxons ?
-Dix ans, tout au plus. À l’heure qu’il est, ils se préparent déjà en secret.
Mordred prit un air songeur.
-Dix ans. Je puis me débrouiller avec ça. Donne-m’en six. Hé bien, tu ne réagis pas ?
-C’est que, six ans, c’est court, répondit Galahad en essayant modérer les doutes dans sa voix.
-J’orchestre la chute de Camelot dans ma tête depuis mes dix ans, s’amusa Mordred. Je dois bien pouvoir trouver une ou deux solutions pour la sauver. Alors, ai-je ta confiance ?
Il tendit une main à Galahad qui la regarda un instant avec incrédulité. Il avait toujours su Mordred aussi intelligent que dangereux. Ce qu’il ne savait pas, c’était s’il avait sous-estimé son intelligence ou sa dangerosité. Au moins, il ne voyait plus de folie dans le regard. S’être livré semblait avoir libéré cette rage et n’avoir laissé en Mordred qu’une intense détermination.
-Tu l’as, finit-il par dire avant que Mordred n’interprète son silence de la mauvaise manière. Dis-moi quoi faire, je te suivrais.
Un sourire matois se dessina sur les lèvres de Mordred tandis qu’il lui expliquait l’ébauche de son plan. Ils finirent par s’asseoir sur l’herbe de la clairière et parler autant de leurs vies et de leurs doutes que des enjeux qu’ils avaient à surmonter. Des nœuds que Galahad avait dans l’estomac depuis plusieurs vies sans même s’en rendre compte se dénouèrent. Comment se faisait-il qu’avec Mordred à ses côtés il ne doutait pas de la victoire finale ? Il ne le savait pas, mais il remercia le Ciel de lui avoir permis de vivre pour le rencontrer de la bonne manière, enfin. Mordred était sa meilleure, et sa pire moitié, et il n’envisageait plus d’avancer sans lui. Il n’y avait plus de méfiance entre eux, plus de non-dit, juste la vraie amitié qu’il devait y avoir entre deux chevaliers unis dans un même but, et en Galahad, l’espoir, le vrai, celui qui l’avait porté vers le Graal, renaissait, plus puissant que jamais.
Six ans après, quand Arthur se dressa sa bannière à la main au-dessus d’une plaine de Camlann remplie de cadavres de Saxons trompés par Mordred au point d’attaquer trop tôt, Galahad lui resta le dos courbé vers la terre où reposait Mordred, les yeux vides tournés vers le Ciel, un demi-sourire moqueur figé sur les lèvres.
-Tu préparais ce coup-là depuis le début, pas vrai ?, chuchota Galahad en tâchant d’essuyer le sang sur son front pâle. Quand tu as décidé que la solution était de passer du côté saxon pour qu’ils suivent tes plans au lieu de fomenter les leurs, tu savais déjà que tu ne survivrais pas. Ne pouvant tuer Arthur, tu l’as forcé à te tuer. C’est pour cela que tu m’as si souvent demandé de te répéter les termes de la voix divine, pour être sûr que ta survie à toi ne faisait pas partie des termes du contrat. Mais tu n’avais pas le droit de me tromper comme ça, Mordred, pas le droit…
Il faisait toujours gris sur la plaine de Camlaan le jour où Arthur y mourrait, quelle que soit la date et la saison, mais un rayon de lumière perça cette fois les nuages et auréola de lumière la tête blanchissante d’Arthur avant de se poser sur Galahad.
C’est fait. Arthur vit. Le royaume de Logres est sauvé. Camelot se dressera pour des siècles en Bretagne. La chevalerie survivra autrement que par des romans. Tu as réussi, Galahad.
-Vraiment ? J’ignorais que la victoire avait ce goût-là.
Tu ne t’es pas montré seulement chaste et loyal, tu fus aussi tenace et compatissant. Les portes du Paradis te sont ouvertes, Galahad le pur.
Comme la première fois, Galahad vit apparaître dans le ciel dix anges, dix êtres fait de lumière, de joie et de bonté. Ils se mirent à lui sourire et descendirent vers lui en tenant le Graal qu’il avait tant voulu trouver, puis retrouver. Était-il censé avoir retrouvé sa pureté ? Était-ce seulement possible ?
Il secoua la tête.
-Non, décréta-t-il. Je refuse. Je ne veux pas du Graal, je ne veux pas de cette victoire. Pas sans lui, pas sans Mordred. Il est tout ce dont j’ai besoin. Je l’aime. Ne me demandez pas de sauver tout le reste si je ne peux pas le sauver lui. Il est faillible, colérique, jaloux, ambitieux, mais il est unique. J’ai trop longtemps nié ce que je ressentais et l’ai trop souvent forcé à nier ce qu’il ressentait. Ne me le prenez pas.
Si tel est ton choix.
Pas encore.
La dix-huitième fois, Galahad faillit pleurer de soulagement en entendant cette voix, puis en voyant Mordred se redresser, les joues rouges de fierté. Il vit cette fois le regard plein d’espoir de Mordred, espérant voir dans les yeux de son père une lueur de regret, et ces mêmes yeux se détourner avec froideur, mais il n’en avait déjà plus cure. Galahad traversa la foule, arracha à moitié Mordred au roi, et l’entraîna dans un coin désert de la cour de Camelot.
-Ne me fais plus jamais ça, siffla-t-il sans desserrer les dents. Ne me force plus jamais à continuer tout seul.
-Combien de fois, Galahad ?
Il fallut quelques secondes pour que la signification de ses paroles atteint le cerveau de Galahad, et encore quelques autres pour qu’il voie la peine sur le visage de Mordred.
-Tu te souviens, souffla-t-il.
-Pas de tout. De fragments. Je suis mort, n’est-ce pas ? Combien de fois t’ai-je tué ? Combien de fois es-tu revenu ?
-J’ai cessé de compter.
-Menteur. Comment se fait-il que nous soyons de retour ? Est-ce qu’Arthur a été assez stupide pour se faire tuer cinq minutes après moi ? N’étais-tu pas censé atteindre le Paradis en réussissant ?
Galahad rougit malgré lui.
-Disons que j’ai changé les termes du contrat.
-Avec le Ciel ?, s’étouffa Mordred.
-Je lui fais comprendre que ta survie était aussi non-négociable que celle d’Arthur.
-Mais le Graal, ta place au Paradis…
-Ma place est ici, avec toi. Je n’ai pas besoin du Graal, juste de cette vie, mais pour cela il faut…
-Que Camelot vive, que Logres vive, qu’Arthur vive, et apparemment, que moi aussi.
-C’est non négociable pour toi aussi, répéta Galahad.
Les joues pâles de Mordred rosirent légèrement. Galahad se força d’oublier à quel point elles étaient blêmes quelques minutes plus tôt. Il se força à relâcher son emprise sur l’épaule de Mordred, tout en voulant l’attirer plus près encore de lui
-Je vois, dit Mordred d’un ton pensif. Tu crois que cette fois ce serait possible de contraindre Arthur à me céder volontairement son trône ? J’aime un défi.
-Contraindre et volontairement sont deux termes contradictoires.
-Je n’ai jamais dit qu’Arthur réaliserait qu’il n’avait pas le choix.
Maintenant que le choc avait diminué, son habituel petit sourire narquois se dessina à nouveau sur les lèvres de Mordred. Galahad ne l’avait que trop vu au cours de ses dernières vies. I s’empara de ces lèvres pour le faire disparaître d’un chaste baiser. Un murmure choqué s’éleva derrière eux, mais Galahad ne trouvait pas en lui l’énergie de s’en inquiéter. Mordred vivait. Rien d’autre ne comptait.
-Je ne sais pas, je crois que c’est raté pour cette vie-ci, reprit Galahad en s’écartant, mais je connais de très sympathiques endroits où se faire ermite.
-Je préfère encore mourir qu’adopter cette vie-là. Tu as conscience que si la chance est gaspillée je vais tout faire pour tuer Arthur, que j’ai moins ce souvenir-là pour m’accompagner dans la prochaine ? Tu ferais mieux de prier Dieu qu’il nous accorde une chance de plus.
Galahad fit une chose qu’il n’était pas parvenu à faire depuis plus d’une dizaine de vies, il rit. Peu lui importait le regard des autres, l’opinion de l’Église et même l’avenir de Camelot. Il avait retrouvé Mordred. Camelot serait sauvé un autre jour, par eux, ou par d’autres. Pour l’instant, Galahad avait seize ans et il découvrait l’amour, le pur, celui qui n’était pas pollué par un désir égoïste comme celui de son père pour la reine. Pour l’instant, Galahad était heureux.
no subject
Date: 2026-09-06 11:24 pm (UTC)Et comment il jette aux orties l'espoir de réussir cette 18ème fois après l'avoir embrassé, et les deux qui ne s'en émeuvent même pas xD Enfin, si ce n'est pas cette fois, ce pourra être la prochaine ! :D
Merci encore pour cette réponse <3