Arc : Lights
Titre du One Shot : Fade to black - Partie 1
Auteur : Idryss (Participant 25)
Pour : Twizzler (Participant 26)
Fandom : Velvet Goldmine
Persos / Couples : Arthur, Brian, couples canon.
Rating : PG-13
Disclaimer : Tout ce beau monde ne m'appartient pas, propriété de Todd Haynes et de la MGM.
Requête : Brian Slade en tant que Tommy qui vient demander des comptes à Arthur après son scandale devant les caméras. Arthur/Curt ?
Note : Le contexte politique du film est un peu laissé de côté parce que trop compliqué à intégrer et trop contraignant pour le scénario.
Note bis : Je respecte David Bowie et Iggy Pop. Je ne fais qu'extrapoler à partir du film sans avoir idée de leurs engagements politiques ou autres. (Et qu'est-ce que j'y peux si ce film est un RPS déguisé, hein ? :p)
Note ter : Comité de Soutien aux Artistes. CSA. Oui, ça ne marche qu'en français mais ça m'éclate. <3
Note de la modératrice : La fic est très longue et a dû être coupée en deux parties
Fade to black - Partie 1
- Tommy ! Quelle est votre réponse aux récentes allégations vous associant au chanteur de pop bisexuel Brian Slade qui mit en scène son assassinat il y a dix ans… ?
Arthur n'eut pas le loisir de terminer sa question qu'elle avait déjà fait l'effet d'une bombe. Un tsunami qui se serait abattu non loin n'aurait sans doute pas été plus dévastateur. Shannon interrompit promptement l'interview et les agents de la sécurité se chargèrent de disperser la foule. Arthur laissa échapper un sourire. Il n'en voulait pas suffisamment à Brian - il préférait l'appeler ainsi - pour avoir pensé à être le redresseur de torts qui lui rappellerait que le passé finit toujours par nous rattraper, non, il ne supportait tout simplement pas ce Tommy Stone qu'il était devenu. Il le détestait déjà bien avant de savoir que lui et son ancienne idole déchue n'étaient qu'une seule et même personne.
Certains de ses collègues journalistes le regardèrent avec défiance, l'air de loups qui ont repéré une proie se trouvant dans les griffes d'un autre, mais une proie empoisonnée. Il s'esquiva avant que quiconque pense à lui adresser la parole. Il avait un article à écrire sur le concert de Tommy Stone et, peut-être un autre sur Brian Salde, s'il parvenait à convaincre Lou, ce qui n'allait pas être chose facile. On ne s'attaquait pas impunément à un artiste soutenu, voire sponsorisé, par l'Etat, même si cela n'avait rien d'officiel puisque après tout, quand bien même le Comité était l'œuvre de son gouvernement, Reynolds n'en faisait soi-disant pas partie.
- Ce n'est rien, tenta de le rassurer Shannon. C'est la première fois que j'entends parler de cette rumeur et c'est un simple journaliste isolé, il n'y a pas de quoi…
Tommy l'interrompit d'un geste de la main accompagné d'un regard meurtrier. A la vérité, il essayait de se donner contenance mais il n'en menait pas large. Il y avait cette peur qui lui serrait la gorge et lui tordait l'estomac, une angoisse sourde et montante, qu'il avait déjà expérimenté auparavant. Elle était de mauvais augure.
Il faisait tout pour le cacher, il avait renié celui qu'il avait été mais lorsqu'il se voyait dans le miroir de la télévision, au travers de cet œil impitoyable des caméras, c'était ce jeune homme extravagant au maquillage glitter, monté sur plate-forme boots et à l'attitude outrancière que son image lui renvoyait.
- On remballe, parvint-il à articuler, même si lui ne devait partir que le lendemain soir pour leur nouvelle destination.
Shannon se contenta d'opiner et s'en fut sans demander son reste, comme l'assistante dévouée qu'elle était.
- Qu'on ne me dérange pas, ajouta le chanteur avant que la porte ne se referme.
Il alla éteindre le poste de télévision puis s'assit en face de son miroir, déboucha la bouteille de lait démaquillant, en versa sur un coton et entreprit d'éliminer de sa peau l'importante couche de fond de teint et de poudre qui servait à lui donner bonne mine sous les projecteurs. Peu à peu, il redécouvrit son visage, celui d'un homme paniqué, fatigué, aux traits creusés par le passage de la drogue. Il soupira sans parvenir à se calmer. Combien de temps encore pourrait-il conserver cette nouvelle vie ? Combien de temps avant que ses « amis » haut placés ne découvrent cette menace à sa popularité ? Il lui fallait réfléchir à ce qu'il fallait faire pour cela mais en attendant, il devait avant tout se calmer. D'un geste habitué, il ouvrit son tiroir, en sortit un petit flacon orange, le décapsula du pouce et versa au fond de sa gorge une pleine poignée de petites pilules.
Arthur remonta les lunettes qui avaient glissé sur le bout de son nez d'un geste agacé. Il ne parvenait pas à se concentrer sur son article, sa rencontre avec Curt après le concert était encore trop présente à son esprit. Les mots étaient revêches et refusaient de se mettre en ordre. Pourtant, il lui fallait rendre son article au plus vite pour la une du lendemain, tout en marchant sur des œufs. Tommy Stone, le phénomène musical de la décennie. S'il ne devait pas cet article à Lou, et si Lou n'était pas aussi terrifiant par moments, il en rigolerait à gorge déployée.
Tommy était l'antithèse de Brian. Mais comment toutes ces fans hystériques qui pleuraient d'émotion à chacun de ses passages sur scènes auraient-elles pu se douter que leur idole avait été un dandy efféminé amoureux d'un rocker déjanté, plus de dix ans auparavant ?
La question était : pouvait-il décemment dévoiler l'ancienne identité de Tommy ?
Tous les articles encensaient le chanteur, que ce soit sincère ou non. Pouvait-il se permettre une critique grinçante comme il les aimait ? N'y risquait-il pas sa carrière ? … Ne risquait-il pas une montagne d'emmerdes pour avoir attaqué le fer de lance de la campagne électorale de Reynolds ? Et par-dessus tout, avait-il réellement envie de remuer tous ces mauvais souvenirs du passé ?
Il resta ainsi un long moment, les doigts en suspens au-dessus de son clavier, à peser le pour et le contre. Finalement, et même si la peur du risque lui tiraillait le ventre au point qu'il trouve cela grisant, il laissa aller son esprit et les mots vinrent d'eux-mêmes, s'imposant à lui presque par force.
Une heure plus tard, il avait fini de se relire, avait traqué la moindre coquille et n'en revenait toujours pas de ce qu'il avait écrit, comme si un autre avait tapé l'article à sa place, un autre beaucoup plus assuré et cinglant qu'il n'était, et qui n'avait pas hésité à se placer dans l'opposition. Il aimait bien cet autre. Mais cet autre avait à présent disparu sous la surface du jeune homme un peu timide et réservé et il se demandait s'il parviendrait à trouver le courage de porter son article à Lou lorsqu'on frappa discrètement à sa porte.
Elisa était une jeune stagiaire qui aurait peut-être pu se montrer talentueuse si on ne l'avait pas affectée à la distribution du courrier. Quoi qu'il en soit, Arthur n'avait pas le pouvoir de ce genre de décisions mais trouvait que sa venue arrivait à point nommé. Il lui confia donc une copie de son manuscrit à l'attention de son rédacteur en chef et commença à faire des recherches plus approfondies sur le président Reynolds dont il n'avait pas oublié qu'il devait couvrir la venue. Soudain, il était beaucoup plus intéressé par les sombres magouilles autour de la création du Comité de Soutient aux Artistes et sur la provenance et l'utilisation de ses fonds. Et puis, c'était un moyen comme un autre d'éviter de gamberger à la réaction de Lou face à son papier.
Deux heures plus tard, Arthur somnolait devant le monceau de documentation qu'il avait fait remonter des archives, ses notes éparpillées dans tous les sens sur son bureau.
Comme à son habitude, Lou entra sans frapper et le fit sursauter avec une telle violence qu'il envoya valser ses lunettes.
- Vas-y explique-toi, fit son supérieur d'un ton neutre en posant l'article sur le bureau. Est-ce que tu as des preuves de ce que tu avances ?
- Et bien… commença Arthur avant de se rappeler que, lorsqu'il le voulait bien, il pouvait se montrer sûr de lui. De fortes présomptions confirmées par le principal intéressé, affirma-t-il.
Il remit calmement ses lunettes et soutint le regard de Lou.
- Arthur, gamin, as-tu seulement conscience du risque que tu prends avec cet article ? Du risque que tu fais courir au journal ?
Il laissa planer un silence qu'Arthur ne mit pas à profit et secoua la tête avant de reprendre :
- Si j'avais su qu'en te mettant sur un canular poussiéreux tu me sortirais une bombe pareille, il y a longtemps que je t'aurais mis aux archives ! plaisanta-t-il sous couvert d'un rire nerveux.
Arthur se contenta de l'observer sans mot dire, incertain de l'attitude à tenir. Finalement, comme Lou ne se remettait pas à parler, il osa poser la question qui le titillait depuis un moment.
- On t'a dit de laisser tomber l'article ?
Lou soupira.
- C'est compliqué, la politique, gamin, reprit-il sur un ton beaucoup plus sérieux. Ceci dit, je n'avais pas compris pourquoi le dossier Slade était sensible. Tu viens peut-être de mettre le doigt sur quelque chose. Mais c'est une information délicate à sortir ce que tu as là …On ne peut pas porter de telles allégations à la légère. Comment as-tu découvert que Tommy Stone était Brian Salde ?
- Eh bien… j'ai commencé par rencontrer Cecil, le premier manager de Brian… commença Arthur.
Dix minutes plus tard, il achevait de faire un résumé concis de la vie de Brian à Lou, lequel paraissait tout de même sceptique.
- Et la preuve qu'il s'agit de Stone ?
- C'est tout ce même étrange que leurs deux dossiers soient si bien protégés que même la presse n'y ait pas accès. Il y a quelqu'un qui s'est donné beaucoup de mal pour que l'on ne découvre pas le pot aux roses. De plus, le vrai nom de Brian Slade est : Thomas Brian Stoningham Salde, et les dates concordent…. Et puis, s'emporta Arthur, il n'y a qu'à regarder ! Ils ont bien le même visage !
Comme Lou semblait toujours perplexe quant à la santé mentale de son subordonné, Arthur entreprit de fouiller le bazar qui occupait son bureau et dénicha une vieille photo de Brian, une récente de Tommy, mis les deux côte à côte et les tendit à Lou.
- Regardez vous-même, enjoignit-il.
- Mmh. On ne peut tout de même pas soutenir de tels propos sur une vague ressemblance avec une photo vieille de plus de dix ans…
Arthur ne savait plus quoi faire.
- Shannon ! lança-t-il soudain.
- … La pigiste de la chronique mondaine ?
- Non, Shannon Hazelbourne, l'assistante personnelle de Brian ! Elle travaille avec Tommy, compléta Arthur. Vous auriez du voir la panique lorsque j'ai demandé à Tommy s'il y avait une relation entre lui et Brian Slade… Il a paniqué. Shannon aussi. C'est la meilleure preuve que j'ai.
Lou le dévisagea en silence.
- Tu as demandé… quoi ? s'étrangla à demi le rédacteur en chef.
- Oh, n'ayez pas d'inquiétude, je ne l'ai pas fait sous couvert du journal et puis, personne ne m'a vu. Je ne l'ai fait que pour confirmer mon hypothèse.
Lou semblait tout de même méfiant.
- C'est vous qui m'avez appris à me fier à mon instinct, rappela Arthur en désespoir de cause. Je suis en mesure de vous faire un article complet sur Brian Slade, qui fera tomber Tommy Stone.
- … Et Reynolds par la même occasion, compléta Lou.
Un silence pesa sur eux pendant quelques minutes avant que le directeur du journal ne se décide à le briser.
- Hors de question, assena-t-il. Le Herald n'est ni un journal de presse à scandale, ni un journal d'opposition. Quand bien même tu tiens un scoop et même si c'est moi qui t'ai demandé d'enquêter là-dessus, il est hors de question de faire nos choux gras de cette information, d'autant que nous n'avons pas de preuves réellement fiables et que j'ai reçu un ordre venant de là-haut me disant d'arrêter d'enquêter. Je ne donne pas cher de notre peau si on ose s'attaquer au gouvernement sans avoir un dossier en béton armé et préalablement recruté nos avocats.
Arthur se renfrogna et devant cette moue boudeuse qu'il lui offrait, Lou se sentit céder comme le vieux gâteux qu'il était par moments.
- Y a-t-il quelqu'un qui pourrait confirmer cette histoire ? demanda-t-il sur un ton paternaliste.
- … Curt Wild, répondit machinalement Arthur, l'air absent.
- Est-ce que tu as pu le rencontrer ?
- Hein ? fit Arthur en sortant de sa rêverie. Oh, heu… non. Il… Il ne souhaite pas donner d'interview sur le sujet… mais il a l'air au courant de quelque chose, bafouilla le journaliste avec difficulté.
- Bon, alors dans l'attente de mieux, supprime tout le paragraphe de fin. Je ne t'autorise que le « n'est pas sans rappeler la démesure… », bla bla bla, jusqu'à « n'a pas souhaité s'exprimer sur ses sources d'inspiration artistique. ». Ensuite c'est bon, tu peux envoyer ça à Eddie pour l'impression, je te mets une accroche en première page et tu feras la der. Vois avec Mya pour les visuels et la mise en page.
Arthur dévisagea Lou.
- Bah, il faut bien savoir prendre des risques de temps en temps ! lança ce dernier en souriant. S'il y a réellement anguille sous roche, on le saura bien assez tôt.
- Mais…
- Et puis, on m'a dit de laisser tomber l'article sur Slade, pas de ne pas écrire sur Stone ! plaisanta encore Lou avant de s'éclipser.
Arthur le regarda sortir de son bureau avant de soupirer longuement. Il avait eu chaud. Et ils s'apprêtaient tout de même à défier la toute-puissance d'un président, et d'un président aimé. Ce n'était pas rien. Probablement devrait-il se préparer à rencontrer de sérieux obstacles. Mais après tout, les gens avaient le droit de savoir de Tommy Stone n'était qu'une marionnette aux mains de Reynolds et qu'il s'en servait pour manipuler l'opinion publique. Arthur songea avec horreur au nombre de spectateurs de son dernier show en direct… trois millions d'individus, prêts à tout pour leur idole, y compris à prendre ses propos pour parole d'évangile…
Un frisson courut le long de son échine et Arthur sembla se réveiller soudainement. S'il voulait être dans l'édition du lendemain, il allait devoir s'activer un peu !
Le lendemain matin, avant que le service d'étage apporte son petit déjeuner à monsieur Stone dans sa chambre d'hôtel, Shannon déposa un exemplaire du Herald sur le plateau.
Lorsque, une demi-heure plus tard, Tommy reposa le journal sur la table de chevet, les mains tremblantes, il n'avait pas touché à son assiette et son café était froid. Il resta un long moment à fixer le vide puis se leva, mal assuré sur ses jambes, alla verrouiller la porte de la chambre et se rendit dans la salle de bains pour se faire couler une douche brûlante. Il ne quitta pas ses appartements avant le soir.
Lorsqu'il monta dans la limousine blanche qui l'attendait devant la porte de l'hôtel, Shannon l'attendait à l'intérieur. Professionnelle, elle commença par l'informer du planning puis un long silence se fit dans l'habitacle. Elle ne le rompit qu'à regrets.
- Il faut voir si la presse suit le mouvement. Je vais demander à Marc de faire une veille et au service communication de démentir l'information si jamais les journalistes leur parlent de cette histoire.
Tommy ne broncha pas mais ses genoux tremblaient. Il avala quelques cachets par précaution.
Avant de monter sur les planches, il s'isola dans sa loge, sortit une petite boite hermétiquement fermée, en déverrouilla le cadenas avec difficulté à cause des convulsions qui agitaient ses mains, en sortit un petit sachet de poudre blanche, déposa un long rail sur la surface vitrée de la table et l'inspira avec empressement.
Il rit nerveusement. Et dire que Reynolds était connu pour sa lutte acharnée contre la drogue !
Une fois sous les projecteurs, il ne laissa rien paraître de son trouble et fit une prestation comme il en avait l'habitude : dans la démesure.
Vu la cote de Tommy Stone dans le monde entier, il ne fallut pas une semaine à la presse à scandales, bien moins regardante sur l'origine de ses sources et bien moins prudente que la presse classique quant à la personne à qui elle s'attaquait, pour s'emparer de la rumeur.
Chaque journal y allait de ses suppositions mais aucun n'avait encore eu le cran de poser directement la question a chanteur ou à son service de communication, d'autant que ses interviews se limitaient pour l'instant à de brèves entrevues à la sortie de ses concerts et que seuls les journalistes travaillant pour des éditons « respectables » étaient autorisés à accéder à la sortie backstage par le service de sécurité.
Arthur regardait tout cela de loin avec un certain amusement, se demandant comme allait faire Brian pour s'en sortir, cette fois-ci, si la rumeur éclatait réellement, et surtout, comment réagirait le président. Allait-il, lui ou le journal, recevoir des menaces ?
De son côté, Brian mourrait de peur. Il avait demandé cent fois Shannon de vérifier que toutes les traces d'une quelconque relation entre lui et Brian Slade avaient été effacées et de trouver d'où pouvait venir la fuite sans pour autant se faire remarquer - il refusait tout net de penser que cela pouvait être Curt, cela lui faisait trop mal d'envisager cette possibilité.
Il avait ensuite brûlé tout ce qu'il possédait encore et qui pouvait permettre à un fouineur d'établir une relation entre lui et son passé et frôlé l'attaque cardiaque à plusieurs reprises. Son état de santé avait été mis sur le compte d'un surmenage dû à l'intensité de sa tournée et il avait ainsi pu restreindre ses apparitions en public à ses seuls concerts.
Shannon se faisait du souci. Elle avait toujours eu l'habitude de suivre Brian comme s'il avait été un dieu et n'avait jamais cherché à seulement mettre en doute ses décisions. Même quand il avait feint de se faire abattre sur scène, elle n'avait pas bronché et avait trouvé l'idée excellente. Quand il avait décidé de se noyer dans la drogue, elle avait géré les choses sans se poser de questions, afin que toutes les requêtes du chanteur puissent être comblées. Elle lui avait trouvé les femmes, les hommes, avec qui il avait pu passer du bon temps, même s'il n'avait jamais posé un regard sur elle.
Pour la première fois de sa vie, elle se demandait si Brian serait capable de surmonter la rumeur sans faire un faux-pas qui lui serait fatal, d'une part parce que ses fans actuels n'encaisseraient probablement pas la vérité et d'autre part parce que ses relations n'apprécieraient sûrement pas de perdre leur poulain. Cependant, toute dévouée qu'elle était, elle exécuta les ordres de Brian et chercha donc à retrouver tous les acteurs de l'époque, chose a priori aisée puisque tous étaient sous étroite surveillance.
Ce que Shannon savait de cette histoire, ce n'était en définitive pas grand-chose. Tout ce qu'elle avait, c'était le numéro de téléphone d'un type qui était en charge de garder à l'œil toutes les personnes liées de près ou de loin à Brian et dont elle ne savait pas s'il appartenait à la CIA, aux RG ou à encore autre chose.
Quoi qu'il en soit, elle décida de commencer par Mandy. Pour elle, Mandy était l'épouse vexée de s'être faite larguer, sans doute n'aurait-elle reculé devant rien pour nuire à Brian. Encore qu'elle se demandait bien comment elle aurait fait pour être au courant de ce changement d'identité. Il n'y avait que Brian et elle-même qui aient été au courant. Elle avait même fait quelques études de droit pour pouvoir se passer des services d'un avocat et ainsi éviter que d'autres personnes soient mises au secret. Quant à la secrétaire de l'Etat civil qui s'était chargée du dossier, d'une part elle avait été surveillée de près par ses supérieurs, eux-mêmes sous contrôle des agents du gouvernement qui se chargeaient de l'affaire, et d'autre part, elle était décédée l'année précédente, du haut de ses soixante-dix ans, lors d'un accident de voiture.
Lorsqu'elle retrouva Mandy dans le petit club sans prétention où elle faisait son médiocre one-woman-show, Shannon attendit que les clients se soient dispersés et que la comédienne ait bu quelques verres pour l'aborder, comme elle l'aurait fait avec une épave retrouvée sur le bord de la route.
- Bonsoir Mandy.
Cette dernière mit un moment avant de la reconnaître.
- Tiens, Shannon, quel mauvais vent t'amène ? demanda l'ex-madame Slade d'un ton acerbe.
- Je cherche Brian. Tu sais où il se trouve ?
- Toi aussi ? Et bien, il a du succès en ce moment décidément, marmonna Mandy en avalant une gorgée de Whisky.
- Qui d'autre le cherche ?
- Des journalistes, se moqua la blonde.
- Et tu sais où il est ?
- Comme je le dis à tous ceux qui me posent la question : non je ne sais pas où il est ni ce qu'il est devenu. Mais toi par contre, tu devrais le savoir, hein, c'est bien toi qui était éperdument amoureuse de lui, ma pauvre, pauvre, petite Shannon ? Et maintenant tu travailles pour Stone en plus, je t'ai vu à la télé ! Pourquoi tu ne lui demandes pas directement, hein ?
Shannon dut faire appel à tout son self-control pour ne pas gifler Mandy.
- Monsieur Stone, répondit-elle, glaciale, cherche à retrouver Brian Slade pour faire taire la rumeur.
- Et bien Monsieur Stone frappe à la mauvaise porte, parce que je n'ai pas la putain de moindre idée de l'endroit où se trouve Brian, ni même s'il est encore en vie ! Pas besoin de me coller des espions sur le dos, je ne sais de toute façon rien.
Shannon regarda Mandy allumer une autre cigarette. Elle devait bien avoir fumé le paquet entier à en juger par le cendrier posé sur la table. S'il y avait bien une chose pour laquelle Mandy n'avait jamais été douée, c'était le mensonge. Elle semblait bel et bien ne se douter de rien.
- Et bien, si jamais tu entends parler à nouveau de Brian, tiens-moi au courant, fit-elle en lui déposant sa carte professionnelle sous le nez.
- Si je retrouve Brian, la première chose que je ferais, c'est lui faire signer les papiers du divorce, grogna Mandy sans lever les yeux.
Shannon la toisa avec tout le mépris dont elle était capable et tourna les talons. Ce bar empestait l'alcool et le tabac froid, son enquête n'avait pas avancé d'un poil et elle avait un avion à prendre pour rejoindre Tommy.
L'aéroport était bondé et son avion avait du retard. A moitié pour se distraire et à moitié par conscience professionnelle, Shannon se dirigea vers le point presse le plus proche de sa salle d'embarquement. A peine arrivée devant l'étalage, elle se figea et blêmit.
« L'affaire Brian Salde, Tommy Stone dupe-t-il son monde ? » titrait en énormes capitales rouges l'un des journaux à scandale des plus connus. « Le passé de Tommy Stone passé au crible » s'inscrivait en sous-titre. Tremblante de rage, Shannon s'empara d'un exemplaire du magazine, le paya et retourna attendre son avion, tapotant nerveusement du pied. Elle n'osait imaginer la réaction de Tommy lorsqu'il verrait ça… sans parler du Comité de Soutien aux Artistes…
Un bruit de fond enflait dans le couloir. Depuis son bureau, Arthur se demandait bien de quoi il pouvait s'agir. Sa curiosité le poussait à aller voir mais, comme la rumeur se rapprochait de lui, il pensa qu'il n'aurait pas forcément à se lever et abandonner son article en cours pour savoir ce qu'il se passait.
Il en était là dans ses réflexions quand sa porte s'ouvrit à la volée, laissant passer la petite silhouette de Lou, essoufflé, le visage rouge et les sourcils froncés.
- Tommy Stone porte plainte contre le journal pour diffamation, annonça-t-il sans préambule en agitant une enveloppe déchirée entre ses doigts.
La nouvelle fit l'effet d'une douche froide à Arthur qui sentit très distinctement un frisson glacial lui parcourir l'échine de haut en bas.
- Mais comment c'est possible, justement on a rien dit qui puisse… ?
- Oh, ne t'en fait pas pour ça, il porte plainte contre une tripotée d'autres journaux, tous ceux qui ont relayé l'information, mais il nous accuse d'être à l'origine de cette rumeur.
Lou était vraiment furibard. Arthur se demanda un instant s'il n'allait pas se faire virer et sa gorge se noua rien qu'à cette pensée. Décidément, il n'aurait jamais dû fouiller son passé et laisser la merde là où elle était, c'est-à-dire bien oubliée sous des couches de poussières. Il s'en mordait les doigts.
- Et… hésita-t-il, il peut quelque chose contre… le journal ? Ou, heu… contre moi ?
- A priori pas grand-chose. J'ai appelé le cabinet de Morello, il doit me rappeler dès qu'il rentre d'audience. Toi et moi, on a une entrevue de médiation dans deux jours.
- Il compte faire un procès ? demanda faiblement Arthur, le visage blême.
- La médiation est là pour l'éviter. Enfin… Je sais pas. Si on arrive à un arrangement, c'est possible qu'on évite le procès.
Lou semblait ailleurs. En plus de vingt ans de carrière, un tel incident ne lui était encore jamais arrivé.
Arthur tentait d'assimiler l'information, se repassant en boucle les mots qu'il avait couchés sur le papier dans son article afin de voir ce qui pouvait lui causer du tort. Il triturait nerveusement un stylo entre ses doigts.
- Quoi qu'il en soit, tu laisses tomber ce que tu es en train de faire, je file ton article sur Reynolds à Will et toi tu rentres chez toi te reposer. Je t'appelle ce soir pour qu'on aille voir Morello demain afin de nous mettre au point.
Sans lui laisser le temps de répondre, Lou quitta son bureau en laissant la porte ouverte. Arthur ne réalisa qu'à ce moment-là qu'ils avaient un auditoire sous la forme de quelques collègues de boulot un peu commères sur les bords. Il baissa rapidement les yeux, rangea sommairement son bureau, tria quelques papiers, sortit son article en cours et ses recherches pour les donner à Will et quitta rapidement l'immeuble. Il était tellement sous le choc qu'il ne pensa même pas à protester de se faire délester d'un article aussi important pour lui que pouvait l'être celui sur la visite du Président.
Ce ne fut qu'une fois dehors, au milieu de la foule New-yorkaise qu'il réalisa à quel point son cœur battait la chamade.
En deux jours, Arthur n'avait pas beaucoup fermé l'œil. Les rares fois où il avait essayé de le faire, son sommeil avait été envahi de cauchemars. L'entrevue de médiation devait avoir lieu dans une salle de conférence louée pour l'occasion par Tommy Stone lui-même. En chemin, Arthur essaya de se calmer en se remémorant les consignes données par Morello la veille. L'avocat se montrait plutôt optimiste, pensant que, quoi qu'il en dise, Stone n'avait pas de preuves sérieuses pour son accusation et que l'article qu'Arthur avait fait n'avait strictement rien de diffamatoire. Liberté de la presse oblige, on ne pouvait empêcher les gens de penser ce qu'ils voulaient à partir d'un article somme toute innocent et écrit de bonne foi. De plus, la puissance de frappe de la presse américaine était telle qu'il s'agissait sûrement d'un coup de panique de l'artiste qui espérait les faire taire. Faire taire la presse, il n'était pas au bout de ses peines ! s'était esclaffé l'avocat.
Cependant, Arthur n'en menait pas large. Il avait vu Brian dans sa jeunesse et même s'il semblait un peu plus raisonnable - si l'on pouvait considérer comme raisonnable un homme qui affrète trois avions pour le moindre de ses shows - Arthur savait de quoi il pouvait être capable. Surtout qu'il savait avoir touché la corde sensible. Brian ne manquait pas d'audace et ce qu'il voulait, d'une manière générale, il l'avait. Même s'il n'avait pas gardé Curt, ne put-il s'empêcher d'ajouter mentalement, il l'avait tout de même eu.
Jusqu'où allait son pouvoir ? Ça, il n'en savait rien mais espérait de tout son cœur qu'il ne pourrait tout de même pas faire fermer le journal…
Après les rituelles poignées de mains avec Lou et Morello, ils entrèrent dans la salle où les attendaient déjà les avocats de Stone. Le chanteur, lui, ne fit son apparition que quelques minutes plus tard accompagné de Shannon, alors que les avocats des deux parties étaient déjà en pleine discussion professionnelle, comparant leurs pièces pour s'assurer que chacun avait bien un dossier complet.
Arthur inspira profondément et l'entretien commença.
La première partie de la discussion ne fut que banalités et Arthur n'eut pas un grand rôle à jouer. Il voulait éviter au maximum le regard de Stone mais ne pouvait s'empêcher de le détailler à la moindre occasion, cherchant les traits de Brian sur ce visage vieilli et maquillé.
- Monsieur Stuart, l'appela soudain l'avocat de Tommy, comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à mon client ?
- Oh, heu… bafouilla Arthur en jetant un coup d'œil à Morello pour s'assurer qu'il avait le droit de répondre à cette question. Je ne me suis pas intéressé à monsieur Stone dans un premier temps. J'avais un article à écrire pour les dix ans de l'anniversaire du hoax mis en scène par Brian Slade où il avait joué son propre assassinat sur scène.
- Et quelles sont les informations qui vous on permis de faire le rapprochement, malheureux et totalement fortuit, avec mon client ? interrogea à nouveau l'homme sur un ton grinçant.
Il était grand, maigre et chauve, avec une tête de fouine des plus antipathiques, jugea rapidement Arthur.
- Simplement, monsieur, lorsque j'ai cherché à savoir ce qu'était devenu monsieur Salde de nos jours, je n'ai trouvé que du vide dans les dossiers officiels. Comme s'il avait disparu. Ou simplement changé de nom.
Arthur évita soigneusement de mentionner les dossiers d'accès interdit. Il était presque impossible d'interdire l'accès d'informations à la presse, il en avait bien conscience, ce qui signifiait que derrière tous ces verrous se trouvaient des gens très puissants. Mieux valait ne pas leur laisser penser qu'il avait compris l'importance de l'information.
- Suite à un faisceau d'informations croisées des différents témoignages que j'ai recueilli au cours de mon investigation, reprit-t-il, j'en suis arrivé à la conclusion que Thomas Brian Slade avait changé de nom et était remonté sur les planches sous le pseudonyme de Tommy Stone.
- Or, coupa Morello qui sentait venir la pente glissante, je vous prie de relire l'article, vous n'y trouverez rien qui affirme que monsieur Stone et monsieur Slade sont la même personne, il y figure simplement un phrase qui met en évidence certaines ressemblances tant physiques que dans le style de show démesuré auquel monsieur Stone nous a habitué. Comparer un artiste à un autre n'a rien de diffamatoire.
- Monsieur Stuart, reprit l'avocat adverse sans tenir compte de l'intervention de Morello, citez-nous donc vos sources je vous prie.
- Monsieur, sauf votre respect, mes sources sont confidentielles et je n'ai recueilli leur témoignage qu'à cette condition. De plus, aucune d'entre elles ne m'a jamais mis sur la piste de ce changement d'identité, je l'ai déduit par moi-même.
Ce faisant, Arthur jeta un regard prudent à Tommy, qui, s'il semblait calme en apparence, suait à grosses gouttes.
- Allons donc ! Et vos déductions, jeune homme, ainsi que votre attitude irresponsable, nuisent à présent à la réputation de mon client ! Monsieur Stone est un artiste plébiscité par le public et apprécié de nos politiques pour le message qu'il transmet. Comment allez-vous faire pour remédier au tort que va lui causer votre scandale ?
- Ola, ola, ne nous emballons pas, interrompit Morello. Etant un homme public, monsieur Stone doit s'attendre à ce que la presse s'empare du plus petit élément qui serait digne d'intérêt pour elle. Nul besoin d'accuser monsieur Stuart ou bien le Herald pour ce qu'il s'est passé. La presse est libre de penser ce qu'elle veut et de le dire. Si monsieur Stone tient tant à faire taire la rumeur, il n'a qu'à faire un démenti public. De plus, si comme vous le dites, monsieur Stuart s'est trompé dans ses déductions - et encore, je le répète, il n'a rien écrit dans son article qui fasse clairement comprendre ce qu'il pense au sujet de votre client - toute cette histoire de double identité est fausse et vous n'avez donc rien à craindre !
Morello enchaîna ensuite sur la liberté de la presse, revint encore une fois sur le contenu exact de l'article et en conclut que, au vu du peu de preuves, monsieur Stone, même s'il engageait les meilleurs avocats de la Terre, ne pourrait rien à l'encontre ni du journaliste, ni du journal, ni de son parton. La suite ne fut que citation de textes de loi et Arthur n'écouta plus. Shannon le fixait comme s'il était le Diable en personne et Tommy semblait de plus en plus nerveux, malgré tous ses efforts pour le cacher. Arthur le comprenait parfaitement. La situation lui échappait totalement et si quelqu'un de mieux placé que lui se décidait à fouiller sérieusement, la vérité éclaterait certainement au grand jour.
L'entretien touchait à sa fin et Stone et son avocat s'étaient proprement fait débouter par Morello.
Alors qu'ils s'apprêtaient à conclure et à s'en aller, Tommy ouvrit la bouche pour la première fois.
- Je souhaiterais m'entretenir avec monsieur Stuart, demanda-t-il d'une voix un tantinet éraillée.
Le silence se fut.
- Seul, compléta le chanteur alors que tous les regards étaient tournés vers lui. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, lança-t-il à la cantonade.
Arthur fit signe à Morello que tout allait bien tous s'en furent, même Shannon qui ne manqua pas de lancer un regard blessé à Tommy. Ce dernier l'ignora royalement. Il n'avait d'yeux que pour Arthur, et le jeune journaliste commençait à se demander à quelle sauce il allait bien être mangé…
Une fois qu'ils se retrouvèrent seuls dans la grande pièce, Tommy commença à jouer nerveusement avec la monture de ses lunettes noires, les yeux dans le vague. Arthur sentait monter une tension tout à fait désagréable. Il fouilla au fond de ses tripes pour y trouver tout le courage et l'assurance dont il se savait être capable et se composa une attitude qui respirait la confiance en soi.
- Vous vouliez me parler ? demanda-t-il pour rompre le silence.
Tommy sursauta avant de le fixer comme s'il était une bête curieuse. Puis il soupira.
- Je veux un démenti dans la presse. Et que vous gardiez le silence le plus total sur cette histoire à l'avenir. Donnez-moi votre prix.
Arthur resta perplexe mais n'en laissa rien paraître. Comme il ne répondait pas, Tommy reprit :
- Combien ? Combien voulez-vous, s'impatienta-t-il. Cinq cent mille ? Un million ?
Il était nerveux et ne tenait pas en place sur sa chaise, attendant la réponse d'Arthur qui ne venait toujours pas.
- Vous voulez… m'acheter ? demanda-t-il finalement après un silence insoutenable.
Il n'en revenait pas. Cinq cent mille dollars, c'était plus que son salaire sur deux ans. Et il n'était pas sûr de savoir ce que représentait un million…
- Ne le prenez pas mal. Je veux simplement trouver l'arrangement qui sera le mieux pour vous comme pour moi. Réfléchissez-y. Que va vous apporter votre article, professionnellement parlant ? Rien. Ce que je vous propose en revanche, c'est de vous mettre à l'abri des tracas financiers pour un long moment. Peut-être avez-vous envie de devenir propriétaire ? Vous pourrez vous offrir votre propre villa…
Tommy argumentait dans le vide. Arthur ne parvenait toujours pas à réaliser l'offre qui lui était faite. Il ne savait pas quoi répondre. Tommy dut se rendre compte de son trouble car il n'insista pas plus.
- Monsieur Stuart, dit-il en se levant, je vous laisse réfléchir à tout ce que vous pourrez faire avec cet argent. Tout ce que je vous demande, c'est de publier un démenti disant qu'il s'agissait d'une comparaison hasardeuse et que jamais vous n'avez voulu sous-entendre… quoi que ce soit.
Le cerveau d'Arthur tournait dans le vide, aucune pensée ne parvenait à se formuler correctement.
- Voici un numéro où vous pourrez toujours me joindre, reprit Tommy en déposant une carte devant
Arthur. Appelez-moi quand vous voulez. Votre prix sera le mien.
Arthur ne réalisa réellement la situation qu'une fois que la porte se fut refermée sur Tommy.
Lorsqu'il sortit enfin, quelques minutes plus tard, il en restait plus que Lou qui l'attendait dans le couloir. Ils se mirent en route.
- Alors ? demanda-t-il. Combien t'a-t-il proposé ?
- Il, heu… Comment tu… ? bafouilla Arthur, encore un peu perdu.
- Allons, gamin ! Comment compte-t-il faire taire les journaux autrement, hein ?
Arthur ne répondit pas. Lou laissa planer un silence.
- Que comptes-tu faire ? demanda-t-il finalement.
- Je ne sais pas encore, soupira Arthur. Je n'ai pas envie de… Enfin… Je voudrais réfléchir à tout ça…
- Dans ce cas, tu prends quelques jours. Morello a dit qu'ils avaient un délai pour lancer l'assignation ; s'ils ne le font pas, on sera tranquilles. Profites-en pour faire un break.
Arthur lui lança un regard torve. Il aimait son boulot et n'avait pas envie d'arrêter.
- Tu as des jours de congés en retard, lui lança Lou avec un clin d'œil complice.
Arthur sourit. Depuis trois ans qu'il bossait au journal, il n'avait pas pris une seule de ses journées de repos…
En réalité, Arthur n'aurait pas eu besoin de réfléchir s'il avait écouté son instinct du moment. Cependant, pour être sûr de ne pas prendre de décision à la légère pour le regretter ensuite, il accepta la proposition de Lou, qui de toute manière n'en était pas une. Jamais son patron ne l'aurait laissé écrire la moindre ligne d'un article ni même remettre un orteil au journal avant que ne soit passé le délai d'assignation.
C'est ainsi que, tournant en rond dans son appartement à ressasser les mêmes expectatives en boucle, Arthur devenait fou.
Se laisser acheter était une chose qui le répugnait. Il avait appris assez tôt à assumer ses choix, à commencer par celui de sa sexualité, et à en payer le prix. Il avait toujours été quelqu'un de droit et d'honnête, du moins l'espérait-il. Il avait toujours eu foi en ses convictions profondes et n'avait jamais laissé quoi que ce soit - qu'il s'agisse de d'argent, de drogue ou d'alcool - lui corrompre l'esprit ou le corps au point qu'il en perde le contrôle.
Mais tout de même.
Un million de dollars.
C'était une somme qui ne se trouvait pas à tous les coins de rues. Et Arthur avait une notion très juste de l'argent.
Sa famille était modeste, aussi avait-il appris très jeune à économiser. Cette qualité lui avait été grandement nécessaire quand, après avoir fui le domicile familial, après s'être amusé pendant un temps avec ses nouveaux amis musiciens, il avait dû quitter l'époque glitter, se ranger, poursuivre des études supérieures et payer son école de journalisme en cumulant les petits boulots. Il avait conservé d'assez mauvais souvenirs de cette époque, après que les Flaming Creatures se soient dissous et qu'il se soit retrouvé purement et simplement à la rue, tout son argent volatilisé. Et il n'était pas le seul. Tous ces jeunes aussi paumés que lui, jetés sur les trottoirs de Londres…
On lui avait maintes fois proposé la prostitution pour survivre. Il avait refusé, toujours refusé, préférant faire la plonge dans de petits restaurants, malgré la tentation, parfois, de tout cet argent facile.
Il avait durement économisé pour se payer le voyage aux Etats-Unis. Sur un navire marchand qui embarquait des passagers pour trois fois moins cher que la navette classique.
New York la belle n'avait pas été une partie de rigolade. Travailler d'abord, pour commencer à payer l'université. Puis travailler encore en parallèle de ses études pour survivre, tout simplement. Tomber de fatigue tous les soirs pour quelques heures de sommeil et recommencer le lendemain. Heureusement, Arthur avait montré de réelles prédispositions pour le journalisme et avait pu aller au bout de ses études sans trop de soucis. Son stage au Herald s'était transformé en emploi et il avait pu louer un petit appartement au dernier étage d'un immeuble modeste, dans un quartier modeste et pas trop éloigné de son lieu de travail.
Tout l'argent que lui proposait Tommy pourrait lui permettre, après toutes ces années, de se reposer un peu. Il pourrait continuer le journalisme par passion et non plus par nécessité de remplir son réfrigérateur et de payer son loyer. Il pourrait choisir ses sujets et arrêter de se coltiner la rubrique des chiens écrasés, une fois sur deux. Faire de vrais articles de fond. Peut-être terminer sereinement d'écrire le roman qu'il avait commencé à griffonner des années auparavant.
Il soupira et se frotta les yeux de ses paumes. Le choix n'était pas si évident, en fin de compte.
Son coeur s'accéléra à la première sonnerie.
- Tommy Stone, laissez un message, fit le répondeur.
- Allô, ici Arthur Stuart...
Vers la partie 2
Titre du One Shot : Fade to black - Partie 1
Auteur : Idryss (Participant 25)
Pour : Twizzler (Participant 26)
Fandom : Velvet Goldmine
Persos / Couples : Arthur, Brian, couples canon.
Rating : PG-13
Disclaimer : Tout ce beau monde ne m'appartient pas, propriété de Todd Haynes et de la MGM.
Requête : Brian Slade en tant que Tommy qui vient demander des comptes à Arthur après son scandale devant les caméras. Arthur/Curt ?
Note : Le contexte politique du film est un peu laissé de côté parce que trop compliqué à intégrer et trop contraignant pour le scénario.
Note bis : Je respecte David Bowie et Iggy Pop. Je ne fais qu'extrapoler à partir du film sans avoir idée de leurs engagements politiques ou autres. (Et qu'est-ce que j'y peux si ce film est un RPS déguisé, hein ? :p)
Note ter : Comité de Soutien aux Artistes. CSA. Oui, ça ne marche qu'en français mais ça m'éclate. <3
Note de la modératrice : La fic est très longue et a dû être coupée en deux parties
- Tommy ! Quelle est votre réponse aux récentes allégations vous associant au chanteur de pop bisexuel Brian Slade qui mit en scène son assassinat il y a dix ans… ?
Arthur n'eut pas le loisir de terminer sa question qu'elle avait déjà fait l'effet d'une bombe. Un tsunami qui se serait abattu non loin n'aurait sans doute pas été plus dévastateur. Shannon interrompit promptement l'interview et les agents de la sécurité se chargèrent de disperser la foule. Arthur laissa échapper un sourire. Il n'en voulait pas suffisamment à Brian - il préférait l'appeler ainsi - pour avoir pensé à être le redresseur de torts qui lui rappellerait que le passé finit toujours par nous rattraper, non, il ne supportait tout simplement pas ce Tommy Stone qu'il était devenu. Il le détestait déjà bien avant de savoir que lui et son ancienne idole déchue n'étaient qu'une seule et même personne.
Certains de ses collègues journalistes le regardèrent avec défiance, l'air de loups qui ont repéré une proie se trouvant dans les griffes d'un autre, mais une proie empoisonnée. Il s'esquiva avant que quiconque pense à lui adresser la parole. Il avait un article à écrire sur le concert de Tommy Stone et, peut-être un autre sur Brian Salde, s'il parvenait à convaincre Lou, ce qui n'allait pas être chose facile. On ne s'attaquait pas impunément à un artiste soutenu, voire sponsorisé, par l'Etat, même si cela n'avait rien d'officiel puisque après tout, quand bien même le Comité était l'œuvre de son gouvernement, Reynolds n'en faisait soi-disant pas partie.
- Ce n'est rien, tenta de le rassurer Shannon. C'est la première fois que j'entends parler de cette rumeur et c'est un simple journaliste isolé, il n'y a pas de quoi…
Tommy l'interrompit d'un geste de la main accompagné d'un regard meurtrier. A la vérité, il essayait de se donner contenance mais il n'en menait pas large. Il y avait cette peur qui lui serrait la gorge et lui tordait l'estomac, une angoisse sourde et montante, qu'il avait déjà expérimenté auparavant. Elle était de mauvais augure.
Il faisait tout pour le cacher, il avait renié celui qu'il avait été mais lorsqu'il se voyait dans le miroir de la télévision, au travers de cet œil impitoyable des caméras, c'était ce jeune homme extravagant au maquillage glitter, monté sur plate-forme boots et à l'attitude outrancière que son image lui renvoyait.
- On remballe, parvint-il à articuler, même si lui ne devait partir que le lendemain soir pour leur nouvelle destination.
Shannon se contenta d'opiner et s'en fut sans demander son reste, comme l'assistante dévouée qu'elle était.
- Qu'on ne me dérange pas, ajouta le chanteur avant que la porte ne se referme.
Il alla éteindre le poste de télévision puis s'assit en face de son miroir, déboucha la bouteille de lait démaquillant, en versa sur un coton et entreprit d'éliminer de sa peau l'importante couche de fond de teint et de poudre qui servait à lui donner bonne mine sous les projecteurs. Peu à peu, il redécouvrit son visage, celui d'un homme paniqué, fatigué, aux traits creusés par le passage de la drogue. Il soupira sans parvenir à se calmer. Combien de temps encore pourrait-il conserver cette nouvelle vie ? Combien de temps avant que ses « amis » haut placés ne découvrent cette menace à sa popularité ? Il lui fallait réfléchir à ce qu'il fallait faire pour cela mais en attendant, il devait avant tout se calmer. D'un geste habitué, il ouvrit son tiroir, en sortit un petit flacon orange, le décapsula du pouce et versa au fond de sa gorge une pleine poignée de petites pilules.
Arthur remonta les lunettes qui avaient glissé sur le bout de son nez d'un geste agacé. Il ne parvenait pas à se concentrer sur son article, sa rencontre avec Curt après le concert était encore trop présente à son esprit. Les mots étaient revêches et refusaient de se mettre en ordre. Pourtant, il lui fallait rendre son article au plus vite pour la une du lendemain, tout en marchant sur des œufs. Tommy Stone, le phénomène musical de la décennie. S'il ne devait pas cet article à Lou, et si Lou n'était pas aussi terrifiant par moments, il en rigolerait à gorge déployée.
Tommy était l'antithèse de Brian. Mais comment toutes ces fans hystériques qui pleuraient d'émotion à chacun de ses passages sur scènes auraient-elles pu se douter que leur idole avait été un dandy efféminé amoureux d'un rocker déjanté, plus de dix ans auparavant ?
La question était : pouvait-il décemment dévoiler l'ancienne identité de Tommy ?
Tous les articles encensaient le chanteur, que ce soit sincère ou non. Pouvait-il se permettre une critique grinçante comme il les aimait ? N'y risquait-il pas sa carrière ? … Ne risquait-il pas une montagne d'emmerdes pour avoir attaqué le fer de lance de la campagne électorale de Reynolds ? Et par-dessus tout, avait-il réellement envie de remuer tous ces mauvais souvenirs du passé ?
Il resta ainsi un long moment, les doigts en suspens au-dessus de son clavier, à peser le pour et le contre. Finalement, et même si la peur du risque lui tiraillait le ventre au point qu'il trouve cela grisant, il laissa aller son esprit et les mots vinrent d'eux-mêmes, s'imposant à lui presque par force.
Une heure plus tard, il avait fini de se relire, avait traqué la moindre coquille et n'en revenait toujours pas de ce qu'il avait écrit, comme si un autre avait tapé l'article à sa place, un autre beaucoup plus assuré et cinglant qu'il n'était, et qui n'avait pas hésité à se placer dans l'opposition. Il aimait bien cet autre. Mais cet autre avait à présent disparu sous la surface du jeune homme un peu timide et réservé et il se demandait s'il parviendrait à trouver le courage de porter son article à Lou lorsqu'on frappa discrètement à sa porte.
Elisa était une jeune stagiaire qui aurait peut-être pu se montrer talentueuse si on ne l'avait pas affectée à la distribution du courrier. Quoi qu'il en soit, Arthur n'avait pas le pouvoir de ce genre de décisions mais trouvait que sa venue arrivait à point nommé. Il lui confia donc une copie de son manuscrit à l'attention de son rédacteur en chef et commença à faire des recherches plus approfondies sur le président Reynolds dont il n'avait pas oublié qu'il devait couvrir la venue. Soudain, il était beaucoup plus intéressé par les sombres magouilles autour de la création du Comité de Soutient aux Artistes et sur la provenance et l'utilisation de ses fonds. Et puis, c'était un moyen comme un autre d'éviter de gamberger à la réaction de Lou face à son papier.
Deux heures plus tard, Arthur somnolait devant le monceau de documentation qu'il avait fait remonter des archives, ses notes éparpillées dans tous les sens sur son bureau.
Comme à son habitude, Lou entra sans frapper et le fit sursauter avec une telle violence qu'il envoya valser ses lunettes.
- Vas-y explique-toi, fit son supérieur d'un ton neutre en posant l'article sur le bureau. Est-ce que tu as des preuves de ce que tu avances ?
- Et bien… commença Arthur avant de se rappeler que, lorsqu'il le voulait bien, il pouvait se montrer sûr de lui. De fortes présomptions confirmées par le principal intéressé, affirma-t-il.
Il remit calmement ses lunettes et soutint le regard de Lou.
- Arthur, gamin, as-tu seulement conscience du risque que tu prends avec cet article ? Du risque que tu fais courir au journal ?
Il laissa planer un silence qu'Arthur ne mit pas à profit et secoua la tête avant de reprendre :
- Si j'avais su qu'en te mettant sur un canular poussiéreux tu me sortirais une bombe pareille, il y a longtemps que je t'aurais mis aux archives ! plaisanta-t-il sous couvert d'un rire nerveux.
Arthur se contenta de l'observer sans mot dire, incertain de l'attitude à tenir. Finalement, comme Lou ne se remettait pas à parler, il osa poser la question qui le titillait depuis un moment.
- On t'a dit de laisser tomber l'article ?
Lou soupira.
- C'est compliqué, la politique, gamin, reprit-il sur un ton beaucoup plus sérieux. Ceci dit, je n'avais pas compris pourquoi le dossier Slade était sensible. Tu viens peut-être de mettre le doigt sur quelque chose. Mais c'est une information délicate à sortir ce que tu as là …On ne peut pas porter de telles allégations à la légère. Comment as-tu découvert que Tommy Stone était Brian Salde ?
- Eh bien… j'ai commencé par rencontrer Cecil, le premier manager de Brian… commença Arthur.
Dix minutes plus tard, il achevait de faire un résumé concis de la vie de Brian à Lou, lequel paraissait tout de même sceptique.
- Et la preuve qu'il s'agit de Stone ?
- C'est tout ce même étrange que leurs deux dossiers soient si bien protégés que même la presse n'y ait pas accès. Il y a quelqu'un qui s'est donné beaucoup de mal pour que l'on ne découvre pas le pot aux roses. De plus, le vrai nom de Brian Slade est : Thomas Brian Stoningham Salde, et les dates concordent…. Et puis, s'emporta Arthur, il n'y a qu'à regarder ! Ils ont bien le même visage !
Comme Lou semblait toujours perplexe quant à la santé mentale de son subordonné, Arthur entreprit de fouiller le bazar qui occupait son bureau et dénicha une vieille photo de Brian, une récente de Tommy, mis les deux côte à côte et les tendit à Lou.
- Regardez vous-même, enjoignit-il.
- Mmh. On ne peut tout de même pas soutenir de tels propos sur une vague ressemblance avec une photo vieille de plus de dix ans…
Arthur ne savait plus quoi faire.
- Shannon ! lança-t-il soudain.
- … La pigiste de la chronique mondaine ?
- Non, Shannon Hazelbourne, l'assistante personnelle de Brian ! Elle travaille avec Tommy, compléta Arthur. Vous auriez du voir la panique lorsque j'ai demandé à Tommy s'il y avait une relation entre lui et Brian Slade… Il a paniqué. Shannon aussi. C'est la meilleure preuve que j'ai.
Lou le dévisagea en silence.
- Tu as demandé… quoi ? s'étrangla à demi le rédacteur en chef.
- Oh, n'ayez pas d'inquiétude, je ne l'ai pas fait sous couvert du journal et puis, personne ne m'a vu. Je ne l'ai fait que pour confirmer mon hypothèse.
Lou semblait tout de même méfiant.
- C'est vous qui m'avez appris à me fier à mon instinct, rappela Arthur en désespoir de cause. Je suis en mesure de vous faire un article complet sur Brian Slade, qui fera tomber Tommy Stone.
- … Et Reynolds par la même occasion, compléta Lou.
Un silence pesa sur eux pendant quelques minutes avant que le directeur du journal ne se décide à le briser.
- Hors de question, assena-t-il. Le Herald n'est ni un journal de presse à scandale, ni un journal d'opposition. Quand bien même tu tiens un scoop et même si c'est moi qui t'ai demandé d'enquêter là-dessus, il est hors de question de faire nos choux gras de cette information, d'autant que nous n'avons pas de preuves réellement fiables et que j'ai reçu un ordre venant de là-haut me disant d'arrêter d'enquêter. Je ne donne pas cher de notre peau si on ose s'attaquer au gouvernement sans avoir un dossier en béton armé et préalablement recruté nos avocats.
Arthur se renfrogna et devant cette moue boudeuse qu'il lui offrait, Lou se sentit céder comme le vieux gâteux qu'il était par moments.
- Y a-t-il quelqu'un qui pourrait confirmer cette histoire ? demanda-t-il sur un ton paternaliste.
- … Curt Wild, répondit machinalement Arthur, l'air absent.
- Est-ce que tu as pu le rencontrer ?
- Hein ? fit Arthur en sortant de sa rêverie. Oh, heu… non. Il… Il ne souhaite pas donner d'interview sur le sujet… mais il a l'air au courant de quelque chose, bafouilla le journaliste avec difficulté.
- Bon, alors dans l'attente de mieux, supprime tout le paragraphe de fin. Je ne t'autorise que le « n'est pas sans rappeler la démesure… », bla bla bla, jusqu'à « n'a pas souhaité s'exprimer sur ses sources d'inspiration artistique. ». Ensuite c'est bon, tu peux envoyer ça à Eddie pour l'impression, je te mets une accroche en première page et tu feras la der. Vois avec Mya pour les visuels et la mise en page.
Arthur dévisagea Lou.
- Bah, il faut bien savoir prendre des risques de temps en temps ! lança ce dernier en souriant. S'il y a réellement anguille sous roche, on le saura bien assez tôt.
- Mais…
- Et puis, on m'a dit de laisser tomber l'article sur Slade, pas de ne pas écrire sur Stone ! plaisanta encore Lou avant de s'éclipser.
Arthur le regarda sortir de son bureau avant de soupirer longuement. Il avait eu chaud. Et ils s'apprêtaient tout de même à défier la toute-puissance d'un président, et d'un président aimé. Ce n'était pas rien. Probablement devrait-il se préparer à rencontrer de sérieux obstacles. Mais après tout, les gens avaient le droit de savoir de Tommy Stone n'était qu'une marionnette aux mains de Reynolds et qu'il s'en servait pour manipuler l'opinion publique. Arthur songea avec horreur au nombre de spectateurs de son dernier show en direct… trois millions d'individus, prêts à tout pour leur idole, y compris à prendre ses propos pour parole d'évangile…
Un frisson courut le long de son échine et Arthur sembla se réveiller soudainement. S'il voulait être dans l'édition du lendemain, il allait devoir s'activer un peu !
Le lendemain matin, avant que le service d'étage apporte son petit déjeuner à monsieur Stone dans sa chambre d'hôtel, Shannon déposa un exemplaire du Herald sur le plateau.
Lorsque, une demi-heure plus tard, Tommy reposa le journal sur la table de chevet, les mains tremblantes, il n'avait pas touché à son assiette et son café était froid. Il resta un long moment à fixer le vide puis se leva, mal assuré sur ses jambes, alla verrouiller la porte de la chambre et se rendit dans la salle de bains pour se faire couler une douche brûlante. Il ne quitta pas ses appartements avant le soir.
Lorsqu'il monta dans la limousine blanche qui l'attendait devant la porte de l'hôtel, Shannon l'attendait à l'intérieur. Professionnelle, elle commença par l'informer du planning puis un long silence se fit dans l'habitacle. Elle ne le rompit qu'à regrets.
- Il faut voir si la presse suit le mouvement. Je vais demander à Marc de faire une veille et au service communication de démentir l'information si jamais les journalistes leur parlent de cette histoire.
Tommy ne broncha pas mais ses genoux tremblaient. Il avala quelques cachets par précaution.
Avant de monter sur les planches, il s'isola dans sa loge, sortit une petite boite hermétiquement fermée, en déverrouilla le cadenas avec difficulté à cause des convulsions qui agitaient ses mains, en sortit un petit sachet de poudre blanche, déposa un long rail sur la surface vitrée de la table et l'inspira avec empressement.
Il rit nerveusement. Et dire que Reynolds était connu pour sa lutte acharnée contre la drogue !
Une fois sous les projecteurs, il ne laissa rien paraître de son trouble et fit une prestation comme il en avait l'habitude : dans la démesure.
Vu la cote de Tommy Stone dans le monde entier, il ne fallut pas une semaine à la presse à scandales, bien moins regardante sur l'origine de ses sources et bien moins prudente que la presse classique quant à la personne à qui elle s'attaquait, pour s'emparer de la rumeur.
Chaque journal y allait de ses suppositions mais aucun n'avait encore eu le cran de poser directement la question a chanteur ou à son service de communication, d'autant que ses interviews se limitaient pour l'instant à de brèves entrevues à la sortie de ses concerts et que seuls les journalistes travaillant pour des éditons « respectables » étaient autorisés à accéder à la sortie backstage par le service de sécurité.
Arthur regardait tout cela de loin avec un certain amusement, se demandant comme allait faire Brian pour s'en sortir, cette fois-ci, si la rumeur éclatait réellement, et surtout, comment réagirait le président. Allait-il, lui ou le journal, recevoir des menaces ?
De son côté, Brian mourrait de peur. Il avait demandé cent fois Shannon de vérifier que toutes les traces d'une quelconque relation entre lui et Brian Slade avaient été effacées et de trouver d'où pouvait venir la fuite sans pour autant se faire remarquer - il refusait tout net de penser que cela pouvait être Curt, cela lui faisait trop mal d'envisager cette possibilité.
Il avait ensuite brûlé tout ce qu'il possédait encore et qui pouvait permettre à un fouineur d'établir une relation entre lui et son passé et frôlé l'attaque cardiaque à plusieurs reprises. Son état de santé avait été mis sur le compte d'un surmenage dû à l'intensité de sa tournée et il avait ainsi pu restreindre ses apparitions en public à ses seuls concerts.
Shannon se faisait du souci. Elle avait toujours eu l'habitude de suivre Brian comme s'il avait été un dieu et n'avait jamais cherché à seulement mettre en doute ses décisions. Même quand il avait feint de se faire abattre sur scène, elle n'avait pas bronché et avait trouvé l'idée excellente. Quand il avait décidé de se noyer dans la drogue, elle avait géré les choses sans se poser de questions, afin que toutes les requêtes du chanteur puissent être comblées. Elle lui avait trouvé les femmes, les hommes, avec qui il avait pu passer du bon temps, même s'il n'avait jamais posé un regard sur elle.
Pour la première fois de sa vie, elle se demandait si Brian serait capable de surmonter la rumeur sans faire un faux-pas qui lui serait fatal, d'une part parce que ses fans actuels n'encaisseraient probablement pas la vérité et d'autre part parce que ses relations n'apprécieraient sûrement pas de perdre leur poulain. Cependant, toute dévouée qu'elle était, elle exécuta les ordres de Brian et chercha donc à retrouver tous les acteurs de l'époque, chose a priori aisée puisque tous étaient sous étroite surveillance.
Ce que Shannon savait de cette histoire, ce n'était en définitive pas grand-chose. Tout ce qu'elle avait, c'était le numéro de téléphone d'un type qui était en charge de garder à l'œil toutes les personnes liées de près ou de loin à Brian et dont elle ne savait pas s'il appartenait à la CIA, aux RG ou à encore autre chose.
Quoi qu'il en soit, elle décida de commencer par Mandy. Pour elle, Mandy était l'épouse vexée de s'être faite larguer, sans doute n'aurait-elle reculé devant rien pour nuire à Brian. Encore qu'elle se demandait bien comment elle aurait fait pour être au courant de ce changement d'identité. Il n'y avait que Brian et elle-même qui aient été au courant. Elle avait même fait quelques études de droit pour pouvoir se passer des services d'un avocat et ainsi éviter que d'autres personnes soient mises au secret. Quant à la secrétaire de l'Etat civil qui s'était chargée du dossier, d'une part elle avait été surveillée de près par ses supérieurs, eux-mêmes sous contrôle des agents du gouvernement qui se chargeaient de l'affaire, et d'autre part, elle était décédée l'année précédente, du haut de ses soixante-dix ans, lors d'un accident de voiture.
Lorsqu'elle retrouva Mandy dans le petit club sans prétention où elle faisait son médiocre one-woman-show, Shannon attendit que les clients se soient dispersés et que la comédienne ait bu quelques verres pour l'aborder, comme elle l'aurait fait avec une épave retrouvée sur le bord de la route.
- Bonsoir Mandy.
Cette dernière mit un moment avant de la reconnaître.
- Tiens, Shannon, quel mauvais vent t'amène ? demanda l'ex-madame Slade d'un ton acerbe.
- Je cherche Brian. Tu sais où il se trouve ?
- Toi aussi ? Et bien, il a du succès en ce moment décidément, marmonna Mandy en avalant une gorgée de Whisky.
- Qui d'autre le cherche ?
- Des journalistes, se moqua la blonde.
- Et tu sais où il est ?
- Comme je le dis à tous ceux qui me posent la question : non je ne sais pas où il est ni ce qu'il est devenu. Mais toi par contre, tu devrais le savoir, hein, c'est bien toi qui était éperdument amoureuse de lui, ma pauvre, pauvre, petite Shannon ? Et maintenant tu travailles pour Stone en plus, je t'ai vu à la télé ! Pourquoi tu ne lui demandes pas directement, hein ?
Shannon dut faire appel à tout son self-control pour ne pas gifler Mandy.
- Monsieur Stone, répondit-elle, glaciale, cherche à retrouver Brian Slade pour faire taire la rumeur.
- Et bien Monsieur Stone frappe à la mauvaise porte, parce que je n'ai pas la putain de moindre idée de l'endroit où se trouve Brian, ni même s'il est encore en vie ! Pas besoin de me coller des espions sur le dos, je ne sais de toute façon rien.
Shannon regarda Mandy allumer une autre cigarette. Elle devait bien avoir fumé le paquet entier à en juger par le cendrier posé sur la table. S'il y avait bien une chose pour laquelle Mandy n'avait jamais été douée, c'était le mensonge. Elle semblait bel et bien ne se douter de rien.
- Et bien, si jamais tu entends parler à nouveau de Brian, tiens-moi au courant, fit-elle en lui déposant sa carte professionnelle sous le nez.
- Si je retrouve Brian, la première chose que je ferais, c'est lui faire signer les papiers du divorce, grogna Mandy sans lever les yeux.
Shannon la toisa avec tout le mépris dont elle était capable et tourna les talons. Ce bar empestait l'alcool et le tabac froid, son enquête n'avait pas avancé d'un poil et elle avait un avion à prendre pour rejoindre Tommy.
L'aéroport était bondé et son avion avait du retard. A moitié pour se distraire et à moitié par conscience professionnelle, Shannon se dirigea vers le point presse le plus proche de sa salle d'embarquement. A peine arrivée devant l'étalage, elle se figea et blêmit.
« L'affaire Brian Salde, Tommy Stone dupe-t-il son monde ? » titrait en énormes capitales rouges l'un des journaux à scandale des plus connus. « Le passé de Tommy Stone passé au crible » s'inscrivait en sous-titre. Tremblante de rage, Shannon s'empara d'un exemplaire du magazine, le paya et retourna attendre son avion, tapotant nerveusement du pied. Elle n'osait imaginer la réaction de Tommy lorsqu'il verrait ça… sans parler du Comité de Soutien aux Artistes…
Un bruit de fond enflait dans le couloir. Depuis son bureau, Arthur se demandait bien de quoi il pouvait s'agir. Sa curiosité le poussait à aller voir mais, comme la rumeur se rapprochait de lui, il pensa qu'il n'aurait pas forcément à se lever et abandonner son article en cours pour savoir ce qu'il se passait.
Il en était là dans ses réflexions quand sa porte s'ouvrit à la volée, laissant passer la petite silhouette de Lou, essoufflé, le visage rouge et les sourcils froncés.
- Tommy Stone porte plainte contre le journal pour diffamation, annonça-t-il sans préambule en agitant une enveloppe déchirée entre ses doigts.
La nouvelle fit l'effet d'une douche froide à Arthur qui sentit très distinctement un frisson glacial lui parcourir l'échine de haut en bas.
- Mais comment c'est possible, justement on a rien dit qui puisse… ?
- Oh, ne t'en fait pas pour ça, il porte plainte contre une tripotée d'autres journaux, tous ceux qui ont relayé l'information, mais il nous accuse d'être à l'origine de cette rumeur.
Lou était vraiment furibard. Arthur se demanda un instant s'il n'allait pas se faire virer et sa gorge se noua rien qu'à cette pensée. Décidément, il n'aurait jamais dû fouiller son passé et laisser la merde là où elle était, c'est-à-dire bien oubliée sous des couches de poussières. Il s'en mordait les doigts.
- Et… hésita-t-il, il peut quelque chose contre… le journal ? Ou, heu… contre moi ?
- A priori pas grand-chose. J'ai appelé le cabinet de Morello, il doit me rappeler dès qu'il rentre d'audience. Toi et moi, on a une entrevue de médiation dans deux jours.
- Il compte faire un procès ? demanda faiblement Arthur, le visage blême.
- La médiation est là pour l'éviter. Enfin… Je sais pas. Si on arrive à un arrangement, c'est possible qu'on évite le procès.
Lou semblait ailleurs. En plus de vingt ans de carrière, un tel incident ne lui était encore jamais arrivé.
Arthur tentait d'assimiler l'information, se repassant en boucle les mots qu'il avait couchés sur le papier dans son article afin de voir ce qui pouvait lui causer du tort. Il triturait nerveusement un stylo entre ses doigts.
- Quoi qu'il en soit, tu laisses tomber ce que tu es en train de faire, je file ton article sur Reynolds à Will et toi tu rentres chez toi te reposer. Je t'appelle ce soir pour qu'on aille voir Morello demain afin de nous mettre au point.
Sans lui laisser le temps de répondre, Lou quitta son bureau en laissant la porte ouverte. Arthur ne réalisa qu'à ce moment-là qu'ils avaient un auditoire sous la forme de quelques collègues de boulot un peu commères sur les bords. Il baissa rapidement les yeux, rangea sommairement son bureau, tria quelques papiers, sortit son article en cours et ses recherches pour les donner à Will et quitta rapidement l'immeuble. Il était tellement sous le choc qu'il ne pensa même pas à protester de se faire délester d'un article aussi important pour lui que pouvait l'être celui sur la visite du Président.
Ce ne fut qu'une fois dehors, au milieu de la foule New-yorkaise qu'il réalisa à quel point son cœur battait la chamade.
En deux jours, Arthur n'avait pas beaucoup fermé l'œil. Les rares fois où il avait essayé de le faire, son sommeil avait été envahi de cauchemars. L'entrevue de médiation devait avoir lieu dans une salle de conférence louée pour l'occasion par Tommy Stone lui-même. En chemin, Arthur essaya de se calmer en se remémorant les consignes données par Morello la veille. L'avocat se montrait plutôt optimiste, pensant que, quoi qu'il en dise, Stone n'avait pas de preuves sérieuses pour son accusation et que l'article qu'Arthur avait fait n'avait strictement rien de diffamatoire. Liberté de la presse oblige, on ne pouvait empêcher les gens de penser ce qu'ils voulaient à partir d'un article somme toute innocent et écrit de bonne foi. De plus, la puissance de frappe de la presse américaine était telle qu'il s'agissait sûrement d'un coup de panique de l'artiste qui espérait les faire taire. Faire taire la presse, il n'était pas au bout de ses peines ! s'était esclaffé l'avocat.
Cependant, Arthur n'en menait pas large. Il avait vu Brian dans sa jeunesse et même s'il semblait un peu plus raisonnable - si l'on pouvait considérer comme raisonnable un homme qui affrète trois avions pour le moindre de ses shows - Arthur savait de quoi il pouvait être capable. Surtout qu'il savait avoir touché la corde sensible. Brian ne manquait pas d'audace et ce qu'il voulait, d'une manière générale, il l'avait. Même s'il n'avait pas gardé Curt, ne put-il s'empêcher d'ajouter mentalement, il l'avait tout de même eu.
Jusqu'où allait son pouvoir ? Ça, il n'en savait rien mais espérait de tout son cœur qu'il ne pourrait tout de même pas faire fermer le journal…
Après les rituelles poignées de mains avec Lou et Morello, ils entrèrent dans la salle où les attendaient déjà les avocats de Stone. Le chanteur, lui, ne fit son apparition que quelques minutes plus tard accompagné de Shannon, alors que les avocats des deux parties étaient déjà en pleine discussion professionnelle, comparant leurs pièces pour s'assurer que chacun avait bien un dossier complet.
Arthur inspira profondément et l'entretien commença.
La première partie de la discussion ne fut que banalités et Arthur n'eut pas un grand rôle à jouer. Il voulait éviter au maximum le regard de Stone mais ne pouvait s'empêcher de le détailler à la moindre occasion, cherchant les traits de Brian sur ce visage vieilli et maquillé.
- Monsieur Stuart, l'appela soudain l'avocat de Tommy, comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à mon client ?
- Oh, heu… bafouilla Arthur en jetant un coup d'œil à Morello pour s'assurer qu'il avait le droit de répondre à cette question. Je ne me suis pas intéressé à monsieur Stone dans un premier temps. J'avais un article à écrire pour les dix ans de l'anniversaire du hoax mis en scène par Brian Slade où il avait joué son propre assassinat sur scène.
- Et quelles sont les informations qui vous on permis de faire le rapprochement, malheureux et totalement fortuit, avec mon client ? interrogea à nouveau l'homme sur un ton grinçant.
Il était grand, maigre et chauve, avec une tête de fouine des plus antipathiques, jugea rapidement Arthur.
- Simplement, monsieur, lorsque j'ai cherché à savoir ce qu'était devenu monsieur Salde de nos jours, je n'ai trouvé que du vide dans les dossiers officiels. Comme s'il avait disparu. Ou simplement changé de nom.
Arthur évita soigneusement de mentionner les dossiers d'accès interdit. Il était presque impossible d'interdire l'accès d'informations à la presse, il en avait bien conscience, ce qui signifiait que derrière tous ces verrous se trouvaient des gens très puissants. Mieux valait ne pas leur laisser penser qu'il avait compris l'importance de l'information.
- Suite à un faisceau d'informations croisées des différents témoignages que j'ai recueilli au cours de mon investigation, reprit-t-il, j'en suis arrivé à la conclusion que Thomas Brian Slade avait changé de nom et était remonté sur les planches sous le pseudonyme de Tommy Stone.
- Or, coupa Morello qui sentait venir la pente glissante, je vous prie de relire l'article, vous n'y trouverez rien qui affirme que monsieur Stone et monsieur Slade sont la même personne, il y figure simplement un phrase qui met en évidence certaines ressemblances tant physiques que dans le style de show démesuré auquel monsieur Stone nous a habitué. Comparer un artiste à un autre n'a rien de diffamatoire.
- Monsieur Stuart, reprit l'avocat adverse sans tenir compte de l'intervention de Morello, citez-nous donc vos sources je vous prie.
- Monsieur, sauf votre respect, mes sources sont confidentielles et je n'ai recueilli leur témoignage qu'à cette condition. De plus, aucune d'entre elles ne m'a jamais mis sur la piste de ce changement d'identité, je l'ai déduit par moi-même.
Ce faisant, Arthur jeta un regard prudent à Tommy, qui, s'il semblait calme en apparence, suait à grosses gouttes.
- Allons donc ! Et vos déductions, jeune homme, ainsi que votre attitude irresponsable, nuisent à présent à la réputation de mon client ! Monsieur Stone est un artiste plébiscité par le public et apprécié de nos politiques pour le message qu'il transmet. Comment allez-vous faire pour remédier au tort que va lui causer votre scandale ?
- Ola, ola, ne nous emballons pas, interrompit Morello. Etant un homme public, monsieur Stone doit s'attendre à ce que la presse s'empare du plus petit élément qui serait digne d'intérêt pour elle. Nul besoin d'accuser monsieur Stuart ou bien le Herald pour ce qu'il s'est passé. La presse est libre de penser ce qu'elle veut et de le dire. Si monsieur Stone tient tant à faire taire la rumeur, il n'a qu'à faire un démenti public. De plus, si comme vous le dites, monsieur Stuart s'est trompé dans ses déductions - et encore, je le répète, il n'a rien écrit dans son article qui fasse clairement comprendre ce qu'il pense au sujet de votre client - toute cette histoire de double identité est fausse et vous n'avez donc rien à craindre !
Morello enchaîna ensuite sur la liberté de la presse, revint encore une fois sur le contenu exact de l'article et en conclut que, au vu du peu de preuves, monsieur Stone, même s'il engageait les meilleurs avocats de la Terre, ne pourrait rien à l'encontre ni du journaliste, ni du journal, ni de son parton. La suite ne fut que citation de textes de loi et Arthur n'écouta plus. Shannon le fixait comme s'il était le Diable en personne et Tommy semblait de plus en plus nerveux, malgré tous ses efforts pour le cacher. Arthur le comprenait parfaitement. La situation lui échappait totalement et si quelqu'un de mieux placé que lui se décidait à fouiller sérieusement, la vérité éclaterait certainement au grand jour.
L'entretien touchait à sa fin et Stone et son avocat s'étaient proprement fait débouter par Morello.
Alors qu'ils s'apprêtaient à conclure et à s'en aller, Tommy ouvrit la bouche pour la première fois.
- Je souhaiterais m'entretenir avec monsieur Stuart, demanda-t-il d'une voix un tantinet éraillée.
Le silence se fut.
- Seul, compléta le chanteur alors que tous les regards étaient tournés vers lui. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, lança-t-il à la cantonade.
Arthur fit signe à Morello que tout allait bien tous s'en furent, même Shannon qui ne manqua pas de lancer un regard blessé à Tommy. Ce dernier l'ignora royalement. Il n'avait d'yeux que pour Arthur, et le jeune journaliste commençait à se demander à quelle sauce il allait bien être mangé…
Une fois qu'ils se retrouvèrent seuls dans la grande pièce, Tommy commença à jouer nerveusement avec la monture de ses lunettes noires, les yeux dans le vague. Arthur sentait monter une tension tout à fait désagréable. Il fouilla au fond de ses tripes pour y trouver tout le courage et l'assurance dont il se savait être capable et se composa une attitude qui respirait la confiance en soi.
- Vous vouliez me parler ? demanda-t-il pour rompre le silence.
Tommy sursauta avant de le fixer comme s'il était une bête curieuse. Puis il soupira.
- Je veux un démenti dans la presse. Et que vous gardiez le silence le plus total sur cette histoire à l'avenir. Donnez-moi votre prix.
Arthur resta perplexe mais n'en laissa rien paraître. Comme il ne répondait pas, Tommy reprit :
- Combien ? Combien voulez-vous, s'impatienta-t-il. Cinq cent mille ? Un million ?
Il était nerveux et ne tenait pas en place sur sa chaise, attendant la réponse d'Arthur qui ne venait toujours pas.
- Vous voulez… m'acheter ? demanda-t-il finalement après un silence insoutenable.
Il n'en revenait pas. Cinq cent mille dollars, c'était plus que son salaire sur deux ans. Et il n'était pas sûr de savoir ce que représentait un million…
- Ne le prenez pas mal. Je veux simplement trouver l'arrangement qui sera le mieux pour vous comme pour moi. Réfléchissez-y. Que va vous apporter votre article, professionnellement parlant ? Rien. Ce que je vous propose en revanche, c'est de vous mettre à l'abri des tracas financiers pour un long moment. Peut-être avez-vous envie de devenir propriétaire ? Vous pourrez vous offrir votre propre villa…
Tommy argumentait dans le vide. Arthur ne parvenait toujours pas à réaliser l'offre qui lui était faite. Il ne savait pas quoi répondre. Tommy dut se rendre compte de son trouble car il n'insista pas plus.
- Monsieur Stuart, dit-il en se levant, je vous laisse réfléchir à tout ce que vous pourrez faire avec cet argent. Tout ce que je vous demande, c'est de publier un démenti disant qu'il s'agissait d'une comparaison hasardeuse et que jamais vous n'avez voulu sous-entendre… quoi que ce soit.
Le cerveau d'Arthur tournait dans le vide, aucune pensée ne parvenait à se formuler correctement.
- Voici un numéro où vous pourrez toujours me joindre, reprit Tommy en déposant une carte devant
Arthur. Appelez-moi quand vous voulez. Votre prix sera le mien.
Arthur ne réalisa réellement la situation qu'une fois que la porte se fut refermée sur Tommy.
Lorsqu'il sortit enfin, quelques minutes plus tard, il en restait plus que Lou qui l'attendait dans le couloir. Ils se mirent en route.
- Alors ? demanda-t-il. Combien t'a-t-il proposé ?
- Il, heu… Comment tu… ? bafouilla Arthur, encore un peu perdu.
- Allons, gamin ! Comment compte-t-il faire taire les journaux autrement, hein ?
Arthur ne répondit pas. Lou laissa planer un silence.
- Que comptes-tu faire ? demanda-t-il finalement.
- Je ne sais pas encore, soupira Arthur. Je n'ai pas envie de… Enfin… Je voudrais réfléchir à tout ça…
- Dans ce cas, tu prends quelques jours. Morello a dit qu'ils avaient un délai pour lancer l'assignation ; s'ils ne le font pas, on sera tranquilles. Profites-en pour faire un break.
Arthur lui lança un regard torve. Il aimait son boulot et n'avait pas envie d'arrêter.
- Tu as des jours de congés en retard, lui lança Lou avec un clin d'œil complice.
Arthur sourit. Depuis trois ans qu'il bossait au journal, il n'avait pas pris une seule de ses journées de repos…
En réalité, Arthur n'aurait pas eu besoin de réfléchir s'il avait écouté son instinct du moment. Cependant, pour être sûr de ne pas prendre de décision à la légère pour le regretter ensuite, il accepta la proposition de Lou, qui de toute manière n'en était pas une. Jamais son patron ne l'aurait laissé écrire la moindre ligne d'un article ni même remettre un orteil au journal avant que ne soit passé le délai d'assignation.
C'est ainsi que, tournant en rond dans son appartement à ressasser les mêmes expectatives en boucle, Arthur devenait fou.
Se laisser acheter était une chose qui le répugnait. Il avait appris assez tôt à assumer ses choix, à commencer par celui de sa sexualité, et à en payer le prix. Il avait toujours été quelqu'un de droit et d'honnête, du moins l'espérait-il. Il avait toujours eu foi en ses convictions profondes et n'avait jamais laissé quoi que ce soit - qu'il s'agisse de d'argent, de drogue ou d'alcool - lui corrompre l'esprit ou le corps au point qu'il en perde le contrôle.
Mais tout de même.
Un million de dollars.
C'était une somme qui ne se trouvait pas à tous les coins de rues. Et Arthur avait une notion très juste de l'argent.
Sa famille était modeste, aussi avait-il appris très jeune à économiser. Cette qualité lui avait été grandement nécessaire quand, après avoir fui le domicile familial, après s'être amusé pendant un temps avec ses nouveaux amis musiciens, il avait dû quitter l'époque glitter, se ranger, poursuivre des études supérieures et payer son école de journalisme en cumulant les petits boulots. Il avait conservé d'assez mauvais souvenirs de cette époque, après que les Flaming Creatures se soient dissous et qu'il se soit retrouvé purement et simplement à la rue, tout son argent volatilisé. Et il n'était pas le seul. Tous ces jeunes aussi paumés que lui, jetés sur les trottoirs de Londres…
On lui avait maintes fois proposé la prostitution pour survivre. Il avait refusé, toujours refusé, préférant faire la plonge dans de petits restaurants, malgré la tentation, parfois, de tout cet argent facile.
Il avait durement économisé pour se payer le voyage aux Etats-Unis. Sur un navire marchand qui embarquait des passagers pour trois fois moins cher que la navette classique.
New York la belle n'avait pas été une partie de rigolade. Travailler d'abord, pour commencer à payer l'université. Puis travailler encore en parallèle de ses études pour survivre, tout simplement. Tomber de fatigue tous les soirs pour quelques heures de sommeil et recommencer le lendemain. Heureusement, Arthur avait montré de réelles prédispositions pour le journalisme et avait pu aller au bout de ses études sans trop de soucis. Son stage au Herald s'était transformé en emploi et il avait pu louer un petit appartement au dernier étage d'un immeuble modeste, dans un quartier modeste et pas trop éloigné de son lieu de travail.
Tout l'argent que lui proposait Tommy pourrait lui permettre, après toutes ces années, de se reposer un peu. Il pourrait continuer le journalisme par passion et non plus par nécessité de remplir son réfrigérateur et de payer son loyer. Il pourrait choisir ses sujets et arrêter de se coltiner la rubrique des chiens écrasés, une fois sur deux. Faire de vrais articles de fond. Peut-être terminer sereinement d'écrire le roman qu'il avait commencé à griffonner des années auparavant.
Il soupira et se frotta les yeux de ses paumes. Le choix n'était pas si évident, en fin de compte.
Son coeur s'accéléra à la première sonnerie.
- Tommy Stone, laissez un message, fit le répondeur.
- Allô, ici Arthur Stuart...
Vers la partie 2